{"id":18634,"date":"2025-01-18T07:15:50","date_gmt":"2025-01-18T11:15:50","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=18634"},"modified":"2026-01-12T22:49:20","modified_gmt":"2026-01-13T02:49:20","slug":"jorge-luis-borges-la-mort-et-la-boussole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/jorge-luis-borges-la-mort-et-la-boussole\/18634\/","title":{"rendered":"Jorge Luis Borges\u00a0: La mort et la boussole"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong>\u00ab <em>La Mort et la Boussole<\/em> \u00bb est une nouvelle de Jorge Luis Borges, publi\u00e9e en mai 1942 dans la revue <em>Sur<\/em>, puis incluse dans le recueil <em>Fictions<\/em> (1944). Le docteur Marcelo Yarmolinsky, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 au Troisi\u00e8me Congr\u00e8s talmudique, est retrouv\u00e9 mort dans sa chambre de l\u2019H\u00f4tel du Nord. Sur la sc\u00e8ne du crime appara\u00eet un message myst\u00e9rieux li\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re lettre du Nom de Dieu. Convaincu que derri\u00e8re cette mort \u2014 et celles qui suivront \u2014 se dessine un motif mystique et symbolique, le d\u00e9tective Erik L\u00f6nnrot s\u2019engage dans un labyrinthe sinueux d\u2019indices, r\u00e9solu \u00e0 d\u00e9couvrir qui, ou quels individus, se cachent derri\u00e8re ces assassinats.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-8327cc33\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Jorge-Luis-Borges-La-muerte-y-la-brujula.webp\" alt=\"Jorge Luis Borges\u00a0: La mort et la boussole\" class=\"wp-image-18605\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Jorge-Luis-Borges-La-muerte-y-la-brujula.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Jorge-Luis-Borges-La-muerte-y-la-brujula-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Jorge-Luis-Borges-La-muerte-y-la-brujula-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Jorge-Luis-Borges-La-muerte-y-la-brujula-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La mort et la boussole<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Jorge Luis Borges <br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\" style=\"font-size:15px\"><em>\u00c0 Mandie Molina Vedia.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><br>Des nombreux probl\u00e8mes qui exerc\u00e8rent la t\u00e9m\u00e9raire perspicacit\u00e9 de L\u00f6nnrot, aucun ne fut aussi \u00e9trange \u2013 aussi rigoureusement \u00e9trange, dirons-nous \u2014&nbsp;que la s\u00e9rie p\u00e9riodique de meurtres qui culmin\u00e8rent dans la propri\u00e9t\u00e9 de Triste-Le-Roy, parmi l\u2019interminable odeur des eucalyptus. Il est vrai qu\u2019Erik L\u00f6nnrot ne r\u00e9ussit pas \u00e0 emp\u00eacher le dernier crime, mais il est indiscutable qu\u2019il l\u2019avait pr\u00e9vu. Il ne devina pas non plus l\u2019identit\u00e9 du malheureux assassin de Yarmolinsky, mais il devina la secr\u00e8te morphologie de la sombre s\u00e9rie et la participation de Red Scharlach, dont le second surnom est Scharlach le Dandy. Ce criminel (comme tant d\u2019autres) avait jur\u00e9 sur son honneur la mort de L\u00f6nnrot, mais celui-ci ne s\u2019\u00e9tait jamais laiss\u00e9 intimider. L\u00f6nnrot se croyait un pur raisonneur, un Auguste Dupin, mais il y avait en lui un peu de l\u2019aventurier et m\u00eame du joueur.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier crime eut lieu \u00e0 l\u2019H\u00f4tel du Nord&nbsp;\u2013 ce prisme \u00e9lev\u00e9 qui domine l\u2019estuaire dont les eaux ont la couleur du d\u00e9sert. Dans cette tour (qui r\u00e9unit tr\u00e8s notoirement la ha\u00efssable blancheur d\u2019une clinique, la divisibilit\u00e9 num\u00e9rot\u00e9e d\u2019une prison et l\u2019apparence g\u00e9n\u00e9rale d\u2019une maison close), arriva le 3&nbsp;d\u00e9cembre le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de Podolsk au Troisi\u00e8me Congr\u00e8s Talmudique, le professeur Marcel Yarmolinsky, homme \u00e0 la barbe grise et aux yeux gris. Nous ne saurons jamais si l\u2019H\u00f4tel du Nord lui plut&nbsp;; il l\u2019accepta avec l\u2019antique r\u00e9signation qui lui avait permis de tol\u00e9rer trois ans de guerre dans les Karpathes et trois mille ans d\u2019oppression et de pogroms. On lui donna une chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage R, en face de la \u00ab&nbsp;suite&nbsp;\u00bb&nbsp;qu\u2019occupait, non sans \u00e9clat, le T\u00e9trarque de Galil\u00e9e. Yarmolinsky d\u00eena, remit au jour suivant l\u2019examen de la ville inconnue, rangea dans un \u00ab&nbsp;placard&nbsp;\u00bb&nbsp;ses nombreux livres et ses rares v\u00eatements et, avant minuit, \u00e9teignit la lumi\u00e8re. (Cela, d\u2019apr\u00e8s le \u00ab&nbsp;chauffeur&nbsp;\u00bb du T\u00e9trarque, qui dormait dans la