{"id":18357,"date":"2025-01-08T08:17:11","date_gmt":"2025-01-08T12:17:11","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=18357"},"modified":"2026-02-24T23:53:03","modified_gmt":"2026-02-25T03:53:03","slug":"jorge-luis-borges-emma-zunz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/jorge-luis-borges-emma-zunz\/18357\/","title":{"rendered":"Jorge Luis Borges\u00a0: Emma Zunz"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : \u00ab Emma Zunz \u00bb, une nouvelle de Jorge Luis Borges publi\u00e9e dans le livre \u201cEl Aleph\u201d (1949), raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;Emma, une jeune ouvri\u00e8re d&rsquo;une usine textile. Emma apprend que son p\u00e8re, qui vivait au loin apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 injustement accus\u00e9 de vol, est mort d&rsquo;une overdose de v\u00e9ronal. Accabl\u00e9e de chagrin et convaincue de conna\u00eetre le coupable, Emma se lance dans un plan de vengeance m\u00e9ticuleux pour r\u00e9tablir l&rsquo;honneur de son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-d8e4c339\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/Jorge-Luis-Borges-Emma-Zunz.jpg\" alt=\"Jorge Luis Borges - Emma Zunz\" class=\"wp-image-13539\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/Jorge-Luis-Borges-Emma-Zunz.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/Jorge-Luis-Borges-Emma-Zunz-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/Jorge-Luis-Borges-Emma-Zunz-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/Jorge-Luis-Borges-Emma-Zunz-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Emma Zunz<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Jorge Luis Borges <br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p>Le 14 janvier 1922, Emma Zunz, de retour de l\u2019usine de tissus Tarbuch et Loewenthal, trouva au fond du vestibule une lettre, dat\u00e9e du Br\u00e9sil, qui lui apprit la mort de son p\u00e8re. Elle fut abus\u00e9e, \u00e0 premi\u00e8re vue, par le timbre et par l\u2019enveloppe&nbsp;; puis l\u2019\u00e9criture inconnue l\u2019inqui\u00e9ta. Neuf ou dix lignes griffonn\u00e9es tentaient de remplir la feuille&nbsp;; Emma lut que M.&nbsp;Maier avait absorb\u00e9 par erreur une forte dose de v\u00e9ronal, et \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 3&nbsp;courant \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Bag\u00e9. Un camarade de coll\u00e8ge de son p\u00e8re signait la nouvelle, un certain Fein ou Fain, de Rio Grande, qui ne pouvait pas savoir qu\u2019il s\u2019adressait \u00e0 la fille du mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Emma laissa tomber la lettre. Sa premi\u00e8re impression fut de malaise au ventre et aux genoux&nbsp;; puis de faute aveugle, d\u2019irr\u00e9alit\u00e9, de froid, de peur&nbsp;; puis, elle voulut se trouver d\u00e9j\u00e0 le lendemain. Elle comprit tout de suite que ce souhait \u00e9tait inutile car la mort de son p\u00e8re \u00e9tait la seule chose qui se soit produite au monde et qui continuerait \u00e0 se produire \u00e9ternellement. Elle ramassa la feuille et rentra dans sa chambre. Elle la mit furtivement dans un tiroir, comme si en quelque sorte elle e\u00fbt eu d\u00e9j\u00e0 connaissance des faits ult\u00e9rieurs. Elle avait commenc\u00e9 \u00e0 les deviner, peut-\u00eatre&nbsp;; elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ce qu\u2019elle serait.