{"id":18509,"date":"2025-01-13T21:36:37","date_gmt":"2025-01-14T01:36:37","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=18509"},"modified":"2025-11-04T12:49:37","modified_gmt":"2025-11-04T16:49:37","slug":"ray-bradbury-un-coup-de-tonnerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/ray-bradbury-un-coup-de-tonnerre\/18509\/","title":{"rendered":"Ray Bradbury\u00a0: Un coup de tonnerre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong>\u00ab <em>Un coup de tonnerre<\/em> \u00bb (<em>A Sound of Thunder<\/em>) est une nouvelle de Ray Bradbury, publi\u00e9e le 28 juin 1952 dans le magazine <em>Collier\u2019s<\/em>, puis reprise dans le recueil <em>The Golden Apples of the Sun<\/em> (1953). Dans un futur o\u00f9 les voyages temporels sont possibles, une entreprise organise des safaris dans le pass\u00e9. Eckels, un client enthousiaste, paie une somme consid\u00e9rable pour se joindre \u00e0 une exp\u00e9dition qui le m\u00e8nera plusieurs millions d\u2019ann\u00e9es en arri\u00e8re, dans le but de chasser un Tyrannosaurus rex. Avant le d\u00e9part, on le met fermement en garde : il doit suivre les instructions \u00e0 la lettre, car la moindre erreur pourrait avoir des cons\u00e9quences irr\u00e9versibles.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-640fb30c\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Ray-Bradbury-El-ruido-de-un-trueno3.webp\" alt=\"Ray Bradbury - El ruido de un trueno3\" class=\"wp-image-18516\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Ray-Bradbury-El-ruido-de-un-trueno3.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Ray-Bradbury-El-ruido-de-un-trueno3-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Ray-Bradbury-El-ruido-de-un-trueno3-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Ray-Bradbury-El-ruido-de-un-trueno3-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Un coup de tonnerre<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Ray Bradbury <br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criteau sur le mur semblait bouger comme si Eckels le voyait \u00e0 travers une nappe mouvante d\u2019eau chaude. Son regard devint fixe, ses paupi\u00e8res se mirent \u00e0 clignoter et l\u2019\u00e9criteau s\u2019inscrivit en lettres de feu sur leur \u00e9cran obscur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Soc. La chasse \u00e0 travers les \u00e2ges.<br>Partie de chasse dans le Pass\u00e9.<br>Nous vous transportons.<br>Vous le tuez.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un jet de phlegme chaud s\u2019amassait dans la gorge d\u2019Eckels&nbsp;; il se racla la gorge et le cracha. Les muscles autour de sa bouche se crisp\u00e8rent en un sourire pendant qu\u2019il levait lentement la main et qu\u2019au bout de ses doigts voletait un ch\u00e8que de dix mille dollars qu\u2019il tendit \u00e0 l\u2019homme assis derri\u00e8re le guichet.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Garantissez-vous qu\u2019on en revienne vivant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous ne garantissons rien, r\u00e9pondit l\u2019employ\u00e9, sauf les dinosaures.&nbsp;\u00bb Il se retourna. \u00ab&nbsp;Voici Mr Travis, votre guide dans le Pass\u00e9. Il vous dira sur quoi et quand il faut tirer. S\u2019il vous dit de ne pas tirer, il ne faut pas tirer. Si vous enfreignez les instructions, il y a une p\u00e9nalit\u00e9 de dix mille dollars, \u00e0 payer ferme. Peut-\u00eatre aussi des poursuites gouvernementales \u00e0 votre retour.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels jeta un regard \u00e0 l\u2019autre bout de la grande pi\u00e8ce sur l\u2019amas de bo\u00eetes et de fils d\u2019acier bourdonnants, enchev\u00eatr\u00e9s comme des serpents, sur ce foyer de lumi\u00e8re qui lan\u00e7ait des \u00e9clairs, tant\u00f4t orange, tant\u00f4t argent\u00e9s, tant\u00f4t bleus. On entendait un cr\u00e9pitement pareil \u00e0 un feu de joie br\u00fblant le Temps lui-m\u00eame, les ann\u00e9es, le parchemin des calendriers, les heures empil\u00e9es et jet\u00e9es au feu.<\/p>\n\n\n\n<p>Le simple contact d\u2019une main aurait suffi pour que ce feu, en un clin d\u2019\u0153il, fasse un fameux retour sur lui-m\u00eame. Eckels se rappela le topo de la notice qu\u2019on lui avait envoy\u00e9e au re\u00e7u de sa lettre. Hors de l\u2019ombre et des cendres, de la poussi\u00e8re et de la houille, pareilles \u00e0 des salamandres dor\u00e9es, les ann\u00e9es anciennes, les ann\u00e9es de jeunesse devaient rejaillir&nbsp;; des roses embaumer l\u2019air \u00e0 nouveau, les cheveux blancs redevenir d\u2019un noir de jais, les rides s\u2019effacer, tous et tout retourner \u00e0 l\u2019origine, fuir la mort \u00e0 reculons, se pr\u00e9cipiter vers leur commencement&nbsp;; les soleils se lever \u00e0 l\u2019ouest et courir vers de glorieux couchants \u00e0 l\u2019est, des lunes cro\u00eetre et d\u00e9cro\u00eetre contrairement \u00e0 leurs habitudes, toutes les choses s\u2019embo\u00eeter l\u2019une dans l\u2019autre comme des coffrets chinois, les lapins rentrer dans les chapeaux, tous et tout revenir en arri\u00e8re, du n\u00e9ant qui suit la mort passer au moment m\u00eame de la mort, puis \u00e0 l\u2019instant qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, retourner \u00e0 la vie, vers le temps d\u2019avant les commencements. Un geste de la main pouvait le faire, le moindre attouchement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Enfer et damnation, soupira Eckels, son mince visage \u00e9clair\u00e9 par l\u2019\u00e9clat de la Machine. Une vraie Machine \u00e0 explorer le Temps&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il secoua la t\u00eate, \u00ab&nbsp;Mais j\u2019y pense&nbsp;! Si hier les \u00e9lections avaient mal tourn\u00e9, je devrais \u00eatre ici actuellement en train de fuir les r\u00e9sultats. Dieu soit lou\u00e9, Keith a vaincu. Ce sera un fameux pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui, approuva l\u2019homme derri\u00e8re le guichet. Nous l\u2019avons \u00e9chapp\u00e9 belle. Si Deutcher avait vaincu, nous aurions la pire des dictatures. Il est l\u2019ennemi de tout&nbsp;; militariste, ant\u00e9christ, hostile \u00e0 tout ce qui est humain ou intellectuel. Des tas de gens sont venus nous voir, ici, pour rire soi-disant, mais c\u2019\u00e9tait s\u00e9rieux dans le fond. Ils disaient que si Deutcher devenait pr\u00e9sident, ils aimeraient mieux aller vivre en 1492. \u00c9videmment, ce n\u2019est pas notre m\u00e9tier de faire des caravanes de sauvetage, mais bien de pr\u00e9parer des parties de chasse. De toute fa\u00e7on, nous avons \u00e0 pr\u00e9sent Keith comme pr\u00e9sident. Tout ce dont vous avez \u00e0 vous pr\u00e9occuper aujourd\u2019hui est de\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Chasser mon dinosaure, conclut Eckels \u00e0 sa place.