pi\u00e8ce contigu\u00eb.) Le 4, \u00e0 onze heures trois minutes du matin, il fut appel\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone par un r\u00e9dacteur de la&nbsp;<em>Yiddische Zeitung,<\/em>&nbsp;le professeur Yarmolinsky ne r\u00e9pondit pas&nbsp;; on le trouva dans sa chambre, le visage d\u00e9j\u00e0 l\u00e9g\u00e8rement noir, presque nu sous une grande cape anachronique. Il gisait non loin de la porte qui donnait sur le couloir&nbsp;; un coup de poignard profond lui avait ouvert la poitrine. Quelques heures plus tard, dans la m\u00eame pi\u00e8ce, le commissaire Treviranus et L\u00f6nnrot d\u00e9battaient calmement le probl\u00e8me au milieu des journalistes, des photographes et des gendarmes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pas besoin de chercher midi \u00e0 quatorze heures, \u2014&nbsp;disait Treviranus, en brandissant un cigare imp\u00e9rieux. Nous savons tous que le T\u00e9trarque de Galil\u00e9e poss\u00e8de les plus beaux saphirs du monde. Pour les voler quelqu\u2019un aura p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 ici par erreur. Yarmolinsky s\u2019est lev\u00e9&nbsp;; le voleur a \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de le tuer. Qu\u2019en pensez-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Possible, mais sans int\u00e9r\u00eat \u2013 r\u00e9pondit L\u00f6nnrot. Vous r\u00e9pliquerez que la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est pas forc\u00e9e le moins du monde d\u2019\u00eatre int\u00e9ressante. Je vous r\u00e9pliquerai que la r\u00e9alit\u00e9 peut faire abstraction de cette obligation, mais nullement une hypoth\u00e8se. Dans celle que vous avez improvis\u00e9e, intervient copieusement le hasard. Voici un rabbin mort&nbsp;; je pr\u00e9f\u00e9rerais une explication purement rabbinique, aux imaginaires tribulations d\u2019un imaginaire voleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Treviranus r\u00e9pliqua avec humeur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les explications rabbiniques ne m\u2019int\u00e9ressent pas&nbsp;; ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est la capture de l\u2019homme qui poignarda cet inconnu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pas si inconnu que \u00e7a \u2013 corrigea L\u00f6nnrot. Voici ses \u0153uvres compl\u00e8tes. \u2013 Il montra dans le \u00ab&nbsp;placard&nbsp;\u00bb une rang\u00e9e de grands volumes&nbsp;: une&nbsp;<em>D\u00e9fense de la cabale&nbsp;;<\/em>&nbsp;un&nbsp;<em>Examen de la Philosophie de Robert Fludd&nbsp;;<\/em>&nbsp;une traduction litt\u00e9rale du&nbsp;<em>Sepher Yezirah&nbsp;;<\/em>&nbsp;une&nbsp;<em>Biographie du Baal Shem&nbsp;;<\/em>&nbsp;une&nbsp;<em>Histoire de la secte des Hasidim&nbsp;;<\/em>&nbsp;une monographie (en allemand) sur le Tetragrammaton&nbsp;; une autre sur la nomenclature divine du Pentateuque. Le commissaire les regarda avec crainte, presque avec r\u00e9pugnance. Puis, il se mit \u00e0 rire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je suis un pauvre chr\u00e9tien, r\u00e9pondit-il. Emportez tous ces bouquins, si vous voulez&nbsp;; je n\u2019ai pas de temps \u00e0 perdre \u00e0 des superstitions juives.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Peut-\u00eatre ce crime appartient-il \u00e0 l\u2019histoire des superstitions juives, murmura L\u00f6nnrot.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Comme le christianisme \u2013 se risqua \u00e0 compl\u00e9ter le r\u00e9dacteur de la&nbsp;<em>Yiddische Zeitung.<\/em>&nbsp;Il \u00e9tait myope, ath\u00e9e et tr\u00e8s timide.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne lui r\u00e9pondit. Un des agents avait trouv\u00e9 dans la petite machine \u00e0 \u00e9crire une feuille de papier avec cette phrase inachev\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;La premi\u00e8re lettre du Nom a \u00e9t\u00e9 articul\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00f6nnrot s\u2019abstint de sourire. Brusquement bibliophile ou h\u00e9bra\u00efste, il fit empaqueter les livres du mort et les emporta dans son appartement. Indiff\u00e9rent \u00e0 l\u2019enqu\u00eate de la police, il se mit \u00e0 les \u00e9tudier. Un grand in-octavo lui r\u00e9v\u00e9la les enseignements d\u2019Isra\u00ebl Baal Shem Tobh, fondateur de la secte des D\u00e9vots&nbsp;; un autre, les vertus et terreurs du T\u00e9tragrammaton, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ineffable Nom de Dieu&nbsp;; un autre, la th\u00e8se selon laquelle Dieu a un nom secret, dans lequel est r\u00e9sum\u00e9 (comme dans la sph\u00e8re de cristal que les Perses attribuent \u00e0 Alexandre de Mac\u00e9doine) son neuvi\u00e8me attribut, l\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u2013 c\u2019est \u00e0 dire la connaissance imm\u00e9diate de toutes les choses qui seront, qui sont et qui ont \u00e9t\u00e9 dans l\u2019univers. La tradition \u00e9num\u00e8re quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu&nbsp;; les h\u00e9bra\u00efstes attribuent ce nombre imparfait \u00e0 la crainte magique des nombres pairs&nbsp;; les Hasidim estiment que ce hiatus indique un centi\u00e8me nom \u2013 le Nom Absolu.