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019obscurit\u00e9 envahissante, Emma pleura jusqu\u2019\u00e0 la fin du jour le suicide de Manuel Maier, qui en une \u00e9poque heureuse r\u00e9volue avait \u00e9t\u00e9 Emmanuel Zunz. Elle \u00e9voqua des vacances dans une propri\u00e9t\u00e9 rurale, pr\u00e8s de Gualeguay, elle \u00e9voqua (essaya de le faire) sa m\u00e8re, leur maisonnette de Lanus qu\u2019on avait vendue aux ench\u00e8res, les losanges jaunes d\u2019une fen\u00eatre, l\u2019arr\u00eat d\u2019emprisonnement, l\u2019opprobre, les billets anonymes et l\u2019entrefilet sur \u00ab&nbsp;le d\u00e9tournement du caissier&nbsp;\u00bb&nbsp;; elle se souvint (elle ne l\u2019oubliait jamais) que son p\u00e8re, la derni\u00e8re nuit, lui avait jur\u00e9 que le voleur c\u2019\u00e9tait Loewenthal. Loewenthal, Aaron Loewenthal, pr\u00e9c\u00e9demment g\u00e9rant de l\u2019usine et maintenant l\u2019un des propri\u00e9taires. Emma, depuis 1916, gardait le secret. Elle ne l\u2019avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 personne, m\u00eame pas \u00e0 sa meilleure amie, Elsa Urstein. Peut-\u00eatre \u00e9vitait-elle l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 des tiers&nbsp;; peut-\u00eatre croyait-elle que le secret \u00e9tait un lien entre elle et l\u2019absent. Loewenthal ne savait pas qu\u2019elle savait&nbsp;; Emma Zunz tirait de ce fait infime un sentiment de puissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne dormit pas cette nuit-l\u00e0, et lorsque le point du jour d\u00e9tacha le rectangle de la fen\u00eatre, son plan \u00e9tait bien arr\u00eat\u00e9. Elle fit en sorte que ce jour, qui lui parut interminable, f\u00fbt comme les autres. Il y avait \u00e0 l\u2019usine des bruits de gr\u00e8ve&nbsp;; Emma se d\u00e9clara, comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e, contre toute violence. \u00c0 six heures, son travail achev\u00e9, elle alla avec Elsa dans un club f\u00e9minin qui poss\u00e8de gymnase et piscine. Elles s\u2019inscrivirent&nbsp;; elle dut r\u00e9p\u00e9ter et \u00e9peler son pr\u00e9nom et son nom, elle dut rire des plaisanteries vulgaires qui agr\u00e9ment\u00e8rent la lecture de l\u2019inscription. Avec Elsa et la cadette des Kronfuss elle discuta pour savoir \u00e0 quel cin\u00e9ma elles iraient le dimanche apr\u00e8s-midi. Puis on parla gar\u00e7ons et personne ne fut surpris qu\u2019Emma n\u2019interv\u00eent pas dans la conversation. Elle devait avoir dix-neuf ans au mois d\u2019avril, mais les hommes lui inspiraient encore une terreur presque pathologique\u2026 Au retour, elle pr\u00e9para une soupe de tapioca et des l\u00e9gumes, mangea t\u00f4t, se coucha et s\u2019obligea \u00e0 dormir. De la sorte, laborieusement, d\u2019une fa\u00e7on banale, s\u2019\u00e9coula le vendredi&nbsp;15, la veille.<\/p>\n\n\n\n<p>Le samedi, l\u2019impatience la r\u00e9veilla. L\u2019impatience, non l\u2019inqui\u00e9tude, et le soulagement singulier d\u2019\u00eatre enfin ce jour-l\u00e0. Elle n\u2019avait plus \u00e0 faire de plans, \u00e0 laisser aller son imagination&nbsp;; dans quelques heures elle atteindrait la simplicit\u00e9 des faits. Elle lut dans<em>&nbsp;La Presse<\/em>&nbsp;que le<em>&nbsp;Nordstj\u00e4rnan<\/em>, de Malm\u00f6, appareillerait cette nuit du quai n<sup>o<\/sup>&nbsp;3&nbsp;; elle appela par t\u00e9l\u00e9phone Loewenthal, laissa entendre qu\u2019elle voulait lui communiquer, sans le faire savoir aux autres, quelque chose sur la gr\u00e8ve et elle promit de passer \u00e0 son bureau, \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit. Sa voix tremblait&nbsp;; le tremblement convenait \u00e0 une d\u00e9latrice. Ce matin-l\u00e0, aucun autre fait digne de m\u00e9moire ne se produisit. Emma travailla jusqu\u2019\u00e0 minuit et arr\u00eata avec Elsa et Perla Kronfuss les d\u00e9tails de la promenade du dimanche. Elle se coucha apr\u00e8s d\u00e9jeuner et, les yeux clos, r\u00e9capitula le plan qu\u2019elle avait ourdi. Elle se dit que l\u2019\u00e9tape finale serait moins horrible que la premi\u00e8re et qu\u2019elle lui apporterait sans aucun doute la saveur de la victoire et de la justice. Tout \u00e0 coup, alarm\u00e9e, elle se leva et courut au tiroir de la commode. Elle l\u2019ouvrit&nbsp;; sous le portrait de Milton Sills, o\u00f9 elle l\u2019avait laiss\u00e9e la veille au soir, il y avait la lettre de Fain. Personne ne pouvait l\u2019avoir vue&nbsp;; elle lut le d\u00e9but et la d\u00e9chira.