Synopsis : « Une fleur jaune » (Una flor amarilla) est une nouvelle de Julio Cortázar, publiée en 1956 dans le recueil Final del juego. Dans un bistrot parisien, un homme ivre affirme avoir fait une découverte extraordinaire : nous sommes immortels. Selon son récit, la révélation lui est venue dans un autobus, lorsqu’il a reconnu, chez un garçon de treize ans nommé Luc, une réplique exacte de lui-même à cet âge : le même visage, les mêmes gestes, la même timidité, la même voix. Résolu à enquêter, il s’immisce dans la vie du garçon : il se rend chez lui et fait la connaissance de sa famille. À mesure qu’il reconstitue son histoire, il découvre d’étonnantes analogies entre leurs deux existences, comme si la vie se répétait en cycles infinis.

Une fleur jaune
Julio Cortázar
(Nouvelle complète)
Ce n’est pas une blague, nous sommes immortels. Je le sais par déduction, je le sais parce que je connais l’unique mortel. Il m’a raconté son histoire dans un bistrot de la rue Cambronne et il était tellement rond qu’il ne lui en coûtait pas de dire la vérité même si le patron et les vieux habitués du comptoir rigolaient au point que le vin leur sortait par les yeux. Il a dû voir à mon air qu’il m’intéressait parce qu’il m’a pris à partie et nous avons même fini à une table dans un coin où l’on pouvait boire et parler en paix. Il me raconta qu’il était employé municipal à la retraite et que sa femme était repartie pour un temps chez ses parents, une façon comme une autre de reconnaître qu’elle l’avait quitté. C’était un type encore jeune, assez instruit, au visage tanné, avec des yeux de tuberculeux. Il buvait vraiment pour oublier et il le proclamait à partir du cinquième verre de rouge. Il ne dégageait pas cette odeur qui est la signature de Paris et que nous, étrangers, sommes seuls à sentir, semble-t-il. Et il avait des ongles propres et pas de pellicules sur son col.
Il raconta que dans un autobus de la ligne 95, il avait vu un jour un garçon d’environ treize ans et qu’il avait découvert au bout d’un moment que ce garçon lui ressemblait beaucoup, qu’il ressemblait du moins au souvenir qu’il gardait de lui-même à cet âge. Il finit même par admettre que le garçon lui ressemblait jusque dans les moindres détails, le visage et les mains, la mèche de cheveux retombant sur le front, les yeux très écartés, et plus encore, la même timidité, la même façon de se réfugier derrière un magazine, le même geste pour rejeter en arrière sa mèche de cheveux, la même irrémédiable gaucherie dans les mouvements. Il lui ressemblait tellement que cela lui donna presque envie de rire mais quand le garçon descendit rue de Rennes, il descendit lui aussi et n’alla pas rejoindre l’ami qui l’attendait à Montparnasse. Il chercha un prétexte pour aborder le garçon, lui demanda un nom de rue et écouta sans surprise une voix qui était sa voix d’enfant. Le garçon allait dans la même direction, ils cheminèrent timidement un moment ensemble. Et c’est alors qu’une espèce de révélation lui tomba dessus. Rien n’était expliqué mais c’était une chose qui pouvait se passer d’explication, qui devenait brumeuse et stupide quand on essayait – comme maintenant – de l’expliquer.
Bref, il s’arrangea pour connaître l’adresse de l’enfant et grâce au prestige que lui donnait un passé de chef éclaireur, il put se frayer un passage jusqu’à cette forteresse des forteresses qu’est un foyer français. Il trouva une misère décente, une mère vieillie, un oncle retraité, deux chats. Par la suite il n’eut pas trop de mal à persuader un de ses frères de lui confier son fils et les deux garçons devinrent amis. Il se mit à aller toutes les semaines chez Luc ; la mère le recevait avec du café réchauffé, ils parlaient de la guerre, de l’occupation, de Luc aussi. Ce qui avait commencé comme une révélation s’organisait géométriquement, prenait peu à peu le profil démonstratif de ce qu’on aime appeler la fatalité. Il était même possible de le formuler avec la vie de tous les jours : Luc était lui de nouveau, il n’y avait pas de mort, nous étions tous immortels.
