{"id":18446,"date":"2025-01-11T13:37:08","date_gmt":"2025-01-11T17:37:08","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=18446"},"modified":"2025-01-11T13:37:10","modified_gmt":"2025-01-11T17:37:10","slug":"edgar-allan-poe-eleonora","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/edgar-allan-poe-eleonora\/18446\/","title":{"rendered":"Edgar Allan Poe : \u00c9l\u00e9onora"},"content":{"rendered":"<div class=\"gb-container gb-container-ff0822ca\">\n\n<p><strong>\u00c9l\u00e9onora <\/strong>est un conte gothique d&rsquo;Edgar Allan Poe, publi\u00e9 en 1841, qui raconte la vie d&rsquo;un jeune homme vivant dans une vall\u00e9e paradisiaque avec sa cousine \u00c9l\u00e9onora. Dans ce havre de beaut\u00e9 et d&rsquo;isolement, tous deux partagent une existence d&rsquo;amour pur et d&rsquo;harmonie simple, entour\u00e9s de paysages de r\u00eave et de l&rsquo;\u00e9coulement silencieux d&rsquo;une rivi\u00e8re magique. Cependant, une ombre menace de briser leur vie idyllique, les obligeant \u00e0 faire face \u00e0 la fragilit\u00e9 du bonheur et \u00e0 la force des liens qui les unissent.<\/p>\n\n<\/div>\n\n<div class=\"gb-container gb-container-07c5aa70\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Edgar-Allan-Poe-Eleonora.webp\" alt=\"Edgar Allan Poe : \u00c9l\u00e9onora\" class=\"wp-image-18403\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Edgar-Allan-Poe-Eleonora.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Edgar-Allan-Poe-Eleonora-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Edgar-Allan-Poe-Eleonora-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Edgar-Allan-Poe-Eleonora-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">\u00c9l\u00e9onora<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Edgar Allan Poe <br>( Nouvalle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Sub conservatione form\u00e6 salva anima.<br>RAYMOND LULLE.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis issu d\u2019une race qu\u2019ont illustr\u00e9e une imagination vigoureuse et des passions ardentes. Les hommes m\u2019ont appel\u00e9 fou&nbsp;; mais la Science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n\u2019est pas le sublime de l\u2019intelligence, \u2014 si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d\u2019une maladie de la pens\u00e9e, d\u2019un mode de l\u2019esprit exalt\u00e9 aux d\u00e9pens de l\u2019intellect g\u00e9n\u00e9ral. Ceux qui r\u00eavent \u00e9veill\u00e9s ont connaissance de mille choses qui \u00e9chappent \u00e0 ceux qui ne r\u00eavent qu\u2019endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des \u00e9chapp\u00e9es de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 et frissonnent, en se r\u00e9veillant, de voir qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore de la science du Mal. Sans gouvernail et sans boussole, ils p\u00e9n\u00e8trent dans le vaste oc\u00e9an de la&nbsp;<em>lumi\u00e8re ineffable<\/em>, et, comme pour imiter les aventuriers du g\u00e9ographe nubien,&nbsp;<em>aggressi sunt Mare Tenebrarum, quid in eo esset exploraturi<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous dirons donc que je suis fou. Je reconnais du moins qu\u2019il y a deux conditions distinctes dans mon existence spirituelle&nbsp;: la condition de raison incontestablement lucide, qui s\u2019applique au souvenir des \u00e9v\u00e9nements formant la premi\u00e8re \u00e9poque de ma vie, et une condition de doute et de t\u00e9n\u00e8bres, qui se rapporte au pr\u00e9sent et \u00e0 la m\u00e9moire de ce qui constitue la seconde grande \u00e9poque de mon existence. Donc, ce que je dirai de la premi\u00e8re p\u00e9riode, croyez-le&nbsp;; et ce que je puis relater du temps post\u00e9rieur, n\u2019y ajoutez foi qu\u2019autant que cela vous semblera juste&nbsp;; doutez-en m\u00eame tout \u00e0 fait&nbsp;; ou, si vous n\u2019en pouvez pas douter, sachez \u00eatre l\u2019\u0152dipe de cette \u00e9nigme&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Celle que j\u2019aimais dans ma jeunesse et dont aujourd\u2019hui je trace, pos\u00e9ment et distinctement, ce souvenir, \u00e9tait la fille unique de l\u2019unique s\u0153ur de ma m\u00e8re depuis longtemps d\u00e9funte. \u00c9l\u00e9onora \u00e9tait le nom de ma cousine. Nous avions toujours habit\u00e9 ensemble, sous un soleil tropical, dans la Vall\u00e9e du Gazon-Diapr\u00e9. Jamais un pas sans guide n\u2019avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce vallon&nbsp;; car il s\u2019\u00e9tendait au loin \u00e0 travers une cha\u00eene de gigantesques montagnes qui se dressaient et surplombaient tout autour, fermant \u00e0 la lumi\u00e8re du soleil ses plus d\u00e9licieux replis. Aucune route fray\u00e9e ne sillonnait le voisinage, et, pour atteindre notre heureuse retraite, il fallait repousser le feuillage de milliers d\u2019arbres forestiers et an\u00e9antir la gloire de milliers de fleurs parfum\u00e9es. C\u2019est ainsi que nous vivions tout \u00e0 fait solitaires, ne connaissant rien du monde que cette vall\u00e9e, \u2014 moi, ma cousine et sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Du haut des r\u00e9gions obscures situ\u00e9es au-del\u00e0 des montagnes, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 sup\u00e9rieure de notre domaine si bien ferm\u00e9, se glissait une \u00e9troite et profonde rivi\u00e8re, plus brillante que tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas les yeux d\u2019\u00c9l\u00e9onora&nbsp;; et serpentant \u00e7\u00e0 et l\u00e0 en nombreux m\u00e9andres, elle s\u2019\u00e9chappait \u00e0 la fin par une gorge t\u00e9n\u00e9breuse \u00e0 travers des montagnes encore plus obscures que celles d\u2019o\u00f9 elle \u00e9tait sortie. Nous la nommions la rivi\u00e8re du Silence&nbsp;; car il semblait qu\u2019il y e\u00fbt dans son cours une influence pacifiante. Aucun murmure ne s\u2019\u00e9levait de son lit, et elle se promenait partout si doucement, que les grains de sable, semblables \u00e0 des perles, que nous aimions \u00e0 contempler dans la profondeur de son sein, ne bougeaient absolument pas, mais reposaient dans un bonheur immobile, chacun \u00e0 son antique place primitive et brillant d\u2019un \u00e9clat \u00e9ternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bord de la rivi\u00e8re et de maints petits ruisseaux \u00e9blouissants qui, par diff\u00e9rents chemins, se glissaient vers son lit&nbsp;; tout l\u2019espace qui s\u2019\u00e9tendait depuis le bord jusqu\u2019au fond de cailloux \u00e0 travers les profondeurs transparentes&nbsp;; toutes ces parties, dis-je, ainsi que toute la surface de la vall\u00e9e, depuis la rivi\u00e8re jusqu\u2019aux montagnes qui l\u2019entouraient, \u00e9taient tapiss\u00e9es d\u2019un gazon vert-tendre, \u00e9pais, court, parfaitement \u00e9gal, et parfum\u00e9 de vanille, mais si bien \u00e9toil\u00e9, dans toute son \u00e9tendue, de renoncules jaunes, de p\u00e2querettes blanches, de violettes pourpr\u00e9es et d\u2019asphod\u00e8les d\u2019un rouge de rubis, que sa merveilleuse beaut\u00e9 parlait \u00e0 nos c\u0153urs, en accents \u00e9clatants, de l\u2019amour et de la gloire de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, parmi ce gazon, s\u2019\u00e9lan\u00e7aient en bouquets, comme des explosions de r\u00eaves, des arbres fantastiques dont les troncs grands et minces ne se tenaient pas droits, mais se penchaient gracieusement vers la lumi\u00e8re qui visitait \u00e0 midi le centre de la vall\u00e9e. Leur \u00e9corce \u00e9tait mouchet\u00e9e du vif \u00e9clat altern\u00e9 de l\u2019\u00e9b\u00e8ne et de l\u2019argent, et plus polie que tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas les joues d\u2019\u00c9l\u00e9onora&nbsp;; si bien que, sans le vert brillant des vastes feuilles qui s\u2019\u00e9pandaient de leurs sommets en longues lignes tremblantes et jouaient avec les Z\u00e9phyrs, on aurait pu les prendre pour de monstrueux serpents de Syrie rendant hommage au Soleil, leur souverain.