{"id":18917,"date":"2025-01-27T13:09:23","date_gmt":"2025-01-27T17:09:23","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=18917"},"modified":"2025-01-27T13:09:25","modified_gmt":"2025-01-27T17:09:25","slug":"isaac-asimov-le-demon-de-deux-centimetres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/isaac-asimov-le-demon-de-deux-centimetres\/18917\/","title":{"rendered":"Isaac Asimov\u00a0: Le d\u00e9mon de deux centim\u00e8tres"},"content":{"rendered":"\n<p>Synopsis : <strong>Le d\u00e9mon de deux centim\u00e8tres<\/strong> est une nouvelle d&rsquo;Isaac Asimov, publi\u00e9e en 1988 dans le recueil <em>Azazel<\/em>. Un \u00e9crivain (alter ego d&rsquo;Asimov) y raconte sa rencontre avec George Bitternut, un homme excentrique qui pr\u00e9tend poss\u00e9der un petit d\u00e9mon appel\u00e9 Azazel. Ce petit \u00eatre d&rsquo;\u00e0 peine deux centim\u00e8tres poss\u00e8de des pouvoirs surnaturels que George utilise, selon lui, pour aider les autres. Sur un ton humoristique et satirique, Asimov tisse une intrigue o\u00f9 les tentatives d&rsquo;\u00ab am\u00e9liorer \u00bb la vie des autres par la magie aboutissent \u00e0 des r\u00e9sultats inattendus et souvent ironiques.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-5fad88a5\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Isaac-Asimov-El-demonio-de-dos-centimetros.webp\" alt=\"Isaac Asimov\u00a0: Le d\u00e9mon de deux centim\u00e8tres\" class=\"wp-image-18777\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Isaac-Asimov-El-demonio-de-dos-centimetros.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Isaac-Asimov-El-demonio-de-dos-centimetros-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Isaac-Asimov-El-demonio-de-dos-centimetros-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Isaac-Asimov-El-demonio-de-dos-centimetros-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le d\u00e9mon de deux centim\u00e8tres<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Isaac Asimov<br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p>Je fis la connaissance de George \u00e0 une convention litt\u00e9raire, il y a un paquet d\u2019ann\u00e9es maintenant, et je me rappelle avoir \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par l\u2019expression d\u2019ineffable candeur qu\u2019arborait le visage rond de cet homme entre deux \u00e2ges. J\u2019avais aussit\u00f4t d\u00e9cid\u00e9 que c\u2019\u00e9tait un gentleman tout \u00e0 fait incapable de la plus mince turpitude, en bref le genre d\u2019individu \u00e0 qui on n\u2019h\u00e9siterait pas \u00e0 confier son portefeuille le temps d\u2019aller piquer une t\u00eate dans la piscine.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019avait reconnu (ma photo ne tra\u00eene pas pour rien au dos de tous mes livres), car il me salua cordialement, en m\u2019expliquant \u00e0 quel point il aimait mes romans et mes nouvelles&nbsp;\u2013 gr\u00e2ce \u00e0 quoi je con\u00e7us naturellement une haute id\u00e9e de son intelligence et de ses go\u00fbts&nbsp;\u2013 et nous nous serr\u00e2mes la main avec effusion.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je m\u2019appelle George Volap\u00fck, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Volap\u00fck, r\u00e9p\u00e9tai-je, pour \u00eatre s\u00fbr de ne pas l\u2019oublier (comme si on pouvait l\u2019oublier). Ce n\u2019est pas tr\u00e8s courant, comme nom.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est danois, r\u00e9pondit-il. Et tr\u00e8s aristocratique. Je descends de Canute, ou Knut, un roi danois qui conquit l\u2019Angleterre au d\u00e9but du onzi\u00e8me si\u00e8cle. L\u2019un de mes anc\u00eatres \u00e9tait son fils. De la main gauche, bien s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr, marmonnai-je, en me demandant en quoi cela allait de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;On l\u2019appela Knut, comme son p\u00e8re, poursuivit George. Et lorsqu\u2019on le pr\u00e9senta au roi, le souverain danois eut ces paroles&nbsp;: \u00ab&nbsp;Par ma chandelle verte, est-ce l\u00e0 mon h\u00e9ritier&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cPas tout \u00e0 fait\u201d, r\u00e9pondit le courtisan qui tenait le jeune Knut dans ses bras, \u201ccar cet enfant est ill\u00e9gitime, sa m\u00e8re \u00e9tant la blanchisseuse avec qui vous\u2026\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cAh-ah&nbsp;! r\u00e9pondit le roi. Voil\u00e0 Knut&nbsp;!