— Tous immortels, mon vieux. Rendez-vous compte, personne n’avait jamais pu encore le prouver et c’est à moi que cela échoit, dans le 95. Une petite erreur dans le mécanisme, un pli du temps, un avatar simultané plutôt que consécutif. Luc aurait dû naître après ma mort et voilà que… Sans compter ce hasard fabuleux de le rencontrer dans un autobus. Je crois que je vous l’ai déjà dit, ce fut une espèce de certitude totale, sans mots. C’était ainsi, un point c’est tout. Mais ensuite naquirent les doutes parce que dans ces cas-là on se traite d’imbécile ou on prend des tranquillisants. Et parallèlement aux doutes les bonnes raisons qui les supprimaient l’un après l’autre et qui prouvaient qu’on ne s’était pas trompé, qu’il n’y avait aucune raison de douter. Ce que je vais vous dire c’est ce qui fait le plus rire ces imbéciles quand il m’arrive parfois de le leur raconter. Luc était non seulement moi de nouveau mais il allait être comme moi, comme ce pauvre malheureux qui vous parle. Il n’y avait qu’à le voir jouer, qu’à le voir tomber, toujours mal, se tordre la cheville ou se démettre la clavicule, et ces sentiments à fleur de peau, cette rougeur qui lui montait au visage dès qu’on lui demandait quelque chose. La mère en revanche, comme elles aiment parler, comme elles racontent n’importe quoi devant l’enfant mort de honte, les choses intimes les plus incroyables, la première dent, les dessins de huit ans, les maladies… La bonne dame ne soupçonnait rien, bien sûr, et l’oncle jouait avec moi aux échecs, j’étais comme de la famille, je leur avançais même de l’argent pour finir le mois. Il me fut facile de connaître le passé de Luc, il me suffisait d’intercaler quelques questions aux thèmes qui intéressaient les vieux : les rhumatismes de l’oncle, les méchancetés de la concierge, la politique. C’est ainsi que je connus l’enfance de Luc, entre deux échecs et mat et les réflexions sur le prix de la viande ; la démonstration de ce que je pensais s’accomplissait infailliblement. Mais comprenez-moi bien, et demandons, si vous voulez, un autre verre. Luc était moi, ce que j’avais été enfant, mais n’allez pas croire qu’il fût un calque. Plutôt une figure analogue, vous comprenez, c’est-à-dire qu’à sept ans, je m’étais démis un poignet et Luc la clavicule, à neuf ans nous avions eu respectivement la rougeole et la scarlatine, l’Histoire d’ailleurs intervenait, ma rougeole avait duré quinze jours tandis que Luc avait été guéri en quatre jours, les progrès de la médecine, mon vieux. Tout était analogue, et ainsi, pour vous donner un exemple significatif, il se pourrait bien que le boulanger du coin fût un avatar de Napoléon mais il ne le sait pas, lui, car l’ordre ne s’est pas altéré, il ne rencontrera jamais la vérité dans un autobus. Mais s’il pouvait d’une façon ou d’une autre percevoir cette vérité, il comprendrait qu’il est en train de répéter Napoléon, que passer de plongeur à propriétaire d’une bonne boulangerie à Montparnasse cela équivaut à sauter de Corse sur le trône de France et que si l’on cherchait soigneusement dans l’histoire de sa vie on y trouverait les moments qui correspondent à la campagne d’Égypte, au Consulat et à Austerlitz, et l’on pourrait prévoir même que sa boulangerie lui échappera d’ici quelques années et qu’il finira dans une Sainte-Hélène à sa mesure, une mansarde au sixième peut-être mais vaincu lui aussi, entouré lui aussi des eaux de la solitude, fier lui aussi de sa boulangerie qui fut comme un vol d’aigles. Vous me suivez, n’est-ce pas ?
Je le suivais mais je fis remarquer que nous avons tous dans l’enfance des maladies contagieuses à date fixe et que nous nous cassons tous quelque chose en jouant au football.
