{"id":19483,"date":"2025-02-13T08:56:33","date_gmt":"2025-02-13T12:56:33","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=19483"},"modified":"2025-02-13T08:56:36","modified_gmt":"2025-02-13T12:56:36","slug":"italo-calvino-le-jardin-des-chats-obstines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/italo-calvino-le-jardin-des-chats-obstines\/19483\/","title":{"rendered":"Italo Calvino\u00a0: Le jardin des chats obstin\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>Synopsis : <strong>Le jardin des chats obstin\u00e9s<\/strong> est un conte d&rsquo;Italo Calvino, publi\u00e9 en 1963 dans <em>Marcovaldo ou Les saisons en ville<\/em>. L&rsquo;histoire suit Marcovaldo, un humble travailleur qui, lors de ses promenades solitaires, commence \u00e0 observer le monde secret des chats urbains. En suivant un chat tigr\u00e9, il d\u00e9couvre une ville cach\u00e9e entre les murs et les toits, un territoire f\u00e9lin qui survit dans les interstices de la modernit\u00e9. Sa curiosit\u00e9 le conduit jusqu&rsquo;\u00e0 un jardin myst\u00e9rieux, dernier refuge des animaux dans une ville en constante transformation, o\u00f9 les humains et les chats semblent livrer une bataille silencieuse pour l&rsquo;espace et le temps.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-603fc0f3\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Italo-Calvino-La-ciudad-de-los-gatos-obstinados.webp\" alt=\"Italo Calvino\u00a0: Le jardin des chats obstin\u00e9s\" class=\"wp-image-19455\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Italo-Calvino-La-ciudad-de-los-gatos-obstinados.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Italo-Calvino-La-ciudad-de-los-gatos-obstinados-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Italo-Calvino-La-ciudad-de-los-gatos-obstinados-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Italo-Calvino-La-ciudad-de-los-gatos-obstinados-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le jardin des chats obstin\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Italo Calvino<br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p>La ville des chats et la ville des hommes sont l\u2019une dans l\u2019autre, mais ce n\u2019est pas la m\u00eame ville. Peu de chats se souviennent encore du temps o\u00f9 il n\u2019y avait pas de diff\u00e9rence&nbsp;: les rues et les places des hommes \u00e9taient aussi les rues et les places des chats, et les pelouses, et les cours, et les balcons, et les fontaines&nbsp;; on vivait dans un espace vaste et vari\u00e9. Mais \u00e0 pr\u00e9sent et depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, les f\u00e9lins domestiques sont prisonniers d\u2019une ville inhabitable&nbsp;: les rues sont constamment en proie au trafic mortel des voitures \u00e9craseuses de chats&nbsp;; sur chaque m\u00e8tre carr\u00e9 de terrain, l\u00e0 o\u00f9 se voyait un jardin ou un terrain vague, ou des restes de d\u00e9molitions, se dressent aujourd\u2019hui des immeubles en copropri\u00e9t\u00e9, des H.L.M., des gratte-ciel flambant neufs&nbsp;; chaque recoin d\u00e9borde des voitures qu\u2019on y a gar\u00e9es&nbsp;; les cours sont ciment\u00e9es l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre et transform\u00e9es en garages, ou en cin\u00e9mas, ou en entrep\u00f4ts, ou en ateliers. Et l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9tendait comme un haut plateau onduleux de toits bas, de cimaises, de terrasses, de r\u00e9servoirs d\u2019eau, de balcons, de lucarnes, d\u2019avant-toits de t\u00f4le, se voit \u00e0 pr\u00e9sent la sur\u00e9l\u00e9vation g\u00e9n\u00e9rale de toute surface vide susceptible d\u2019\u00eatre sur\u00e9lev\u00e9e&nbsp;: les d\u00e9nivellations interm\u00e9diaires entre le sol tr\u00e8s bas de la rue et le sommet tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 des duplex de grand luxe disparaissent&nbsp;; le chat des nouvelles nich\u00e9es cherche en vain l\u2019itin\u00e9raire de ses p\u00e8res, le point d\u2019appui pour le souple saut de la balustrade \u00e0 la corniche, \u00e0 la goutti\u00e8re, pour l\u2019agile escalade des tuiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais dans cette ville verticale, dans cette ville comprim\u00e9e o\u00f9 tous les vides tendent \u00e0 se remplir et tout bloc de ciment \u00e0 se fondre avec d\u2019autres blocs de ciment, s\u2019ouvre une esp\u00e8ce de contre-ville, de ville n\u00e9gative faite d\u2019espaces vides entre un mur et un autre, de distances minimales, prescrites par le plan r\u00e9gulateur, entre deux constructions, entre l\u2019arri\u00e8re et l\u2019arri\u00e8re de deux b\u00e2tisses.