{"id":19736,"date":"2025-02-16T21:21:42","date_gmt":"2025-02-17T01:21:42","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=19736"},"modified":"2025-02-16T21:21:44","modified_gmt":"2025-02-17T01:21:44","slug":"guy-de-maupassant-apparition","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-apparition\/19736\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant\u00a0: Apparition"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : <em>Apparition<\/em> est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e dans <em>Le Gaulois<\/em> le 4 avril 1883. Elle raconte l&rsquo;exp\u00e9rience troublante d&rsquo;un vieux marquis qui, lors d&rsquo;une r\u00e9union sociale, d\u00e9cide de partager un \u00e9v\u00e9nement qui le hante depuis plus de cinquante ans. Dans sa jeunesse, un vieil ami lui demande de r\u00e9cup\u00e9rer des documents dans son ancienne maison. \u00c0 son arriv\u00e9e, le marquis d\u00e9couvre une atmosph\u00e8re d&rsquo;abandon et un environnement lugubre qui sera le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une exp\u00e9rience terrifiante, qui laissera en lui une marque de peur ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-6b79d463\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Guy-de-Maupassant-Aparicion.webp\" alt=\"Guy de Maupassant\u00a0: Apparition\" class=\"wp-image-19729\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Guy-de-Maupassant-Aparicion.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Guy-de-Maupassant-Aparicion-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Guy-de-Maupassant-Aparicion-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Guy-de-Maupassant-Aparicion-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Apparition<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p>On parlait de s\u00e9questration \u00e0 propos d\u2019un proc\u00e8s r\u00e9cent. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fin d\u2019une soir\u00e9e intime, rue de Grenelle, dans un ancien h\u00f4tel, et chacun avait son histoire, une histoire qu\u2019il affirmait vraie.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le vieux marquis de la Tour-Samuel, \u00e2g\u00e9 de quatre-vingt-deux ans, se leva et vint s\u2019appuyer \u00e0 la chemin\u00e9e. Il dit de sa voix un peu tremblante&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Moi aussi, je sais une chose \u00e9trange, tellement \u00e9trange, qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 l\u2019obsession de ma vie. Voici maintenant cinquante-six ans que cette aventure m\u2019est arriv\u00e9e, et il ne se passe pas un mois sans que je la revoie en r\u00eave. Il m\u2019est demeur\u00e9 de ce jour-l\u00e0 une marque, une empreinte de peur, me comprenez-vous&nbsp;? Oui, j\u2019ai subi l\u2019horrible \u00e9pouvante, pendant dix minutes, d\u2019une telle fa\u00e7on que depuis cette heure une sorte de terreur constante m\u2019est rest\u00e9e dans l\u2019\u00e2me. Les bruits inattendus me font tressaillir jusqu\u2019au c\u0153ur&nbsp;; les objets que je distingue mal dans l\u2019ombre du soir me donnent une envie folle de me sauver. J\u2019ai peur la nuit, enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>Oh&nbsp;! Je n\u2019aurais pas avou\u00e9 cela avant d\u2019\u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 je suis. Maintenant je peux tout dire. Il est permis de n\u2019\u00eatre pas brave devant les dangers imaginaires, quand on a quatre-vingt-deux ans. Devant les dangers v\u00e9ritables, je n\u2019ai jamais recul\u00e9, Mesdames.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette histoire m\u2019a tellement boulevers\u00e9 l\u2019esprit, a jet\u00e9 en moi un trouble si profond, si myst\u00e9rieux, si \u00e9pouvantable, que je ne l\u2019ai m\u00eame jamais racont\u00e9e. Je l\u2019ai gard\u00e9e dans le fond intime de moi, dans ce fond o\u00f9 l\u2019on cache les secrets p\u00e9nibles, les secrets honteux, toutes les inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais vous dire l\u2019aventure telle quelle, sans chercher \u00e0 l\u2019expliquer. Il est bien certain qu\u2019elle est explicable, \u00e0 moins que je n\u2019aie eu mon heure de folie. Mais non, je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 fou, et vous en donnerai la preuve. Imaginez ce que vous voudrez. Voici les faits tout simples.