Synopsis : « Être humain, c’est… » (Human Is) est une nouvelle de science-fiction écrite par Philip K. Dick et publiée en 1955 dans le magazine Startling Stories. Jill est une femme prisonnière d’un mariage avec Lester Herrick, un mari froid et émotionnellement violent, un scientifique extrêmement rationnel et entièrement dévoué à son travail. Cependant, après avoir été envoyé en mission sur la planète Rexor IV, Lester revient avec une attitude complètement différente : aimable, affectueux, presque méconnaissable. Ce changement déconcerte Jill, qui commence à se demander quelle est la véritable raison derrière la transformation de son mari.

Être humain, c’est…
Philip K. Dick
(Nouvelle complète)
Les yeux bleus de Jill Herrick s’emplirent de larmes. Elle regarda son mari avec une horreur indicible. « Tu es ignoble ! » geignit-elle.
Sans interrompre son travail, qui consistait pour l’instant à disposer ses monceaux de notes et de graphiques en petites piles bien alignées, Lester Herrick répondit simplement : « C’est là un jugement de valeur dénué de données factuelles. » Il inséra une bande-rapport sur la vie parasitaire centaurienne dans le scanner intégré à son bureau, qui se mit à la lire à toute allure. « Rien de plus qu’une opinion personnelle. L’expression d’une émotion. »
Jill regagna tant bien que mal la cuisine. D’un geste distrait elle déclencha la cuisinière à distance. Les tapis roulants intégrés au mur s’animèrent et allèrent prestement chercher les ingrédients du repas du soir dans le garde-manger souterrain.
Puis elle retourna une dernière fois affronter son mari. « Pas même quelque temps ? mendia-t-elle. Pas même…
— Pas même un mois. Tu pourras le lui annoncer quand il arrivera. Et si tu n’en as pas le courage, je le ferai moi-même. Je ne veux pas d’un enfant qui soit tout le temps dans mes jambes. J’ai bien trop de travail. Ce rapport sur Bételgeuse XI doit être remis dans dix jours. » Lester introduisit dans le scanner un rouleau concernant les gisements fossiles de Fomalhaut.
« Qu’est-ce qui lui prend, à ton frère ? Il ne peut pas s’occuper lui-même de son fils ? »
Jill tamponna ses yeux tuméfiés par les larmes. « Tu ne comprends donc pas ? C’est moi qui veux faire venir Gus ! J’ai supplié Frank de nous l’envoyer. Et maintenant, voilà que tu…
— Vivement qu’il soit assez grand pour être pris en charge par l’État. » Le mince visage de Lester se crispa de contrariété. « Bon sang, Jill ! Le dîner n’est pas encore prêt ? Ça fait dix minutes ! Qu’est-ce qu’il a cet engin ?
— C’est presque prêt. »
Sur la cuisinière s’alluma un voyant rouge. Le robot serveur était sorti du mur et attendait, prêt à prendre les plats.
Jill s’assit et se moucha énergiquement. Au salon, Lester travaillait, imperturbable. Ses fameuses recherches… Chaque jour le rapprochait du but, il n’y avait aucun doute à cela. Son corps maigre tassé comme un ressort au repos, il rivait sur le scanner un regard gris et froid, analysant sans relâche les données qui en sortaient, comme pris d’une fièvre inextinguible. Ses facultés conceptuelles tournaient à plein régime tel un moteur bien rodé.
Les lèvres de Jill tremblaient de détresse et de ressentiment. Gus, le pauvre petit Gus… Comment le lui dire ? Les larmes lui montèrent à nouveau aux yeux. Elle ne le verrait plus jamais, ce petit garçon aux bonnes joues rondes. Il ne lui serait plus jamais permis de revenir, sous prétexte que ses jeux et son rire enfantin dérangeaient Lester dans ses recherches.
Le voyant de la cuisinière passa au vert. Le repas en sortit doucement pour venir se positionner dans les bras du robot. Un carillon ténu annonça que le dîner était prêt.
« J’ai entendu », fit Lester d’une voix revêche. Il éteignit le scanner et se leva. « Il va probablement venir nous ennuyer pendant que nous mangeons.