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Un Tyrannosaurus rex. Le L\u00e9zard du Tonnerre, le plus terrible monstre de l\u2019histoire. Signez ce papier. Quoi qu\u2019il arrive, nous ne sommes pas responsables. Ces dinosaures sont affam\u00e9s.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels se f\u00e2cha tout rouge. \u00ab&nbsp;Vous essayez de me faire peur&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Franchement, oui. Nous ne voulons pas de gars en proie \u00e0 la panique d\u00e8s le premier coup de fusil. Six guides ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re et une douzaine de chasseurs. Nous sommes ici pour vous fournir l\u2019\u00e9motion la plus forte qu\u2019ait jamais demand\u00e9e un vrai chasseur, pour vous emmener soixante millions d\u2019ann\u00e9es en arri\u00e8re, pour vous offrir la plus extraordinaire partie de chasse de tous les temps&nbsp;! Votre ch\u00e8que est encore l\u00e0. D\u00e9chirez-le.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mr Eckels regarda longuement le ch\u00e8que. Ses doigts se crisp\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bonne chance, dit l\u2019homme derri\u00e8re son guichet. Mr Travis, emmenez-le.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils travers\u00e8rent silencieusement la pi\u00e8ce, emportant leurs fusils, vers la Machine, vers la masse argent\u00e9e, vers la lumi\u00e8re vrombissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour commencer, un jour et puis une nuit, et puis encore un jour et une nuit encore, puis ce fut le jour, la nuit, le jour, la nuit, le jour. Une semaine, un mois, une ann\u00e9e, une d\u00e9cade, 2055 apr\u00e8s J\u00e9sus-Christ, 2019, 1999, 1957&nbsp;! Partis&nbsp;! La Machine vrombissait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils mirent leur casque \u00e0 oxyg\u00e8ne et v\u00e9rifi\u00e8rent les joints.<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels, secou\u00e9 sur sa chaise rembourr\u00e9e, avait le visage p\u00e2le, la m\u00e2choire contract\u00e9e. Il sentait les tr\u00e9pidations dans ses bras et, en baissant les yeux, il vit ses mains raidies sur son nouveau fusil. Il y avait quatre hommes avec lui dans la Machine&nbsp;: Travis, le guide principal, son aide Lesperance, et deux autres chasseurs, Billings et Kramer. Ils se regardaient les uns les autres, et les ann\u00e9es \u00e9clataient autour d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels s\u2019entendit dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Est-ce que ces fusils peuvent au moins tuer un dinosaure&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Travis r\u00e9pondit dans son casque radio&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si vous le visez juste. Certains dinosaures ont deux cerveaux&nbsp;; l\u2019un dans la t\u00eate, l\u2019autre loin derri\u00e8re, dans la colonne vert\u00e9brale. Ne vous en pr\u00e9occupez pas. C\u2019est au petit bonheur la chance. Visez les deux premi\u00e8res fois les yeux, aveuglez-le si vous pouvez, puis occupez-vous du reste.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La Machine ronflait. Le Temps ressemblait \u00e0 un film d\u00e9roul\u00e9 \u00e0 l\u2019envers. Des soleils innombrables couraient dans le ciel, suivis par dix millions de lunes. \u00ab&nbsp;Bon Dieu, dit Eckels, le plus grand chasseur, qui ait jamais v\u00e9cu nous envierait aujourd\u2019hui. Quand on voit cela, l\u2019Afrique ne vaut pas plus que l\u2019Illinois.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La Machine ralentit, le vacarme qu\u2019elle faisait se transforma en murmure. Elle s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil se fixa dans le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le brouillard qui avait entour\u00e9 la Machine se dispersa et ils se trouv\u00e8rent dans des temps anciens, tr\u00e8s anciens en v\u00e9rit\u00e9, trois chasseurs et deux guides avec leurs fusils d\u2019acier pos\u00e9s sur leurs genoux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Le Christ n\u2019est pas encore n\u00e9, dit Travis. Mo\u00efse n\u2019est pas encore mont\u00e9 sur la montagne pour y parler avec Dieu. Les Pyramides sont encore dans les carri\u00e8res attendant qu\u2019on vienne les tailler et qu\u2019on les \u00e9rige. Pensez un peu&nbsp;: Alexandre, C\u00e9sar, Napol\u00e9on, Hitler, aucun d\u2019eux n\u2019existe encore.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un signe de t\u00eate les hommes approuv\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ceci, Mr Travis souligna ses paroles d\u2019un large geste, c\u2019est la jungle d\u2019il y a soixante millions deux mille cinquante-cinq ann\u00e9es avant le pr\u00e9sident Keith.<\/p>\n\n\n\n<p>Il montra une passerelle m\u00e9tallique qui p\u00e9n\u00e9trait dans une v\u00e9g\u00e9tation sauvage, par-dessus les marais fumants de vapeur, parmi les foug\u00e8res g\u00e9antes et les palmiers.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et cela, dit-il, c\u2019est la Passerelle pos\u00e9e \u00e0 six pouces au-dessus de la terre. Elle ne touche ni fleur ni arbre, pas m\u00eame un brin d\u2019herbe. Elle est construite dans un m\u00e9tal \u00ab&nbsp;antigravitation&nbsp;\u00bb. Son but est de vous emp\u00eacher de toucher quoi que ce soit de ce monde du Pass\u00e9. Restez sur la Passerelle. Ne la quittez pas. Je r\u00e9p\u00e8te. Ne la quittez pas. Sous aucun pr\u00e9texte. Si vous tombez au-dehors vous aurez une amende. Et ne tirez sur aucun animal \u00e0 moins qu\u2019on ne vous dise que vous pouvez le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pourquoi&nbsp;? demanda Eckels.