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait en 1827, au mois de juillet. Je me trouvais \u00e0 Rouen en garnison.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, comme je me promenais sur le quai, je rencontrai un homme que je crus reconna\u00eetre sans me rappeler au juste qui c\u2019\u00e9tait. Je fis, par instinct, un mouvement pour m\u2019arr\u00eater. L\u2019\u00e9tranger aper\u00e7ut ce geste, me regarda et tomba dans mes bras.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un ami de jeunesse que j\u2019avais beaucoup aim\u00e9. Depuis cinq ans que je ne l\u2019avais vu, il semblait vieilli d\u2019un demi-si\u00e8cle. Ses cheveux \u00e9taient tout blancs&nbsp;; et il marchait courb\u00e9, comme \u00e9puis\u00e9. Il comprit ma surprise et me conta sa vie. Un malheur terrible l\u2019avait bris\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Devenu follement amoureux d\u2019une jeune fille, il l\u2019avait \u00e9pous\u00e9e dans une sorte d\u2019extase de bonheur. Apr\u00e8s un an d\u2019une f\u00e9licit\u00e9 surhumaine et d\u2019une passion inapais\u00e9e, elle \u00e9tait morte subitement d\u2019une maladie de c\u0153ur, tu\u00e9e par l\u2019amour lui-m\u00eame, sans doute.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait quitt\u00e9 son ch\u00e2teau le jour m\u00eame de l\u2019enterrement, et il \u00e9tait venu habiter son h\u00f4tel de Rouen. Il vivait l\u00e0, solitaire et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, rong\u00e9 par la douleur, si mis\u00e9rable qu\u2019il ne pensait qu\u2019au suicide.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Puisque je te retrouve ainsi, me dit-il, je te demanderai de me rendre une grand service, c\u2019est d\u2019aller chercher chez moi dans le secr\u00e9taire de ma chambre, de notre chambre, quelques papiers dont j\u2019ai un urgent besoin. Je ne puis charger de ce soin un subalterne ou un homme d\u2019affaires, car il me faut une imp\u00e9n\u00e9trable discr\u00e9tion et un silence absolu. Quant \u00e0 moi, pour rien au monde je ne rentrerai dans cette maison.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je te donnerai la clef de cette chambre que j\u2019ai ferm\u00e9e moi-m\u00eame en partant, et la clef de son secr\u00e9taire. Tu remettras en outre un mot de moi \u00e0 mon jardinier qui t\u2019ouvrira le ch\u00e2teau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Mais viens d\u00e9jeuner avec moi demain, et nous causerons de cela.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui promis de lui rendre ce l\u00e9ger service. Ce n\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs qu\u2019une promenade pour moi, son domaine se trouvant situ\u00e9 \u00e0 cinq lieues de Rouen environ. J\u2019en avais pour une heure \u00e0 cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 dix heures, le lendemain, j\u2019\u00e9tais chez lui. Nous d\u00e9jeun\u00e2mes en t\u00eate \u00e0 t\u00eate&nbsp;; mais il ne pronon\u00e7a pas vingt paroles. Il me pria de l\u2019excuser&nbsp;; la pens\u00e9e de la visite que j\u2019allais faire dans cette chambre, o\u00f9 gisait son bonheur, le bouleversait, me disait-il. Il me parut en effet singuli\u00e8rement agit\u00e9, pr\u00e9occup\u00e9, comme si un myst\u00e9rieux combat se f\u00fbt livr\u00e9 dans son \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin il m\u2019expliqua exactement ce que je devais faire. C\u2019\u00e9tait bien simple. Il me fallait prendre deux paquets de lettres et une liasse de papiers enferm\u00e9s dans le premier tiroir de droite du meuble dont j\u2019avais la clef. Il ajouta&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je n\u2019ai pas besoin de te prier de n\u2019y point jeter les yeux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je fus presque bless\u00e9 de cette parole, et je le lui dis un peu vivement. Il balbutia&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pardonne-moi, je souffre trop.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et il se mit \u00e0 pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le quittai vers une heure pour accomplir ma mission.