— Je peux vidphoner à Frank et lui demander de…
— Non. Autant en finir une fois pour toutes. » Lester adressa un mouvement de tête impatient au robot. « Allez, pose ça là. » Ses lèvres fines s’étrécirent encore sous le coup de la colère. « Presse-toi, bon sang ! Je veux retourner travailler ! »
Jill ravala ses larmes.
Le petit Gus entra comme ils finissaient de dîner.
Jill poussa un cri de joie. « Gussie ! » Elle courut le serrer dans ses bras. « Je suis si contente de te voir !
— Attention à mon tigre », murmura Gus. Il déposa sur le tapis son petit chat gris, qui courut se réfugier sous un canapé. « Il se cache. »
Lester jeta un regard au petit garçon, puis au bout de queue grise qui dépassait de sous le divan. « Pourquoi dis-tu que c’est un tigre ? C’est tout juste un chat de gouttière. »
Gus eut l’air vexé et répondit en se renfrognant : « C’est un tigre. Il a des raies.
— Les tigres sont jaunes et beaucoup plus gros que ça. Tu devrais tout de même apprendre à appeler les choses par leur nom.
— Lester, s’il te plaît…, implora Jill.
— Tais-toi donc, répondit son mari avec humeur. Gus est assez grand pour abandonner ses illusions infantiles et acquérir une orientation réaliste. Que font donc les psychotesteurs ? Ils ne peuvent donc pas corriger ce genre d’idiotie ? »
Gus courut chercher son tigre. « Laisse-le tranquille ! »
Lester contempla le tigre ; un étrange sourire sans chaleur joua sur ses lèvres. « Viens me voir au laboratoire un de ces jours. On te montrera des tas de chats. On s’en sert pour nos recherches. Il y a des chats, des cochons d’Inde, des lapins…
— Lester ! cria Jill. Comment peux-tu… ! »
Lester eut un petit rire, puis regagna sa table de travail.
« Maintenant, sortez d’ici, je dois terminer mes rapports. Et n’oublie pas de parler à Gus ! »
Gus frémit d’impatience. « Pour me dire quoi ? » Ses joues s’empourprèrent et, les yeux brillants, il insista : « Qu’est-ce que c’est ? Quelque chose pour moi ? Un secret ? »
Le cœur serré, Jill posa une main ferme sur l’épaule de l’enfant. « Viens, Gus. Allons nous asseoir dans le jardin, j’ai à te parler. Amène… amène ton tigre. »
Un déclic. Le vidémetteur d’alarme s’alluma. Lester se précipita. « Silence ! » Il courut vers l’appareil, haletant. « Que personne ne parle ! »
Jill et Gus se figèrent sur le seuil. Un message confidentiel sortait d’une fente pour tomber dans le réceptacle prévu à cet effet. Lester le saisit fébrilement, en brisa le sceau et le lut d’un air concentré.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Jill. C’est grave ?
— Grave ? » Lester rayonnait littéralement. « Bien au contraire. » Il consulta brièvement sa montre. « J’ai juste le temps. Voyons, je vais avoir besoin de…
— Que se passe-t-il ?
— Je pars en voyage. Je serai parti deux à trois semaines. Rexor IV est encore dans la zone cartographiée.
— Rexor IV ? On t’envoie là-bas ? » Jill joignit les mains, toute frétillante. « Oh, moi qui ai toujours voulu visiter un vieux système solaire plein de ruines antiques et de villes détruites ! Lester, je peux venir avec toi, dis ? Nous n’avons jamais pris de vacances, et tu m’as toujours promis que…»
Lester Herrick regarda sa femme avec incrédulité. « Toi ? dit-il. Toi, venir avec moi ? » Il eut un rire cruel. « Allez, dépêche-toi d’aller faire mes bagages. Il y a longtemps que j’attends ce moment. » Il se frotta les mains avec satisfaction. « Tu peux garder le petit jusqu’à ce que je revienne. Mais pas plus. Rexor IV ! Je voudrais déjà y être ! »
« Il faut faire des concessions, conseilla Frank. Après tout, c’est un savant.