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant quinze ans, \u00c9l\u00e9onora et moi, la main dans la main, nous err\u00e2mes \u00e0 travers cette vall\u00e9e avant que l\u2019amour entr\u00e2t dans nos c\u0153urs. Ce fut un soir, \u00e0 la fin du troisi\u00e8me lustre de sa vie et du quatri\u00e8me de la mienne, comme nous \u00e9tions assis, encha\u00een\u00e9s dans un mutuel embrassement, sous les arbres serpentins, et que nous contemplions notre image dans les eaux de la rivi\u00e8re du Silence. Nous ne pronon\u00e7\u00e2mes aucune parole durant la fin de cette d\u00e9licieuse journ\u00e9e, et, m\u00eame encore le matin, nos paroles \u00e9taient tremblantes et rares. Nous avions tir\u00e9 le dieu \u00c9ros de cette onde, et nous sentions maintenant qu\u2019il avait rallum\u00e9 en nous les \u00e2mes ardentes de nos anc\u00eatres. Les passions qui pendant des si\u00e8cles avaient distingu\u00e9 notre race se pr\u00e9cipit\u00e8rent en foule avec les fantaisies qui l\u2019avaient \u00e9galement rendue c\u00e9l\u00e8bre, et toutes ensemble elles souffl\u00e8rent une b\u00e9atitude d\u00e9lirante sur la Vall\u00e9e du Gazon-Diapr\u00e9. Un changement s\u2019empara de toutes choses. Des fleurs \u00e9tranges, brillantes, \u00e9toil\u00e9es, s\u2019\u00e9lanc\u00e8rent des arbres o\u00f9 aucune fleur ne s\u2019\u00e9tait encore fait voir. Les nuances du vert tapis se firent plus intenses&nbsp;; une \u00e0 une se retir\u00e8rent les blanches p\u00e2querettes, et \u00e0 la place de chacune jaillirent dix asphod\u00e8les d\u2019un rouge de rubis. Et la vie \u00e9clata partout dans nos sentiers&nbsp;; car le grand flamant, que nous ne connaissions pas encore, avec tous les gais oiseaux aux couleurs br\u00fblantes, \u00e9tala son plumage \u00e9carlate devant nous&nbsp;; des poissons d\u2019argent et d\u2019or peupl\u00e8rent la rivi\u00e8re, du sein de laquelle sortit peu \u00e0 peu un murmure qui s\u2019enfla \u00e0 la longue en une m\u00e9lodie ber\u00e7ante, plus divine que celle de la harpe d\u2019\u00c9ole, plus douce que tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas la voix d\u2019\u00c9l\u00e9onora. Et alors aussi un volumineux nuage, que nous avions longtemps guett\u00e9 dans les r\u00e9gions d\u2019Hesp\u00e9rus, en \u00e9mergea, tout ruisselant de rouge et d\u2019or, et, s\u2019installant paisiblement au-dessus de nous, il descendit, jour \u00e0 jour, de plus en plus bas, jusqu\u2019\u00e0 ce que ses bords reposassent sur les pointes des montagnes, transformant leur obscurit\u00e9 en magnificence, et nous enfermant, comme pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, dans une magique prison de splendeur et de gloire.<\/p>\n\n\n\n<p>La beaut\u00e9 d\u2019\u00c9l\u00e9onora \u00e9tait celle des s\u00e9raphins&nbsp;; c\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs une fille sans artifice, et innocente comme la courte vie qu\u2019elle avait men\u00e9e parmi les fleurs. Aucune ruse ne d\u00e9guisait la ferveur de l\u2019amour qui animait son c\u0153ur, et elle en scrutait avec moi les plus intimes replis, pendant que nous errions ensemble dans la Vall\u00e9e du Gazon-Diapr\u00e9, et que nous discourions des puissants changements qui s\u2019y \u00e9taient r\u00e9cemment manifest\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la longue, m\u2019ayant un jour parl\u00e9, tout en larmes, de la cruelle transformation finale qui attend la pauvre Humanit\u00e9, elle ne r\u00eava plus d\u00e8s lors qu\u2019\u00e0 ce sujet douloureux, le m\u00ealant \u00e0 tous nos entretiens, de m\u00eame que, dans les chansons du barde de Schiraz, les m\u00eames images se pr\u00e9sentent opini\u00e2trement dans chaque variation importante de la phrase.