Synopsis : « Un métier de rêve » (Me alquilo para soñar) est une nouvelle de Gabriel García Márquez publiée en 1992 dans le recueil 12 cuentos peregrinos. Elle relate les expériences de l’auteur lui-même avec une femme mystérieuse qu’il a rencontrée à Vienne. Un événement tragique survenu à La Havane sert de point de départ à García Márquez pour évoquer ce personnage fascinant, doté d’un don très particulier : la capacité d’anticiper l’avenir à travers les rêves. C’est un récit qui chemine entre le fantastique et le journalisme, dans lequel García Márquez inclut en outre une savoureuse anecdote mettant en scène Pablo Neruda.

Un métier de rêve
Gabriel García Márquez
(Nouvelle complète)
À neuf heures du matin, tandis que nous prenions le petit déjeuner sur la terrasse du Habana Riviera, un terrible coup de mer en plein soleil emporta plusieurs automobiles qui roulaient sur la promenade du Malecón ou qui étaient garées le long du trottoir, et l’une d’elles demeura incrustée dans un mur de l’hôtel. Ce fut comme une explosion de dynamite qui sema la panique dans les vingt étages de l’immeuble et réduisit en poussière la vitre du grand hall. Les nombreux touristes qui se trouvaient à la réception furent projetés en l’air en même temps que les meubles, et les grêlons de verre blessèrent plusieurs d’entre eux. Ce fut sans aucun doute un raz de marée colossal, car entre la levée du Malecón et l’hôtel il y a une large avenue où l’on circule dans les deux sens et par-dessus laquelle la vague bondit en conservant assez de force pour réduire la baie vitrée en miettes.
Les joyeux volontaires cubains, aidés des pompiers, ramassèrent les débris en moins de six heures, condamnèrent la porte donnant sur la mer, en aménagèrent une autre et tout rentra dans l’ordre. Pendant la matinée, personne ne s’était inquiété de l’automobile incrustée dans le mur, car l’on pensait que c’était l’une des voitures garées le long du trottoir. Mais quand la grue l’extirpa de la meurtrière on découvrit le cadavre d’une femme attachée avec sa ceinture de sécurité au siège du conducteur. Le choc avait été si brutal qu’il ne lui restait plus un seul os intact. Elle avait le visage broyé, les bas déchirés et les vêtements en lambeaux, et elle portait un anneau d’or en forme de serpent aux yeux d’émeraude. La police établit qu’il s’agissait de la gouvernante du nouvel ambassadeur du Portugal et de sa famille. Arrivée en même temps qu’eux à La Havane quinze jours auparavant, elle était sortie ce matin-là faire des courses au volant d’une automobile neuve. Lorsque je lus la nouvelle dans les journaux son nom ne me dit rien, mais la bague en forme de serpent aux yeux d’émeraude m’intrigua. Je ne pus vérifier, toutefois, à quel doigt elle la portait.
C’était un indice décisif, car je redoutais qu’il ne s’agît de cette femme inoubliable dont je ne sus jamais le véritable nom, et qui portait un anneau semblable à l’index droit, détail, à l’époque, plus insolite encore. Je l’avais connue trente-quatre ans auparavant, à Vienne, un jour que je mangeais des saucisses et des pommes de terre bouillies, et buvais de la bière à la pression dans une taverne fréquentée par des étudiants latino-américains. J’étais arrivé de Rome le matin même et je me souviens encore de mon impression première à la vue de son buste superbe de soprano, des languides queues de renard au col de son manteau et de cette bague égyptienne en forme de serpent. Je crus qu’elle était la seule Autrichienne à cette longue table de bois, car elle parlait sans reprendre haleine un espagnol rudimentaire avec un accent de quincaillerie. Pourtant, née en Colombie, elle était partie pour l’Autriche entre les deux guerres alors qu’elle n’était encore qu’une enfant ou presque, afin d’y étudier la musique et le chant. À l’époque où je fis sa connaissance, elle avait une trentaine d’années mais en paraissait plus car elle n’avait sans doute jamais été belle et avait commencé à vieillir avant l’âge. C’était par ailleurs un être merveilleux. Mais aussi des plus redoutables.