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient dans la plus ancienne des solitudes. Des cris d\u2019oiseaux lointains arrivaient sur les ailes du vent et il y avait une odeur de goudron, de sel marin, d\u2019herbes moisies et de fleurs couleur de sang.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous n\u2019avons pas envie de changer le Futur. Nous n\u2019appartenons pas \u00e0 ce Pass\u00e9. Le gouvernement n\u2019aime pas beaucoup nous savoir ici. Nous devons payer de s\u00e9rieux pots-de-vin pour garder notre autorisation. Une Machine \u00e0 explorer le Temps est une affaire sacr\u00e9ment dangereuse. Si on l\u2019ignore, on peut tuer un animal important, un petit oiseau, un poisson, une fleur m\u00eame et d\u00e9truire du m\u00eame coup un cha\u00eenon important d\u2019une esp\u00e8ce \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ce n\u2019est pas tr\u00e8s clair, dit Eckels.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bon, expliqua Travis, supposons qu\u2019accidentellement, nous d\u00e9truisons une souris ici. Cela signifie que nous d\u00e9truisons en m\u00eame temps tous les descendants futurs de cette souris. C\u2019est clair&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est clair.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et tous les descendants des descendants des descendants de cette souris aussi. D\u2019un coup de pied malheureux, vous faites dispara\u00eetre une, puis une douzaine, un millier, un million de souris \u00e0 venir&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bon, disons qu\u2019elles sont mortes, approuva Eckels, et puis&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et puis&nbsp;?\u2026&nbsp;\u00bb Travis haussa tranquillement les \u00e9paules. \u00ab&nbsp;Eh bien, qu\u2019arrivera-t-il des renards qui ont besoin de ces souris pour vivre&nbsp;? Priv\u00e9 de la nourriture que repr\u00e9sentent dix renards, un lion meurt de faim. Un lion de moins et toutes sortes d\u2019insectes, des aigles, des millions d\u2019\u00eatres minuscules, sont vou\u00e9s \u00e0 la destruction, au chaos. Et voici ce qui pourrait arriver cinquante-cinq millions d\u2019ann\u00e9es plus tard&nbsp;: un homme des cavernes \u2013&nbsp;un parmi une douzaine dans le monde entier&nbsp;\u2013 va chasser, pour se nourrir, un sanglier ou un tigre&nbsp;; mais vous, cher ami, vous avez d\u00e9truit tous les tigres de cette r\u00e9gion. En tuant une souris. Et l\u2019homme des cavernes meurt de faim. Et cet homme des cavernes n\u2019est pas un homme parmi tant d\u2019autres. Non&nbsp;! Il repr\u00e9sente toute une nation \u00e0 venir. De ses entrailles auraient pu na\u00eetre dix fils. Et ceux-ci auraient eu, \u00e0 leur tour, une centaine de fils \u00e0 eux tous. Et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une civilisation naisse. D\u00e9truisez cet homme et vous d\u00e9truisez une race, un peuple, toute une partie de l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est comme si vous \u00e9gorgiez quelques-uns des petits-fils d\u2019Adam. Le poids de votre pied sur une souris peut d\u00e9cha\u00eener un tremblement de terre dont les suites peuvent \u00e9branler, jusqu\u2019\u00e0 leurs bases, notre terre et nos destin\u00e9es, dans les temps \u00e0 venir. Un homme des cavernes meurt \u00e0 pr\u00e9sent et des millions d\u2019hommes qui ne sont pas encore n\u00e9s, p\u00e9rissent dans ses entrailles. Peut-\u00eatre Rome ne s\u2019\u00e9l\u00e8vera-t-elle jamais sur ses sept collines. Peut-\u00eatre l\u2019Europe restera-t-elle pour toujours une for\u00eat vierge et seule l\u2019Asie se peuplera, deviendra vigoureuse et f\u00e9conde. \u00c9crasez une souris et vous d\u00e9molissez les Pyramides. Marchez sur une souris et vous laissez votre empreinte, telle une \u00e9norme crevasse, pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. La reine Elisabeth pourrait ne jamais na\u00eetre, Washington ne jamais traverser le Delaware, les \u00c9tats-Unis ne jamais figurer sur aucune carte g\u00e9ographique. Aussi, prenez garde. Restez sur la Passerelle. Ne faites pas un pas en dehors&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vois en effet, dit Eckels. Ce serait grave, m\u00eame si nous ne touchions qu\u2019un brin d\u2019herbe&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est bien cela. \u00c9craser une petite plante de rien du tout peut avoir des cons\u00e9quences incalculables. Une petite erreur ici peut faire boule de neige et avoir des r\u00e9percussions disproportionn\u00e9es dans soixante millions d\u2019ann\u00e9es. \u00c9videmment, notre th\u00e9orie peut \u00eatre fausse. Peut-\u00eatre n\u2019avons-nous aucun pouvoir sur le temps&nbsp;; peut-\u00eatre encore le changement que nous provoquerions n\u2019aurait-il lieu que dans des d\u00e9tails plus subtils. Une souris morte ici peut provoquer ailleurs le changement d\u2019un insecte, un d\u00e9s\u00e9quilibre dans les populations \u00e0 venir, une mauvaise r\u00e9colte un jour lointain, une balance \u00e9conomique d\u00e9ficitaire, une famine et finalement changer l\u2019\u00e2me m\u00eame d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre bout du monde. Ou bien quelque chose de plus subtil encore&nbsp;: un souffle d\u2019air plus doux, un murmure, un rien, pollen \u00e9gar\u00e9 dans l\u2019air une diff\u00e9rence si l\u00e9g\u00e8re, si l\u00e9g\u00e8re qu\u2019on ne pourrait s\u2019en apercevoir \u00e0 moins d\u2019avoir le nez dessus. Qui sait&nbsp;? Qui peut honn\u00eatement se vanter de le savoir&nbsp;? Nous l\u2019ignorons. Nous n\u2019en sommes qu\u2019\u00e0 des conjectures. Mais tant que nous nageons dans l\u2019incertitude sur la temp\u00eate ou le l\u00e9ger fr\u00e9missement que peut cr\u00e9er notre incursion dans le Temps, nous devons \u00eatre bougrement prudents. Cette Machine, cette Passerelle, vos habits, ont \u00e9t\u00e9 st\u00e9rilis\u00e9s, votre peau d\u00e9sinfect\u00e9e avant le d\u00e9part. Nous portons ces casques \u00e0 oxyg\u00e8ne, pour qu\u2019aucune des bact\u00e9ries que nous pourrions transporter ne risque de p\u00e9n\u00e9trer dans ce monde du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Comment savoir, dans ce cas, sur quels animaux tirer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ils ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s \u00e0 la peinture rouge, r\u00e9pondit Travis. Aujourd\u2019hui, avant notre d\u00e9part, nous avons envoy\u00e9 Lesperance avec la Machine, ici. Il nous a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s dans cette \u00e9poque du Pass\u00e9 et a suivi \u00e0 la trace quelques-uns des animaux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous voulez dire qu\u2019il les a \u00e9tudi\u00e9s&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est cela m\u00eame, approuva Lesperance. Je les ai observ\u00e9s tout au long de leur existence. Peu vivent vieux. J\u2019ai not\u00e9 leurs saisons d\u2019amour. Rares. La vie est courte. Quand j\u2019en trouvais un qui allait \u00eatre \u00e9cras\u00e9 par la chute d\u2019un arbre ou qui allait se noyer dans une mare de goudron, je notais l\u2019heure exacte, la minute, la seconde. Je lan\u00e7ais sur lui une cartouche de peinture. Elle laissait une grosse tache sur sa peau. Impossible de ne pas la voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis j\u2019ai calcul\u00e9 le moment de notre arriv\u00e9e dans le Pass\u00e9, pour que nous rencontrions le Monstre deux minutes \u00e0 peine avant l\u2019heure o\u00f9 de toute fa\u00e7on il devait mourir. Nous tuons ainsi seulement des animaux d\u00e9j\u00e0 sacrifi\u00e9s qui ne devaient plus se reproduire. Vous voyez jusqu\u2019o\u00f9 nous poussons la prudence&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais si vous n\u2019\u00eates revenu que ce matin dans le d\u00e9roulement du Temps, r\u00e9plique avec passion Eckels, vous avez d\u00fb \u00eatre projet\u00e9, t\u00e9lescop\u00e9 \u00e0 travers nous, \u00e0 travers notre groupe sur le chemin du retour. Comment tout cela a-t-il tourn\u00e9&nbsp;? Notre exp\u00e9dition a-t-elle r\u00e9ussi&nbsp;? Avons-nous r\u00e9ussi \u00e0 nous en tirer tous, indemnes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Travis et Lesperance \u00e9chang\u00e8rent un regard.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ce serait un paradoxe, dit le second d\u2019entre eux. Le Temps ne souffrirait pas un tel g\u00e2chis, la rencontre d\u2019un homme avec lui-m\u00eame. Lorsque de telles possibilit\u00e9s se pr\u00e9sentent, le Temps fait un \u00e9cart sur lui-m\u00eame. Comme un avion s\u2019\u00e9carte de sa trajectoire en rencontrant une poche d\u2019air. Avez-vous senti la Machine faire un bond juste au moment o\u00f9 elle allait s\u2019arr\u00eater&nbsp;? C\u2019\u00e9tait nous-m\u00eames, nous croisant sur le chemin du retour. Nous n\u2019avons rien vu. Il nous serait impossible de dire si notre exp\u00e9dition a \u00e9t\u00e9 un succ\u00e8s, si nous avons r\u00e9ussi \u00e0 tuer notre monstre ou si nous avons r\u00e9ussi tous \u2013&nbsp;je pense sp\u00e9cialement \u00e0 vous, Mr Eckels&nbsp;\u2013 \u00e0 nous en tirer vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels sourit sans enthousiasme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Assez l\u00e0-dessus, coupa court Travis. Tout le monde debout&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 quitter la Machine.<\/p>\n\n\n\n<p>La jungle autour d\u2019eux \u00e9tait haute et vaste et le monde entier n\u2019\u00e9tait qu\u2019une jungle pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Des sons s\u2019entrecroisaient formant comme une musique et le ciel \u00e9tait rempli de lourdes voiles flottantes&nbsp;: c\u2019\u00e9taient des pt\u00e9rodactyles s\u2019\u00e9levant sur leurs grandes ailes grises, chauves-souris gigantesques \u00e9chapp\u00e9es d\u2019une nuit de d\u00e9lire et de cauchemar. Eckels se balan\u00e7ait sur l\u2019\u00e9troite passerelle, pointant son fusil ici et l\u00e0, en mati\u00e8re de jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Arr\u00eatez \u00e7a&nbsp;! s\u2019\u00e9cria Travis. Ce n\u2019est pas une plaisanterie \u00e0 faire&nbsp;! Si par malheur votre fusil partait&nbsp;!\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels devint \u00e9carlate. \u00ab&nbsp;Je ne vois toujours pas notre Tyrannosaure\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Lesperance regarda son bracelet-montre, \u00ab&nbsp;Pr\u00e9parez-vous. Nous allons croiser sa route dans soixante secondes. Faites attention \u00e0 la peinture rouge, pour l\u2019amour de Dieu. Ne tirez pas avant que nous vous fassions signe. Restez sur la Passerelle. Restez sur la Passerelle&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ils avanc\u00e8rent dans le vent du matin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c9trange, murmura Eckels. \u00c0 soixante millions d\u2019ann\u00e9es d\u2019ici, le jour des \u00e9lections pr\u00e9sidentielles est pass\u00e9. Keith est \u00e9lu pr\u00e9sident. Le peuple est en liesse. Et nous sommes ici&nbsp;: un million d\u2019ann\u00e9es en arri\u00e8re et tout cela n\u2019existe m\u00eame plus. Toutes les choses pour lesquelles nous nous sommes fait du souci pendant des mois, toute une vie durant, ne sont pas encore n\u00e9es, sont presque impensables.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Soyez sur vos gardes&nbsp;! commanda Travis. Premier \u00e0 tirer, vous, Eckels. Second, Billings. Troisi\u00e8me, Kramer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai chass\u00e9 le tigre, le sanglier, le buffle, l\u2019\u00e9l\u00e9phant, mais cette fois, doux J\u00e9sus, \u00e7a y est, s\u2019exclama Eckels, je tremble comme un gosse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ah, fit Travis.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Travis leva la main. \u00ab&nbsp;Devant nous, chuchota-t-il. Dans le brouillard. Il est l\u00e0. Il est l\u00e0, Sa Majest\u00e9, le Tyrannosaure.