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une ville d\u2019intervalles, de soupiraux, de conduits d\u2019a\u00e9ration, de passages charretiers, de placettes int\u00e9rieures, d\u2019escaliers de sous-sols&nbsp;; c\u2019est comme un r\u00e9seau de canaux \u00e0 sec sur une plan\u00e8te de pl\u00e2tre et d\u2019asphalte. Et c\u2019est \u00e0 travers ce r\u00e9seau que court encore, en rasant les murs, l\u2019ancien peuple des chats.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelquefois, pour passer le temps, Marcovaldo suivait un chat. C\u2019\u00e9tait entre une heure et trois heures, alors que tout le personnel, sauf Marcovaldo, \u00e9tait rentr\u00e9 chez lui pour d\u00e9jeuner. Marcovaldo emportait son repas dans une serviette, mettait le couvert sur le coin d\u2019une des caisses du magasin, mangeait tranquillement, fumait un&nbsp;<em>mezzo toscano<\/em>&nbsp;et fl\u00e2nait \u00e7\u00e0 et l\u00e0, seul et oisif, en attendant de reprendre le travail. Durant ces heures-l\u00e0, un chat qui passait le nez par une fen\u00eatre \u00e9tait toujours une compagnie bienvenue et un guide pour de nouvelles explorations. Il avait fait amiti\u00e9 avec un chat tigr\u00e9, bien nourri, ruban bleu clair autour du cou, logeant s\u00fbrement chez des personnes ais\u00e9es. Ce chat avait en commun avec Marcovaldo l\u2019habitude de faire un tour aussit\u00f4t apr\u00e8s d\u00e9jeuner&nbsp;: il en naquit naturellement une amiti\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En suivant son ami chat, Marcovaldo s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 tout regarder comme au travers des yeux ronds de l\u2019animal et, m\u00eame s\u2019il s\u2019agissait des alentours familiers de la S.B.A.V., il les voyait sous un jour diff\u00e9rent, comme des d\u00e9cors d\u2019histoires de chats que ne pouvaient seulement parcourir que des pattes feutr\u00e9es et l\u00e9g\u00e8res. Bien que le quartier sembl\u00e2t pauvre en chats, chaque jour, lors de ses promenades, Marcovaldo faisait connaissance de quelque nouveau museau. Et il suffisait d\u2019un miaulement, d\u2019un \u00e9brouement, d\u2019un pelage se h\u00e9rissant sur une \u00e9chine arqu\u00e9e pour lui faire deviner les liens, les intrigues et les rivalit\u00e9s qui \u00e9taient les leurs. Dans ces moments-l\u00e0, il croyait \u00eatre d\u00e9j\u00e0 dans le secret de la soci\u00e9t\u00e9 des f\u00e9lins&nbsp;: et voil\u00e0 qu\u2019il se sentait surveill\u00e9 par des pupilles qui devenaient des fentes, guett\u00e9 par des moustaches dress\u00e9es&nbsp;; et tous les chats qui l\u2019entouraient se tenaient assis, imp\u00e9n\u00e9trables comme des sphinx, le triangle rose du nez convergeant sur le triangle noir des l\u00e8vres&nbsp;; la seule chose qui bougeait \u00e9tait le bout des oreilles, avec un fr\u00e9missement pareil \u00e0 celui d\u2019un radar. On finissait par arriver au fond d\u2019un tr\u00e8s \u00e9troit passage entre des murs aveugles&nbsp;: et, en regardant autour de lui, Marcovaldo s\u2019apercevait que tous les chats qui l\u2019avaient amen\u00e9 jusque-l\u00e0, y compris son ami tigr\u00e9, avaient disparu, tous ensemble, on ne savait de quel c\u00f4t\u00e9, le laissant seul. Leur royaume avait des territoires, des rites, des coutumes qu\u2019il ne lui \u00e9tait pas permis de conna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>En compensation, de la ville des chats s\u2019ouvraient des horizons insoup\u00e7onn\u00e9s sur la ville des hommes&nbsp;: et, un jour, ce fut justement le chat tigr\u00e9 qui lui fit d\u00e9couvrir le grand Restaurant Biarritz.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui voulait voir le Restaurant Biarritz n\u2019avait qu\u2019\u00e0 prendre la taille d\u2019un chat, ou du moins marcher \u00e0 quatre pattes. Le chat et l\u2019homme tournaient de la sorte autour d\u2019une coupole, au bas de laquelle se voyaient de petites fen\u00eatres rectangulaires. C\u2019\u00e9taient des lucarnes \u00e0 vasistas, ouvertes, et qui a\u00e9raient et \u00e9clairaient une grande salle luxueuse. \u00c0 l\u2019exemple du chat, Marcovaldo regarda en bas. Au son des violons tziganes, des perdrix et des cailles dor\u00e9es valsaient sur des plateaux d\u2019argent tenus en \u00e9quilibre par les mains gant\u00e9es de blanc des serveurs en habit. Ou, plus exactement, au-dessus des perdrix et des faisans valsaient