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu de jours plus tard, il fut distrait de ces recherches \u00e9rudites par l\u2019apparition du r\u00e9dacteur de la&nbsp;<em>Yiddische Zeitung.<\/em>&nbsp;Celui-ci voulait parler de l\u2019assassinat&nbsp;; L\u00f6nnrot pr\u00e9f\u00e9ra parler des divers noms de Dieu&nbsp;; le journaliste d\u00e9clara en trois colonnes que l\u2019investigateur Erik L\u00f6nnrot s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 \u00e9tudier les noms de Dieu pour trouver le nom de l\u2019assassin. L\u00f6nnrot, habitu\u00e9 aux simplifications du journalisme, ne s\u2019indigna pas. Un de ces boutiquiers qui ont d\u00e9couvert que n\u2019importe quel homme se r\u00e9signe \u00e0 acheter n\u2019importe quel livre, publia une \u00e9dition populaire de l<em>\u2019Histoire de la secte des Hasidim.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me crime eut lieu dans la nuit du 3&nbsp;janvier, dans le plus abandonn\u00e9 et le plus vide des faubourgs d\u00e9serts de l\u2019ouest de la ville. \u00c0 l\u2019aube, un des gendarmes qui surveillent \u00e0 cheval ces solitudes vit sur le seuil d\u2019une vieille boutique de marchand de couleurs un homme \u00e9tendu, envelopp\u00e9 dans un poncho. Le visage dur \u00e9tait comme masqu\u00e9 de sang&nbsp;; un coup de poignard profond lui avait d\u00e9chir\u00e9 la poitrine. Sur le mur, au-dessus des losanges jaunes et rouges, il y avait quelques mots \u00e0 la craie. Le gendarme les \u00e9pela\u2026 Cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, Treviranus et L\u00f6nnrot se dirig\u00e8rent vers le lointain th\u00e9\u00e2tre du crime. \u00c0 gauche et \u00e0 droite de l\u2019automobile, la ville se d\u00e9sint\u00e9grait&nbsp;; le firmament croissait et les maisons perdaient de leur importance au profit d\u2019un four en briques ou d\u2019un peuplier. Ils arriv\u00e8rent au pauvre terme de leur voyage&nbsp;: un cul-de-sac final aux murs roses en torchis qui semblaient refl\u00e9ter en quelque sorte le gigantesque coucher de soleil. Le mort avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9. C\u2019\u00e9tait Daniel Simon Azevedo, homme renomm\u00e9 dans les anciens faubourgs du Nord, qui de charretier avait \u00e9t\u00e9 promu au rang de bravache \u00e9lectoral, pour d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer ensuite en voleur, et m\u00eame en d\u00e9lateur. (Le style singulier de sa mort leur parut ad\u00e9quat&nbsp;; Azevedo \u00e9tait le dernier repr\u00e9sentant d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration de bandits qui connaissait le maniement du poignard, mais non du revolver.) Les mots \u00e0 la craie \u00e9taient les suivants&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La deuxi\u00e8me lettre du Nom a \u00e9t\u00e9 articul\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me crime eut lieu la nuit du 3&nbsp;f\u00e9vrier. Peu avant une heure, le t\u00e9l\u00e9phone retentit dans le bureau du commissaire Treviranus. Un homme \u00e0 la voix gutturale parla avec d\u2019avides pr\u00e9cautions&nbsp;; il dit qu\u2019il s\u2019appelait Ginzbert (ou Ginzburg) et qu\u2019il \u00e9tait dispos\u00e9 \u00e0 communiquer, moyennant une r\u00e9mun\u00e9ration raisonnable, les faits des deux sacrifices d\u2019Azevedo et de Yarmolinsky. Une discorde de coups de sifflets et de coups de trompettes \u00e9touffa la voix du d\u00e9lateur. Puis, la communication fut coup\u00e9e. Sans repousser encore la possibilit\u00e9 d\u2019une plaisanterie (tout compte fait on \u00e9tait en carnaval), Treviranus d\u00e9couvrit qu\u2019on lui avait parl\u00e9 de Liverpool House, cabaret de la rue de Toulon \u2013 cette rue saum\u00e2tre o\u00f9 se c\u00f4toient le cosmorama et la laiterie, le bordel et les marchands de bibles. Treviranus parla avec le patron. Celui-ci (Black Finnegan, ancien criminel irlandais, accabl\u00e9 et presque annul\u00e9 par l\u2019honn\u00eatet\u00e9) lui dit que la derni\u00e8re personne qui s\u2019\u00e9tait servie du t\u00e9l\u00e9phone de la maison \u00e9tait un locataire, un certain Gryphius, qui venait de sortir avec des amis. Treviranus alla imm\u00e9diatement \u00e0 Liverpool House. Le patron lui communiqua ce qui suit&nbsp;: huit jours auparavant Gryphius avait pris une pi\u00e8ce dans les combles du bar. C\u2019\u00e9tait un homme aux traits anguleux, \u00e0 la