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La vaste jungle \u00e9tait pleine de gazouillements, de bruissements, de murmures, de soupirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Et soudain, tout se tut comme si quelqu\u2019un avait claqu\u00e9 une porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Un coup de tonnerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortant du brouillard, \u00e0 une centaine de m\u00e8tres, le Tyrannosaure rex avan\u00e7ait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sainte Vierge, murmura Eckels.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Chut&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il arrivait plant\u00e9 sur d\u2019\u00e9normes pattes, \u00e0 larges enjamb\u00e9es, bondissant lourdement. Il d\u00e9passait d\u2019une trentaine de pas la moiti\u00e9 des arbres, gigantesque divinit\u00e9 mal\u00e9fique, portant ses d\u00e9licates pattes de devant repli\u00e9es contre sa poitrine huileuse de reptile. Par contre, chacune de ses pattes de derri\u00e8re \u00e9tait un v\u00e9ritable piston, une masse d\u2019os, pesant mille livres, enserr\u00e9e dans un r\u00e9seau de muscles puissants, recouverte d\u2019une peau caillouteuse et brillante, semblable \u00e0 l\u2019armure d\u2019un terrible guerrier. Chaque cuisse repr\u00e9sentait un poids d\u2019une tonne de chair, d\u2019ivoire et de mailles d\u2019acier. Et de l\u2019\u00e9norme cage thoracique sortaient ces deux pattes d\u00e9licates, qui se balan\u00e7aient devant lui, termin\u00e9es par de vraies mains qui auraient pu soulever les hommes comme des jouets, pendant que l\u2019animal aurait courb\u00e9 son cou de serpent pour les examiner. Et la t\u00eate elle-m\u00eame \u00e9tait une pierre sculpt\u00e9e d\u2019au moins une tonne port\u00e9e all\u00e8grement dans le ciel. La bouche b\u00e9ante laissait voir une rang\u00e9e de dents ac\u00e9r\u00e9es comme des poignards. L\u2019animal roulait ses yeux, grands comme des \u0153ufs d\u2019autruche, vides de toute expression, si ce n\u2019est celle de la faim. Il ferma sa m\u00e2choire avec un grincement de mort. Il courait, les os de son bassin \u00e9crasant les buissons, d\u00e9racinant les arbres, ses pattes enfon\u00e7ant la terre molle, y imprimant des traces profondes de six pouces. Il courait d\u2019un pas glissant comme s\u2019il ex\u00e9cutait une figure de ballet, incroyablement rapide et agile pour ses dix tonnes. Il avan\u00e7a prudemment dans cette ar\u00e8ne ensoleill\u00e9e, ses belles mains de reptile prospectant l\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mon Dieu&nbsp;!&nbsp;\u00bb Eckels se mordit les l\u00e8vres. \u00ab&nbsp;Il pourrait se dresser sur ses pattes et saisir la lune.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Chut&nbsp;!&nbsp;\u00bb fit Travis furieux, il ne nous a pas encore vus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;On ne pourra jamais le tuer.&nbsp;\u00bb Eckels pronon\u00e7a ce verdict calmement comme si aucun argument ne pouvait lui \u00eatre oppos\u00e9. Le fusil dans sa main lui semblait une arme d\u2019enfant. \u00ab&nbsp;Nous avons \u00e9t\u00e9 fous de venir. C\u2019est impossible.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Taisez-vous enfin&nbsp;! souffla Travis.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quel cauchemar&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Allez-vous-en, ordonna Travis. Allez tranquillement dans la Machine. Nous vous rendrons la moiti\u00e9 de votre argent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je n\u2019aurais jamais pens\u00e9 qu\u2019il f\u00fbt si grand, dit Eckels. Je me suis tromp\u00e9. Je veux partir d\u2019ici.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il nous a vus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La peinture rouge est bien sur sa poitrine.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le L\u00e9zard du Tonnerre se dressa sur ses pattes. Son armure brillait de mille \u00e9clats verts, m\u00e9talliques. Dans tous les replis de sa peau, la boue gluante fumait et de petits insectes y grouillaient de telle fa\u00e7on que le corps entier semblait bouger et onduler m\u00eame quand le Monstre restait immobile. Il empestait. Une puanteur de viande pourrie se r\u00e9pandit sur la savane.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sortez-moi de l\u00e0, s\u2019\u00e9cria Eckels. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 dans cet \u00e9tat. Je savais toujours que je m\u2019en sortirais vivant. J\u2019avais des bons guides, c\u2019\u00e9taient des vraies parties de chasse, j\u2019avais confiance. Cette fois-ci, j\u2019ai mal calcul\u00e9. Je suis hors du jeu et le reconnais. C\u2019est plus que je ne peux supporter.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne vous affolez pas. Retournez sur vos pas. Attendez-nous dans la Machine.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui.&nbsp;\u00bb Eckels semblait engourdi. Il regardait ses pieds comme s\u2019ils \u00e9taient riv\u00e9s au sol. Il poussa un g\u00e9missement d\u2019impuissance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Eckels&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il fit quelques pas, t\u00e2tonnant comme un aveugle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pas par l\u00e0&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le Monstre, d\u00e8s qu\u2019il les vit bouger, se jeta en avant en poussant un terrible cri. En quatre secondes, il couvrit une centaine de m\u00e8tres. Les hommes vis\u00e8rent aussit\u00f4t et firent feu. Un souffle puissant sortit de la bouche du Monstre les plongeant dans une puanteur de bave et de sang d\u00e9compos\u00e9. Il rugit et ses dents brill\u00e8rent au soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels, sans se retourner, marcha comme un aveugle vers le bout de la Passerelle&nbsp;; tra\u00eenant son fusil dans sa main, il descendit de la Passerelle et marcha sans m\u00eame s\u2019en rendre compte dans la jungle. Ses pieds s\u2019enfon\u00e7aient dans la mousse verte. Il se laissait porter par eux, et il se sentit seul, et loin de tout ce qu\u2019il laissait derri\u00e8re lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Les carabines tir\u00e8rent \u00e0 nouveau. Leur bruit se perdit dans le vacarme de tonnerre que faisait le l\u00e9zard. Le levier puissant de la queue du reptile se mit en marche, balaya la terre autour de lui. Les arbres explos\u00e8rent en nuages de feuilles et de branches. Le Monstre \u00e9tendit ses mains presque humaines pour \u00e9treindre les hommes, les tordre, les \u00e9craser comme des baies, les fourrer entre ses m\u00e2choires, pour apaiser son gosier g\u00e9missant. Ses yeux globuleux \u00e9taient \u00e0 pr\u00e9sent au niveau des hommes. Ils pouvaient s\u2019y mirer dedans. Ils firent feu sur les paupi\u00e8res m\u00e9talliques, sur l\u2019iris d\u2019un noir luisant.