— Je sais, je ne vous ai parlé que des coïncidences visibles. Cela n’avait, par exemple, aucune importance que Luc me ressemblât, sauf pour la révélation que j’en eus dans l’autobus. Ce qui était véritablement important c’étaient les séquences, et ça, c’est difficile à expliquer parce qu’elles touchent aux caractères, à des souvenirs imprécis, aux fabulations de l’enfance. À cette époque-là, je veux dire à l’âge de Luc, j’avais traversé une période amère qui avait commencé par une maladie interminable, puis, à peine convalescent, je me cassai un bras en jouant avec des amis et dès que je fus remis, je tombai amoureux de la sœur d’un camarade et je souffris comme on souffre quand on est incapable de regarder dans les yeux une petite fille qui se moque de vous. Luc tomba longuement malade lui aussi, on l’invita au cirque au début de sa convalescence et, en glissant sur les gradins, il se foula la cheville. Peu après, sa mère le surprit en larmes près de la fenêtre, un petit mouchoir bleu serré dans sa main, un mouchoir qui n’était pas de la maison.
Comme il faut bien que quelqu’un joue les contradicteurs dans cette vie, je lui dis que les amours enfantines sont le complément inévitable des chutes et des pleurésies. Mais je dus reconnaître que l’avion c’était autre chose. Un avion à hélice qu’il lui avait apporté pour son anniversaire.
— En le lui donnant, je n’ai pu m’empêcher de penser au Meccano que ma mère m’avait donné pour mes quatorze ans et à ce qui était arrivé. J’étais dans le jardin malgré l’approche d’un orage, on entendait déjà le tonnerre et je m’étais mis à monter une grue sur la table de la tonnelle près de la porte de la rue. Quelqu’un m’appela dans la maison et je dus rentrer cinq minutes. Quand je revins, la boîte de Meccano avait disparu et la porte était ouverte. Avec des cris de désespoir, je courus à la rue où il n’y avait plus personne et au même instant la foudre tomba sur la villa d’en face. Tout cela était arrivé coup sur coup et je me le rappelai en donnant l’avion à Luc qui le regarda avec ce même air de bonheur que j’avais eu devant mon Meccano. La mère vint m’apporter une tasse de café et nous échangions les phrases d’usage quand nous entendîmes un cri. Luc avait couru à la fenêtre comme s’il voulait se jeter en bas. Il était blanc, il avait les yeux pleins de larmes et il parvint à bégayer que l’avion avait dévié et qu’il était passé juste dans l’entrebâillement de la fenêtre. « On ne le voit plus, on ne le voit plus », répétait-il en pleurant. Nous entendîmes crier en bas, l’oncle entra en courant pour nous annoncer qu’il y avait un incendie dans la maison d’en face. Vous comprenez, maintenant ? Oui, prenons un autre verre, ça vaudra mieux.
Ensuite, comme je me taisais, l’homme dit qu’il avait pensé seulement à Luc, au sort de Luc. Sa mère le destinait à une école des arts et métiers pour qu’il puisse faire modestement ce qu’elle appelait son chemin dans la vie, mais ce chemin était déjà fait et lui seul – qui ne pouvait parler car on l’aurait pris pour un fou et on l’aurait séparé pour toujours de Luc – aurait pu dire à la mère et à l’oncle que tout était inutile, que, quoi qu’ils fassent, le résultat serait le même, l’humiliation, la routine lamentable, les années monotones, les échecs qui éliment peu à peu les vêtements et l’âme, le refuge en une solitude aigrie, dans un bistrot de quartier. Mais le pis de tout n’était pas le destin de Luc, le pis c’était que Luc mourrait à son tour et qu’un autre homme répéterait la figure de Luc et la mienne, et quand cet homme mourrait, un autre, à son tour, entrerait dans la ronde. Luc ne lui importait presque plus ; la nuit, son insomnie se projetait au-delà, vers un autre Luc, vers d’autres qui s’appelleraient Robert, Claude ou Michel, une théorie infinie de pauvres diables répétant sans le savoir une même figure, convaincus de leur liberté et de leur libre arbitre. L’homme avait le vin triste, je n’y pouvais rien.
