Isaac Asimov : Noël sur Ganymède

Isaac Asimov : Noël sur Ganymède
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Synopsis : « Noël sur Ganymède » (Christmas on Ganymede) est une nouvelle de science-fiction d’Isaac Asimov publiée dans Startling Stories en janvier 1942. L’histoire nous emmène dans une base minière sur Ganymède, l’une des lunes de Jupiter, où les humains sont confrontés à une crise du travail particulière : les autochtones, les « astruces », refusent de travailler s’ils ne reçoivent pas la visite du Père Noël. Tout commence lorsque Olaf Johnson, animé d’un naïf esprit de Noël, fait découvrir cette tradition terrestre aux extraterrestres curieux. À partir de là, le commandant Pelham et son équipe sont contraints de satisfaire cette exigence, improvisant un Père Noël, un traîneau volant et des « rennes » extraterrestres, dans un récit plein de satire et d’humour.

Isaac Asimov : Noël sur Ganymède

Noël sur Ganymède

Isaac Asimov
(Nouvelle complète)

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Tout en fredonnant d’un air absorbé, Olaf Johnson considérait, de ses yeux bleu porcelaine, l’imposant sapin dressé dans un angle de la bibliothèque. Cette salle, la plus spacieuse du Dôme, n’était pas, de l’avis d’Olaf, trop vaste pour l’occasion. Plein d’entrain, il pécha dans la caisse posée à côté de lui un premier rouleau de papier crêpe rouge et vert.

Il ne se demandait pas à quel sentiment avait obéi la « Ganymedan Products Corporation » en expédiant au Dôme une caisse de babioles destinées à la décoration d’un sapin de Noël. Olaf, de bonne composition, s’imposait avec plaisir ce petit travail supplémentaire de décorateur en chef pour cette fête de fin d’année.

Il fronça brusquement le sourcil et jura entre ses dents. Le signal de la salle des assemblées générales clignotait avec fébrilité. L’air excédé, Olaf posa le petit marteau qu’il venait de brandir et le rouleau de papier crêpe, enleva de ses cheveux quelques paillettes, et se dirigea vers le quartier administratif.

Lorsque Olaf entra dans le bureau, le commandant Scott Pelham était installé dans un profond fauteuil, à la tête de la table. Une table recouverte d’un verre épais et sur laquelle il tambourinait de ses doigts carrés. Olaf soutint sans la moindre crainte le regard furieux du commandant, car dans son département tout marchait pour le mieux depuis les dernières révolutions de la planète Ganymède.

La pièce s’emplit rapidement et le regard de Pelham se durcit tandis qu’il embrassait tous les assistants.

— Bon, vous êtes tous là. Eh bien, messieurs, nous avons une crise à affronter.

Il y eut quelques rumeurs. Olaf, les yeux au plafond, se détendit. Dans le Dôme il y avait au moins une crise par révolution. La plupart du temps il s’agissait d’une brusque hausse de la quantité d’oxite à fournir, ou encore de la mauvaise qualité de la dernière livraison de feuilles de karen. Cependant les derniers mots du commandant lui firent dresser l’oreille.

En ce qui concerne la crise, j’ai une question à vous poser, venait de dire Pelham de sa voix profonde de baryton qui perdait de son moelleux lorsque, comme en cet instant, il était furieux. Je voudrais bien savoir quel est l’imbécile qui a été raconter des contes de fées à ces damnés Truchies ?

Olaf toussota nerveusement et tous les regards se portèrent sur lui. Sa pomme d’Adam s’agita frénétiquement, son front se creusa de rides, et il se tortilla.

— Je… je… j’étais là-bas hier, et il esquissa de ses longs doigts un geste d’impuissance, et comme je trouvais les Truchies un peu lents à nous livrer la dernière récolte de feuilles de karen, je leur ai…

— Olaf, dit Pelham d’une voix dangereusement douce, avez-vous, oui ou non, parlé à ces indigènes du père Noël ?

Il montrait les dents plus qu’il ne souriait et Olaf, effondré, acquiesça convulsivement de la tête.

— C’est donc bien ça ? Vous leur avez raconté l’histoire du père Noël qui descend du ciel dans un traîneau volant tiré par huit rennes ?

— Mais… c’est bien ce qu’il fait, non ? demanda Olaf, l’air de plus en plus malheureux.

— Et vous leur avez décrit les rennes, pour être sûr qu’ils ne se trompent pas. Et vous leur avez décrit également le père Noël, avec sa houppelande rouge bordée d’hermine et sa longue barbe blanche ?

— Oui, en effet, fit Olaf, déconcerté.

— Et vous avez ajouté qu’il arrivait muni d’un grand sac bourré de cadeaux pour les enfants sages, qu’il descend par la cheminée et qu’il dépose dans leurs bas, suspendus à cet effet ?

— Ben… oui.

— Et vous leur avez également appris qu’il n’allait pas tarder à arriver ? Encore une révolution et il sera là.