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme une idole de pierre, comme une avalanche de rochers, le Tyrannosaure s\u2019\u00e9croula. Avec un terrible bruit, arrachant les arbres qu\u2019il avait \u00e9treints, arrachant et tordant la Passerelle d\u2019acier. Les hommes se pr\u00e9cipit\u00e8rent en arri\u00e8re. Les dix tonnes de muscles, de pierre, heurt\u00e8rent la terre. Les hommes firent feu \u00e0 nouveau. Le Monstre balaya encore une fois la terre de sa lourde queue, ouvrit ses m\u00e2choires de serpent et ne bougea plus. Un jet de sang jaillit de son gosier. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de son corps, on entendit un bruit de liquide. Ses vomissures trempaient les chasseurs. Ils restaient immobiles, luisants de sang.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tonnerre avait cess\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La jungle \u00e9tait silencieuse. Apr\u00e8s l\u2019avalanche, la calme paix des v\u00e9g\u00e9taux. Apr\u00e8s le cauchemar, le matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Billings et Kramer s\u2019\u00e9taient assis sur la Passerelle et vomissaient. Travis et Lesperance, debout, leurs carabines encore fumantes, juraient ferme.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la Machine, face contre terre, Eckels, couch\u00e9, tremblait. Il avait retrouv\u00e9 le chemin de la Passerelle, \u00e9tait mont\u00e9 dans la Machine.<\/p>\n\n\n\n<p>Travis revint lentement, jeta un coup d\u2019\u0153il sur Eckels, prit du coton hydrophile dans une bo\u00eete m\u00e9tallique, retourna vers les autres, assis sur la Passerelle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nettoyez-vous.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils essuy\u00e8rent le sang sur leurs casques. Eux aussi, ils commenc\u00e8rent \u00e0 jurer. Le Monstre gisait, montagne de chair compacte. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, on pouvait entendre des soupirs et des murmures pendant que le grand corps achevait de mourir, les organes s\u2019enrayaient, des poches de liquide achevaient de se d\u00e9verser dans des cavit\u00e9s&nbsp;; tout finissait par se calmer, par s\u2019\u00e9teindre \u00e0 jamais. Cela ressemblait \u00e0 l\u2019arr\u00eat d\u2019une locomotive noy\u00e9e, ou \u00e0 la chaudi\u00e8re d\u2019un bateau qu\u2019on a laiss\u00e9e s\u2019\u00e9teindre, toutes valves ouvertes, coinc\u00e9es. Les os craqu\u00e8rent&nbsp;; le poids de cette \u00e9norme masse avait cass\u00e9 les d\u00e9licates pattes de devant, prises sous elle. Le corps s\u2019arr\u00eata de trembler.<\/p>\n\n\n\n<p>On entendit un terrible craquement encore. Tout en haut d\u2019un arbre gigantesque, une branche \u00e9norme se cassa, tomba. Elle s\u2019\u00e9crasa sur la b\u00eate morte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et voil\u00e0&nbsp;!&nbsp;\u00bb Lesperance consulta sa montre. \u00ab&nbsp;Juste \u00e0 temps. C\u2019est le gros arbre qui \u00e9tait destin\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but \u00e0 tomber et \u00e0 tuer l\u2019animal.&nbsp;\u00bb Il regarda les deux chasseurs, \u00ab&nbsp;Voulez-vous la photo-troph\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous avez le droit de prendre un t\u00e9moignage pour le rapporter dans le Futur. Le corps doit rester sur place, l\u00e0 o\u00f9 il est mort, pour que les insectes, les oiseaux, les microbes le trouvent l\u00e0 o\u00f9 ils devaient le trouver. Tout \u00e0 sa place. Le corps doit demeurer ici. Mais nous pouvons prendre une photo de vous \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux hommes essay\u00e8rent de rassembler leurs esprits, mais ils renonc\u00e8rent, secouant la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se laiss\u00e8rent conduire le long de la Passerelle. Ils se laiss\u00e8rent tomber lourdement sur les coussins de la Machine. Ils jet\u00e8rent encore un regard sur le Monstre d\u00e9chu, la masse inerte, l\u2019armure fumante \u00e0 laquelle s\u2019attaquaient d\u00e9j\u00e0 d\u2019\u00e9tranges oiseaux-reptiles et des insectes dor\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Un bruit sur le plancher de la Machine les fit se redresser. Eckels, assis, continuait \u00e0 frissonner.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Excusez-moi, pronon\u00e7a-t-il enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Debout&nbsp;! lui cria Travis.<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels se leva.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sortez sur la Passerelle, seul&nbsp;\u00bb Travis le mena\u00e7ait de son fusil. \u00ab&nbsp;Ne revenez pas dans la Machine. Vous resterez ici&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Lesperance saisit le bras de Travis. \u00ab&nbsp;Attends\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne te m\u00eale pas de \u00e7a&nbsp;!