— Je m’en moque, répondit Jill. Je le quitterai dès qu’il reviendra de Rexor IV. Je suis bien décidée. »
Son frère se plongea un instant dans ses réflexions et étendit ses jambes sur la pelouse. « Ma foi, si tu le quittes, tu seras libre de te remarier. Tu es toujours classée sexuellement apte, n’est-ce pas ? »
Jill hocha vigoureusement la tête. « Tu parles ! Je n’aurai aucun problème. Je trouverai peut-être quelqu’un qui aime les enfants.
— Tu accordes beaucoup d’importance aux enfants, remarqua Frank. Gus adore venir chez toi. Mais il n’aime pas Lester. Ton mari lui envoie sans arrêt des piques.
— Je sais. Quel paradis, cette semaine sans lui ! » Jill tapota ses cheveux blonds et rougit joliment. « Je me suis amusée. J’avais l’impression de revivre.
— Quand rentre-t-il ?
— D’un jour à l’autre. » Elle serra ses poings minuscules. « Nous sommes mariés depuis cinq ans, et d’année en année cela empire. Il est tellement… inhumain, froid, sans pitié. Il n’y en a que pour lui et pour son travail. Jour et nuit.
— Lester est ambitieux. Il veut arriver au sommet dans sa branche. » Frank alluma une cigarette d’un geste paresseux. « Un ambitieux. Et il atteindra peut-être son but. Qu’est-ce qu’il fait déjà ?
— Toxicologue. Il cherche constamment de nouvelles substances toxiques pour l’armée. C’est lui qui a inventé le dermo-dissolvant à base de sulfate de cuivre qu’on a utilisé.
Lester Herrick revint de Rexor IV transformé. Radieux, il déposa sa valise antigravité dans les bras du robot empressé. « Merci. » Il sourit.
Jill en resta bouche bée. « Lester ! Mais qu’est-ce que… ? »
Il retira son chapeau en s’inclinant légèrement. « Bonjour, ma chérie. Tu es ravissante ! Tes yeux sont d’un bleu limpide et chatoient tel un lac virginal où viendraient se jeter des torrents. » Il huma l’air. « Il me semble flairer un délicieux festin mijotant sur le feu.
— Oh, Lester ! » Jill battit des paupières d’un air hésitant, un vague espoir naissant au tréfonds d’elle-même. « Lester, que t’est-il arrivé ? Tu es si… si changé !
— Tu trouves, ma chérie ? »
Il se mit à aller et venir en effleurant les objets au passage et en poussant un soupir occasionnel. « Cette chère petite maison. Si jolie, si chaleureuse ! Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux d’être là. Je suis sincère.
— J’ai peur d’y croire, fit Jill.
— De croire à quoi ?
— À ta sincérité. Peur de croire que tu n’es plus comme avant. Comme tu as toujours été.
— Et comment étais-je ?
— Méchant. Dur et cruel.
— Moi ? » Lester fronça les sourcils en se frottant les lèvres. « Ah bon…» Il sourit. « Mais tout cela, c’est du passé. Qu’y a-t-il pour dîner ? Je meurs de faim. »
Jill passa dans la cuisine non sans l’envelopper encore d’un regard incrédule. « Ce que tu voudras, Lester. Tu sais bien que la cuisinière dispose de la liste de recettes maximum.
— C’est vrai. » Lester toussota. « Eh bien, on pourrait essayer une bonne tranche d’aloyau cuite à point, avec une garniture d’oignons et une sauce aux champignons. Accompagnée de petits pains blancs et de café bien chaud. Avec pour finir de la glace et de la tarte aux pommes ?
— Tu ne t’intéressais pas beaucoup à la nourriture avant, remarqua Jill d’un air pensif.
— Ah ?
— Tu espérais toujours qu’on rendrait tous les repas accessibles en intraveineuse. » Elle étudia attentivement son mari. « Lester, que t’est-il arrivé ?
— Mais rien, rien du tout. »
Lester sortit nonchalamment sa pipe et l’alluma rapidement, avec des mouvements un peu gauches. Des brins de tabac tombèrent sur le tapis. Il se baissa d’un air coupable pour les ramasser. « Mais je t’en prie, fais ce que tu as à faire et ne t’occupe pas de moi. Je peux peut-être t’aider à préparer… enfin, puis-je faire quelque chose ?