Vienne était encore une ancienne ville impériale que sa position géographique entre les deux mondes irréconciliables issus de la Seconde Guerre mondiale avait fini par transformer en paradis du marché noir et de l’espionnage international. Je n’aurais pu imaginer un lieu mieux accordé à cette compatriote fugitive qui continuait de prendre ses repas dans la taverne d’étudiants par seule fidélité à son origine, car elle avait les moyens d’acheter comptant et l’endroit et tous les convives qui s’y trouvaient. Elle ne révéla jamais son vrai nom, et je la connus toujours sous l’imprononçable sobriquet que lui avaient inventé les étudiants latino-américains de Vienne : Frau Frida. Ils venaient à peine de me la présenter que je commis l’heureuse impertinence de lui demander comment elle s’y était prise pour s’établir de la sorte dans un monde aussi distant et distinct de ses rochers ventés du Quindío, et elle me répliqua sans attendre :
« On me paie pour rêver. »
C’était en réalité son seul métier. Troisième des onze enfants d’un commerçant prospère du vieux Caldas, dès qu’elle avait su parler elle avait instauré dans la maison la bonne habitude de raconter ses rêves à jeun, dès son réveil, moment où leurs vertus prémonitoires sont encore à l’état pur. À sept ans, elle avait rêvé que l’un de ses frères était entraîné par un torrent. La mère, par pure superstition religieuse, avait interdit à l’enfant de faire ce qu’il aimait le plus : se baigner dans la rivière. Mais Frau Frida avait un système de prédictions bien à elle.
« Ce rêve ne veut pas dire qu’il va se noyer, dit-elle, mais qu’il ne doit pas manger de bonbons. »
Cette interprétation semblait une pure infamie car il s’agissait d’un enfant de cinq ans qui ne pouvait vivre sans ses confiseries dominicales. La mère, convaincue des dons de voyance de sa fille, fit respecter sa mise en garde d’une main de fer. Mais le petit garçon, profitant d’un instant de distraction maternelle, s’étrangla avec un bonbon à la cannelle qu’il avait croqué en cachette, et on ne put le sauver.
Frau Frida n’avait pas songé à faire de ce don un métier, jusqu’au jour où la vie la prit à la gorge pendant les cruels hivers viennois. Alors, elle frappa pour demander un emploi à la porte de la première maison où elle pensa qu’il ferait bon vivre, on lui demanda ce qu’elle savait faire et elle répondit la vérité : « Rêver. » La maîtresse de maison se contenta d’une brève explication et l’embaucha contre des gages suffisant à peine à ses menues dépenses, mais en échange d’une bonne chambre et de trois repas par jour. Surtout le petit déjeuner, qui était le moment où la famille s’asseyait pour connaître l’avenir immédiat de chacun de ses membres : le père, un financier distingué ; la mère, une femme gaie et passionnée de musique de chambre romantique, et deux enfants de onze et neuf ans. Ils étaient tous croyants et par là même enclins aux superstitions archaïques, et ils accueillirent avec ravissement Frau Frida à qui ils ne demandaient que de prédire l’avenir quotidien de la famille en interprétant ses rêves.
Elle fit bien et longtemps, surtout pendant les années de guerre, lorsque la réalité était plus sinistre encore que les cauchemars. Elle seule avait le pouvoir de décider, à l’heure du petit déjeuner, ce que chacun devait faire ce jour-là et comment il devait le faire, jusqu’au jour où ses prédictions devinrent l’autorité suprême de la maison. Son empire sur la famille était absolu : même le soupir le plus ténu n’était émis que sur son ordre. Lorsque je la connus à Vienne, le maître de maison venait de mourir et il avait eu l’élégance de lui léguer une partie de ses rentes à la seule condition qu’elle continue de rêver pour les siens jusqu’à la fin de ses rêves.