— Ils rient aussi quand je leur dis que Luc est mort quelques mois plus tard, ils sont trop bêtes pour comprendre que… Oui, ne me regardez pas vous aussi avec ces yeux-là. Il est mort quelques mois après, cela a débuté par une espèce de bronchite, tout comme j’avais eu au même âge une infection hépatique. Mais moi, on m’avait emmené à l’hôpital tandis que la mère de Luc s’entêta à le soigner chez elle. J’y allais presque tous les jours et j’emmenais parfois mon neveu avec moi pour qu’il joue avec Luc. Il y avait une telle misère dans cette maison que ma visite était une providence pour tous, une distraction pour Luc, des filets de harengs ou un biscuit de Savoie pour les autres. Ils s’habituèrent à me laisser acheter les médicaments, je leur avais parlé d’une pharmacie où l’on me faisait des prix spéciaux. Ils finirent même par m’admettre comme infirmier de Luc et vous pouvez bien vous imaginer que dans une maison comme celle-là, où le médecin entre et sort avec la plus parfaite indifférence, personne ne songe à s’inquiéter si les symptômes finaux ne correspondent pas exactement au premier diagnostic… Pourquoi me regardez-vous comme ça ? J’ai dit quelque chose de mal ?
Non, il n’avait rien dit de mal, vu surtout la quantité de vin. Bien au contraire même, et à moins d’imaginer quelque chose d’horrible, la mort du pauvre Luc venait démontrer qu’une personne douée d’imagination peut commencer par s’offrir une révélation dans un 95 et finir au chevet d’un lit où meurt silencieusement un enfant. C’est ce que je lui dis, pour le tranquilliser. L’homme resta un moment le regard perdu dans le vague avant de reprendre :
— Bon, comme vous voudrez. La vérité c’est que pendant les semaines qui ont suivi l’enterrement j’ai éprouvé pour la première fois de ma vie quelque chose qui pouvait ressembler au bonheur. J’allais encore voir la mère de Luc de temps en temps, je lui apportais un paquet de biscuits mais je ne me souciais plus d’elle ni de la maison, j’étais comme submergé par la certitude merveilleuse d’être le premier mortel, de sentir que ma vie se détériorait jour après jour, vin après vin et qu’à la fin elle s’achèverait je ne sais où, je ne sais quand, répétant jusqu’au dernier moment le destin d’un inconnu mort allez donc savoir où et quand, mais moi, oui, je serais cette fois-ci mort pour de vrai, sans un Luc entré dans la ronde pour répéter stupidement une stupide vie. Comprenez cette plénitude, mon vieux, enviez-moi ce bonheur tout le temps qu’il dura.
Car, apparemment, il n’avait pas duré. Ce bistrot et ce vin bon marché le prouvaient et ces yeux où brillait une fièvre qui ne venait pas du corps. Et cependant, pendant quelques mois, il avait vécu en savourant chaque moment de sa médiocrité quotidienne, de son échec conjugal, de sa ruine à cinquante ans, sûr de sa mortalité inaliénable. Un après-midi, en traversant le Luxembourg, il vit une fleur.
— Elle était au bord d’une plate-bande, une banale fleur jaune. Je m’étais arrêté pour allumer une cigarette et elle a attiré mon attention. Ce fut un peu comme si elle aussi me regardait, il y a de ces contacts parfois… Vous savez bien, n’importe qui peut les éprouver, ce qu’on appelle la beauté. Précisément cela, la fleur était belle, c’était une ravissante fleur. Et moi j’étais condamné, moi j’allais mourir bientôt pour toujours. La fleur était belle, il y aurait toujours des fleurs pour les hommes futurs. Soudain je compris le néant, ce que j’avais cru être la paix, la fin de la chaîne. Moi j’allais mourir et Luc était déjà mort, il n’y aurait jamais plus une fleur pour quelqu’un comme nous, il n’y aurait rien, il n’y aurait absolument rien, et le néant c’était ça, qu’il n’y ait plus jamais une fleur. La flamme de l’allumette me brûla les doigts. Sur la place, je sautai dans un autobus qui allait je ne sais où et, absurdement, je me mis à regarder, à regarder tout ce qui se voyait dans la rue et tout ce qu’il y avait dans l’autobus. Quand j’arrivai au terminus, je descendis et je remontai dans un autre autobus qui allait en banlieue. Tout l’après-midi et une partie de la soirée, je pris des autobus en pensant à la fleur et à Luc, cherchant parmi les passagers quelqu’un qui ressemblât à Luc, quelqu’un qui ressemblât à moi ou à Luc, quelqu’un qui pût être moi à nouveau, quelqu’un à regarder en sachant qu’il était moi, et puis le laisser partir sans rien dire, le protégeant presque pour qu’il continue sa pauvre vie stupide, son imbécile vie ratée vers une autre imbécile vie ratée vers une autre imbécile vie ratée vers une autre…
Je payai.
FIN