les plateaux, et au-dessus des plateaux, les gants blancs avec le parquet miroitant en \u00e9quilibre instable sur les escarpins vernis des serveurs, le parquet miroitant d\u2019o\u00f9 pendaient des palmiers nains en pot, des nappes, des cristaux, des seaux de vermeil pareils \u00e0 des cloches avec une bouteille de champagne pour battant&nbsp;: tout cela vu \u00e0 l\u2019envers parce que, par crainte d\u2019\u00eatre vu, Marcovaldo ne voulait pas passer la t\u00eate \u00e0 la fen\u00eatre et se contentait de regarder la salle refl\u00e9t\u00e9e \u00e0 l\u2019envers dans la vitre inclin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, plus que les lucarnes de la grande salle, ce qui int\u00e9ressait surtout le chat c\u2019\u00e9taient celles des cuisines&nbsp;: en regardant dans la salle on y voyait de loin et comme transfigur\u00e9 ce qui, dans les cuisines, \u00e9tait \u2013&nbsp;bien r\u00e9el et \u00e0 port\u00e9e de patte&nbsp;\u2013 un oiseau plum\u00e9 ou un poisson frais. Et c\u2019\u00e9tait justement du c\u00f4t\u00e9 des cuisines que le chat cherchait \u00e0 entra\u00eener Marcovaldo, soit qu\u2019il y f\u00fbt pouss\u00e9 par un sentiment d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 d\u2019amiti\u00e9, soit plut\u00f4t qu\u2019il compt\u00e2t sur le concours de l\u2019homme pour une de ses exp\u00e9ditions. Marcovaldo, au contraire, ne voulait pas quitter son observatoire&nbsp;: d\u2019abord parce qu\u2019il \u00e9tait fascin\u00e9 par le luxe de la grande salle, ensuite parce que, l\u00e0, quelque chose avait attir\u00e9 son attention. Tant et si bien que, vainquant sa peur d\u2019\u00eatre vu, il passait constamment la t\u00eate par la lucarne pour regarder en bas.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le milieu de la salle, juste sous cette lucarne, il y avait un petit vivier de verre, une esp\u00e8ce d\u2019aquarium, dans lequel nageaient de grosses truites. Un client de marque v\u00eatu de noir, barbe noire, cr\u00e2ne chauve et brillant, s\u2019en approcha. Un vieux serveur en habit le suivait, qui tenait \u00e0 la main un petit filet comme s\u2019il allait \u00e0 la chasse aux papillons. Le monsieur en noir regarda les truites d\u2019un air grave, fort attentivement&nbsp;; puis il leva la main et, d\u2019un geste lent et solennel, en d\u00e9signa une. Le serveur plongea le petit filet dans le vivier, poursuivit la truite en question, la captura, et se dirigea vers les cuisines, portant devant lui comme une lance le filet o\u00f9 le poisson se d\u00e9battait. Le monsieur en noir, grave comme un magistrat qui vient de prononcer une sentence capitale, alla s\u2019asseoir, dans l\u2019attente que la truite revienne sous forme de truite meuni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si je trouvais moyen de jeter une ligne d\u2019ici et de faire mordre une de ces truites, se dit Marcovaldo, on pourrait pas m\u2019accuser de vol, tout au plus de p\u00eache non autoris\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et sans pr\u00eater attention aux miaulements qui l\u2019appelaient du c\u00f4t\u00e9 de la cuisine, il alla chercher son mat\u00e9riel de p\u00eache.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne, dans la grande salle bond\u00e9e du Restaurant Biarritz, ne vit le mince et long fil, que compl\u00e9taient un hame\u00e7on et un app\u00e2t, descendre, descendre jusque dans le vivier. Mais les poissons, \u00e0 coup s\u00fbr, virent l\u2019app\u00e2t et se jet\u00e8rent dessus. Dans la m\u00eal\u00e9e, une truite r\u00e9ussit \u00e0 mordre l\u2019asticot&nbsp;: elle commen\u00e7a aussit\u00f4t \u00e0 monter, monter, sortit de l\u2019eau dans un fr\u00e9tillement argent\u00e9, voltigea au-dessus des tables dress\u00e9es, des chariots de hors-d\u2019\u0153uvre, de la flamme bleu clair des fourneaux \u00e0 cr\u00eapes Suzette, et disparut par la lucarne.