— Non, fit Jill. Je m’en charge. Tu n’as qu’à avancer dans ton travail pendant ce temps.
— Quel travail ?
— Eh bien, tes recherches sur les toxines.
— Les toxines ! » Lester parut perplexe. « Dieu du ciel, ça alors ! Que le diable m’emporte !
— Qu’est-ce que tu dis, chéri ?
— Que je suis trop fatigué pour l’instant. Plus tard, peut-être. » Lester se promena dans la pièce sans but précis. « Je crois que je vais me contenter de savourer mon plaisir d’être là. Loin de cet horrible Rexor IV.
— Ah bon, c’était horrible ?
— Immonde ! » Le visage de Lester se contracta de dégoût. « Une planète toute desséchée, morte. Terriblement vieille. Érodée jusqu’à l’os par le vent et le soleil. Un endroit épouvantable, ma chérie.
— Je suis désolée de l’apprendre. Moi qui ai toujours voulu y aller.
— Dieu t’en préserve ! s’écria Lester avec conviction. Tu es très bien ici, ma chérie. Avec moi. Rien que nous… oui, nous deux. » Ses yeux vagabondèrent dans la pièce. « La Terre est une merveilleuse planète. Gorgée d’eau et de vie. » Il eut un sourire de bonheur. « Juste comme il faut. »
« Je n’y comprends rien, fit Jill.
— Essaye de me rapporter tout ce dont tu te souviens », lui dit Frank. Son robot stylo se mit en position de prendre des notes. « Les changements que tu as constatés en lui. Ça m’intéresse.
— Pourquoi ?
— Comme ça. Vas-y. Tu dis que tu t’es aperçue tout de suite de la différence ?
— Ça crevait les yeux. Son expression, par exemple. Ce n’était plus le même air déterminé, empreint de pragmatisme. On sentait plus de douceur. De la décontraction. De la tolérance. Une sorte de sérénité.
— Je vois. Quoi d’autre ? »
Jill jeta un coup d’œil nerveux à la porte de derrière. « Il ne peut pas nous entendre, n’est-ce pas ?
— Non, il joue avec Gus au salon. Aux hommes-loutres de Vénus, aujourd’hui. Ton mari a même construit dans son laboratoire un toboggan à loutres. Je l’ai vu le déballer.
— Il y a aussi sa façon de parler.
— Tu dis ?
— Oui, ces mots, ces expressions qu’il n’employait jamais avant. Et les métaphores ! En cinq ans, c’est bien la première fois que je l’entends en faire une. Lui qui disait que les métaphores étaient inexactes, trompeuses et…
— Mais encore ? » Le stylo s’affairait toujours.
« Et les mots qu’il prononce maintenant sont étranges. Désuets.
— Phraséologie archaïque ? demanda Frank d’une voix tendue.
— C’est cela. » Jill faisait les cent pas sur la pelouse exiguë, les mains enfoncées dans les poches de son short en plastique. « Il utilise des expressions toutes faites, comme…
— Comme sorties d’un livre ?
— Exactement ! Tu t’en es aperçu ?
— En effet. » Frank avait le visage fermé. « Continue ! »
Jill s’immobilisa. « Tu as une idée derrière la tête ? Tu vois une explication, toi ?
— Il me faut davantage de faits. »
Elle réfléchit. « Il joue, notamment avec Gus. Il s’amuse et fait des plaisanteries. En plus… il mange.
— Pourquoi, avant il ne mangeait jamais ?
— Pas comme maintenant. Maintenant, il adore ça. Il passe des heures dans la cuisine à essayer d’interminables combinaisons d’ingrédients. La cuisinière électrique et lui rivalisent pour inventer toutes sortes de plats bizarres.
— Je me disais bien qu’il avait grossi.
— Il a pris cinq kilos. Il mange, il sourit, il rit. Il est constamment poli. » Elle évita timidement le regard de son frère. « Et il est même… sentimental ! Lui qui a toujours trouvé ça irrationnel. En outre, son travail ne l’intéresse plus. Je parle de ses recherches sur les toxines.
— Je vois. » Frank se mordit la lèvre inférieure. « Autre chose ?