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait vu que le doigt de la Mort \u00e9tait sur son sein, et que, comme l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, elle n\u2019avait \u00e9t\u00e9 parfaitement m\u00fbrie en beaut\u00e9 que pour mourir&nbsp;; mais pour elle les terreurs du tombeau \u00e9taient toutes contenues dans une pens\u00e9e unique, qu\u2019elle me r\u00e9v\u00e9la un soir, au cr\u00e9puscule, sur les bords de la Rivi\u00e8re du Silence. Elle s\u2019affligeait de penser qu\u2019apr\u00e8s l\u2019avoir enterr\u00e9e dans la Vall\u00e9e du Gazon-Diapr\u00e9, je quitterais pour toujours ces heureuses retraites, et que je transporterais mon amour, qui maintenant \u00e9tait si passionn\u00e9ment tout \u00e0 elle, vers quelque fille du monde ext\u00e9rieur et vulgaire. Et, de temps \u00e0 autre, je me jetais pr\u00e9cipitamment aux pieds d\u2019\u00c9l\u00e9onora, et je lui offrais de faire serment, \u00e0 elle et au Ciel, que je ne contracterais jamais de mariage avec une fille de la Terre, que je ne me montrerais jamais, en aucune mani\u00e8re, infid\u00e8le \u00e0 son cher souvenir, ni au souvenir de la fervente affection dont elle m\u2019avait gratifi\u00e9. Et j\u2019invoquai le Tout-Puissant R\u00e9gulateur de l\u2019Univers comme t\u00e9moin de la pieuse solennit\u00e9 de mon v\u0153u. Et la mal\u00e9diction dont je les suppliai de m\u2019accabler, Lui et elle, \u2014 elle, une sainte dans le Paradis, \u2014 si je venais \u00e0 me parjurer, impliquait un ch\u00e2timent d\u2019une si prodigieuse horreur, que je ne puis le confier au papier. Et, \u00e0 mes paroles, les yeux brillants d\u2019\u00c9l\u00e9onora brill\u00e8rent d\u2019un \u00e9clat plus vif&nbsp;; et elle soupira comme si sa poitrine \u00e9tait d\u00e9charg\u00e9e d\u2019un fardeau mortel&nbsp;; et elle trembla et pleura tr\u00e8s am\u00e8rement&nbsp;; mais elle accepta mon serment (car \u00e9tait-elle autre chose qu\u2019une enfant&nbsp;?), et mon serment lui rendit plus doux son lit de mort. Et, peu de jours apr\u00e8s, mourant paisiblement, elle me disait qu\u2019\u00e0 cause de ce que j\u2019avais fait pour le repos de son esprit, elle veillerait sur moi avec ce m\u00eame esprit apr\u00e8s sa mort&nbsp;; et que, si cela lui \u00e9tait permis, elle viendrait se rendre visible \u00e0 moi durant les heures de la nuit&nbsp;; mais que, si une pareille chose d\u00e9passait les privil\u00e8ges des \u00e2mes en Paradis, elle saurait au moins me donner de fr\u00e9quents sympt\u00f4mes de sa pr\u00e9sence, soupirant au-dessus de moi dans les brises du soir, ou remplissant l\u2019air que je respirais du parfum pris dans l\u2019encensoir des anges. Et, avec ces paroles sur les l\u00e8vres, elle rendit son innocente vie, marquant ainsi la fin de la premi\u00e8re \u00e9poque de la mienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019ici, j\u2019ai parl\u00e9 fid\u00e8lement. Mais, quand je passe cette barri\u00e8re dans la route du temps, form\u00e9e par la mort de ma bien-aim\u00e9e, et que je m\u2019avance dans la seconde p\u00e9riode de mon existence, je sens qu\u2019une nu\u00e9e s\u2019amasse sur mon cerveau, et je mets moi-m\u00eame en doute la parfaite sant\u00e9 de ma m\u00e9moire. Mais laissez-moi continuer. \u2014 Les ann\u00e9es se tra\u00een\u00e8rent lourdement une \u00e0 une, et je continuai d\u2019habiter la Vall\u00e9e du Gazon-Diapr\u00e9. Mais un second changement \u00e9tait survenu en toutes choses. Les fleurs \u00e9toil\u00e9es s\u2019ab\u00eem\u00e8rent dans le tronc des arbres et ne reparurent plus. Les teintes