&nbsp;\u00bb Travis secoua la main sur son bras, \u00ab&nbsp;Ce fils de cochon a failli nous tuer. Mais ce n\u2019est pas \u00e7a. Diable non. Ce sont ses souliers&nbsp;! Regardez-les. Il est descendu de la Passerelle. C\u2019est notre ruine&nbsp;! Dieu seul sait ce que nous aurons \u00e0 payer comme amende. Des dizaines de milliers de dollars d\u2019assurance&nbsp;! Nous garantissons que personne ne quittera la Passerelle. Il l\u2019a quitt\u00e9e. Sacr\u00e9 idiot&nbsp;! Nous devrons le signaler au gouvernement. Ils peuvent nous enlever notre licence de chasse. Et Dieu seul sait quelles suites cela aura sur le Temps, sur l\u2019Histoire&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne t\u2019affole pas. Il n\u2019a fait qu\u2019emporter un peu de boue sur ses semelles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019en sais-tu&nbsp;? s\u2019\u00e9cria Travis. Nous ignorons tout&nbsp;! C\u2019est une sacr\u00e9e \u00e9nigme. Sortez, Eckels&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels fouilla dans les poches de sa chemise. \u00ab&nbsp;Je payerai tout. Cent mille dollars&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Travis jeta un regard vers le carnet de ch\u00e8ques d\u2019Eckels et cracha. \u00ab&nbsp;Sortez. Le Monstre est pr\u00e8s de la Passerelle. Plongez vos bras jusqu\u2019aux \u00e9paules dans sa gueule. Puis vous pourrez revenir avec nous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c7a n\u2019a pas de sens&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Le Monstre est mort, sale b\u00e2tard&nbsp;! Les balles&nbsp;! Nous ne pouvons pas laisser les balles derri\u00e8re nous. Elles n\u2019appartiennent pas au Pass\u00e9&nbsp;; elles peuvent changer quelque chose. Voici mon couteau. R\u00e9cup\u00e9rez-les.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La vie de la jungle avait repris, elle \u00e9tait \u00e0 nouveau pleine de murmures, de cris d\u2019oiseaux. Eckels se retourna lentement pour regarder les restes de l\u2019animal pr\u00e9historique, cette montagne de cauchemar et de terreur. Apr\u00e8s un moment d\u2019h\u00e9sitation, comme un somnambule, il se tra\u00eena dehors, sur la Passerelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il revint en frissonnant cinq minutes plus tard, ses bras couverts de sang jusqu\u2019aux \u00e9paules. Il tendit les mains. Chacune renfermait un certain nombre de balles d\u2019acier. Puis il s\u2019\u00e9croula. Il resta sans mouvement l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait tomb\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu n\u2019aurais pas d\u00fb lui faire faire \u00e7a, dit Lesperance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;En es-tu si s\u00fbr&nbsp;? C\u2019est un peu t\u00f4t pour en juger.&nbsp;\u00bb Travis poussa l\u00e9g\u00e8rement le corps \u00e9tendu, \u00ab&nbsp;Il vivra. Et une autre fois, il ne demandera plus \u00e0 aller \u00e0 des parties de chasse de ce calibre. Eh bien&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il fit p\u00e9niblement un geste du pouce vers Lesperance. \u00ab&nbsp;Mets en marche. Rentrons&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>1492. 1776. 1812.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se lav\u00e8rent les mains et le visage. Ils chang\u00e8rent leurs chemises et leurs pantalons tach\u00e9s de sang caill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels revenu \u00e0 lui, debout, se taisait. Travis le regardait attentivement depuis quelques minutes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Avez-vous fini de me regarder&nbsp;? s\u2019\u00e9cria Eckels. Je n\u2019ai rien fait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019en savez-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je suis descendu de la Passerelle, c\u2019est tout et j\u2019ai un peu de boue sur mes chaussures. Que voulez-vous que je fasse, me mettre \u00e0 genoux et prier&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous devriez le faire. Je vous avertis, Eckels, je pourrais encore vous tuer. Mon fusil est pr\u00eat, charg\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je suis innocent, je n\u2019ai rien fait&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>1999. 2000. 2055.<\/p>\n\n\n\n<p>La Machine s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sortez, dit Travis.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se trouvaient \u00e0 nouveau dans la pi\u00e8ce d\u2019o\u00f9 ils \u00e9taient partis. Elle \u00e9tait dans le m\u00eame \u00e9tat o\u00f9 ils l\u2019avaient laiss\u00e9e. Pas tout \u00e0 fait le m\u00eame cependant. Le m\u00eame homme \u00e9tait bien assis derri\u00e8re le guichet. Mais le guichet n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait pareil lui non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Travis jeta un regard rapide autour de lui. \u00ab&nbsp;Tout va bien ici&nbsp;? fit-il s\u00e8chement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tout va bien. Bon retour&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Travis \u00e9tait tendu. Il paraissait soupeser la poussi\u00e8re dans l\u2019air, examiner la fa\u00e7on dont les rayons de soleil p\u00e9n\u00e9traient \u00e0 travers la haute fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c7a va, Eckels, vous pouvez partir. Et ne revenez jamais&nbsp;!&nbsp;\u00bb Eckels \u00e9tait incapable de bouger.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous m\u2019entendez, dit Travis. Que regardez-vous ainsi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Eckels debout humait l\u2019air et dans l\u2019air, il y avait quelque chose, une nuance nouvelle, une variation chimique, si subtile, si l\u00e9g\u00e8re que seul le fr\u00e9missement de ses sens alert\u00e9s l\u2019en avertissait. Les couleurs \u2013&nbsp;blanc, gris, bleu, orange&nbsp;\u2013 des murs, des meubles, du ciel derri\u00e8re les vitres, \u00e9taient\u2026 \u00e9taient\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>On sentait quelque chose dans l\u2019air. Son corps tremblait, ses mains se crispaient. Par tous les pores de sa peau, il sentait cette chose \u00e9trange. Quelqu\u2019un, quelque part, avait pouss\u00e9 un de ces sifflements qui ne s\u2019adressent qu\u2019au chien. Et son \u00eatre entier se figeait aux \u00e9coutes.