— Il y a un détail qui m’intrigue beaucoup. Je n’arrête pas de le remarquer.
— Quoi donc ?
— Il a de curieuses pertes de…»
Un éclat de rire lui coupa la parole. Lester Herrick sortit en courant de la maison, les yeux brillants de gaieté, le petit Gus sur les talons. « Nous avons une déclaration à faire ! s’écria-t-il.
— Une décla… une déclara…» bégaya Gus en écho.
Frank replia ses notes et les glissa dans la poche de sa veste.
Le stylo suivit le même chemin. Puis il se mit sur pieds. « De quoi s’agit-il ?
— À toi », fit Lester en prenant la main de Gus et en le forçant à avancer.
Le visage charnu de l’enfant se plissa sous l’effet de la concentration. « Je vais venir vivre avec vous. » Il guetta anxieusement l’expression de Jill. « Lester dit que je peux. Je peux, dis, tante Jill ? »
Dans le cœur de la jeune femme explosa une joie inouïe. Elle regarda Gus et Lester tour à tour. « Tu… tu es sincère ? » fit-elle d’une voix quasi inaudible.
Lester la prit par les épaules et la tint serrée contre lui. « Bien sûr que nous sommes sincères », lui dit-il gentiment. Son regard irradiait la chaleur et la compréhension. « On ne te taquinerait pas avec cela, ma chérie.
— Fini les taquineries ! s’écria Gus, tout excité. Fini pour de bon ! » Lester, Jill et le petit se blottirent les uns contre les autres. « Plus jamais ça ! »
Renfrogné, Frank se tenait un peu à l’écart. Jill s’en aperçut et se dégagea brusquement. « Que se passe-t-il ? interrogea-t-elle d’une voix défaillante. Quelque chose ne va…
— Quand vous en aurez fini, dit Frank à Lester, j’aimerais que vous me suiviez, s’il vous plaît. »
Le cœur de Jill se glaça. « Qu’y a-t-il ? Je peux venir aussi ? »
Mais Frank secoua la tête et avança vers Lester, l’air menaçant. « Allez, Herrick. Venez avec moi. On va faire un petit voyage tous les deux. »
Les trois agents fédéraux du Service Autorisations de Séjour prirent position autour de Herrick, vibrotubes en main.
Douglas, directeur du Service, observa longuement Herrick.
« Vous êtes bien sûr de ce que vous avancez ? dit-il finalement.
— Certain, affirma Frank.
— Quand est-il rentré de Rexor IV ?
— Il y a une semaine.
— Et le changement a été immédiatement repérable ?
— Sa femme s’en est aperçue au premier coup d’œil. Pas de doute, c’est arrivé sur Rexor. » Frank observa une pause pleine de sous-entendus. « Vous savez ce que ça veut dire.
— En effet. » Douglas tourna autour de l’homme assis en l’étudiant sous toutes les coutures.
Lester Herrick attendait bien tranquillement, sa veste soigneusement pliée sur les genoux, les mains posées sur le pommeau d’ivoire de sa canne, le visage serein et inexpressif. Il portait un complet gris clair, une cravate discrète, des boutons de manchette et des souliers vernis noirs. Il ne disait rien.
« Leurs méthodes sont simples et sans faille, poursuivit Douglas. Les contenus psychiques d’origine sont retirés et conservés… en animation suspendue, en quelque sorte. L’introduction des contenus substitutifs est instantanée. Lester Herrick devait fouiller dans les ruines urbaines de Rexor IV au mépris des règles de sécurité – port du bouclier protecteur ou de l’écran manuel ; et ils l’ont eu. »
L’homme bougea. « J’aimerais beaucoup communiquer avec Jill, murmura-t-il. Elle doit s’inquiéter.
— Bon sang, il joue encore la comédie ! » Frank se tourna vers le mur, le visage crispé de dégoût.
Le directeur Douglas se maîtrisa avec peine. « Vraiment étonnant. Pas la moindre altération physique. On pourrait le regarder éternellement sans jamais soupçonner la vérité. » Il s’approcha de Herrick et son expression se durcit. « Écoutez-moi, qui que vous soyez. Vous comprenez ce que je vous dis ?
— Mais bien entendu, répondit Lester Herrick.