<\/p>\n\n\n\n<p>Marcovaldo avait tir\u00e9 sur sa canne \u00e0 p\u00eache avec la rapidit\u00e9 d\u2019un p\u00eacheur \u00e9prouv\u00e9, si bien que le poisson rebondit sur ses \u00e9paules. La truite avait \u00e0 peine touch\u00e9 terre que, d\u00e9j\u00e0, le chat s\u2019\u00e9lan\u00e7ait. Et c\u2019est entre les dents du f\u00e9lin qu\u2019elle perdit le peu de vie qui lui restait encore. Marcovaldo, qui venait de l\u00e2cher sa canne \u00e0 p\u00eache pour courir ramasser le poisson, se le vit emport\u00e9 sous le nez avec l\u2019hame\u00e7on et tout. Il mit aussit\u00f4t le pied sur la canne \u00e0 p\u00eache, mais la secousse fut si violente qu\u2019il ne lui resta seulement que ladite canne \u00e0 p\u00eache, cependant que le chat s\u2019enfuyait avec le poisson qui tra\u00eenait derri\u00e8re lui le fil de la ligne. Salet\u00e9 de matou&nbsp;! Il avait disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette fois, il ne lui \u00e9chapperait pas&nbsp;: il y avait ce long fil qui le suivait et indiquait le chemin qu\u2019il avait pris. Bien qu\u2019ayant perdu le chat de vue, Marcovaldo suivait le bout du fil&nbsp;: voil\u00e0 qu\u2019il montait le long d\u2019un mur, passait par-dessus un balcon, serpentait sous une porte coch\u00e8re et disparaissait dans un sous-sol\u2026 Marcovaldo, \u00e0 mesure qu\u2019il avan\u00e7ait, d\u00e9couvrait des lieux et des endroits de plus en plus faits pour les chats, grimpait sur des appentis, enjambait des balustrades, parvenant toujours \u00e0 rep\u00e9rer du coin de l\u2019\u0153il \u2013&nbsp;peut-\u00eatre une seconde avant qu\u2019elle disparaisse&nbsp;\u2013 cette trace mobile qui lui indiquait le chemin qu\u2019avait pris le voleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant le fil serpente le long d\u2019un trottoir, au milieu des passants&nbsp;; et Marcovaldo, courant derri\u00e8re lui, est sur le point de s\u2019en saisir. Il se jette \u00e0 plat ventre, et voil\u00e0 qu\u2019il l\u2019attrape&nbsp;! Il r\u00e9ussit \u00e0 prendre le bout du fil avant qu\u2019il ne glisse entre les barreaux d\u2019une grille.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re cette grille \u00e0 moiti\u00e9 rouill\u00e9e et deux bouts de murs envahis de plantes grimpantes, il y avait un jardinet inculte avec, au fond, une petite villa qui semblait abandonn\u00e9e. Un tapis de feuilles mortes recouvrait l\u2019all\u00e9e, et d\u2019autres feuilles mortes encore s\u2019entassaient sous les branches de deux platanes, formant des petites montagnes sur les parterres. Une couche de feuilles flottait sur l\u2019eau verte d\u2019un bassin. Tout autour du jardin s\u2019\u00e9levaient des \u00e9difices \u00e9normes, des gratte-ciel avec des milliers de fen\u00eatres pareilles \u00e0 autant d\u2019yeux regardant d\u2019un air r\u00e9probateur ce petit carr\u00e9 de deux arbres, quelques tuiles et tellement de feuilles mortes, qui avait surv\u00e9cu au beau milieu d\u2019un quartier bruyant o\u00f9 le trafic \u00e9tait intense.<\/p>\n\n\n\n<p>Et dans ce jardin, perch\u00e9s sur des colonnes, \u00e9tendus sur les feuilles mortes des parterres, grimp\u00e9s sur des troncs d\u2019arbre ou des goutti\u00e8res, immobiles sur leurs quatre pattes, avec la queue en point d\u2019interrogation, assis et occup\u00e9s \u00e0 se laver le museau, il y avait des chats&nbsp;: des chats tigr\u00e9s, des chats noirs, des chats blancs, des chats tachet\u00e9s, des angoras, des persans, des chats comme il faut et des chats errants, des chats parfum\u00e9s et des chats teigneux. Marcovaldo comprit qu\u2019il \u00e9tait finalement arriv\u00e9 au c\u0153ur du royaume des chats, dans leur \u00eele secr\u00e8te. Et, d\u2019\u00e9motion, il en avait presque oubli\u00e9 son poisson.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait rest\u00e9 pendu par la ligne \u00e0 la branche d\u2019un arbre, le poisson, hors de port\u00e9e des sauts des chats&nbsp;; il avait d\u00fb tomber de la bouche de son voleur par suite d\u2019un mouvement maladroit de celui-ci pour le d\u00e9fendre des autres, ou peut-\u00eatre bien pour l\u2019exhiber comme une proie extraordinaire&nbsp;; le fil s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9, et Marcovaldo, malgr\u00e9 toutes les secousses qu\u2019il lui donnait, ne parvenait pas \u00e0 le d\u00e9gager. Pendant ce temps, une furieuse bagarre avait \u00e9clat\u00e9 parmi les chats pour attraper ce poisson impossible \u00e0 atteindre ou, plut\u00f4t, pour avoir le droit d\u2019essayer de l\u2019attraper. Chacun voulait emp\u00eacher les autres de sauter&nbsp;: ils fon\u00e7aient l\u2019un contre l\u2019autre, se battaient en l\u2019air, roulaient agripp\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, avec des sifflements, des g\u00e9missements, des \u00e9brouements, des miaulements atroces. Et finalement une bataille g\u00e9n\u00e9rale se d\u00e9cha\u00eena dans un tourbillonnement de feuilles mortes cr\u00e9pitantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Marcovaldo, apr\u00e8s de nombreuses secousses inutiles, sentait maintenant que la ligne s\u2019\u00e9tait