\u201d Et tel fut, d\u00e8s cet instant, son patronyme&nbsp;: Voilaknut, tout simplement. Ce nom m\u2019a \u00e9t\u00e9 transmis en droite ligne par les m\u00e2les, si ce n\u2019est qu\u2019avec le temps et ses vicissitudes il s\u2019est transform\u00e9 en Volap\u00fck.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ceci en braquant sur moi un regard qui refl\u00e9tait l\u2019azur m\u00eame du ciel et distillait une telle ing\u00e9nuit\u00e9 que le doute n\u2019\u00e9tait pas permis.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et si nous d\u00e9jeunions&nbsp;? fis-je avec un ample geste de la main en direction d\u2019un somptueux restaurant, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence r\u00e9serv\u00e9 aux individus dont le veston s\u2019adornait \u00e0 l\u2019endroit du portefeuille d\u2019un substantiel renflement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne redoutez-vous pas le luxe un tant soit peu ostentatoire de cette gargote, et ne vous semble-t-il pas plut\u00f4t que le ravissant self-service qui est juste en face\u2026&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est moi qui invite, ajoutai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;En regardant mieux, fit George, de l\u2019air d\u2019avoir dans la bouche un morceau de lard qui ne voulait pas fondre, je reconnais maintenant \u00e0 cet endroit une atmosph\u00e8re accueillante qui pourrait, en effet, convenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre la poire et le fromage, la conversation se r\u00e9installa sur le tapis de la g\u00e9n\u00e9alogie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mon anc\u00eatre Voilaknut, m\u2019expliqua George, eut un fils qu\u2019il baptisa Sweyn. Un nom bien danois.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est vrai, repris-je. Le p\u00e8re du roi Knut s\u2019appelait Sweyn&nbsp;\u2013 Barbe-Fourchue. Ce nom s\u2019\u00e9crit g\u00e9n\u00e9ralement S-v-e-n, de nos jours.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous n\u2019avez pas besoin de faire \u00e9talage de votre science avec moi, cher ami, fit George en se renfrognant un tantinet. On peut supposer que vous avez \u00e9t\u00e9 gratifi\u00e9 d\u2019une \u00e9ducation minimale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pardon, dis-je, quelque peu interloqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il eut un geste magnanime de la main, commanda un autre verre de vin et poursuivit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sweyn Voilaknut \u00e9prouvait une r\u00e9elle fascination pour les jeunes repr\u00e9sentantes de l\u2019esp\u00e8ce, caract\u00e9ristique dont ont d\u2019ailleurs h\u00e9rit\u00e9 tous les Volap\u00fck, et il avait beaucoup de succ\u00e8s aupr\u00e8s d\u2019elles. Comme chacun de nous, ajouterais-je si j\u2019osais. C\u2019est un fait d\u00fbment av\u00e9r\u00e9 que plus d\u2019une femme, apr\u00e8s le d\u00e9part de ce gaillard, s\u2019exclama en secouant la t\u00eate d\u2019un air admiratif&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oh, quel fils de Knut&nbsp;!&nbsp;\u00bb (Il s\u2019interrompit pour reprendre abruptement&nbsp;\ud83d\ude42 Vous voyez ce que c\u2019est qu\u2019un thaumaturge&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Brumeusement, r\u00e9pondis-je. (C\u2019\u00e9tait un mensonge \u00e9hont\u00e9, mais je ne voulais surtout pas lui donner l\u2019impression de ramener ma science.) Mais vous allez me le dire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Un thaumaturge est une sorte de magicien, poursuivit George avec quelque chose qui aurait pu passer pour un soupir de soulagement. Sweyn se plongea dans les arcanes des sciences occultes, chose possible \u00e0 cette \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on n\u2019avait pas commenc\u00e9 \u00e0 honorer les d\u00e9mons du doute et du mat\u00e9rialisme. Il avait le chic pour d\u00e9nicher des moyens de convaincre les jeunes cr\u00e9atures de se comporter avec cette esp\u00e8ce de douceur et de complaisance qui constitue le summum de la f\u00e9minit\u00e9, et de renoncer \u00e0 toute vell\u00e9it\u00e9 de protestation, voire de r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ah-ah, fis-je d\u2019un ton de connivence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais pour ce faire, il avait besoin de d\u00e9mons, aussi mit-il au point quelque moyen de les susciter en br\u00fblant certains simples et en pronon\u00e7ant de fortes paroles magiques \u00e0 demi