— Eh oui, commandant, fit Olaf avec un petit sourire craintif. J’avais bien l’intention de vous en parler, mais j’étais en train de décorer le sapin et…

— Bouclez-la ! aboya le commandant. Savez-vous ce qu’ils demandent, maintenant, les Truchies ?

— Non, commandant.

Pelham se pencha vers Olaf, par-dessus la table, et lui cria :

— Ils veulent que le père Noël vienne aussi chez eux.

Un petit rire fusa, bien vite transformé en accès de toux devant le regard furieux du commandant.

— Et si les Truchies ne reçoivent pas la visite du père Noël, c’est bien simple, ils cesseront de travailler. Ils feront grève !

Cette fois, aucun rire ne fusa, même étranglé. Tous pensaient à la même chose, mais ce fut Olaf qui l’exprima en disant :

— Qu’en sera-t-il du quota ?

— Qu’en sera-t-il, en effet ? fit Pelham, ricanant. Vous voulez que je vous fasse un dessin ? La « Ganymedan Products » s’est engagée à livrer annuellement cent tonnes de Wolframite, quatre-vingts tonnes de feuilles de karen et cinquante tonnes d’oxite sinon elle perd ses droits de franchise. Je pense que je ne vous apprends rien, que pas un de vous, ici, ne l’ignore. Il se trouve que l’année courante prendra fin dans deux révolutions ganymédiennes et que nous avons un retard de cinq pour cent sur notre horaire.

Un silence horrifié accueillit cette déclaration.

— Et voilà maintenant ces Truchies qui refusent de travailler s’ils n’ont pas leur père Noël. Ni travail, ni quota, ni franchises… ni situations. Mettez-vous bien ça dans la tête bande d’idiots ! Le jour où la société se verra refuser le droit de franchise, nous perdrons les postes les plus grassement payés de tout le système. Vous pourrez leur dire au revoir, messieurs, à moins que…

Il se tut, foudroya Olaf du regard et reprit :

— … à moins que, dès la prochaine révolution, nous ne nous soyons procuré un traîneau volant, huit rennes et un père Noël. Et par l’anneau de Saturne, nous allons nous procurer tout cela, et tout spécialement un père Noël.

Dix visages blêmes se tournèrent vers lui.

— Avez-vous quelqu’un en vue, commandant ? demanda un des assistants d’une voix étranglée.

— Eh bien, oui, imaginez-vous. J’ai en effet quelqu’un en vue.

Il se carra dans son fauteuil, et comme il le désignait d’un doigt vengeur, Olaf Johnson se couvrit de sueur.

— Commandant… implora-t-il d’une voix chevrotante, mais le doigt resta pointé sur lui.


Pelham pénétra dans le hangar, retira son masque et la bouteille d’oxygène qui y était fixée. Puis, un à un, il se débarrassa de ses épais vêtements de laine, et enfin, avec un soupir de soulagement, envoya promener ses lourdes bottes spatiales qui lui montaient jusqu’aux genoux.

Sim Pierce cessa un instant d’inspecter de près la dernière livraison de feuilles de karen et lança à son chef, par-dessus ses lunettes, un regard plein d’espoir.

— Alors ? demanda-t-il.

— Je leur ai promis un père Noël, dit Pelham en haussant les épaules. Que pouvais-je faire d’autre ? Je leur ai également doublé leur ration de sucre et ils se sont remis à travailler… pour le moment tout au moins.

— Ils feront de nouveau grève si le père Noël qu’on leur a promis ne se matérialise pas, fit Pierce qui se redressa et agita sous le nez du commandant une longue feuille de karen pour donner plus de force à ses paroles. C’est bien la chose la plus idiote que j’aie entendue de ma vie. Comment voulez-vous que nous tenions une promesse pareille puisque nous n’avons pas de père Noël ?

— Allez expliquer ça aux Truchies, fit Pelham en se laissant tomber sur une chaise, l’air renfrogné. Où en est Benson ?

— Vous pensez à ce traîneau volant qu’il prétend pouvoir fabriquer ? fit Pierce en examinant à contre-jour, d’un œil critique, une feuille de karen. Si vous voulez mon avis, ce Benson est complètement cinglé. Ce vieux hibou est descendu ce matin dans le niveau inférieur et depuis on l’a plus revu. Tout ce que je sais, c’est qu’il a entièrement démonté l’électro-dissociateur de réserve. Si celui qui fonctionne actuellement tombe en panne, nous manquerons d’oxygène.

— J’en arrive à espérer que nous mourrons tous étouffés, fit Pelham en se levant lourdement. On n’a encore rien trouvé de mieux pour se sortir des emmerdements. Je descends voir ce que fait Benson.

Il sortit à pas lourds et claqua la porte derrière lui.

Arrivé au niveau inférieur, il regarda autour de lui avec stupéfaction, car l’atelier était littéralement jonché de pièces détachées en acier chromé. Il lui fallut un certain temps pour reconstituer en pensée ce qui la veille encore était un électro-dissociateur. En plein centre de l’atelier, un vieux traîneau de bois poussiéreux, aux patins rouillés, offrait un spectacle anachronique. De dessous ce traîneau partaient des coups de marteau.