d\u00e9gag\u00e9e, mais il se gardait bien de tirer&nbsp;: la truite serait tomb\u00e9e au beau milieu de cette m\u00eal\u00e9e de f\u00e9lins enrag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut \u00e0 ce moment que commen\u00e7a de se d\u00e9verser du haut des murs du jardin une \u00e9trange pluie&nbsp;: ar\u00eates, t\u00eates et queues de poissons, et m\u00eame des morceaux de mou et de fressure. Aussit\u00f4t les chats oubli\u00e8rent la truite toujours accroch\u00e9e et se jet\u00e8rent sur ces nouveaux morceaux. Pour Marcovaldo, c\u2019\u00e9tait le bon moment pour tirer le fil et r\u00e9cup\u00e9rer le poisson. Mais, avant m\u00eame qu\u2019il ait eu le temps de bouger, de derri\u00e8re une persienne de la villa sortirent deux mains jaunes et s\u00e8ches&nbsp;: l\u2019une brandissait une paire de ciseaux, l\u2019autre une po\u00eale&nbsp;; la main qui tenait les ciseaux se leva, s\u2019approchant de la truite, la main qui tenait la po\u00eale se pla\u00e7a sous elle. Les ciseaux coup\u00e8rent le fil, la truite tomba dans la po\u00eale, les mains, les ciseaux, la po\u00eale disparurent&nbsp;; la persienne se referma&nbsp;: le tout en l\u2019espace d\u2019une seconde. Marcovaldo n\u2019y comprenait plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous aussi, vous \u00eates un ami des chats&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Une voix derri\u00e8re lui le fit se retourner. Il \u00e9tait entour\u00e9 de femmes, certaines tr\u00e8s, tr\u00e8s \u00e2g\u00e9es, portant des chapeaux d\u00e9mod\u00e9s&nbsp;; d\u2019autres plus jeunes, l\u2019air de vieilles filles, toutes ayant \u00e0 la main ou dans leur sac des pochettes de papier contenant des restes de viande ou de poisson&nbsp;; quelques-unes ayant m\u00eame apport\u00e9 du lait dans des petits r\u00e9cipients.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pouvez-vous m\u2019aider \u00e0 jeter ce paquet de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la grille, pour ces pauvres petites b\u00eates&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les amies des chats se retrouvaient \u00e0 cette heure-l\u00e0, autour du jardin aux feuilles mortes, pour donner \u00e0 manger \u00e0 leurs prot\u00e9g\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais, dites voir, pourquoi que ces chats y restent tous ici&nbsp;? demanda Marcovaldo.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;O\u00f9 voulez-vous qu\u2019ils aillent&nbsp;? Il n\u2019y a plus que ce jardin&nbsp;! M\u00eame les chats des autres quartiers viennent ici, dans un rayon de plusieurs kilom\u00e8tres\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et m\u00eame les oiseaux, ajouta une autre. Ils en sont r\u00e9duits \u00e0 vivre par centaines et centaines sur ces quelques arbres\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et les grenouilles, elles sont toutes dans ce bassin et, la nuit, elles coassent, elles coassent\u2026 On les entend m\u00eame du septi\u00e8me \u00e9tage des maisons voisines.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais \u00e0 qui elle est cette petite villa&nbsp;? demanda Marcovaldo.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant, devant la grille, il n\u2019y avait plus seulement ces femmes mais aussi d\u2019autres personnes&nbsp;: le pompiste d\u2019en face, des gars d\u2019une usine, le facteur, le marchand de fruits et l\u00e9gumes, quelques passants. Et tous, hommes et femmes, ne se firent pas prier pour lui r\u00e9pondre&nbsp;: chacun voulait donner son opinion, comme toujours quand il s\u2019agit d\u2019un sujet myst\u00e9rieux et tr\u00e8s discut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est \u00e0 une marquise. Elle y habite, mais on la voit jamais\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les promoteurs lui ont offert des millions et des millions pour ce petit bout de terrain, mais elle veut pas vendre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que vous voulez qu\u2019elle en fasse, des millions, une petite vieille comme elle et qu\u2019est seule au monde. Elle aime mieux garder sa maison, m\u00eame si elle tombe en ruine, plut\u00f4t que de d\u00e9m\u00e9nager\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est la seule surface non b\u00e2tie du centre de la ville\u2026 Elle augmente de valeur chaque ann\u00e9e\u2026 Ils lui ont fait de ces offres&nbsp;!\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pas que des offres, non&nbsp;? Tout le reste aussi&nbsp;: intimidations, menaces, pers\u00e9cutions\u2026 Vous savez, les promoteurs&nbsp;!