oubli\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et \u00e7a marchait, monsieur Volap\u00fck&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Appelez-moi George, je vous en prie. Bien s\u00fbr que \u00e7a marchait. Il avait des hordes et des foultitudes de d\u00e9mons \u00e0 sa solde car, ainsi qu\u2019il le d\u00e9plorait souvent, les femelles de ce temps-l\u00e0 avaient une t\u00eate de mule ou de cochon, sinon des deux, et lui chicanaient ses origines royales, en faisant, sur la fa\u00e7on dont il descendait du souverain en question, des remarques manquant parfois d\u2019am\u00e9nit\u00e9. Toujours est-il que, lorsque ledit d\u00e9mon avait op\u00e9r\u00e9 son sortil\u00e8ge, elles voyaient bien qu\u2019il \u00e9tait tout naturel qu\u2019un enfant naturel ob\u00e9\u00eet \u00e0 la nature.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous croyez vraiment, George&nbsp;? demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Absolument. Figurez-vous que l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, dans un vieux ch\u00e2teau anglais maintenant en ruine mais qui avait nagu\u00e8re appartenu \u00e0 ma famille, je suis tomb\u00e9 sur son livre de Recettes. Pour \u00c9voquer Les D\u00e9mons. Tout y \u00e9tait stipul\u00e9&nbsp;: le nom exact des simples, la fa\u00e7on de les faire br\u00fbler, dans quel ordre pr\u00e9cis, les paroles \u00e0 prononcer, et sur quelle intonation, tout. C\u2019\u00e9tait \u00e9crit en vieil anglais&nbsp;\u2013 ou plut\u00f4t en anglo-saxon, vous voyez&nbsp;\u2013 mais il se trouve que je suis en quelque sorte linguiste et\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Un l\u00e9ger scepticisme dut se faire sentir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non, sans blague&nbsp;? fis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me jeta un regard hautain.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce qui vous fait dire \u00e7a&nbsp;? Ai-je l\u2019air de m\u2019esclaffer&nbsp;? L\u2019ouvrage est parfaitement authentique. J\u2019en ai personnellement test\u00e9 les recettes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et vous avez fait appara\u00eetre un d\u00e9mon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parfaitement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il pointa un index significatif en direction de sa poche poitrine.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il est l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>George effleura sa poche. Il allait hocher la t\u00eate lorsque ses doigts palp\u00e8rent quelque chose de r\u00e9v\u00e9lateur, ou plus exactement, sembl\u00e8rent ne rien palper du tout. Il jeta un coup d\u2019\u0153il au fond.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il est parti, dit-il, l\u2019air contrari\u00e9. Il s\u2019est d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9. Mais peut-\u00eatre ne faut-il pas trop lui en vouloir. Il m\u2019avait accompagn\u00e9 hier soir parce qu\u2019il se posait des questions sur cette convention&nbsp;\u2013 on le comprend&nbsp;\u2013 et je lui ai donn\u00e9 un peu de whisky avec un compte-gouttes. \u00c7a a eu l\u2019air de lui plaire&nbsp;; il se pourrait m\u00eame que cela lui ait quelque peu trop plu, parce qu\u2019il a commenc\u00e9 \u00e0 provoquer en duel le perroquet en cage du bar et \u00e0 lui donner des noms d\u2019oiseau. Par bonheur, il a sombr\u00e9 dans un coma \u00e9thylique avant que le volatile n\u2019ait eu le temps de r\u00e9torquer, mais ce matin, il ne semblait pas au mieux de sa forme, et je ne serais pas \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019il ait r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 ses p\u00e9nates, o\u00f9 qu\u2019elles se trouvent, pour r\u00e9cup\u00e9rer un tantinet.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, je ne pouvais pas laisser passer \u00e7a. Il ne s\u2019attendait tout de m\u00eame pas \u00e0 ce que je gobe ses salades, si&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous voulez me faire croire que vous aviez un d\u00e9mon dans votre poche poitrine&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous avez tout de suite compris, r\u00e9pondit George. C\u2019est agr\u00e9able d\u2019avoir affaire \u00e0 quelqu\u2019un qui pige vite.