n\u00e9buleuse barbe grise, habill\u00e9 pauvrement de noir&nbsp;; Finnegan (qui destinait cette chambre \u00e0 un usage que devina Treviranus) lui demanda un prix de location sans doute excessif&nbsp;; Gryphius paya imm\u00e9diatement la somme stipul\u00e9e. Il ne sortait presque jamais&nbsp;; il d\u00eenait et d\u00e9jeunait dans sa chambre&nbsp;; \u00e0 peine connaissait-on son visage, dans le bar. Cette nuit-l\u00e0, il \u00e9tait descendu pour t\u00e9l\u00e9phoner dans le bureau de Finnegan. Un coup\u00e9 ferm\u00e9 s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 devant le cabaret. Le cocher n\u2019avait pas quitt\u00e9 son si\u00e8ge&nbsp;; quelques clients se rappel\u00e8rent qu\u2019il avait un masque d\u2019ours. Deux arlequins \u00e9taient descendus du coup\u00e9&nbsp;; ils \u00e9taient de petite taille&nbsp;; et personne ne put manquer de s\u2019apercevoir qu\u2019ils \u00e9taient fort ivres. \u00c0 grand renfort de b\u00ealements de trompettes, ils avaient fait irruption dans le bureau de Finnegan&nbsp;; ils avaient embrass\u00e9 Gryphius qui eut l\u2019air de les reconna\u00eetre, mais qui leur r\u00e9pondit froidement&nbsp;; ils avaient \u00e9chang\u00e9 quelques mots en yiddish \u2013 lui \u00e0 voix basse, gutturale, eux avec des voix de fausset, aigu\u00ebs \u2013 et ils \u00e9taient mont\u00e9s dans la pi\u00e8ce du fond. Au bout d\u2019un quart d\u2019heure, ils \u00e9taient redescendus tous les trois, tr\u00e8s contents&nbsp;; Gryphius, vacillant, paraissait aussi ivre que les autres. Grand et vertigineux, il marchait au milieu, entre les arlequins masqu\u00e9s. (Une des femmes du bar se rappela les losanges jaunes, rouges et verts.) Il avait tr\u00e9buch\u00e9 deux fois&nbsp;; deux fois les arlequins l\u2019avaient retenu. Les trois hommes \u00e9taient mont\u00e9s dans le coup\u00e9 et avaient disparu en prenant la direction du bassin voisin, \u00e0 l\u2019eau rectangulaire. D\u00e9j\u00e0 sur le marchepied du coup\u00e9, le dernier arlequin avait griffonn\u00e9 un dessin obsc\u00e8ne et une phrase sur une des ardoises des arcades.<\/p>\n\n\n\n<p>Treviranus vit la phrase. Elle \u00e9tait presque pr\u00e9visible. Elle disait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La derni\u00e8re des lettres du Nom a \u00e9t\u00e9 articul\u00e9e.&nbsp;\u00bb Il examina ensuite la petite chambre de Gryphius-Ginzberg. Il y avait par terre une brusque \u00e9toile de sang&nbsp;; dans les coins, des restes de cigarettes de marque hongroise&nbsp;; dans une armoire, un livre en latin \u2014&nbsp;le&nbsp;<em>Philologus Hebraeo-graecus<\/em>&nbsp;(1739) de Leusden \u2013 avec plusieurs notes manuscrites. Treviranus le regarda avec indignation et fit chercher L\u00f6nnrot. Celui-ci, sans \u00f4ter son chapeau, se mit \u00e0 lire, pendant que le commissaire interrogeait les t\u00e9moins contradictoires de l\u2019enl\u00e8vement possible. \u00c0 quatre heures, ils sortirent. Dans la tortueuse rue de Toulon, quand ils foulaient les serpentins morts de l\u2019aube, Treviranus dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et si l\u2019histoire de cette nuit \u00e9tait un simulacre&nbsp;? Erik L\u00f6nnrot sourit et lui lut tr\u00e8s gravement un passage (qui \u00e9tait soulign\u00e9) de la trente-troisi\u00e8me dissertation du&nbsp;<em>Philologus&nbsp;:<\/em>&nbsp;\u00ab&nbsp;Dies Judaeorum incipit a solis occasu usque ad solis occasum diei sequentis.&nbsp;\u00bb Ce qui veut dire, ajouta-t-il&nbsp;: Le jour h\u00e9breu commence au coucher du soleil et dure jusqu\u2019au coucher de soleil suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre essaya une ironie&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est le renseignement le plus pr\u00e9cieux que vous ayez recueilli cette nuit&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non. Plus pr\u00e9cieux est un mot dit par Ginzberg.<\/p>\n\n\n\n<p>Les journaux du soir ne n\u00e9glig\u00e8rent pas ces disparitions p\u00e9riodiques.&nbsp;<em>La Croix de l\u2019\u00c9p\u00e9e<\/em>&nbsp;les opposa \u00e0 l\u2019admirable discipline et \u00e0 l\u2019ordre du dernier Congr\u00e8s \u00c9r\u00e9mitique&nbsp;; Ernst Palast, dans&nbsp;<em>Le Martyr,<\/em>&nbsp;r\u00e9prouva \u00ab&nbsp;les lenteurs intol\u00e9rables d\u2019un pogrom clandestin et frugal qui a besoin de trois mois pour liquider trois juifs&nbsp;\u00bb&nbsp;; la&nbsp;<em>Yiddische Zeitung<\/em>&nbsp;repoussa l\u2019hypoth\u00e8se horrible d\u2019un complot antis\u00e9mite, \u00ab&nbsp;bien que beaucoup d\u2019esprits p\u00e9n\u00e9trants n\u2019admettent pas d\u2019autre solution au triple myst\u00e8re&nbsp;\u00bb&nbsp;; le plus illustre des manieurs de pistolet du Sud, Dandy Red Scharlach, jura que, dans son district, de tels crimes ne se produiraient jamais et accusa de n\u00e9gligence coupable le commissaire Franz Treviranus.