du vert tapis s\u2019affaiblirent&nbsp;; et un \u00e0 un d\u00e9p\u00e9rirent les asphod\u00e8les d\u2019un rouge de rubis, et \u00e0 leur place jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables \u00e0 des yeux qui se convulsaient p\u00e9niblement et regorgeaient toujours de larmes de ros\u00e9e. Et la Vie s\u2019\u00e9loigna de nos sentiers&nbsp;; car le grand flamant n\u2019\u00e9tala plus son plumage \u00e9carlate devant nous, mais s\u2019envola tristement de la vall\u00e9e vers les montagnes avec tous les gais oiseaux aux couleurs br\u00fblantes qui avaient accompagn\u00e9 sa venue. Et les poissons d\u2019argent et d\u2019or s\u2019enfuirent en nageant \u00e0 travers la gorge, vers l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 inf\u00e9rieure de notre domaine, et n\u2019embellirent plus jamais la d\u00e9licieuse rivi\u00e8re. Et cette musique caressante, qui \u00e9tait plus douce que la harpe d\u2019\u00c9ole et que tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas la voix d\u2019\u00c9l\u00e9onora, mourut peu \u00e0 peu en murmures qui allaient s\u2019affaiblissant graduellement, jusqu\u2019\u00e0 ce que le ruisseau f\u00fbt enfin revenu tout entier \u00e0 la solennit\u00e9 de son silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s\u2019\u00e9leva, et, abandonnant les cr\u00eates des montagnes \u00e0 leurs anciennes t\u00e9n\u00e8bres, retomba dans les r\u00e9gions d\u2019Hesp\u00e9rus, et emporta loin de la Vall\u00e9e du Gazon-Diapr\u00e9 le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, \u00c9l\u00e9onora n\u2019avait pas oubli\u00e9 ses promesses&nbsp;; car j\u2019entendais le balancement des encensoirs ang\u00e9liques aupr\u00e8s de moi&nbsp;; et des effluves de parfum c\u00e9leste flottaient toujours, toujours, \u00e0 travers la vall\u00e9e&nbsp;; et aux heures de solitude, quand mon c\u0153ur battait lourdement, les vents qui baignaient mon front m\u2019arrivaient charg\u00e9s de doux soupirs&nbsp;; et des murmures confus remplissaient souvent l\u2019air de la nuit&nbsp;; et une fois, \u2014 oh&nbsp;! une fois seulement, \u2014 je fus \u00e9veill\u00e9 de mon sommeil, semblable au sommeil de la mort, par des l\u00e8vres immat\u00e9rielles appuy\u00e9es sur les miennes.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, malgr\u00e9 tout cela, le vide de mon c\u0153ur ne se trouvait pas combl\u00e9. Je souhaitais ardemment l\u2019amour, qui l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 rempli jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9border. \u00c0 la longue, la vall\u00e9e, pleine des souvenirs d\u2019\u00c9l\u00e9onora, me fut une cause d\u2019affliction, et je la quittai \u00e0 jamais pour les vanit\u00e9s et les triomphes tumultueux du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">* * *<\/p>\n\n\n\n<p>Je me trouvais dans une cit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re, o\u00f9 toutes choses \u00e9taient faites pour effacer de ma m\u00e9moire les doux r\u00eaves que j\u2019avais r\u00eav\u00e9s si longtemps dans la Vall\u00e9e du Gazon-Diapr\u00e9. Les pompes et l\u2019apparat d\u2019une cour imposante, et le cliquetis d\u00e9lirant des armes, et la beaut\u00e9 rayonnante des femmes, tout \u00e9blouissait et enivrait mon cerveau. Mais jusqu\u2019alors mon \u00e2me \u00e9tait rest\u00e9e fid\u00e8le \u00e0 ses serments, et, durant les heures silencieuses de la nuit, \u00c9l\u00e9onora me donnait toujours des sympt\u00f4mes de sa pr\u00e9sence. Subitement ces manifestations cess\u00e8rent&nbsp;; et le monde devint noir devant mes yeux&nbsp;; et je restai \u00e9pouvant\u00e9 des pens\u00e9es br\u00fblantes qui me poss\u00e9daient, des tentations terribles qui m\u2019assi\u00e9geaient&nbsp;; car de loin, de tr\u00e8s loin, de quelque contr\u00e9e inconnue, \u00e9tait