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il \u00e9tait grand comment&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Deux centim\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais \u00e7a fait moins d\u2019un pouce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Absolument. Tout \u00e0 fait. Un pouce fait deux centim\u00e8tres et demi, alors\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais\u2026 qu\u2019est-ce que \u00e7a peut \u00eatre qu\u2019un d\u00e9mon de deux centim\u00e8tres de haut&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Un petit d\u00e9mon, fit George. Mais comme on dit, mieux vaut un petit qui fr\u00e9tille qu\u2019un gros qui\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tout d\u00e9pend de ses dispositions d\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oh, Azazel&nbsp;\u2013 puisque tel est son nom&nbsp;\u2013 est anim\u00e9 des meilleures intentions du monde. Quelque chose me dit qu\u2019on doit le regarder de tr\u00e8s haut, par chez lui, car il se donne un mal fou pour m\u2019impressionner par ses pouvoirs&nbsp;; sauf qu\u2019il refuse obstin\u00e9ment de les employer \u00e0 faire ma fortune, ainsi que le voudraient les lois les plus \u00e9l\u00e9mentaires de la camaraderie. Il pr\u00e9tend que ses pouvoirs ne sauraient \u00eatre mis au service que de tierces personnes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Allons, allons, George. J\u2019ai peine \u00e0 croire que telle soit l\u2019\u00e9thique des enfers.<\/p>\n\n\n\n<p>George pla\u00e7a un doigt sur ses l\u00e8vres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne dites jamais des choses pareilles, mon pauvre ami. Azazel en serait monstrueusement offens\u00e9. D\u2019apr\u00e8s lui, son monde serait un endroit tr\u00e8s correct, voire agr\u00e9able, et parfaitement civilis\u00e9, et c\u2019est avec un respect consid\u00e9rable qu\u2019il parle de son souverain, dont il tait le nom et qu\u2019il appelle seulement \u00ab&nbsp;L\u2019Un-Dans-L\u2019Autre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et\u2026 il fait vraiment le bien&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Chaque fois qu\u2019il en a l\u2019occasion. Prenez le cas de ma filleule, Juniper Pen\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Juniper Pen, hein&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui. Je vois \u00e0 la lueur d\u2019intense curiosit\u00e9 qui brille dans votre \u0153il que vous aimeriez connaitre son histoire, et c\u2019est avec plaisir que je m\u2019en vais vous la narrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Juniper Pen (c\u2019est George qui parle) \u00e9tait, au d\u00e9but de cette histoire, une \u00e9tudiante de premi\u00e8re ann\u00e9e aux grands yeux clairs, une jeune fille douce et innocente, fascin\u00e9e par l\u2019\u00e9quipe de basket, dont les membres \u00e9taient tous des jeunes gens bien d\u00e9coupl\u00e9s, plus s\u00e9duisants les uns que les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui sur lequel les sentiments de la ch\u00e8re petite semblaient s\u2019\u00eatre plus pr\u00e9cis\u00e9ment cristallis\u00e9s, un d\u00e9nomm\u00e9 Leander Thomson, \u00e9tait un grand gaillard muni de grandes mains qui s\u2019enroulaient sur le ballon, et, potentiellement, sur toute chose de la taille et de la forme d\u2019un ballon de basket, d\u2019une fa\u00e7on qui donnait \u00e0 penser \u00e0 Juniper. Il \u00e9tait manifestement \u00e0 l\u2019origine et le destinataire des \u00e9tincelantes clameurs qui \u00e9manaient d\u2019elle lorsqu\u2019elle assistait \u00e0 l\u2019un de ses matchs.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me racontait ses jolis petits r\u00eaves, car comme toutes ces jeunes cr\u00e9atures, qu\u2019elles soient ou non mes filleules, elle ne pouvait r\u00e9sister \u00e0 l\u2019impulsion de se confier \u00e0 moi. Il faut dire que mon attitude chaleureuse mais empreinte de dignit\u00e9 invite aux confidences.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oh, oncle George, me disait-elle. Il n\u2019y a assur\u00e9ment aucun mal \u00e0 ce que je fasse en r\u00eave des projets d\u2019avenir avec Leander. Je vois en lui l\u2019un des plus grands joueurs de basket de l\u2019univers&nbsp;; je sais qu\u2019il est de l\u2019\u00e9toffe des plus immenses professionnels de tous les temps, et qu\u2019il devrait \u00eatre incessamment d\u00e9tenteur d\u2019un contrat en b\u00e9ton, ou plut\u00f4t en or massif. Ce n\u2019est pas comme si j\u2019\u00e9tais exigeante&nbsp;: tout ce que je demande \u00e0 la vie, c\u2019est une belle petite demeure couverte de vigne vierge, un minuscule jardin qui s\u2019\u00e9tendrait \u00e0 perte de vue, un simple bataillon de serviteurs organis\u00e9s en escouades, tous mes v\u00eatements class\u00e9s par ordre alphab\u00e9tique pour chaque jour de la semaine et tous les mois de l\u2019ann\u00e9e, et\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je me devais d\u2019interrompre son charmant babil.