<\/p>\n\n\n\n<p>Rapporter d\u2019une fa\u00e7on relativement conforme \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 les faits de cet apr\u00e8s-midi serait difficile et peut-\u00eatre inopportun. L\u2019irr\u00e9alit\u00e9 est un attribut des enfers, attribut qui para\u00eet mitiger les terreurs qu\u2019ils inspirent et qui les aggrave peut-\u00eatre. Comment rendre vraisemblable un acte auquel ne crut presque pas celui qui l\u2019ex\u00e9cutait, comment ressaisir ce bref moment de chaos qu\u2019aujourd\u2019hui la m\u00e9moire d\u2019Emma Zunz r\u00e9pudie et confond&nbsp;? Emma habitait du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Almagro, rue Liniers&nbsp;; nous savons que ce soir-l\u00e0 elle se rendit au port. Peut-\u00eatre sur l\u2019inf\u00e2me avenue de Juillet se vit-elle multipli\u00e9e dans les glaces, publi\u00e9e par les lumi\u00e8res et d\u00e9shabill\u00e9e par les regards affam\u00e9s, mais il est plus raisonnable de supposer qu\u2019elle erra au d\u00e9but, inaper\u00e7ue, dans la<em>&nbsp;recova&nbsp;<\/em>indiff\u00e9rente. Elle entra dans deux ou trois bars, vit les pratiques ou les manigances d\u2019autres femmes. Elle tomba enfin sur des hommes du<em>&nbsp;Nordstj\u00e4rnan.<\/em>&nbsp;De l\u2019un, tr\u00e8s jeune, elle craignit qu\u2019il ne lui inspir\u00e2t quelque tendresse et elle jeta son d\u00e9volu sur un autre, sans doute plus humble qu\u2019elle et grossier, pour que la puret\u00e9 de l\u2019horreur ne f\u00fbt pas mitig\u00e9e. L\u2019homme la conduisit \u00e0 une porte puis \u00e0 un trouble vestibule, puis \u00e0 un escalier tortueux et ensuite dans une entr\u00e9e (o\u00f9 il y avait une baie vitr\u00e9e avec des losanges identiques \u00e0 ceux de sa maison de Lanus) et ensuite \u00e0 un couloir et ensuite \u00e0 une porte qui se ferma. Les \u00e9v\u00e9nements graves sont hors du temps, soit qu\u2019en eux le pass\u00e9 imm\u00e9diat soit coup\u00e9 de l\u2019avenir, soit que les parties qui les forment semblent ne pas d\u00e9couler les unes des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>En cet instant hors du temps, au milieu de ce d\u00e9sordre perplexe de sensations atroces et sans lien, Emma Zunz pensa-t-elle<em>&nbsp;une seule fois<\/em>&nbsp;au mort qui motivait le sacrifice&nbsp;? Moi je crois qu\u2019elle y pensa une fois et qu\u2019en ce moment son projet d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 faiblit. Elle pensa (elle ne put pas ne pas penser) que son p\u00e8re avait fait \u00e0 sa m\u00e8re la chose horrible qu\u2019on lui faisait \u00e0 pr\u00e9sent. Elle pensa cela avec un l\u00e9ger \u00e9tonnement et se r\u00e9fugia aussit\u00f4t dans son vertige. L\u2019homme, Su\u00e9dois ou Finlandais, ne parlait pas espagnol&nbsp;; il fut pour Emma un instrument de m\u00eame qu\u2019elle le fut \u00e0 son tour pour lui, mais elle servit pour la jouissance et lui pour la justice.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand elle fut rest\u00e9e seule, Emma n\u2019ouvrit pas les yeux tout de suite. Sur la table de chevet \u00e9tait l\u2019argent que l\u2019homme avait laiss\u00e9&nbsp;: Emma se dressa et d\u00e9chira le billet comme elle avait auparavant d\u00e9chir\u00e9 la lettre. D\u00e9truire l\u2019argent est impie, de m\u00eame que jeter le pain&nbsp;; son geste \u00e0 peine achev\u00e9, Emma se repentit. Un acte d\u2019orgueil et en ce jour\u2026 Sa peur s\u2019\u00e9vanouit dans la tristesse de son corps, dans le d\u00e9go\u00fbt. Le d\u00e9go\u00fbt et la tristesse l\u2019encha\u00eenaient, mais Emma lentement se leva et se mit \u00e0 s\u2019habiller. Aucune couleur vive ne demeurait dans la chambre&nbsp;; les derniers feux du cr\u00e9puscule s\u2019alourdissaient. Emma put sortir sans qu\u2019on le remarqu\u00e2t&nbsp;; au coin de la rue elle monta sur un Lacroze qui allait vers l\u2019Ouest. Elle choisit, conform\u00e9ment \u00e0 son plan, le si\u00e8ge le plus avanc\u00e9, pour qu\u2019on ne v\u00eet pas son visage. Elle fut sans doute r\u00e9confort\u00e9e de constater, au milieu du trafic insipide des rues, que ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 n\u2019avait point contamin\u00e9 les choses. Elle voyagea dans des quartiers d\u00e9cr\u00e9pits et opaques, les oubliant tout aussit\u00f4t apr\u00e8s les avoir regard\u00e9s, et elle descendit \u00e0 l\u2019un des carrefours de Warnes. Paradoxalement sa fatigue devenait une force, car elle l\u2019obligeait \u00e0 se concentrer sur les d\u00e9tails de l\u2019aventure et lui cachait le fond et la fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Aaron Loewenthal \u00e9tait, pour tous, un homme s\u00e9rieux&nbsp;; pour le petit cercle de ses intimes, un avare. Il vivait seul \u00e0 l\u2019\u00e9tage le plus \u00e9lev\u00e9 de l\u2019usine. \u00c9tabli dans un quartier d\u00e9labr\u00e9, il craignait les voleurs&nbsp;; dans le patio de l\u2019usine il y avait un grand chien et dans le tiroir de son bureau, nul ne l\u2019ignorait, un revolver. Il avait pleur\u00e9 dignement, l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, la mort inopin\u00e9e de sa femme&nbsp;\u2013 une Gauss, qui lui avait apport\u00e9 une bonne dot&nbsp;!&nbsp;\u2013, mais l\u2019argent \u00e9tait sa v\u00e9ritable passion. Avec un sentiment intime de honte, il se savait moins capable de le gagner que de le th\u00e9sauriser. Il \u00e9tait fort d\u00e9vot&nbsp;; il croyait avoir avec le Seigneur un pacte secret qui le dispensait de faire le bien, en \u00e9change de force pri\u00e8res et actes de d\u00e9votion. Chauve, corpulent, v\u00eatu de deuil, portant lorgnons fum\u00e9s et barbe blonde, il attendait debout, pr\u00e8s de la fen\u00eatre, le rapport confidentiel de l\u2019ouvri\u00e8re Zunz.<\/p>\n\n\n\n<p>Il la vit pousser la grille (qu\u2019il avait entrouverte expr\u00e8s) et traverser le patio obscur. Il la vit faire un petit d\u00e9tour quand le chien attach\u00e9 aboya. Les l\u00e8vres d\u2019Emma fr\u00e9missaient comme celles de quelqu\u2019un qui prie \u00e0 voix basse&nbsp;; lasses, elles r\u00e9p\u00e9taient l\u2019arr\u00eat que M.&nbsp;Loewenthal allait entendre avant de mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les choses ne se pass\u00e8rent pas comme l\u2019avait pr\u00e9vu Emma Zunz. Depuis l\u2019aube pr\u00e9c\u00e9dente, elle s\u2019\u00e9tait r\u00eav\u00e9e souvent en train de braquer fermement le revolver, de forcer le mis\u00e9rable \u00e0 avouer sa faute odieuse, et d\u2019exposer le stratag\u00e8me intr\u00e9pide qui permettrait \u00e0 la justice de Dieu de triompher de la justice humaine (non par peur, mais parce qu\u2019elle \u00e9tait un instrument de la justice, elle ne voulait pas \u00eatre punie). Puis un seul coup de feu en plein c\u0153ur consommerait le sort de Loewenthal. Mais les choses ne se pass\u00e8rent pas ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant Aaron Loewenthal, plus que le besoin pressant de venger son p\u00e8re, Emma \u00e9prouva celui de ch\u00e2tier l\u2019outrage qu\u2019elle avait subi pour y parvenir. Elle ne pouvait pas ne pas le tuer, apr\u00e8s son d\u00e9shonneur minutieusement pr\u00e9par\u00e9. Elle n\u2019avait pas non plus de temps \u00e0 perdre \u00e0 faire des com\u00e9dies. Une fois assise, elle pr\u00e9senta timidement des excuses \u00e0 Loewenthal, invoqua (en sa qualit\u00e9 de d\u00e9latrice) les devoirs de la loyaut\u00e9, pronon\u00e7a quelques noms, en laissa deviner d\u2019autres et se troubla comme vaincue par la crainte. Elle fit en sorte que Loewenthal all\u00e2t chercher un verre d\u2019eau. Quand ce dernier, peu convaincu par de telles simagr\u00e9es, mais indulgent, revint de la salle \u00e0 manger, Emma avait d\u00e9j\u00e0 pris dans le tiroir le lourd revolver. Elle pressa deux fois sur la d\u00e9tente. Le corps \u00e9norme s\u2019\u00e9croula comme si les d\u00e9tonations et la fum\u00e9e l\u2019avaient bris\u00e9, le verre d\u2019eau se cassa, le visage la regarda avec \u00e9tonnement et col\u00e8re, la bouche du visage l\u2019injuria en espagnol et en yiddish. Les grossi\u00e8ret\u00e9s ne tarissaient pas&nbsp;; Emma dut faire feu de nouveau. Dans le patio, le chien encha\u00een\u00e9 se mit \u00e0 aboyer, et le sang coula brusquement des l\u00e8vres obsc\u00e8nes, souillant la barbe et les v\u00eatements. Emma commen\u00e7a \u00e0 d\u00e9biter l\u2019accusation qu\u2019elle avait pr\u00e9par\u00e9e (\u00ab&nbsp;J\u2019ai veng\u00e9 mon p\u00e8re et on ne pourra pas me condamner\u2026&nbsp;\u00bb) mais elle n\u2019acheva pas, parce que M.&nbsp;Loewenthal \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort. Elle ne sut jamais s\u2019il put comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les aboiements exasp\u00e9r\u00e9s lui rappel\u00e8rent qu\u2019elle ne pouvait pas encore se reposer. Elle mit le divan sens dessus dessous, d\u00e9boutonna la veste du cadavre, lui \u00f4ta ses lorgnons \u00e9clabouss\u00e9s de sang et les posa sur le fichier. Puis elle prit le t\u00e9l\u00e9phone et dit ce qu\u2019elle devait r\u00e9p\u00e9ter si souvent en ces termes ou sous une autre forme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il s\u2019est pass\u00e9 une chose incroyable\u2026 M.&nbsp;Loewenthal m\u2019a fait venir sous le pr\u00e9texte de la gr\u00e8ve\u2026 Il a abus\u00e9 de moi, je l\u2019ai tu\u00e9\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire \u00e9tait incroyable, en effet, mais elle s\u2019imposa \u00e0 tout le monde, car en substance elle \u00e9tait vraie. Sinc\u00e8re \u00e9tait le ton d\u2019Emma Zunz, sinc\u00e8re sa pudeur, sinc\u00e8re sa haine. Authentique aussi \u00e9tait l\u2019outrage qu\u2019elle avait subi&nbsp;; seuls \u00e9taient faux les circonstances, l\u2019heure et un ou deux noms propres.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Emma Zunz \u00bb, une nouvelle de Jorge Luis Borges publi\u00e9e dans le livre \u201cEl Aleph\u201d (1949), raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;Emma, une jeune ouvri\u00e8re d&rsquo;une usine textile. Emma apprend que son p\u00e8re, qui vivait au loin apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 injustement accus\u00e9 de vol, est mort d&rsquo;une overdose de v\u00e9ronal. Accabl\u00e9e de chagrin et convaincue de conna\u00eetre le coupable, Emma se lance dans un plan de vengeance m\u00e9ticuleux pour r\u00e9tablir l&rsquo;honneur de son p\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":13539,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[841,840,1456],"class_list":["post-18357","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-argentine","tag-jorge-luis-borges-fr","tag-realiste","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":841,"label":"Argentine"},{"value":840,"label":"Jorge Luis Borges"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/Jorge-Luis-Borges-Emma-Zunz.jpg",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":841,"name":"Argentine","slug":"argentine","term_group":0,"term_taxonomy_id":841,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":10,"filter":"raw"},{"term_id":840,"name":"Jorge Luis Borges","slug":"jorge-luis-borges-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":840,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":7,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18357","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18357"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18357\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13539"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18357"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18357"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18357"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}