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la nuit du premiers mars, celui-ci re\u00e7ut une imposante enveloppe timbr\u00e9e. Il l\u2019ouvrit&nbsp;; l\u2019enveloppe contenait une lettre sign\u00e9e Baruj Spinoza et un plan minutieux de la ville, visiblement arrach\u00e9 \u00e0 un Baedecker. La lettre proph\u00e9tisait que, le 3&nbsp;mars, il n\u2019y aurait pas de quatri\u00e8me crime, car la boutique du marchand de couleurs de l\u2019ouest, le cabaret de la rue de Toulon et l\u2019H\u00f4tel du Nord \u00e9taient \u00ab&nbsp;les sommets parfaits d\u2019un triangle \u00e9quilat\u00e9ral et mystique&nbsp;\u00bb&nbsp;; le plan d\u00e9montrait \u00e0 l\u2019encre rouge la r\u00e9gularit\u00e9 de ce triangle. Treviranus lut avec r\u00e9signation cet argument&nbsp;<em>more geometrico<\/em>&nbsp;et envoya la lettre et le plan chez L\u00f6nnrot, qui m\u00e9ritait indiscutablement ces folies.<\/p>\n\n\n\n<p>Erik L\u00f6nnrot les \u00e9tudia. Les trois lieux, en effet, \u00e9taient \u00e9quidistants. Sym\u00e9trie dans le temps (3&nbsp;d\u00e9cembre, 3&nbsp;janvier, 3&nbsp;f\u00e9vrier)&nbsp;; sym\u00e9trie dans l\u2019espace, aussi\u2026 Il sentit, tout \u00e0 coup, qu\u2019il \u00e9tait sur le point de d\u00e9chiffrer le myst\u00e8re. Un compas et une boussole compl\u00e9t\u00e8rent cette brusque intuition. Il sourit, pronon\u00e7a le mot \u00ab&nbsp;Tetragrammaton&nbsp;\u00bb (d\u2019acquisition r\u00e9cente) et t\u00e9l\u00e9phona au commissaire. Il lui dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Merci de ce triangle \u00e9quilat\u00e9ral que vous m\u2019avez envoy\u00e9 hier soir. Il m\u2019a permis de r\u00e9soudre le probl\u00e8me. Demain vendredi les criminels seront en prison&nbsp;; nous pouvons \u00eatre tranquilles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Alors, ils ne projettent pas un quatri\u00e8me crime&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils projettent un quatri\u00e8me crime que nous pouvons \u00eatre tranquilles. L\u00f6nnrot raccrocha. Une heure plus tard, il \u00e9tait dans un train des Chemins de Fer du Midi, et roulait vers la propri\u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e de Triste-le-Roy. Au sud de la ville de mon r\u00e9cit, coule un ruisseau aveugle aux eaux fangeuses, outrag\u00e9 de tanneries et d\u2019ordures. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il y a un faubourg usinier o\u00f9, sous la protection d\u2019un chef de bande barcelonais, prosp\u00e8rent les manieurs de pistolet. L\u00f6nnrot sourit en pensant que le plus renomm\u00e9 \u2013 Red Scharlach \u2013 aurait donn\u00e9 n\u2019importe quoi pour conna\u00eetre cette visite clandestine. Azevedo avait \u00e9t\u00e9 le compagnon de Scharlach. L\u00f6nnrot envisagea la lointaine possibilit\u00e9 que la quatri\u00e8me victime f\u00fbt Scharlach. Puis, il la rejeta\u2026 Virtuellement, il avait d\u00e9chiffr\u00e9 le probl\u00e8me&nbsp;; les pures circonstances, la r\u00e9alit\u00e9 (noms, arrestations, visages, voies judiciaires et p\u00e9nales) l\u2019int\u00e9ressaient \u00e0 peine maintenant. Il voulait se promener, il voulait se reposer de trois mois d\u2019enqu\u00eate s\u00e9dentaire. Il r\u00e9fl\u00e9chit&nbsp;: l\u2019explication des crimes tenait dans un triangle anonyme et dans un poussi\u00e9reux mot grec. Le myst\u00e8re lui parut presque cristallin&nbsp;; il eut honte de lui avoir consacr\u00e9 cent jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Le train s\u2019arr\u00eata dans une silencieuse gare de marchandises. L\u00f6nnrot descendit. C\u2019\u00e9tait un de ces apr\u00e8s-midi d\u00e9serts, \u00e0 l\u2019apparence d\u2019aubes. L\u2019air de la plaine trouble \u00e9tait humide et froid. L\u00f6nnrot s\u2019en alla \u00e0 travers la campagne. Il vit des chiens, il vit un fourgon sur une voie morte, il vit l\u2019horizon, il vit un cheval argent\u00e9 qui buvait l\u2019eau crapuleuse d\u2019une mare. La nuit tombait quand il vit le mirador rectangulaire de la villa de Triste-le-Roy, presque aussi haut que les noirs eucalyptus qui l\u2019entouraient. Il pensa qu\u2019\u00e0 peine une aurore et un couchant (une vieille lueur \u00e0 l\u2019orient et une autre \u00e0 l\u2019occident) le s\u00e9paraient de l\u2019heure anxieusement attendue par les chercheurs du Nom.<\/p>\n\n\n\n<p>Une grille rouill\u00e9e d\u00e9finissait le p\u00e9rim\u00e8tre irr\u00e9gulier de la propri\u00e9t\u00e9. Le portail principal \u00e9tait ferm\u00e9. L\u00f6nnrot, sans grand espoir d\u2019entrer, en fit tout le tour. De nouveau devant le portail infranchissable, il avan\u00e7a la main entre les barreaux, presque machinalement, et trouva la targette. Le grincement du fer le surprit. Avec une passivit\u00e9 laborieuse, le portail tout entier c\u00e9da.