— Eh ! Benson ! appela Pelham.

Une face suante et maculée surgit et un long jet de jus de tabac alla tomber dans le crachoir dont Benson ne se séparait jamais.

— Qu’est-ce que vous avez à crier comme ça ? fit-il. C’est un travail délicat que je fais là.

— C’est quoi, cette espèce d’engin ? demanda Pelham.

— Un traîneau volant. Et c’est moi qui en ai eu l’idée, fit Benson. Une lueur d’enthousiasme brilla dans ses yeux délavés, il fit passer sa chique d’une joue à l’autre, et ajouta : « Ce traîneau a été apporté ici dans des temps anciens alors qu’on croyait Ganymède recouverte de neige tout comme les autres satellites de Jupiter. Il me suffit de fixer sous le traîneau des répulseurs de gravitation, pris au dissociateur que vous voyez là en pièces détachées, pour obtenir un traîneau volant sensible aux courants aériens. Les réacteurs à air comprimé feront le reste. »

— Et vous pensez que ça marchera ? fit le commandant en se mordillant la lèvre inférieure d’un air dubitatif.

— Et comment que ça marchera ! Nombre de gens ont déjà pensé à user de répulseurs pour circuler dans les airs, mais cette méthode manque d’efficacité sur les planètes à forte pesanteur. Par contre, sur Ganymède où nous n’avons qu’un tiers de pesanteur et une atmosphère raréfiée, un enfant pourrait conduire un tel traîneau. Johnson lui-même s’en tirerait aisément, mais je ne pleurerais pas s’il passait par-dessus bord et se cassait le cou.

— Bon ! Alors écoutez-moi bien. Nous disposons d’immenses réserves de bois de palissandre, cet arbre qui pousse en abondance sur Ganymède. Donnez l’ordre à Charlie Finn de fixer ce traîneau sur une sorte de plate-forme qui dépassera à l’avant de plus de vingt pieds et sera entourée d’une petite balustrade.

— Qu’avez-vous en tête, commandant ? demanda Benson en envoyant un long jet de jus de chique et en écartant de la main les cheveux raides et crasseux qui lui retombaient sur les yeux.

— Ces Truchies, fit Pelham avec un rire sarcastique, s’attendent à voir des rennes et on leur en montrera. Mais il faudra bien que ces sacrées bêtes reposent sur quelque chose, pas vrai ?

— Ouais… mais, minute ! Y a pas la queue d’un renne sur Ganymède.

Le commandant Pelham qui déjà se dirigeait vers la porte s’arrêta pile, et fit la grimace comme à chaque fois qu’il évoquait Olaf Johnson.

— Olaf est justement en train de capturer huit spinybacks. Ils ont quatre pattes, une tête à un bout et une queue à l’autre. Pour des Truchies, ça fera l’affaire.

Le vieux mécanicien rumina cette information et gloussa avec une joie sans pareille.

— Je lui souhaite bien du plaisir !

— Moi aussi, renchérit Pelham.

Il sortit et Benson, qui continuait de glousser, se glissa de nouveau sous le traîneau.


La description qu’avait faite le commandant du spinyback était concise et exacte, mais elle laissait de côté certains traits intéressants. Ainsi un spinyback a un long groin mobile, de grandes oreilles en pavillon qu’il agite d’avant en arrière et des yeux roses au regard doux. Les mâles ont le dos hérissé de piquants rouge vif qu’ils peuvent coucher à volonté et qui semblent attirer tout spécialement leurs femelles. Ajoutez à cela une queue puissante couverte d’écaillés et une toute petite cervelle et vous aurez un spinyback, à condition, bien entendu, de pouvoir en attraper un.

C’est exactement ce que se disait Olaf Johnson tandis que, perché sur un rocher, il observait un troupeau de quelque vingt-cinq spinybacks qui broutaient la maigre provende qu’offrait un sol rocailleux. En voyant Olaf emmitouflé de fourrure et le visage couvert d’un masque à oxygène, le spinyback le plus proche leva la tête. Mais les spinies ne se connaissent pas d’ennemis, et la bête se contenta de regarder d’un air désapprobateur cette étrange créature et se remit à brouter de plus belle.

Olaf n’avait que de vagues notions sur la chasse aux grosses bêtes. Il fouilla dans sa poche, à la recherche d’un morceau de sucre qu’il offrit sur sa paume tendue, en disant d’un air engageant :

— Petit, petit, petit !

Le spinie, l’air agacé, se contenta d’agiter les oreilles. Olaf s’approcha de plus près et tendit de nouveau le morceau de sucre en répétant :

— Petit, petit, petit !

Le spinie repéra le morceau de sucre et se mit à rouler des yeux. Son long museau frémit, il cracha sa dernière bouchée d’herbe grossière et s’approcha à pas lents. Le cou tendu, il renifla le sucre offert sur la paume et le happa d’un rapide coup de langue. Mais l’autre main d’Olaf ne saisit que le vide.