\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et elle c\u00e8de pas, elle c\u00e8de pas&nbsp;: elle r\u00e9siste depuis des ann\u00e9es\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est une sainte\u2026 O\u00f9 qu\u2019elles iraient sans elle, ces pauvres petites b\u00eates&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous pensez si elle s\u2019en fiche de ces petites b\u00eates, cette vieille radine&nbsp;!\u2026 Est-ce que vous l\u2019avez jamais vue leur donner quelque chose \u00e0 manger&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais qu\u2019est-ce que vous voulez qu\u2019elle leur donne, aux chats, puisqu\u2019elle a rien pour elle&nbsp;? C\u2019est la derni\u00e8re descendante d\u2019une grande famille qu\u2019est tomb\u00e9e dans la mis\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle a horreur des chats&nbsp;! Je l\u2019ai vue les poursuivre \u00e0 coups de parapluie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parce qu\u2019ils pi\u00e9tinaient les fleurs de ses parterres&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Des fleurs&nbsp;? Ce jardin, je l\u2019ai toujours vu plein de mauvaises herbes&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Marcovaldo se rendit compte que les opinions concernant la vieille marquise divergeaient profond\u00e9ment&nbsp;: d\u2019aucuns la voyaient comme une cr\u00e9ature ang\u00e9lique&nbsp;; d\u2019autres comme une personne avare et \u00e9go\u00efste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et c\u2019est pareil m\u00eame pour les petits oiseaux&nbsp;: elle leur donne jamais une miette de pain&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle leur donne l\u2019hospitalit\u00e9, comme aux autres&nbsp;: \u00e7a vous para\u00eet peu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle la donne aussi aux moustiques. Ils viennent tous d\u2019ici, de ce bassin. L\u2019\u00e9t\u00e9, ces moustiques, ils vous d\u00e9vorent litt\u00e9ralement, et c\u2019est la faute de cette sacr\u00e9e marquise&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et les rats&nbsp;? Cette villa, c\u2019est un vrai nid \u00e0 rats. Ils font leurs trous sous les feuilles mortes&nbsp;; et la nuit, ils sortent\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pour ce qui est des rats, les chats s\u2019en chargent\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oh&nbsp;! vos chats&nbsp;! Si on doit compter sur eux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pourquoi&nbsp;? Qu\u2019est-ce que vous avez \u00e0 leur reprocher aux chats&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ici la discussion d\u00e9g\u00e9n\u00e9ra en une querelle g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;L\u2019autorit\u00e9 devrait intervenir, saisir la villa&nbsp;! criait l\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;De quel droit&nbsp;? protestait un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Dans un quartier moderne comme le n\u00f4tre, un taudis pareil\u2026 \u00c7a devrait \u00eatre interdit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais, moi, mon appartement, je l\u2019ai justement choisi parce qu\u2019il donnait sur ce petit coin de verdure\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Allons donc&nbsp;! Pensez un peu au beau gratte-ciel qu\u2019ils pourraient y b\u00e2tir&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Marcovaldo aussi avait quelque chose \u00e0 dire, mais il n\u2019en trouvait pas l\u2019occasion. Finalement, il s\u2019exclama tout d\u2019un trait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La marquise m\u2019a vol\u00e9 une truite.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nouvelle inattendue fournit de nouveaux arguments aux d\u00e9tracteurs de la vieille dame, mais ses partisans y virent au contraire la preuve de l\u2019indigence dans laquelle se trouvait la malheureuse aristocrate. Les uns et les autres furent d\u2019accord sur le fait que Marcovaldo devait aller frapper \u00e0 sa porte et lui demander des explications.