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00f6nnrot avan\u00e7a entre les eucalyptus, marchant sur des g\u00e9n\u00e9rations confondues de feuilles raides d\u00e9chir\u00e9es. Vue de pr\u00e8s, la propri\u00e9t\u00e9 de Triste-le-Roy abondait en sym\u00e9tries inutiles et en r\u00e9p\u00e9titions maniaques&nbsp;: \u00e0 une Diane glaciale dans une niche sombre correspondait une autre Diane dans une seconde niche&nbsp;; un balcon se refl\u00e9tait dans un autre balcon&nbsp;; un perron double s\u2019ouvrait en une double balustrade. Un Herm\u00e8s \u00e0 deux faces projetait une ombre monstrueuse. L\u00f6nnrot fit le tour de la maison comme il avait fait le tour de la propri\u00e9t\u00e9. Il examina tout&nbsp;; sous le niveau de la terrasse, il vit une \u00e9troite persienne. Il la poussa&nbsp;: quelques marches de marbre descendaient dans une cave. L\u00f6nnrot, qui avait d\u00e9j\u00e0 l\u2019intuition des pr\u00e9f\u00e9rences de l\u2019architecte, devina que dans le mur oppos\u00e9 de la cave, il y avait d\u2019autres marches. Il les trouva, monta, \u00e9leva les mains et ouvrit la trappe de sortie.<\/p>\n\n\n\n<p>Une lueur le guida \u00e0 une fen\u00eatre. Il l\u2019ouvrit&nbsp;: une lune jaune et circulaire d\u00e9finissait dans le jardin triste deux fontaines obstru\u00e9es. L\u00f6nnrot explora la maison. Par des offices et des galeries, il sortit dans des cours semblables et \u00e0 plusieurs reprises dans la m\u00eame cour. Il monta par des escaliers poussi\u00e9reux \u00e0 des antichambres circulaires&nbsp;; il se multiplia \u00e0 l\u2019infini dans des miroirs oppos\u00e9s&nbsp;; il se fatigua \u00e0 ouvrir et \u00e0 entrouvrir des fen\u00eatres qui lui r\u00e9v\u00e9laient, au-dehors, le m\u00eame jardin d\u00e9sol\u00e9, vu de diff\u00e9rentes hauteurs et sous diff\u00e9rents angles&nbsp;; \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, des meubles couverts de housses jaunes et des lustres emball\u00e9s dans de la tarlatane. Une chambre \u00e0 coucher l\u2019arr\u00eata&nbsp;; dans cette chambre, une seule fleur et une coupe de porcelaine&nbsp;: au premier fr\u00f4lement, les vieux p\u00e9tales s\u2019effrit\u00e8rent. Au second \u00e9tage, le dernier, la maison lui parut infinie et croissante&nbsp;:&nbsp;<em>La maison n\u2019est pas si grande,<\/em>&nbsp;pensa-t-il.&nbsp;<em>Elle est agrandie par la p\u00e9nombre, la sym\u00e9trie, les miroirs, l\u2019\u00e2ge, mon d\u00e9paysement, la solitude.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Par un escalier en spirale, il arriva au mirador. La lune ce soir-l\u00e0 traversait les losanges des fen\u00eatres&nbsp;; ils \u00e9taient jaunes, rouges et verts. Il fut arr\u00eat\u00e9 par un souvenir stup\u00e9fiant et vertigineux.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux hommes de petite taille, f\u00e9roces et trapus, se jet\u00e8rent sur lui et le d\u00e9sarm\u00e8rent&nbsp;; un autre, tr\u00e8s grand, le salua gravement et lui dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous \u00eates bien aimable. Vous nous avez \u00e9pargn\u00e9 une nuit et un jour.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait Red Scharlach. Les hommes li\u00e8rent les mains de L\u00f6nnrot. Celui-ci, \u00e0 la fin, retrouva sa voix&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Scharlach, vous cherchez le Nom Secret&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Scharlach \u00e9tait toujours debout, indiff\u00e9rent. Il n\u2019avait pas particip\u00e9 \u00e0 la courte lutte, c\u2019est \u00e0 peine s\u2019il avait allong\u00e9 la main pour recevoir le revolver de L\u00f6nnrot. Il parla&nbsp;; L\u00f6nnrot entendit dans sa voix une victoire lasse, une haine \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019univers, une tristesse qui n\u2019\u00e9tait pas moindre que cette haine.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non, dit Scharlach. Je cherche quelque chose de plus \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et de plus p\u00e9rissable, je cherche Erik L\u00f6nnrot. Il y a trois ans, dans un tripot de la rue de Toulon, vous-m\u00eame avez arr\u00eat\u00e9 et fait emprisonner mon fr\u00e8re. Dans un coup\u00e9, mes hommes m\u2019arrach\u00e8rent \u00e0 la fusillade avec une balle de policier dans le ventre. Neuf jours et neuf nuits j\u2019agonisai dans cette sym\u00e9trique propri\u00e9t\u00e9 d\u00e9sol\u00e9e&nbsp;; j\u2019\u00e9tais abattu par la fi\u00e8vre, l\u2019odieux Janus \u00e0 deux fronts qui regarde les couchants et les aurores rendait horribles mes r\u00eaves et mes veilles. J\u2019en arrivai \u00e0 prendre mon corps en abomination. J\u2019en arrivai \u00e0 sentir que deux yeux, deux mains, deux