Vexé, il tendit un second morceau de sucre en disant d’un ton engageant :

— Viens, Médor ! Viens, Fido !

Du fond de sa gorge le spinie émit un sourd bêlement qu’Olaf interpréta comme une manifestation de plaisir. Sans aucun doute, devait se dire le spinie, l’être étrange posté devant lui, devenu fou, comptait désormais le nourrir d’une substance concentrée et succulente. Il engloutit cette gâterie et recula aussi vivement que la première fois. Mais Olaf qui se cramponnait au morceau de sucre faillit bien y laisser un doigt.

Le cri qu’il poussa n’était pas de mise dans une telle occasion, mais même à travers un gant épais une morsure est une morsure.

Il fonça hardiment sur le spinie. Certaines insultes réveillent, chez un Johnson, l’âme d’un Viking. Se faire mordre le doigt par un animal aussi grotesque en était une.

Le spinie recula encore, l’air hésitant. Non, on ne lui offrait décidément plus de ces délicieux petits cubes blancs et il se demanda ce qu’il allait se passer maintenant. Mais son hésitation se dissipa d’un seul coup lorsque deux mains gantées le saisirent par les oreilles et le secouèrent vigoureusement. Le spinie poussa un cri aigu et chargea.


Le spinie a un certain sens de la dignité. Il déteste être tiré par les oreilles, tout spécialement lorsque d’autres spinies, et parmi eux plusieurs femelles, forment un cercle autour de lui.

Le Terrestre qui était tombé sur le dos resta un moment dans cette position. Cependant le spinie, en bête bien élevée, avait gentiment reculé pour permettre à Johnson de se relever.

Le sang des Vikings bouillait plus que jamais dans les veines d’Olaf. Il se releva, frotta l’endroit sensible blessé par sa bouteille d’oxygène et bondit, oubliant la quasi-apesanteur qui régnait sur Ganymède. Il s’envola littéralement et passa par dessus le dos du spinie.

L’animal contempla Olaf avec respect, c’était là un bond magnifique, mais il s’y mêlait de la surprise, car il s’expliquait mal la raison de cette manœuvre.

Olaf retomba de nouveau sur le dos et à nouveau le réservoir à oxygène le blessa au même endroit. Il commençait à perdre son calme car les bêlements des assistants ressemblaient singulièrement à des ricanements.

— Riez toujours ! grommela-t-il entre ses dents. Vous n’avez encore rien vu.

Il s’approcha lentement, prudemment du spinie, tourna autour de lui, à la recherche d’une ouverture. Mais le spinie en faisait autant. Olaf feinta et le spinie courba le dos. Puis le spinie rua et ce fut au tour d’Olaf de rentrer la tête dans les épaules.

Olaf renouvela son stock d’injures. Le sourd grondement que faisait maintenant entendre le spinie n’était pas imprégné de cet amour fraternel qu’on associe généralement avec la fête de Noël.

Puis il perçut comme un déchirement et quelque chose de dur et de froid vint frapper son crâne juste derrière l’oreille gauche. Cette fois, il fit une véritable culbute et atterrit sur le dos, la tête la première. Les assistants bêlèrent en chœur et le spinie agita triomphalement la queue.

Olaf eut l’impression de flotter dans un espace illimité et se releva en vacillant.

— Te servir de ta queue, déclara-t-il, ça, c’est le coup bas.

Il fit un bond en arrière comme la queue le menaçait de nouveau, puis plongea. Il saisit une des pattes du spinie qui tomba sur le dos en poussant un cri indigné.

La lutte se jouait maintenant entre des muscles terrestres et des muscles ganymédiens, et Olaf trouva en lui des réserves de force inattendues. Il se releva péniblement, le spinie jeté sur son épaule.

L’animal protesta avec véhémence et voulut appuyer ses protestations d’un bon coup de queue, mais il était mal placé pour le faire et son arme naturelle passa bien au-dessus de la tête d’Olaf.

Les autres spinies, l’air attristé, s’écartèrent devant le Terrestre. Tous étaient visiblement de bons amis de l’animal capturé et le voir perdre le combat devait leur fendre le cœur. Ils ne s’en remirent pas moins à brouter avec une résignation toute philosophique, convaincus que c’était là un coup du sort.

Sur l’autre pente de la crête rocailleuse Olaf gagna la caverne qu’il avait aménagée à l’avance. Après une brève lutte inégale, il parvint à s’asseoir sur la tête du spinie et le ligota à l’aide de cordes solidement nouées.

Quelques heures plus tard il avait ainsi capturé ses huit spinibacks, grâce à la technique qu’il avait acquise par la pratique. Il aurait pu rendre des points à un cowboy terrestre attrapant un bouvillon au lasso, et aurait eu également quelques jurons bien sentis à lui enseigner.