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ma ch\u00e8re enfant, il y a juste un b\u00e9mol dans votre programme. Leander n\u2019est pas un tr\u00e8s bon joueur de basket, et il est peu vraisemblable qu\u2019on lui fasse jamais signer un contrat faramineux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est tellement injuste, dit-elle avec une adorable moue.&nbsp;<em>Pourquoi<\/em>&nbsp;n\u2019est-il pas un tr\u00e8s grand joueur de basket&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parce que c\u2019est ainsi que va le monde. Pourquoi ne pas plut\u00f4t accorder votre juv\u00e9nile affection \u00e0 un bon joueur de basket&nbsp;? Ou, les choses \u00e9tant ce qu\u2019elles sont, \u00e0 un jeune et honn\u00eate agent de change de Wall Street d\u00fbment initi\u00e9, comme il se doit&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;En fait, j\u2019y avais bien pens\u00e9 toute seule, oncle George, mais il se trouve que c\u2019est Leander que j\u2019aime. Il y a des moments o\u00f9 je me demande, en pensant \u00e0 lui&nbsp;: L\u2019Argent Est-Il Vraiment Si Important&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Silence, jeune personne&nbsp;! m\u2019exclamai-je, outr\u00e9. (Les femmes d\u2019aujourd\u2019hui ont vraiment une fa\u00e7on de parler\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais pourquoi ne pourrais-je avoir aussi la fortune&nbsp;? Est-ce vraiment trop demander&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tait-ce vraiment trop demander, en effet&nbsp;? Apr\u00e8s tout, j\u2019avais un d\u00e9mon \u00e0 ma disposition. Un petit d\u00e9mon, certes, mais avec un c\u0153ur gros comme \u00e7a. Il ne refuserait s\u00fbrement pas de favoriser l\u2019\u00e9closion d\u2019un amour v\u00e9ritable, afin d\u2019apporter le lait de la tendresse humaine puis la lune de miel \u00e0 deux \u00e2mes dont les c\u0153urs battaient \u00e0 l\u2019unisson \u00e0 la pens\u00e9e de caresses et de fonds judicieusement plac\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Azazel m\u2019\u00e9couta avec attention lorsque je l\u2019eus invoqu\u00e9 \u00e0 l\u2019aide des formules magiques appropri\u00e9es. (Non, je ne vous dirai pas en quoi elles consistent. N\u2019avez-vous v\u00e9ritablement aucune \u00e9thique personnelle&nbsp;?) Comme je disais donc, il m\u2019\u00e9couta attentivement, mais avec ce qui me parut \u00eatre une absence totale de cette franche sympathie \u00e0 laquelle j\u2019\u00e9tais en droit de pr\u00e9tendre. Je l\u2019avais, j\u2019en conviens, attir\u00e9 dans notre continuum alors qu\u2019il se trouvait dans une sorte de bain turc, car il \u00e9tait enroul\u00e9 dans une petite serviette et grelottait avec beaucoup d\u2019ardeur, et sa voix paraissait plus aigu\u00eb et plus stridente que jamais. (En r\u00e9alit\u00e9, je ne pense pas que ce soit vraiment sa voix&nbsp;; je crois plut\u00f4t qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une sorte de communication t\u00e9l\u00e9pathique. Quoi qu\u2019il en soit, j\u2019entendais ou j\u2019avais l\u2019impression d\u2019entendre une petite voix haut perch\u00e9e.)<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que c\u2019est que cette histoire de past\u00e8que-ball&nbsp;? demanda-t-il. Vous jouez au ballon avec des past\u00e8ques, maintenant&nbsp;? Et puis d\u2019abord, qu\u2019est-ce que c\u2019est qu\u2019une past\u00e8que&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019effor\u00e7ai de lui expliquer la chose&nbsp;: basket-ball, nom masculin, mot am\u00e9ricain, \u00ab&nbsp;balle au panier&nbsp;\u00bb, et cetera, et cetera, mais il y a des moments o\u00f9, pour un d\u00e9mon, il n\u2019est vraiment pas malin. Il me contemplait comme si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 en train de lui expliquer toutes les subtilit\u00e9s de l\u2019affaire avec une clart\u00e9 lumineuse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne pourrais pas plut\u00f4t voir comment \u00e7a se passe&nbsp;? demanda-t-il enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais bien s\u00fbr, r\u00e9pondis-je. Il y a justement un match ce soir et Leander m\u2019a donn\u00e9 un billet. Tu n\u2019auras qu\u2019\u00e0 venir dans ma poche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parfait, fit Azazel. Rappelle-moi quand tu seras pr\u00eat \u00e0 partir. Pour l\u2019instant, il faut que je retourne \u00e0 mon zymjig.