Je séjournai à Vienne plus d’un mois, partageant l’indigence des étudiants, car j’attendais une somme d’argent qui ne me parvint jamais. Les visites imprévues et la générosité de Frau Frida à la taverne étaient alors comme des fêtes dans notre régime de pénurie. Un soir, dans l’euphorie de la bière, elle me parla à l’oreille avec une conviction qui ne tolérait aucune perte de temps.
« Je suis venue pour te dire que la nuit dernière j’ai rêvé de toi, me dit-elle. Tu dois partir tout de suite et ne plus remettre les pieds à Vienne pendant les cinq prochaines années. »
Sa conviction était telle que le soir même je pris le dernier train pour Rome. Et je fus si impressionné que depuis ce jour je me considère comme le survivant d’une catastrophe qui ne m’est pas arrivée. Je n’ai jamais remis les pieds à Vienne.
Avant le cataclysme de La Havane, je revis Frau Frida à Barcelone, lors d’une rencontre si fortuite et si inattendue qu’elle me sembla mystérieuse. Ce fut le jour où Pablo Neruda posa le pied en terre espagnole pour la première fois depuis la guerre civile, à l’escale d’un lent voyage en mer jusqu’à Valparaíso. Il passa avec nous toute une matinée à fouiner dans les librairies d’ancien, et chez Porter il acheta un vieux livre, dérelié et défraîchi, pour lequel il paya au moins l’équivalent de deux mois de son salaire au consulat de Rangoon. Il se déplaçait parmi les gens comme un éléphant invalide, manifestant un intérêt infantile pour le mécanisme interne de chaque chose, car le monde lui semblait un immense jouet mécanique qui servait à inventer la vie.
Je n’ai connu personne qui ressemblât plus à l’idée que l’on peut se faire d’un pape de la Renaissance : glouton et raffiné. Même contre sa volonté, c’était toujours lui qui présidait à table. Matilde, son épouse, nouait à son cou une serviette qui évoquait davantage une serviette de barbier qu’une serviette de table mais c’était la seule façon d’empêcher qu’il ne se couvre de sauce. Ce jour-là, chez Carvalleiras, il fut exemplaire. Il mangea trois langoustes entières en les décortiquant avec un art de chirurgien tout en dévorant des yeux les assiettes des autres convives et, gagné par une gourmandise qui communiquait l’envie de manger, picora dans les unes ou les autres : clovisses de Galice, pousse-pieds de Bilbao, langoustines d’Alicante, espardenyas de la Costa Brava. Dans le même temps, à l’instar des Français, il ne parlait que de raffinements culinaires et en particulier des fruits de mer préhistoriques du Chili qu’il portait dans son cœur. Soudain, il s’arrêta de manger, dressa ses antennes de homard et me dit tout bas :
« Il y a quelqu’un derrière moi qui ne cesse de me regarder. »
Je jetai un coup d’œil par-dessus son épaule : c’était vrai. Derrière lui, trois tables plus loin, une femme impavide coiffée d’un chapeau de feutre démodé, une écharpe violette autour du cou, mastiquait avec lenteur, les yeux rivés sur lui. Je la reconnus sur-le-champ. Elle avait vieilli et grossi, mais c’était elle, avec, à l’index, sa bague en forme de serpent.
Elle arrivait de Naples et avait fait le voyage par le même bateau que les Neruda mais ils ne s’étaient pas vus à bord. Nous l’invitâmes à prendre le café à notre table et je la priai de parler de ses rêves afin d’étonner le poète. Mais celui-ci dédaigna de l’entendre et déclara tout à trac qu’il ne croyait pas aux oracles des rêves.
« Seule la poésie est extralucide », dit-il.