— Vous croyiez vraiment vous en tirer si facilement ? Nous avons attrapé les autres… ceux qui sont venus avant vous. Tous les dix. Avant même qu’ils n’atteignent leur but. » Douglas eut un sourire sans chaleur. « Ils se sont fait vibroradier l’un après l’autre. »
Herrick blêmit. La sueur perla à son front. Il l’épongea avec un mouchoir en soie tiré de sa poche de poitrine. « Vraiment ? souffla-t-il.
— Vous ne nous abusez pas. La Terre entière vous attend de pied ferme, vous autres Rexoriens. Je suis surpris que vous ayez pu quitter Rexor, d’ailleurs. Herrick a dû se montrer extrêmement imprudent. Nous avons arrêté les autres à bord. On les a abattus pendant le trajet.
— Herrick possédait un vaisseau privé, murmura l’homme. Il a esquivé le contrôle à l’entrée, si bien que son arrivée n’a pas été enregistrée. Personne ne savait qu’il était là.
— Abattez-le ! » rugit Douglas.
Les trois agents levèrent leurs armes et s’avancèrent.
« Non ! » Frank secoua la tête. « On ne peut pas faire ça. Légalement, la situation n’est pas claire.
— Comment ça ? Et pourquoi donc ? On a bien abattu les autres !
— Oui, mais on les avait découverts dans l’espace. Aujourd’hui nous sommes sur Terre ; ce sont les lois terriennes qui s’appliquent ici, et non le règlement militaire. » Frank désigna de la main la créature dans le fauteuil. « D’autre part, la créature occupe un organisme humain ; elle tombe sous le coup de la juridiction civile normale. Nous devrons prouver qu’il s’agit bien d’un infiltré rexorien, et non de Lester Herrick. Ça ne va pas être facile. Mais c’est faisable.
— Comment ?
— Avec l’aide de sa femme. Ou plutôt de la femme de Herrick. Le témoignage de Jill permettra d’établir les différences essentielles opposant le comportement de Lester Herrick et celui de cette chose. Elle sait… et je crois que sa parole fera pencher la balance au cours du jugement. »
C’était en fin d’après-midi. Frank conduisait lentement son véhicule de surface. Ni lui ni Jill ne parlaient.
« C’était donc ça », dit enfin Jill, le teint cireux, les yeux gonflés et brillants, la voix dénuée de toute trace d’émotion.
« C’était trop beau pour être vrai, je le savais. » Elle eut un pauvre sourire. « Je trouvais la vie si belle, tout d’un coup.
— Je comprends, répondit Frank. C’est vraiment dramatique. Si seulement…
— Mais pourquoi ? demanda Jill. Pourquoi a-t-il… pourquoi cette créature a-t-elle fait une chose pareille ? Pourquoi a-t-elle volé le corps de Lester ?
— Parce que Rexor IV est une très vieille planète qui se meurt. La vie s’y éteint lentement.
— Je me souviens maintenant. Il… enfin, cette créature m’a dit quelque chose de ce genre. À propos de Rexor. Qu’elle était contente d’en être partie.
— La race rexorienne est ancienne. Ses rares survivants sont affaiblis. Ils tentent d’émigrer depuis des siècles. Mais leurs corps sont trop fragiles. Certains ont essayé de partir pour Vénus… et ils y ont trouvé une mort instantanée. Alors, ils ont inventé cette nouvelle méthode, il y a à peu près un siècle.
— Mais il en sait tellement long sur nous ! Et il parle notre langue.
— Pas si bien que ça. Toi-même tu as remarqué des bizarreries de vocabulaire et de diction. Vois-tu, les Rexoriens n’ont qu’une connaissance approximative des humains. Ils s’en sont fait une idée abstraite et idéalisée à partir des objets terriens qui ont pu atterrir sur Rexor. Des livres, pour la plupart. Des données secondaires en tout cas. L’image qu’ils ont de la Terre vient de la littérature des siècles passés. Des histoires romantiques d’autrefois. Alors ils en ont le langage, les coutumes, les manières.