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019augurai qu\u2019il voulait parler de son sauna, mais je n\u2019eus pas le temps de lui poser la question&nbsp;; il avait d\u00e9j\u00e0 disparu. Je dois \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de reconna\u00eetre que je trouve parfaitement exasp\u00e9rant que l\u2019on place ses minables et mesquines petites affaires au-dessus des int\u00e9r\u00eats vitaux auxquels je me trouve confront\u00e9&nbsp;\u2013 ce qui, cher ami, me fait penser que le gar\u00e7on semble tenter d\u2019attirer votre attention. Je crois qu\u2019il a une addition pour vous. Veuillez, je vous prie, la prendre, de sorte que je puisse poursuivre mon r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me rendis donc au match de basket ce soir-l\u00e0, avec Azazel dans ma poche. Il passa la t\u00eate par-dessus le bord afin de suivre la partie, et je ne vous dis pas les questions qu\u2019il aurait suscit\u00e9es si quelqu\u2019un l\u2019avait rep\u00e9r\u00e9&nbsp;: il a la peau rouge vif et deux trognons de cornes sur le front. On ne peut que se f\u00e9liciter qu\u2019il ne soit pas compl\u00e8tement sorti de ma poche&nbsp;; sa queue robuste, d\u2019un centim\u00e8tre de long, constitue en effet un trait marquant et parfaitement r\u00e9pugnant de sa physionomie.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019\u00e9tant pas personnellement un r\u00e9el aficionado du basket, je pr\u00e9f\u00e9rai laisser Azazel tirer ses propres conclusions du spectacle qui s\u2019offrait \u00e0 lui. Bien que plus d\u00e9moniaque qu\u2019humaine, son intelligence peut \u00eatre parfois assez diabolique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai cru d\u00e9duire, me dit-il apr\u00e8s le match, pour autant qu\u2019il y ait quelque chose \u00e0 comprendre \u00e0 l\u2019acharnement des grands balourds maladroits et rigoureusement d\u00e9nu\u00e9s d\u2019int\u00e9r\u00eat qui se d\u00e9menaient dans l\u2019ar\u00e8ne, qu\u2019une certaine excitation se faisait sentir chaque fois que cette balle passait dans l\u2019un des arceaux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est \u00e7a, dis-je. On marque un panier, tu vois.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ainsi donc ton prot\u00e9g\u00e9 deviendrait l\u2019idole de ce jeu stupide s\u2019il parvenait \u00e0 envoyer \u00e0 chaque fois la balle dans le comment dis-tu, d\u00e9j\u00e0&nbsp;? Le panier&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Exactement.<\/p>\n\n\n\n<p>Azazel tortilla sa queue d\u2019un air pensif.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c7a ne devrait pas \u00eatre trop difficile. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 ajuster ses r\u00e9flexes pour lui permettre de d\u00e9terminer l\u2019angle, la hauteur, la force\u2026 Voyons, fit-il apr\u00e8s avoir rumin\u00e9 en silence pendant un instant, j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 et enregistr\u00e9 son complexe de coordination personnel pendant ce match\u2026 Oui, c\u2019est faisable. Je dirais m\u00eame que c\u2019est fait. Ton Leander n\u2019aura plus aucun probl\u00e8me \u00e0 faire passer le ballon dans le cabas.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas sans une certaine excitation que j\u2019attendis le prochain match de la saison. Je n\u2019avais rien dit \u00e0 la jeune Juniper&nbsp;; c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je faisais appel aux pouvoirs surnaturels d\u2019Azazel, et je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbr et certain que les fruits tiennent la promesse des fleurs, si vous voyez ce que je veux dire. De plus, je voulais lui laisser la surprise. (\u00c7a, pour \u00eatre surprise, elle le fut. Tout autant que moi, d\u2019ailleurs.)