Après le déjeuner, au cours de l’inévitable promenade sur les Ramblas, je m’attardai exprès avec Frau Frida afin de raviver des souvenirs loin des oreilles indiscrètes. Elle me raconta qu’elle avait vendu ses propriétés en Autriche et qu’elle vivait retirée à Porto dans une maison qu’elle décrivit comme un faux château perché sur une colline d’où l’on voyait tout l’océan jusqu’aux Amériques. Elle ne m’en toucha mot, mais à ses propos il était évident que, de rêve en rêve, elle avait fini par s’approprier la fortune de ses ineffables patrons viennois. Je n’en fus pas surpris outre mesure parce que j’avais toujours pensé que ses rêves n’étaient qu’un stratagème qui lui permettait de survivre. Je le lui dis.
Elle éclata de son rire irrésistible. « Tu es toujours aussi insolent », me dit-elle. Puis elle se tut parce que le reste du groupe s’était arrêté pour attendre que Neruda ait fini de parler en jargon chilien avec les perroquets des Ramblas. Lorsque nous reprîmes notre conversation, Frau Frida changea de sujet.
« À propos, me dit-elle, tu peux retourner à Vienne. »
Alors, je me rendis compte soudain que treize ans avaient passé depuis que nous nous étions rencontrés.
« Même si tes rêves sont faux, je ne retournerai pas à Vienne, lui dis-je. On ne sait jamais. »
À trois heures, nous prîmes congé d’elle afin d’accompagner Neruda à sa sieste sacrée. Il la fit chez nous, après des préparatifs solennels qui n’étaient pas sans rappeler la cérémonie du thé au Japon. Il fallait ouvrir des fenêtres et en fermer d’autres afin que régnent la bonne température, une certaine lumière dans une certaine direction et un silence absolu. Neruda s’endormit à l’instant et se réveilla dix minutes plus tard, comme les enfants, au moment où nous nous y attendions le moins. Il apparut dans le salon, en pleine forme, le monogramme de l’oreiller imprimé sur sa joue.
« J’ai rêvé de cette femme qui rêve », dit-il.
Matilde voulut qu’il raconte son rêve.
« J’ai rêvé qu’elle rêvait de moi, dit-il.
— Ça, c’est du Borges », répliquai-je.
Il me regarda, déçu :
« C’est déjà écrit ?
— Si ça ne l’est pas, il l’écrira un jour. Ce sera un de ses labyrinthes. »
À six heures du soir, aussitôt monté à bord, Neruda prit congé de nous, s’assit à une table écartée et commença d’écrire des vers limpides, trempant sa plume dans l’encre verte avec laquelle il dessinait des fleurs, des poissons, des oiseaux en guise de dédicaces à ses livres. Au premier coup de sirène, nous cherchâmes Frau Frida et la trouvâmes sur le pont des secondes au moment où nous allions repartir sans lui avoir dit adieu. Elle aussi venait de se réveiller de la sieste.
« J’ai rêvé du poète », nous dit-elle.
Abasourdi, je lui demandai de me raconter son rêve.
« J’ai rêvé qu’il rêvait de moi », dit-elle et, troublée par mon expression ahurie, elle ajouta : « Que veux-tu, parmi tous ces rêves, de temps en temps il y en a un qui n’a rien à voir avec la réalité. »
Je ne la revis plus et ne m’inquiétai pas davantage de son sort jusqu’au jour où j’appris la mort de la femme à la bague en forme de serpent dans le naufrage de l’hôtel Riviera. Je ne pus m’empêcher d’interroger l’ambassadeur du Portugal lorsque, quelques mois plus tard, je fis sa connaissance au cours d’une réception diplomatique. Il me parla d’elle avec grand enthousiasme et une énorme admiration. « Vous ne vous imaginez pas à quel point elle était extraordinaire, me dit-il. Vous n’auriez pas résisté à la tentation d’écrire un conte sur elle. » Et il poursuivit sur le même ton, avec des détails surprenants mais dont pas un seul ne me permettait d’arriver à une conclusion finale.
« Mais en définitive, finis-je par lui dire, que faisait-elle ?
— Rien, me répondit-il, d’un ton de légère déception. Elle rêvait. »
FIN
Mars 1980