« Cela explique son curieux côté archaïque. La créature a bien appris sa leçon, mais une leçon mensongère. » Frank eut un sourire sardonique. « Les Rexoriens ont deux cents ans de retard… et c’est un avantage pour nous. C’est comme cela que nous les repérons.
— Est-ce que… ça se produit souvent ? Tout cela est tellement incroyable. » Jill se frotta le front d’un geste plein de lassitude. « C’est comme dans un rêve. J’ai du mal à croire que tout cela est réellement arrivé. Je commence à peine à saisir les conséquences.
— La Galaxie est pleine de formes de vie. D’entités parasitaires et destructrices. L’éthique terrienne ne s’étend pas jusqu’à elles. Il faut nous garder constamment de ce genre de choses. Lester a mis le pied sur leur planète sans avoir conscience du danger… et cette chose l’a chassé de son propre corps pour en prendre possession. »
Frank jeta un coup d’œil à sa sœur, dont le petit visage austère était inexpressif, composé, malgré ses yeux écarquillés. Elle se tenait bien droite, les yeux rivés sur la route, ses petites mains jointes sur ses genoux.
« On peut s’arranger pour que tu n’aies pas à comparaître en personne, continua Frank. Tu n’auras qu’à vidgraphier ta déposition et elle sera ajoutée aux autres pièces à conviction. Je suis sûr que tes déclarations suffiront. Le tribunal fédéral nous aidera autant que faire se peut, mais il lui faudra bien s’appuyer sur quelque chose. »
Jill ne répondit pas. « Qu’en penses-tu ? demanda son frère.
— Qu’est-ce qui va se passer quand la cour aura rendu son arrêt ?
— Il sera vibroradié. Cela détruira la présence rexorienne. Dans ces cas-là, un appareil militaire part en reconnaissance sur Rexor IV pour essayer de retrouver les… les contenus d’origine. »
Jill sursauta et se retourna vers lui, stupéfaite. « Tu veux dire que…
— Mais oui, Lester est vivant, en animation suspendue quelque part sur Rexor, dans une des cités en ruine. Il va falloir les forcer à le rendre. Ils renâcleront, mais en fin de compte, ils seront obligés d’obtempérer. Ce n’est pas la première fois. Et on nous le ramènera sain et sauf. Pareil à lui-même. Et tout cela ne sera plus qu’un mauvais rêve.
— Je vois.
— Nous y sommes. » Le véhicule s’arrêta devant l’imposant siège du service Autorisations de Séjour. Frank descendit prestement et alla ouvrir la portière de sa sœur, qui mit lentement pied à terre. « Ça ira ? fit-il.
— Ça ira. »
Lorsqu’ils pénétrèrent dans le bâtiment, des membres du Service leur firent franchir les boucliers de contrôle, puis les guidèrent à travers d’interminables couloirs. Les talons hauts de Jill résonnaient dans le silence menaçant.
« C’est impressionnant, ici, observa Frank.
— Et bien peu accueillant !
— Il ne faut y voir qu’un poste de police amélioré. » Frank s’arrêta devant une porte gardée. « Nous y voilà.
— Attends ! » Jill recula, prise de panique. « Je…
— On va attendre que tu te sentes prête. » Frank fit signe aux policiers de les laisser. « Je te comprends. C’est un mauvais moment à passer. »
Jill resta un instant immobile, tête baissée. Puis elle inspira profondément, serra les poings et releva le menton. Elle ne tremblait plus. « Allons-y.
— Tu es prête ?
— Oui. »
Frank ouvrit la porte. « Nous voici », dit-il aux occupants de la pièce : le directeur Douglas, ainsi que trois agents ; tous quatre se retournèrent vivement.
« Ah, vous voilà ! fit Douglas, soulagé. Je commençais à m’inquiéter. »
L’homme qui était assis avec eux se leva lentement et, les doigts crispés, saisit sa veste puis sa canne à pommeau d’ivoire. Il ne dit rien, se contentant d’observer la femme qui pénétrait dans la pièce, suivie de Frank.
« Messieurs, voici Mrs. Herrick, dit Frank. Jill, je te présente Mr. Douglas, directeur du service.
— J’ai entendu parler de vous, fit Jill d’une voix faible.
— Alors vous connaissez notre travail ?
— Oui. Je sais ce que vous faites.