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne comprenait pas bien si la grille \u00e9tait ouverte ou ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9&nbsp;; quoi qu\u2019il en soit, elle s\u2019ouvrait en poussant, avec un grincement lamentable. Marcovaldo se fraya un chemin entre les feuilles et les chats, gravit les marches du perron, et frappa tr\u00e8s fort \u00e0 la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>La persienne d\u2019une des fen\u00eatres \u2013&nbsp;la m\u00eame d\u2019o\u00f9 \u00e9tait sortie la po\u00eale&nbsp;\u2013 s\u2019\u00e9carta un tout petit peu, et Marcovaldo entrevit un \u0153il rond et bleu, une touffe de cheveux teints d\u2019une couleur ind\u00e9finissable et une main s\u00e8che, s\u00e8che. Une voix disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qui est l\u00e0&nbsp;? Qui frappe&nbsp;?&nbsp;\u00bb, et il l\u2019entendit en m\u00eame temps que lui parvenait une odeur d\u2019huile frite.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Moi, madame la marquise, je suis le monsieur de la truite, expliqua Marcovaldo. Je voudrais pas vous d\u00e9ranger&nbsp;: c\u2019\u00e9tait seulement pour vous dire que la truite, des fois que vous le sauriez pas, c\u2019est \u00e0 moi que ce chat l\u2019avait vol\u00e9e, vu que c\u2019\u00e9tait moi que je l\u2019avais p\u00each\u00e9e. Du reste, la ligne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les chats, toujours les chats&nbsp;! dit d\u2019une voix per\u00e7ante et un peu nasillarde la marquise cach\u00e9e derri\u00e8re la persienne. Tous mes malheurs viennent des chats&nbsp;! Personne ne peut imaginer ce que c\u2019est&nbsp;! Prisonni\u00e8re, nuit et jour, de ces sales b\u00eates&nbsp;! Et avec toutes les salet\u00e9s que les gens jettent par-dessus le mur pour me faire enrager\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais ma truite\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Votre truite&nbsp;! Qu\u2019est-ce que vous voulez que j\u2019en sache, moi, de votre truite&nbsp;? dit la marquise en criant presque \u2013&nbsp;comme si elle voulait couvrir le gr\u00e9sillement de l\u2019huile dans la po\u00eale qui sortait de la fen\u00eatre avec une bonne odeur de poisson frit.&nbsp;\u2013 Comment voulez-vous que je puisse comprendre quelque chose avec tout ce qui me tombe dessus \u00e0 la maison&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui, oui, mais la truite, vous l\u2019avez prise ou vous l\u2019avez pas prise&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Avec tous les d\u00e9g\u00e2ts que me font les chats&nbsp;! Ah&nbsp;! il faudrait voir \u00e7a&nbsp;! Je ne r\u00e9ponds plus de rien&nbsp;! Si je devais vous dire tout ce que j\u2019ai perdu&nbsp;! Avec tous ces chats qui occupent ma maison et mon jardin depuis des ann\u00e9es&nbsp;! Ma vie est \u00e0 la merci de ces b\u00eates&nbsp;! Allez donc trouver les propri\u00e9taires pour leur demander de rembourser tout \u00e7a, tous ces d\u00e9g\u00e2ts&nbsp;! Des d\u00e9g\u00e2ts&nbsp;? Pire&nbsp;: une vie d\u00e9truite et, moi, prisonni\u00e8re ici, sans seulement pouvoir faire deux pas&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais, faites excuse, qu\u2019est-ce qui vous oblige \u00e0 rester&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019entreb\u00e2illement de la persienne, on apercevait soit un \u0153il rond et bleu, soit une bouche avec deux dents en avant. Et durant un instant, on vit tout le visage&nbsp;: Marcovaldo eut l\u2019impression qu\u2019il ressemblait vaguement \u00e0 celui d\u2019un chat.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ils me gardent prisonni\u00e8re, les chats&nbsp;! Oh&nbsp;! comme je m\u2019en irais&nbsp;! Je ne sais pas ce que je donnerais pour un petit appartement bien \u00e0 moi, dans une maison moderne, propre&nbsp;! Mais je ne peux pas sortir\u2026 Ils me suivent, ils se mettent en travers de mon chemin, ils me font tomber&nbsp;! \u2013&nbsp;La voix devint un murmure, comme si elle r\u00e9v\u00e9lait un secret.&nbsp;\u2013 Ils ont peur que je vende le terrain\u2026 Ils ne me quittent pas\u2026 ils ne me permettent pas\u2026 Il faudrait les voir, les chats, quand les promoteurs viennent me faire une proposition&nbsp;! Ils s\u2019en m\u00ealent, sortent leurs griffes, ils ont m\u00eame fait fuir un notaire&nbsp;! Une fois, j\u2019avais un contrat et j\u2019allais le signer&nbsp;: ils sont entr\u00e9s en trombe par la fen\u00eatre, ils ont renvers\u00e9 l\u2019encrier et d\u00e9chir\u00e9 tout le contrat\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Marcovaldo se souvint brusquement de l\u2019heure, du magasin, du chef magasinier. Il s\u2019en alla, marchant sur les feuilles mortes sur la pointe des pieds, cependant que la voix continuait \u00e0 s\u2019entendre au travers des lattes de la persienne, comme envelopp\u00e9e d\u2019un nuage d\u2019huile