Par cette nuit de Noël, sous le dôme ganymédien, le bruit était assourdissant et l’excitation à son comble, à croire qu’une nova venait d’exploser bruyamment. Autour du traîneau aux patins rouillés, posé sur l’immense plate-forme de palissandre, cinq Terrestres livraient un combat royal contre un spinie. Ce spinie avait des idées bien arrêtées en plus d’un point et était bien décidé à ne pas aller où il ne voulait pas aller. Il le fit clairement comprendre en lançant de toutes ses forces, et dans toutes les directions, sa tête, sa queue, trois piquants et quatre pattes.

Mais les Terrestres, aussi obstinés que lui, n’y mirent pas de formes. En dépit des bêlements déchirants du spinie ils le hissèrent sur la plate-forme, et le harnachèrent solidement.

— Ça y est ! s’exclama Peter Benson. Et maintenant, passez-moi la bouteille.

Lui maintenant le museau d’une main, Benson agita la bouteille de l’autre. Le spinie se débattit, bêla de plus belle. Benson n’en versa pas moins un peu du contenu de la bouteille dans la gueule de l’animal. Celui-ci avala avec bruit, bêla d’un air satisfait et tendit le cou pour réclamer un supplément.

— Et dire que je lui fais ingurgiter notre meilleure fine champagne, soupira Benson.

Il laissa le spinie biberonner encore un moment et lui retira la bouteille à moitié vide. Le spinie cilla à plusieurs reprises et esquissa un pas de gigue échevelé. Il ne fit que l’esquisser, car le métabolisme ganymédien est immédiatement affecté par l’alcool. Ses muscles se raidirent et après avoir hoqueté bruyamment, il s’effondra.

— Qu’on m’amène le suivant ! cria Benson.

En une heure, les huit spinybacks étaient plongés dans un sommeil cataleptique. En guise d’andouillers, on fixa sur leurs têtes des branches fourchues. L’effet obtenu était des plus approximatifs, mais cela ferait l’affaire.

Au moment où Benson ouvrait la bouche pour demander où pouvait bien se trouver Olaf Johnson, ce dernier apparut porté par trois de ses camarades, contre lesquels il luttait et se débattait avec autant de conviction que les spinies. Mais lui, il y ajoutait de véhémentes protestations.

— Je me refuse à aller où que ce soit dans ce déguisement ! grondait-il. Compris ?

Il avait évidemment lieu de se plaindre. Même sous son meilleur jour, Olaf n’avait rien d’un tombeur de cœur. Mais affublé comme il l’était, il avait tout du cauchemar d’un spinie, ou d’un patriarche vu par Picasso.

Il portait cependant le costume traditionnel du Père Noël. Pour imiter la houppelande on avait cousu sur sa combinaison spatiale du papier crêpe de couleur rouge. Les parements d’hermine étaient faits de coton hydrophile, tout comme sa barbe qui pendait, maintenue tant bien que mal, à ses oreilles. Si l’on ajoute à cela le masque à oxygène qui lui couvrait une partie du visage, les spectateurs les plus courageux ne pouvaient s’empêcher de détourner les yeux.

On s’était naturellement bien gardé de laisser Olaf se contempler dans un miroir. Mais ce qu’il avait entrevu et ce que lui dictait son instinct lui aurait fait accueillir la foudre comme une délivrance.

On l’installa sur le traîneau à la force des poignets. On fit appel à de nouveaux bras et enfin Olaf ne fut plus rien qu’une force domptée à la voix étouffée.

— Lâchez-moi, marmonna-t-il. Lâchez-moi et affrontez-moi un par un. Allez-y !

Il gigota de plus belle, mais vingt bras le saisirent et bientôt il ne put même plus remuer un doigt.

— Monte là-dedans ! lui ordonna Benson.

— Va te faire foutre ! riposta Olaf, haletant. Je n’ai pas la moindre envie de me suicider et quant à ton damné traîneau, tu peux te le mettre où…

— Écoute, dit Benson l’interrompant. Le commandant Pelham attend que tu fasses ton apparition. Si tu ne t’es pas montré d’ici une demi-heure, il t’écorchera vif.

— Le commandant Pelham peut lui aussi se mettre ce traîneau où je pense et…

— Pense à ta situation. Pense aux cent cinquante dollars que tu te fais par semaine. Pense à tout ce que tu encaisseras encore au cours des années. Pense à Hilda, là-bas, sur Terre, Hilda qui ne t’épousera pas si tu es sans situation. Pense à tout ça !


Johnson réfléchit, ricana, réfléchit encore, monta dans le traîneau, se passa le sac en bandoulière et mit en marche les gravi-répulseurs. Puis poussant un horrible juron, il activa le réacteur arrière.

Le traîneau fit un bond en avant. Olaf se cramponna pour ne pas piquer du nez, ou passer par-dessus bord. Il continua de se cramponner sans quitter des yeux les collines avoisinantes qui s’élevaient ou s’abaissaient selon les bonds de l’instable traîneau.