— C’est une tâche bien ingrate qui nous échoit aujourd’hui. Mais ce n’est pas la première fois, vous comprenez. Je ne sais trop ce que Frank vous a dit…
— Il m’a résumé la situation.
— Tant mieux. » Douglas ne cacha pas son soulagement. « Je m’en réjouis. Ce n’est pas facile à expliquer. Vous comprenez donc ce que nous voulons. Les cas précédents ont été pris dans l’espace. On les a vibroradiés, et on a récupéré les contenus d’origine. Mais cette fois-ci, il faut passer par les voies légales. » Douglas prit un vidscope. « Nous aurons besoin de votre déposition, Mrs. Herrick. Comme il n’existe aucune altération physique, nous n’avons pas de preuve directe pour appuyer nos allégations. Devant la cour, nous ne disposerons que de votre témoignage sur les modifications du comportement de votre mari. » Il tendit l’appareil à Jill, qui l’accepta sans enthousiasme. « La cour devrait le déclarer recevable et nous donnera le feu vert. Alors nous pourrons poursuivre. Si tout va bien, nous espérons rétablir la situation antérieure. »
Jill fixait en silence l’homme qui se tenait à présent debout dans un coin, veste et canne à la main. « La situation antérieure ? demanda-t-elle. Qu’entendez-vous par là ?
— Antérieure aux changements constatés. »
Alors Jill se retourna vers Douglas et reposa le vidscope. « De quels changements parlez-vous ? »
Douglas pâlit et s’humecta les lèvres. Tous les yeux étaient rivés sur Jill.
« Mais de ceux qu’il a subis, voyons ! » Il désigna l’homme du doigt.
« Jill ! aboya Frank. Qu’est-ce qui te prend ? » Il vint rapidement sur elle. « Qu’est-ce que tu as ? Tu sais très bien de quoi nous voulons parler !
— C’est bizarre, fit Jill d’un ton méditatif. Personnellement, je n’ai remarqué aucun changement. »
Frank et Douglas s’entre-regardèrent.
« Je n’y comprends rien, murmura Frank, frappé de stupeur.
— Mrs. Herrick…», commença Douglas.
Jill se dirigea vers l’homme qui attendait toujours, silencieux.
« On peut y aller maintenant, mon chéri, n’est-ce pas ? » Elle lui prit le bras. « Ou bien y a-t-il une raison quelconque pour que mon mari reste ici ? »
Le couple marchait dans la rue peu éclairée.
« Allons, déclara finalement Jill. Rentrons chez nous. »
L’homme lui jeta un coup d’œil. « Il fait si beau cet après-midi, dit-il en emplissant ses poumons d’air frais. Le printemps approche, je crois. Je me trompe ? »
Jill fit non de la tête.
« Je n’en étais pas très sûr. Quelle bonne odeur. Les plantes, la terre fertile, les bourgeons…
— Oui.
— On rentre à pied ? C’est loin ?
— Pas trop. »
Sérieux, l’homme observa Jill avec attention. « Je te dois beaucoup, ma chérie. »
Jill hocha la tête sans répondre.
« Je voudrais te remercier. Je dois admettre que je ne m’attendais pas à ce que tu…»
Jill se tourna brusquement vers lui : « Quel est ton nom ? Ton vrai nom ? »
Il cilla, puis eut un petit sourire plein de douceur et de bonté. « Malheureusement, je crois que tu ne saurais pas le prononcer. Pour des raisons anatomiques. »
Jill se plongea dans ses pensées. Les lumières de la ville commençaient à s’allumer tout autour d’eux ; la pénombre se piquetait de points jaunes.
« À quoi penses-tu ? demanda l’homme.
— Je me disais que je t’appellerais toujours Lester, répondit Jill. Si ça ne te dérange pas.
— Pas du tout », fit l’homme. Il passa son bras autour des épaules de la jeune femme et la tint contre lui. Puis il la contempla avec tendresse tandis qu’ils avançaient dans l’obscurité de plus en plus épaisse, entre les lampes en forme de chandelle qui jalonnaient le chemin. « Tout ce que tu voudras. Tout ce qui pourra te rendre heureuse. »
FIN