frite&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ils m\u2019ont m\u00eame griff\u00e9e\u2026 J\u2019ai encore la marque\u2026 Abandonn\u00e9e, abandonn\u00e9e, oui, \u00e0 la merci de ces d\u00e9mons\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Vint l\u2019hiver. Une floraison de flocons blancs ornait les branches, les chapiteaux des colonnes et la queue des chats. Sous la neige, les feuilles mortes devenaient de la boue. Les chats, on les voyait peu&nbsp;; les amis des chats, moins encore&nbsp;; les paquets d\u2019ar\u00eates n\u2019\u00e9taient remis qu\u2019au chat qui se pr\u00e9sentait \u00e0 domicile. Depuis un bon bout de temps, nul n\u2019avait revu la marquise. Aucune fum\u00e9e ne sortait plus de la chemin\u00e9e de la petite villa.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour o\u00f9 il avait neig\u00e9, des chats \u00e9taient revenus en grand nombre dans le jardin, comme si c\u2019\u00e9tait le printemps, et ils miaulaient comme par une nuit de lune. Les voisins comprirent qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9 quelque chose&nbsp;: ils all\u00e8rent frapper \u00e0 la porte de la marquise. Elle ne r\u00e9pondit pas&nbsp;: elle \u00e9tait morte.<\/p>\n\n\n\n<p>Au printemps, des promoteurs avaient ouvert un grand chantier sur l\u2019emplacement du jardin. Les bulldozers avaient creus\u00e9 \u00e0 une grande profondeur pour faire place aux fondations&nbsp;; le ciment coulait dans les armatures de fer&nbsp;; une tr\u00e8s grande grue apportait des traverses aux ouvriers qui construisaient les \u00e9chafaudages. Mais comment pouvait-on travailler&nbsp;? Les chats se promenaient sur tous les \u00e9chafaudages, faisaient tomber des briques et des seaux de mortier, se battaient au milieu des tas de sable. Quand on allait dresser une armature, on trouvait un chat perch\u00e9 \u00e0 son sommet, et qui soufflait de rage. Des matous plus sournois grimpaient sur le dos des ma\u00e7ons en ayant l\u2019air de vouloir ronronner, et il n\u2019y avait plus moyen de les chasser. Et les oiseaux continuaient \u00e0 faire leur nid dans tous les treillis m\u00e9talliques, la cabine de la grue ressemblait \u00e0 une voli\u00e8re\u2026 Et on ne pouvait pas aller chercher un seau d\u2019eau sans le rapporter plein de grenouilles qui coassaient et sautaient\u2026<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le jardin des chats obstin\u00e9s est un conte d&rsquo;Italo Calvino, publi\u00e9 en 1963 dans Marcovaldo ou Les saisons en ville. L&rsquo;histoire suit Marcovaldo, un humble travailleur qui, lors de ses promenades solitaires, commence \u00e0 observer le monde secret des chats urbains. En suivant un chat tigr\u00e9, il d\u00e9couvre une ville cach\u00e9e entre les murs et les toits, un territoire f\u00e9lin qui survit dans les interstices de la modernit\u00e9. Sa curiosit\u00e9 le conduit jusqu&rsquo;\u00e0 un jardin myst\u00e9rieux, dernier refuge des animaux dans une ville en constante transformation, o\u00f9 les humains et les chats semblent livrer une bataille silencieuse pour l&rsquo;espace et le temps.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":19455,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[893,891,889],"class_list":["post-19483","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-chats","tag-italie","tag-italo-calvino-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":893,"label":"Chats"},{"value":891,"label":"Italie"},{"value":889,"label":"Italo Calvino"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Italo-Calvino-La-ciudad-de-los-gatos-obstinados.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":893,"name":"Chats","slug":"chats","term_group":0,"term_taxonomy_id":893,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":3,"filter":"raw"},{"term_id":891,"name":"Italie","slug":"italie","term_group":0,"term_taxonomy_id":891,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":889,"name":"Italo Calvino","slug":"italo-calvino-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":889,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19483","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19483"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19483\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19455"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19483"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19483"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19483"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}