<\/p>\n\n\n\n<p><em>The<\/em>&nbsp;match arriva enfin. L\u2019\u00e9quipe locale de la fac de Voyouville, que Leander contribuait si peu \u00e0 \u00e9clairer de son flambeau, affrontait les grandes brutes efflanqu\u00e9es du Coll\u00e8ge de Redressement Al-Capone, et on s\u2019attendait \u00e0 une rencontre \u00e9pique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce que personne n\u2019avait imagin\u00e9, c\u2019est l\u2019ampleur de l\u2019\u00e9pop\u00e9e. Les Capone Five men\u00e8rent imm\u00e9diatement la marque, et j\u2019observai Leander avec une acuit\u00e9 toute particuli\u00e8re. On aurait dit qu\u2019il avait un peu de mal \u00e0 d\u00e9terminer la marche \u00e0 suivre, au d\u00e9but, et la premi\u00e8re fois qu\u2019il voulut essayer de dribbler, ses mains donn\u00e8rent m\u00eame l\u2019impression de ne pas tr\u00e8s bien savoir quoi faire du ballon. Je subodorai que ses r\u00e9flexes avaient \u00e9t\u00e9 si bien remani\u00e9s au d\u00e9part il n\u2019arrivait tout simplement plus \u00e0 ma\u00eetriser ses muscles.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, tout se passa bient\u00f4t comme s\u2019il s\u2019habituait \u00e0 sa nouvelle structure interne, et il empoigna la balle qui sembla se d\u00e9rober entre ses mains. Mais quelle d\u00e9robade&nbsp;! Elle d\u00e9crivit une parabole dans l\u2019atmosph\u00e8re pour passer droit au centre du panier.<\/p>\n\n\n\n<p>Une ovation sauvage \u00e9branla les gradins tandis que Leander contemplait pensivement le panier comme s\u2019il se demandait ce qui venait de se produire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui venait de se produire se reproduisit. Un grand nombre de fois. Leander ne pouvait pas effleurer la balle sans qu\u2019elle lui \u00e9chappe et d\u00e9crive une courbe, laquelle courbe passait immanquablement par le panier. Cela survenait apparemment de fa\u00e7on instantan\u00e9e, en tout cas personne ne prit Leander \u00e0 viser, ou \u00e0 faire le moindre effort. L\u2019hyst\u00e9rie de la foule, qui ne voyait dans tout cela que pure et simple dext\u00e9rit\u00e9, allait croissant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce qui devait arriver arriva, et le match ne tarda pas \u00e0 sombrer dans le chaos. Des coups de sifflet hostiles se firent bient\u00f4t entendre dans les gradins&nbsp;; les pensionnaires coutur\u00e9s de cicatrices et au nez cass\u00e9 qui supportaient les R\u00e9cidivistes d\u2019Al-Capone se mirent \u00e0 prof\u00e9rer d\u2019un organe v\u00e9h\u00e9ment des remarques peu flatteuses, voire discourtoises, et les spectateurs en vinrent aux poings un peu partout sur les bancs.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous voyez, ce qu\u2019Azazel n\u2019avait pas compris, et que j\u2019avais oubli\u00e9 de lui pr\u00e9ciser, pensant que c\u2019\u00e9tait \u00e9vident, c\u2019est que les deux paniers du terrain n\u2019\u00e9taient pas rigoureusement identiques&nbsp;: il y avait celui de l\u2019\u00e9quipe locale et celui de l\u2019\u00e9quipe invit\u00e9e, et chaque joueur visait le panier de l\u2019\u00e9quipe adverse. Quant au ballon, avec la lamentable ignorance propre \u00e0 tout objet inanim\u00e9, il passait par le panier le plus proche de Leander chaque fois que celui-ci s\u2019en emparait. Avec pour r\u00e9sultat que, de temps \u00e0 autre, Leander r\u00e9ussissait \u00e0 marquer contre son propre camp.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu\u2019il persista \u00e0 faire en d\u00e9pit des remontrances amicales que lui beuglait puissamment, \u00e0 travers l\u2019\u00e9cume qui moussait \u00e0 ses l\u00e8vres, l\u2019entra\u00eeneur de Voyouville, P\u00e9p\u00e9 McClaw alias \u00ab&nbsp;la Griffe et la Dent&nbsp;\u00bb, lequel d\u00e9nuda ses quenottes dans un soupir nostalgique lorsqu\u2019il lui fallut \u00e9jecter Leander de la partie, et se mit \u00e0 sangloter sans retenue lorsqu\u2019on lui d\u00e9sincrusta, afin de pouvoir proc\u00e9der \u00e0 l\u2019expulsion requise, les doigts de la gorge dudit Leander.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cela, mon pauvre ami, Leander ne fut plus jamais le m\u00eame. J\u2019aurais compris, naturellement, qu\u2019il cherche l\u2019oubli dans la boisson et s\u2019an\u00e9antisse dans une morne et m\u00e9lancolieuse so\u00fblographie. Qui aurait pu lui en vouloir&nbsp;? Mais il tomba plus bas encore dans la d\u00e9ch\u00e9ance. Il se consacra \u00e0 ses \u00e9tudes.