poumons sont aussi monstrueux que deux visages. Un Irlandais essaya de me convertir \u00e0 la foi de J\u00e9sus&nbsp;; il me r\u00e9p\u00e9tait la maxime des \u00ab&nbsp;goim&nbsp;\u00bb&nbsp;: Tous les chemins m\u00e8nent \u00e0 Rome. La nuit, mon d\u00e9lire se nourrissait de cette m\u00e9taphore&nbsp;; je sentais que le monde \u00e9tait un labyrinthe d\u2019o\u00f9 il \u00e9tait impossible de s\u2019enfuir puisque tous les chemins, bien qu\u2019ils fissent semblant d\u2019aller vers le nord ou vers le sud, allaient r\u00e9ellement \u00e0 Rome, qui \u00e9tait aussi la prison quadrangulaire o\u00f9 agonisait mon fr\u00e8re et la propri\u00e9t\u00e9 de Triste-le-Roy. Au cours de ces nuits-l\u00e0 je jurai sur le dieu \u00e0 deux faces et sur tous les dieux de la fi\u00e8vre et des miroirs d\u2019ourdir un labyrinthe autour de l\u2019homme qui avait fait emprisonner mon fr\u00e8re. Je l\u2019ai ourdi et il est solide&nbsp;: les mat\u00e9riaux en sont un h\u00e9r\u00e9siologue mort, une boussole, une secte du XVIII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, un mot grec, un poignard, les losanges d\u2019une boutique de marchand de couleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier terme de la s\u00e9rie me fut donn\u00e9 par le hasard. J\u2019avais tram\u00e9 avec quelques coll\u00e8gues \u2013 parmi lesquels Daniel Azevedo \u2013 le vol des saphirs du T\u00e9trarque. Azevedo nous trahit&nbsp;: il se saoula avec l\u2019argent que nous lui avions avanc\u00e9 et entreprit l\u2019affaire la veille. Il se perdit dans l\u2019\u00e9norme h\u00f4tel&nbsp;; vers deux heures du matin, il fit irruption dans la chambre de Yarmolinsky. Celui-ci, traqu\u00e9 par l\u2019insomnie, s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 \u00e9crire. Vraisemblablement, il r\u00e9digeait quelques notes ou un article sur le Nom de Dieu&nbsp;; il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit les mots \u00ab&nbsp;La premi\u00e8re lettre du Nom a \u00e9t\u00e9 articul\u00e9e&nbsp;\u00bb. Azevedo lui intima l\u2019ordre de garder le silence. Yarmolinsky tendit la main vers le timbre qui r\u00e9veillerait toutes les forces de l\u2019h\u00f4tel&nbsp;; Azevedo lui donna un seul coup de poignard dans la poitrine. Ce fut presque un r\u00e9flexe&nbsp;; un demi-si\u00e8cle de violence lui avait appris que le plus facile et le plus s\u00fbr est de tuer\u2026 Dix jours plus tard, j\u2019appris par la&nbsp;<em>Yiddische Zeitung<\/em>&nbsp;que vous cherchiez dans les \u00e9crits de Yarmolinsky la cl\u00e9 de la mort de Yarmolinsky. Je lus&nbsp;<em>l\u2019Histoire de la secte des Hasidim&nbsp;;<\/em>&nbsp;je sus que la crainte respectueuse de prononcer le Nom de Dieu avait donn\u00e9 naissance \u00e0 la doctrine suivant laquelle ce Nom est tout-puissant et cach\u00e9. Je sus que quelques Hasidim, en qu\u00eate de ce Nom secret, en \u00e9taient arriv\u00e9s \u00e0 faire des sacrifices humains\u2026 Je compris que vous conjecturiez que les Hasidim avaient sacrifi\u00e9 le rabbin&nbsp;; je m\u2019appliquai \u00e0 justifier cette conjecture.<\/p>\n\n\n\n<p>Marcel Yarmolinsky mourut la nuit du 3&nbsp;d\u00e9cembre&nbsp;; pour le second \u00ab&nbsp;sacrifice&nbsp;\u00bb, je choisis celle du 3&nbsp;janvier. Il mourut au Nord, il nous fallait un lieu de l\u2019Ouest. Daniel Azevedo fut la victime n\u00e9cessaire. Il m\u00e9ritait la mort&nbsp;; c\u2019\u00e9tait un impulsif, un tra\u00eetre&nbsp;; sa capture pouvait an\u00e9antir tout le plan. Un des n\u00f4tres le poignarda&nbsp;; pour rattacher son cadavre au pr\u00e9c\u00e9dent, j\u2019\u00e9crivis au-dessus des losanges de la boutique du marchand de couleurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;La seconde lettre du Nom a \u00e9t\u00e9 articul\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me \u00ab&nbsp;crime&nbsp;\u00bb se produisit le 3&nbsp;f\u00e9vrier. Ce fut, comme Treviranus le devina, un pur simulacre. Gryphius-Ginzberg-Ginsburg c\u2019est moi. Je supportai (agr\u00e9ment\u00e9 d\u2019une l\u00e9g\u00e8re barbe postiche) une semaine interminable dans cette perverse chambre de la rue de Toulon, jusqu\u2019au moment o\u00f9 mes amis m\u2019enlev\u00e8rent. Du marchepied du coup\u00e9 l\u2019un d\u2019eux \u00e9crivit sur un pilier&nbsp;: \u00ab&nbsp;La derni\u00e8re lettre du Nom a \u00e9t\u00e9 articul\u00e9e.