<\/p>\n\n\n\n<p>Hors de cette pi\u00e8ce, derri\u00e8re ce mur, derri\u00e8re cet homme qui n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait le m\u00eame homme, assis derri\u00e8re ce guichet qui n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait le m\u00eame guichet\u2026 il y avait tout un monde d\u2019\u00eatres, de choses\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Comment se pr\u00e9sentait ce monde nouveau, on ne pouvait le deviner. Il le sentait en mouvement, l\u00e0, derri\u00e8re les murs comme un jeu d\u2019\u00e9checs dont les pi\u00e8ces \u00e9taient pouss\u00e9es par un souffle violent. Mais un changement \u00e9tait visible d\u00e9j\u00e0&nbsp;: l\u2019\u00e9criteau imprim\u00e9, sur le mur, celui-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019il avait lu tant\u00f4t, lorsqu\u2019il avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans ce bureau. On y lisait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Soc. La chas \u00e0 traver les \u00e2ge<br>Parti de chas dans le Pass\u00e9<br>Vou choisises l\u2019animal.<br>Nou vou transportons.<br>Vou le tuez.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Eckels se laissa choir dans un fauteuil. Il se mit \u00e0 gratter comme un fou la boue \u00e9paisse de ses chaussures. Il recueillit en tremblant une motte de terre. \u00ab&nbsp;Non, cela ne peut \u00eatre. Non, pas une petite chose comme celle-ci.<\/p>\n\n\n\n<p>Non&nbsp;!\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ench\u00e2ss\u00e9 dans la boue, jetant des \u00e9clairs verts, or et noirs, il y avait un papillon admirable et, bel et bien, mort.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pas une petite b\u00eate pareille, pas un papillon&nbsp;! s\u2019\u00e9cria Eckels.<\/p>\n\n\n\n<p>Une chose exquise tomba sur le sol, une petite chose qui aurait \u00e0 peine fait pencher une balance, \u00e0 peine renvers\u00e9 une pi\u00e8ce de domino, puis une rang\u00e9e de pi\u00e8ces de plus en plus grandes, gigantesques, \u00e0 travers les ann\u00e9es et dans la suite des Temps. Eckels sentit sa t\u00eate tourner. Non, cela ne pouvait changer les choses. Tuer un papillon ne pouvait avoir une telle importance.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si pourtant cela \u00e9tait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il sentit son visage se glacer. Les l\u00e8vres tremblantes, il demanda&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qui\u2026 qui a vaincu aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles hier&nbsp;? L\u2019homme derri\u00e8re le guichet \u00e9clata de rire. \u00ab&nbsp;Vous vous moquez de moi&nbsp;? Vous le savez bien. Deutcher naturellement&nbsp;! Qui auriez-vous voulu d\u2019autre&nbsp;? Pas cette sacr\u00e9e chiffe molle de Keith. Nous avons enfin un homme \u00e0 poigne, un homme qui a du c\u0153ur au ventre, pardieu&nbsp;!&nbsp;\u00bb L\u2019employ\u00e9 s\u2019arr\u00eata. \u00ab&nbsp;Quelque chose ne va pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb Eckels balbutia, tomba \u00e0 genoux. \u00c0 quatre pattes, les doigts tremblants, il cherchait \u00e0 saisir le papillon dor\u00e9. \u00ab&nbsp;Ne pourrions-nous pas&nbsp;!\u2026&nbsp;\u00bb Il essayait de se convaincre lui-m\u00eame, de convaincre le monde entier, les employ\u00e9s, la Machine. \u00ab&nbsp;Ne pourrions-nous pas le ramener l\u00e0-bas, lui rendre la vie&nbsp;? Ne pourrions-nous pas recommencer&nbsp;? Ne pourrions-nous\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne bougeait plus. Les yeux ferm\u00e9s, tremblant, il attendait. Il entendit le souffle lourd de Travis \u00e0 travers la pi\u00e8ce, il l\u2019entendit prendre la carabine, lever le cran d\u2019arr\u00eat, \u00e9pauler l\u2019arme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut un coup de tonnerre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Un coup de tonnerre \u00bb (A Sound of Thunder) est une nouvelle de Ray Bradbury, publi\u00e9e le 28 juin 1952 dans le magazine Collier\u2019s, puis reprise dans le recueil The Golden Apples of the Sun (1953). Dans un futur o\u00f9 les voyages temporels sont possibles, une entreprise organise des safaris dans le pass\u00e9. Eckels, un client enthousiaste, paie une somme consid\u00e9rable pour se joindre \u00e0 une exp\u00e9dition qui le m\u00e8nera plusieurs millions d\u2019ann\u00e9es en arri\u00e8re, dans le but de chasser un Tyrannosaurus rex. Avant le d\u00e9part, on le met fermement en garde : il doit suivre les instructions \u00e0 la lettre, car la moindre erreur pourrait avoir des cons\u00e9quences irr\u00e9versibles.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18516,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[837,846,836],"class_list":["post-18509","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-etats-unis","tag-ray-bradbury-fr","tag-science-fiction-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":837,"label":"\u00c9tats-Unis"},{"value":846,"label":"Ray Bradbury"},{"value":836,"label":"Science-fiction"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Ray-Bradbury-El-ruido-de-un-trueno3.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":73,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":73,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":837,"name":"\u00c9tats-Unis","slug":"etats-unis","term_group":0,"term_taxonomy_id":837,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":51,"filter":"raw"},{"term_id":846,"name":"Ray Bradbury","slug":"ray-bradbury-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":846,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":10,"filter":"raw"},{"term_id":836,"name":"Science-fiction","slug":"science-fiction-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":836,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":12,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18509","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18509"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18509\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18516"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18509"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18509"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18509"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}