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous les regards m\u00e9prisants, parfois m\u00eame empreints de piti\u00e9, de ses cong\u00e9n\u00e8res, il s\u2019adonna \u00e0 la lecture, s\u2019enterra dans les livres et s\u2019ab\u00eema dans les profondeurs moites du savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9pit de quoi Juniper s\u2019accrocha \u00e0 lui. \u00ab&nbsp;Il a besoin de moi&nbsp;\u00bb, disait-elle, les yeux embu\u00e9s de larmes qui ne voulaient pas couler. Ne reculant devant aucun sacrifice, elle alla jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9pouser lorsqu\u2019ils eurent l\u2019un et l\u2019autre obtenu leur dipl\u00f4me. Elle ne le laissa pas davantage tomber lorsque sombrant plus bas que tout, il re\u00e7ut la marque d\u2019infamie supr\u00eame&nbsp;: un doctorat d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils habitent maintenant, Juniper et lui, un petit appartement, quelque part dans un quartier chic. Il donne des cours de physique tout en poursuivant des recherches en cosmogonie, \u00e0 ce que j\u2019ai cru comprendre. Il gagne soixante mille dollars par an, et ceux qui l\u2019ont connu \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait un respectable athl\u00e8te parlent de lui, tout bas et d\u2019un air effarouch\u00e9, comme d\u2019un candidat possible au prix Nobel.<\/p>\n\n\n\n<p>Juniper ne se plaint jamais, mais elle reste fid\u00e8le \u00e0 son idole d\u00e9chue. Elle n\u2019exprime jamais sa frustration, pas plus dans ses paroles que dans ses actes, mais elle ne peut abuser son vieux parrain. Je sais bien que, de temps en temps, elle a une pens\u00e9e m\u00e9lancolique pour la somptueuse petite demeure couverte de vigne vierge qui ne sera jamais la sienne, et les collines qui se perdaient dans le lointain, \u00e0 l\u2019horizon du minuscule domaine de ses r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Voil\u00e0 toute l\u2019histoire, conclut George en raflant la monnaie que le gar\u00e7on avait rapport\u00e9e et en recopiant le montant du re\u00e7u de la carte de cr\u00e9dit (afin de le d\u00e9duire de sa d\u00e9claration de revenus, sans doute). \u00c0 votre place, ajouta-t-il, je laisserais un bon pourboire.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce que je fis, dans un \u00e9tat second, tandis que George s\u2019\u00e9loignait avec un grand sourire. Je me fichais pas mal qu\u2019il ait r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 la monnaie&nbsp;; je me disais que George n\u2019avait gagn\u00e9 qu\u2019un d\u00e9jeuner l\u00e0 o\u00f9 j\u2019avais recueilli une histoire que je pourrais faire mienne, et qui me rapporterait plusieurs fois le prix dudit d\u00e9jeuner.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pris m\u00eame la d\u00e9cision de l\u2019inviter \u00e0 partager un repas de temps \u00e0 autre.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9mon de deux centim\u00e8tres est une nouvelle d&rsquo;Isaac Asimov, publi\u00e9e en 1988 dans le recueil Azazel. Un \u00e9crivain (alter ego d&rsquo;Asimov) y raconte sa rencontre avec George Bitternut, un homme excentrique qui pr\u00e9tend poss\u00e9der un petit d\u00e9mon appel\u00e9 Azazel. Ce petit \u00eatre d&rsquo;\u00e0 peine deux centim\u00e8tres poss\u00e8de des pouvoirs surnaturels que George utilise, selon lui, pour aider les autres. Sur un ton humoristique et satirique, Asimov tisse une intrigue o\u00f9 les tentatives d&rsquo;\u00ab am\u00e9liorer \u00bb la vie des autres par la magie aboutissent \u00e0 des r\u00e9sultats inattendus et souvent ironiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18777,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[837,855,866],"class_list":["post-18917","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-etats-unis","tag-fantastique","tag-isaac-asimov-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":837,"label":"\u00c9tats-Unis"},{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":866,"label":"Isaac Asimov"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Isaac-Asimov-El-demonio-de-dos-centimetros.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":837,"name":"\u00c9tats-Unis","slug":"etats-unis","term_group":0,"term_taxonomy_id":837,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":51,"filter":"raw"},{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":866,"name":"Isaac Asimov","slug":"isaac-asimov-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":866,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":7,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18917","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18917"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18917\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18777"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18917"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18917"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18917"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}