Comme le vent s’élevait, les vagues que décrivait l’engin se firent plus marquées. Et lorsque surgit Jupiter, sa lumière jaunâtre fit ressortir chaque crête, chaque fissure de ce sol rocailleux où le traîneau semblait se diriger. Au moment où la planète géante se détachait dans sa totalité sur l’horizon, l’effet de l’alcool – qui, sur Ganymède, se dissipe aussi vite qu’il se produit – permit aux spinies de retrouver leurs esprits.

Le spinie de tête les retrouva le premier. Il déglutit péniblement, fit la grimace et se jura de ne plus boire d’alcool. Après avoir pris cette résolution, il regarda autour de lui, et ne fut pas, au premier bord, spécialement impressionné. Mais peu à peu, il se rendit compte que ses pieds ne reposaient plus sur le sol ferme et stable de Ganymède. Il oscillait et se dérobait sous lui de façon anormale.

Il aurait pu attribuer cette instabilité à sa récente orgie s’il n’avait eu l’imprudence de jeter un regard par-dessus la balustrade à laquelle il était attaché. Aussi loin qu’on pût remonter, jamais un spinie n’était mort d’un infarctus, mais celui-ci faillit bien mourir d’un arrêt du cœur.

Son cri d’horreur et de désespoir fit sortir les autres spinies de la vape où ils étaient plongés. Des bêlements convulsifs s’élevèrent tandis que les malheureuses bêtes essayaient de reprendre leurs esprits et de prendre conscience de leur situation. Leur premier mouvement fut de fuir, mais comme ils étaient solidement attachés, cela ne donna rien. Si cela ne les mena nulle part, ils n’esquissèrent pas moins un temps de galop, sur quoi le traîneau devint fou.

Olaf saisit au vol sa barbe au moment où elle se détachait de ses oreilles.

— Hoo… Hoo… cria-t-il, mais cela équivalait à dire « tut-tut » à une tempête.

Le traîneau piqua du nez, remonta, et se livra à un véritable shimmy, comme prêt à se fracasser sur le sol rocailleux de Ganymède. Pendant ce temps Olaf implorait le ciel, jurait, pleurait et ouvrait toutes grandes les vannes de l’air comprimé des réacteurs.

Ganymède se mit à pivoter et Jupiter ne fut plus qu’une ombre informe. Peut-être est-ce ce spectacle qui calma les spinies, ou peut-être encore n’avaient-ils plus la force de se soucier de rien. Quoi qu’il en soit, ils cessèrent de se démener, se firent de touchants adieux, confessèrent leurs péchés et attendirent la mort.

Le traîneau se stabilisa et Olaf retrouva son souffle jusqu’au moment où il s’aperçut que, chose curieuse, au-dessus de sa tête se dressaient les collines de Ganymède et qu’à ses pieds l’immense Jupiter se détachait sur un ciel noir.

À cet instant lui aussi se mit en paix avec l’Éternel et attendit sa fin.


Truchie, ce diminutif d’autruche, est le surnom que l’on a donné aux indigènes ganymédiens car ils ressemblent à ce volatile, à ces détails près qu’ils ont le cou plus court, la tête plus grosse et qu’ils semblent toujours sur le point de perdre leurs plumes. Ajoutez à cela une paire de bras décharnés, couverts de plumes qui se terminent par trois doigts solides et courts. Ils parlent le langage des Terrestres, mais quand on les entend, on préférerait qu’ils n’en fassent rien.

Ils étaient une cinquantaine dans la vaste et basse hutte de bois de palissandre qui leur servait de salle de réunion Sur la petite estrade de terre battue, au fond de la salle enfumée par les torches de bois de palissandre, dont l’odeur âcre vous prenait à la gorge, trônaient le commandant Scott Pelham et cinq de ses hommes. Devant eux paradait le plus hardi des Truchies qui bombait le torse et se le frappait avec bruit.

Il s’arrêta de gesticuler pour montrer du doigt une ouverture maladroitement aménagée dans le toit.

— Vous voir ! grinça-t-il. Cheminée. Nous fabriqué. Pè No’l arrive par là.

Pelham l’approuva d’un grognement. Le Truchie gloussa de plaisir et montra du doigt les petits sacs faits d’herbe tressée suspendus contre les murs.

— Vous voir ! Bas ! Pè No’l mettre cadeaux là.

— Ouais, fit Pelham sans beaucoup d’enthousiasme. La cheminée. Les bas. C’est parfait ! Puis s’adressant, du coin de la bouche, à Sam Pierce assis à côté de lui : Si je dois rester une demi-heure de plus dans cet étouffoir j’en crèverai. Quand donc s’amènera cet imbécile ?

Pierce, mal à l’aise, s’agita et dit :

— Je me suis livré à quelques calculs. Dans l’ensemble cela ne va pas trop mal, sauf en ce qui concerne les feuilles de karen. Il nous en manque encore quatre tonnes. Si nous en finissons avec cette comédie dans l’heure qui suit, nous pourrons reprendre le travail, doubler les équipes de Truchies et parfaire nos livraisons. Et se rejetant en arrière : Oui, je crois vraiment que nous y arriverons.