venue, \u00e0 la cour du roi que je servais, une fille dont la beaut\u00e9 conquit tout de suite mon c\u0153ur apostat, \u2014 devant l\u2019autel de qui je me prosternai, sans la moindre r\u00e9sistance, avec la plus ardente et la plus abjecte idol\u00e2trie d\u2019amour. Qu\u2019\u00e9tait, en v\u00e9rit\u00e9, ma passion pour la jeune fille de la vall\u00e9e en comparaison de la ferveur, du d\u00e9lire et de l\u2019extase enlevante d\u2019adoration avec lesquels je r\u00e9pandais toute mon \u00e2me en larmes aux pieds de l\u2019\u00e9th\u00e9r\u00e9enne Ermengarde&nbsp;? \u2014 Oh&nbsp;! brillante \u00e9tait la s\u00e9raphique Ermengarde&nbsp;! Et cette id\u00e9e ne laissait en moi de place \u00e0 aucune autre. \u2014 Oh&nbsp;! divine \u00e9tait l\u2019ang\u00e9lique Ermengarde&nbsp;! Et quand je plongeais dans les profondeurs de ses yeux impr\u00e9gn\u00e9s de ressouvenance, je ne r\u00eavais que d\u2019eux \u2014 et d\u2019<em>elle<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019\u00e9pousai&nbsp;; \u2014 et je ne craignis pas la mal\u00e9diction que j\u2019avais invoqu\u00e9e, et je ne re\u00e7us pas la visitation de son amertume. Et une fois, une seule fois, dans le silence de la nuit, les doux soupirs qui m\u2019avaient d\u00e9laiss\u00e9 travers\u00e8rent encore les jalousies de ma fen\u00eatre, et ils se modul\u00e8rent en une voix d\u00e9licieuse et famili\u00e8re qui me disait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Dors en paix&nbsp;! car l\u2019Esprit d\u2019amour est le souverain qui gouverne et qui juge, et, en admettant dans ton c\u0153ur passionn\u00e9 celle qui a nom Ermengarde, tu es relev\u00e9, pour des motifs qui te seront r\u00e9v\u00e9l\u00e9s dans le ciel, de tes v\u0153ux envers \u00c9l\u00e9onora.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9l\u00e9onora est un conte gothique d&rsquo;Edgar Allan Poe, publi\u00e9 en 1841, qui raconte la vie d&rsquo;un jeune homme vivant dans une vall\u00e9e paradisiaque avec sa cousine \u00c9l\u00e9onora. Dans ce havre de beaut\u00e9 et d&rsquo;isolement, tous deux partagent une existence d&rsquo;amour pur et d&rsquo;harmonie simple, entour\u00e9s de paysages de r\u00eave et de l&rsquo;\u00e9coulement silencieux d&rsquo;une rivi\u00e8re magique. Cependant, une ombre menace de briser leur vie idyllique, les obligeant \u00e0 faire face \u00e0 la fragilit\u00e9 du bonheur et \u00e0 la force des liens qui les unissent.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18403,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[845,837,855],"class_list":["post-18446","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-edgar-allan-poe-fr","tag-etats-unis","tag-fantastique","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":845,"label":"Edgar Allan Poe"},{"value":837,"label":"\u00c9tats-Unis"},{"value":855,"label":"Fantastique"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Edgar-Allan-Poe-Eleonora.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":845,"name":"Edgar Allan Poe","slug":"edgar-allan-poe-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":845,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":8,"filter":"raw"},{"term_id":837,"name":"\u00c9tats-Unis","slug":"etats-unis","term_group":0,"term_taxonomy_id":837,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":51,"filter":"raw"},{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18446","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18446"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18446\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18403"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18446"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18446"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18446"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}