&nbsp;\u00bb Cette phrase proclamait que la s\u00e9rie des crimes \u00e9tait \u00ab&nbsp;triple&nbsp;\u00bb. C\u2019est ainsi que le comprit le public&nbsp;; moi, cependant, j\u2019intercalai des indices r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour que vous, le raisonneur Erik L\u00f6nnrot, vous compreniez qu\u2019il \u00e9tait \u00ab&nbsp;quadruple&nbsp;\u00bb. Un prodige au Nord, d\u2019autres \u00e0 l\u2019Est et \u00e0 l\u2019Ouest r\u00e9clament un quatri\u00e8me prodige au Sud&nbsp;; le Tetragrammaton \u2013 le Nom de Dieu, JHVH \u2013 se compose de&nbsp;<em>quatre lettres&nbsp;;<\/em>&nbsp;les arlequins et l\u2019enseigne du marchand de couleurs sugg\u00e8rent \u00ab&nbsp;quatre&nbsp;\u00bb termes. Je soulignai un certain passage dans le manuel de Leusden&nbsp;: ce passage manifeste que les H\u00e9breux calculaient le jour de couchant \u00e0 couchant&nbsp;; ce passage donne \u00e0 entendre que les morts eurent lieu le \u00ab&nbsp;quatre&nbsp;\u00bb de chaque mois. J\u2019envoyai le triangle \u00e9quilat\u00e9ral \u00e0 Treviranus. Je pressentis que vous y ajouteriez le point qui manquait. Le point qui d\u00e9terminait un losange parfait, le point qui pr\u00e9fixait le lieu o\u00f9 une mort exacte vous attend. J\u2019ai tout pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, Erik L\u00f6nnrot, pour vous attirer dans les solitudes de Triste-le-Roy.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00f6nnrot \u00e9vita les yeux de Scharlach. Il regarda les arbres et le ciel subdivis\u00e9 en losanges confus\u00e9ment jaunes, verts et rouges. Il sentit un peu de froid et une tristesse impersonnelle, presque anonyme. Il faisait d\u00e9j\u00e0 nuit&nbsp;; du jardin poussi\u00e9reux monta le cri inutile d\u2019un oiseau. L\u00f6nnrot consid\u00e9ra pour la derni\u00e8re fois le probl\u00e8me des morts sym\u00e9triques et p\u00e9riodiques.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Dans votre labyrinthe, il y a trois lignes de trop \u2014&nbsp;dit-il enfin. \u2013 Je connais un labyrinthe grec qui est une ligne unique, droite. Sur cette ligne, tant de philosophes se sont \u00e9gar\u00e9s qu\u2019un pur d\u00e9tective peut bien s\u2019y perdre. Scharlach, quand, dans un autre avatar, vous me ferez la chasse, feignez (ou commettez) un crime en A, puis un second crime en B, \u00e0 8 kilom\u00e8tres de A, puis un troisi\u00e8me crime en C, \u00e0 4 kilom\u00e8tres de A et de B, \u00e0 mi-chemin entre les deux. Attendez-moi ensuite en D, \u00e0 2 kilom\u00e8tres de A et de C, encore \u00e0 mi-chemin. Tuez-moi en D, comme maintenant vous allez me tuer \u00e0 Triste-le-Roy.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pour la prochaine fois que je vous tuerai \u2013 r\u00e9pliqua Scharlach \u2013 je vous promets ce labyrinthe, qui se compose d\u2019une seule ligne droite et qui est invisible, incessant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il recula de quelques pas. Puis, tr\u00e8s soigneusement, il fit feu.<\/p>\n\n\n\n<p>1942.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La Mort et la Boussole \u00bb est une nouvelle de Jorge Luis Borges, publi\u00e9e en mai 1942 dans la revue Sur, puis incluse dans le recueil Fictions (1944). Le docteur Marcelo Yarmolinsky, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 au Troisi\u00e8me Congr\u00e8s talmudique, est retrouv\u00e9 mort dans sa chambre de l\u2019H\u00f4tel du Nord. Sur la sc\u00e8ne du crime appara\u00eet un message myst\u00e9rieux li\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re lettre du Nom de Dieu. Convaincu que derri\u00e8re cette mort \u2014 et celles qui suivront \u2014 se dessine un motif mystique et symbolique, le d\u00e9tective Erik L\u00f6nnrot s\u2019engage dans un labyrinthe sinueux d\u2019indices, r\u00e9solu \u00e0 d\u00e9couvrir qui, ou quels individus, se cachent derri\u00e8re ces assassinats.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18605,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[841,840],"class_list":["post-18634","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-argentine","tag-jorge-luis-borges-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":841,"label":"Argentine"},{"value":840,"label":"Jorge Luis Borges"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Jorge-Luis-Borges-La-muerte-y-la-brujula.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":841,"name":"Argentine","slug":"argentine","term_group":0,"term_taxonomy_id":841,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":10,"filter":"raw"},{"term_id":840,"name":"Jorge Luis Borges","slug":"jorge-luis-borges-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":840,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":7,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18634","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18634"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18634\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18605"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18634"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18634"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18634"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}