— De justesse, fit observer Pelham, peu rassuré. Et en admettant que Johnson s’amène sans avoir déclenché d’autres catastrophes.

Le Truchie se remit à parler, car les Truchies prennent plaisir à parler.

— No’l chaque année. À No’l, tout le monde y s’aime. Truchie aime No’l. Vous aimer No’l ?

— Beaucoup, fit poliment Pelham. La paix soit sur Ganymède, sur les hommes de bonne volonté… et tout spécialement sur Johnson. Et à mi-voix : Je me demande où il peut être, cet imbécile !


Tandis que le Truchie sautait sur place, pour le plaisir, le commandant commençait à s’énerver. Le Truchie esquissa même quelques pas de danse tandis que Pelham, serrant les poings, mimait un geste de strangulation. Seuls des cris lui parvenant du trou dans le mur, pompeusement baptisé fenêtre, l’empêchèrent de se livrer à des voies de fait.

Les Truchies se précipitèrent vers la « fenêtre », tandis que les Terrestres s’approchaient à leur tour.

Se détachant sur le disque de Jupiter, venait d’apparaître le traîneau volant, rennes y compris. Ce n’était encore qu’un tout petit engin, mais cela ne faisait aucun doute. Le Père Noël arrivait.

Il y avait cependant une ombre au tableau. Le traîneau attelé de rennes piquait du nez à une vitesse terrifiante, cul par-dessus tête.

L’excitation des Truchies atteignit à son comble tandis qu’ils criaient de leurs voix grinçantes :

— Le Pè No’l ! Le Pè No’l ! Le Pè No’l !

Ils s’engouffrèrent à travers la fenêtre comme des grains de poussière pris de folie, tandis que Pelham et ses hommes sortaient par la porte basse.

Le traîneau approchait, grossissait, se déportait d’un côté à l’autre et vibrait comme une roue qui se détache de son essieu. Olaf Johnson n’était encore qu’une minuscule silhouette qui se cramponnait désespérément aux rebords du traîneau.


Pelham gueulait des propos incohérents et s’étouffait chaque fois qu’il oubliait de respirer par son masque à oxygène. Puis il se tut, frappé d’horreur. Le traîneau, presque grandeur nature, piquait du nez. S’il avait été une flèche tirée par Guillaume Tell, elle se serait plantée entre les deux yeux de Pelham.

— Tout le monde à terre ! hurla-t-il en donnant l’exemple.

Le traîneau passa au-dessus de lui en sifflant et en lui soufflant en plein visage. On perçut un instant la voix haut perchée d’Olaf prononçant des paroles indistinctes. Les appareils à air comprimé crachaient, laissant derrière eux un sillage de vapeur.

Pelham, couché de tout son long, se cramponnait au sol gelé de Ganymède. Il se releva lentement. Ses genoux s’entrechoquaient comme ceux d’une jeune Hawaïenne dansant le hula-hula. Les Truchies qui s’étaient égaillés à l’approche du traîneau qui piquait sur eux se rassemblèrent de nouveau. Mais déjà le traîneau amorçait un nouveau virage.

Pelham le regarda osciller, se cabrer tout en pivotant sur lui-même. Il fonça vers le dôme, pencha sur le côté, et s’éloigna à nouveau en reprenant de la vitesse.

Dans ce traîneau en folie, Olaf luttait désespérément. Écartant largement les jambes, il appuya de tout son poids pour rétablir l’équilibre. Suant, jurant, faisant des efforts sur lui-même pour ne pas regarder Jupiter qui se trouvait au-dessous de lui, il fit effectuer au traîneau des cercles de plus en plus larges. Et comme celui-ci penchait à un angle de 180 degrés, Olaf sentit son estomac se révolter.

Retenant son souffle, il appuya de tout son poids sur le côté droit du traîneau qui fit un bond en avant. Puis il mit en marche le répulseur et, vu la faible pesanteur de Ganymède, le traîneau amorça sa descente. Et parce que le fond était plus lourd en raison du pesant moteur de métal, le traîneau se rétablit de lui-même.

Mais cela ne rassura nullement le commandant Pelham qui se trouva une fois de plus sur le parcours de ce maudit traîneau.

— Couchez-vous ! cria-t-il de nouveau, et de nouveau il donna l’exemple.

Le traîneau passa en sifflant au-dessus de sa tête, alla heurter avec bruit un énorme rocher, rebondit dans les airs, puis toucha enfin le sol, tandis qu’Olaf passait par-dessus bord.

Le Père Noël était arrivé.

Encore haletant, Olaf jeta le sac sur son épaule, ajusta sa barbe et tapota au passage la tête d’un des malheureux spinies qui souffrait en silence. La mort le guettait peut-être, il en arrivait même à la souhaiter, mais il mourrait debout, en vrai Johnson.

Dans la vaste hutte où les Truchies s’étaient de nouveau rassemblés, un choc sourd annonça l’arrivée sur le toit du sac du Père Noël, puis du Père Noël lui-même. Un horrible visage apparut à travers l’ouverture grossièrement aménagée dans le toit et une voix croassante lança :

— Joyeux Noël ! puis il y eut une dégringolade.

Une fois de plus Olaf atterrit sur sa bouteille à oxygène qui, une fois de plus, le blessa au bon endroit.

Les Truchies se mirent à sauter sur place comme des balles de caoutchouc.

Olaf se dirigea en boitant profondément vers le premier bas et il déposa une boule violemment colorée qu’il avait puisée dans son sac. Ces boules de couleur vive et gaie étaient primitivement destinées à garnir l’arbre de Noël. Il les déposa une à une dans les bas placés à cette intention.

Une fois sa mission accomplie, il s’accroupit sur le sol et observa, l’œil atone et vitreux, ce qui allait suivre. Pour un Père Noël, il manquait singulièrement de cette jovialité et de cet entrain bon enfant qui sont ses caractéristiques.

Mais la joie exubérante des Truchies compensa largement son manque d’entrain. Ils avaient attendu en silence qu’Olaf ait distribué la dernière boule. Mais à peine en avait-il terminé que l’air retentit de leurs cris discordants. En moins d’une seconde chaque Truchie s’était emparé d’une de ses boules de verre gaiement coloriées.

Ils se mirent à jacasser avec véhémence, tenant soigneusement les boules dans leurs mains, ou les pressant contre leur poitrine. Puis ils les comparèrent les unes aux autres, s’extasiant devant les plus belles.


Le Truchie le plus hardi s’approcha de Pelham et le tira par la manche.

— L’est gentil, le Pè No’l ! croassa-t-il. Regarde, il apporter œufs ! Et regardant avec respect la petite boule coloriée : Des œufs plus beaux que font les Truchies ! Des œufs du Pè No’l hein ? et il enfonça son doigt osseux dans le ventre de Pelham.

— Non ! s’écria le commandant. Certainement pas !

Mais le Truchie ne l’écoutait plus. Il enfouit profondément la petite sphère colorée dans ses plumes et dit :

— Jolie couleur ! Met longtemps pour sortir, p’tit Pè No’l ? Et y mange quoi l’bébé Pè No’l ? Et levant les yeux vers Pelham : Nous bien soigner p’tits Pè No’ls. Seront malins les Truchies.

Pierce attrapa le commandant par le bras et dit d’un ton pressant :

— Ne discutez pas avec eux. Qu’est-ce que ça peut vous foutre s’ils s’imaginent que ce sont là des œufs du Père Noël ? Allez, venez ! Si nous travaillons comme des fous, nous atteindrons le quota désiré, mais pour cela il faut nous y mettre immédiatement.

— Vous avez raison, reconnut Pelham qui, se tournant vers le Truchie, lui ordonna :

— Et maintenant, tous au travail ! Compris ? Nous n’avons pas de temps à perdre ! Allez-y !

Il accompagna ses paroles d’un geste expressif de la main, mais le Truchie, au lieu d’obtempérer, objecta, l’air têtu :

— Oui, nous travailler mais d’abord Johnson dire Pè N’ol revenir chaque année.

— Alors une fête de Noël ne vous suffit pas ! aboya Pelham.

— Non ! coassa le Truchie. Nous vouloir Pè N’ol chaque année, et plus d’œufs. Et année après année, encore plus œufs Puis l’année après, puis l’année, puis l’année toujours plus œufs et plus p’tits Pè No’l sortir œufs. Si Pè No’l pas venir, nous pas travailler.

— Une année, c’est long, lui fit remarquer Pelham. On a le temps d’en parler. D’ici là, ou je serai devenu complètement fou, on vous aurez oublié tout ça.

Pierce ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit encore, la referma de nouveau, l’ouvrit et parvint enfin à dire :

— Commandant, ils exigent que le Père Noël revienne chaque année.

— Oui, c’est bien ce que j’ai compris. Mais d’ici là ils auront tout oublié.

— C’est que vous n’y êtes pas du tout. Pour eux, une année c’est le temps d’une révolution ganymédienne autour de Jupiter. C’est-à-dire, en termes terrestres, sept jours et trois heures. Ils exigent donc que le Père Noël revienne chaque semaine.

— Chaque semaine ! fit Pelham avalant péniblement sa salive. Johnson leur aurait dit…

Il fut pris de vertige, s’étrangla, puis chercha Olaf du regard.

Olaf, terrifié, se releva et gagna subrepticement la porte. Mais il s’arrêta sur le seuil, obéissant à la tradition. La barbe en bataille, il croassa :

— Joyeux Noël à tous, et bonne soirée !

Puis il se dirigea vers le traîneau comme si tous les démons de l’enfer étaient à ses trousses. Ce n’était pas les démons qu’il avait à ses trousses, mais le commandant Scott Pelham.

FIN

Isaac Asimov : Noël sur Ganymède
  • Auteur : Isaac Asimov
  • Titre : Noël sur Ganymède
  • Titre original : Christmas on Ganymede
  • Publié dans : Startling Stories, janvier 1942

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