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faisait un temps radieux, et j\u2019allais au grand trot \u00e0 travers les prairies, \u00e9coutant des chants d\u2019alouettes et le bruit rythm\u00e9 de mon sabre sur ma botte.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis j\u2019entrai dans la for\u00eat et je mis au pas mon cheval. Des branches d\u2019arbres me caressaient le visage&nbsp;; et parfois j\u2019attrapais une feuille avec mes dents et je la m\u00e2chais avidement, dans une de ces joies de vivre qui vous emplissent, on ne sait pourquoi, d\u2019un bonheur tumultueux et comme insaisissable, d\u2019une sorte d\u2019ivresse de force.<\/p>\n\n\n\n<p>En approchant du ch\u00e2teau, je cherchai dans ma poche la lettre que j\u2019avais pour le jardinier, et je m\u2019aper\u00e7us avec \u00e9tonnement qu\u2019elle \u00e9tait cachet\u00e9e. Je fus tellement surpris et irrit\u00e9 que je faillis revenir sans m\u2019acquitter de ma commission. Puis je songeai que j\u2019allais montrer l\u00e0 une susceptibilit\u00e9 de mauvais go\u00fbt. Mon ami avait pu d\u2019ailleurs fermer ce mot sans y prendre garde, dans le trouble o\u00f9 il \u00e9tait.<\/p>\n\n\n\n<p>Le manoir semblait abandonn\u00e9 depuis vingt ans. La barri\u00e8re, ouverte et pourrie, tenait debout on ne sait comment. L\u2019herbe emplissait les all\u00e9es&nbsp;; on ne distinguait plus les plates-bandes du gazon.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bruit que je fis en tapant \u00e0 coups de pied dans un volet, un vieil homme sortit d\u2019une porte de c\u00f4t\u00e9 et parut stup\u00e9fait de me voir Je sautai \u00e0 terre et je remis ma lettre. Il la lut, la relut, la retourna, me consid\u00e9ra en dessous, mit le papier dans sa poche et pronon\u00e7a&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Eh bien&nbsp;! Qu\u2019est-ce que vous d\u00e9sirez&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je r\u00e9pondis brusquement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous devez le savoir, puisque vous avez re\u00e7u l\u00e0-dedans les ordres de votre ma\u00eetre&nbsp;; je veux entrer dans ce ch\u00e2teau.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il semblait atterr\u00e9. Il d\u00e9clara&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Alors, vous allez dans\u2026 dans sa chambre&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je commen\u00e7ai \u00e0 m\u2019impatienter.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Parbleu&nbsp;! Mais est-ce que vous auriez l\u2019intention de m\u2019interroger, par hasard&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il balbutia&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Non\u2026 Monsieur\u2026 mais c\u2019est que\u2026 c\u2019est qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 ouverte depuis\u2026 depuis la\u2026 mort. Si vous voulez m\u2019attendre cinq minutes, je vais aller\u2026 aller voir si\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019interrompis avec col\u00e8re&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! \u00c7a voyons, vous fichez-vous de moi&nbsp;? Vous n\u2019y pouvez pas entrer, puisque voici la clef.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne savait plus que dire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Alors, Monsieur, je vais vous montrer la route.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Montrez-moi l\u2019escalier et laissez-moi seul. Je la trouverai bien sans vous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais\u2026 Monsieur\u2026 cependant\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois, je m\u2019emportai tout \u00e0 fait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Maintenant, taisez-vous, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Ou vous aurez affaire \u00e0 moi.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019\u00e9cartai violemment et je p\u00e9n\u00e9trai dans la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Je traversai d\u2019abord la cuisine, puis deux petites pi\u00e8ces que cet homme habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand vestibule, je montai l\u2019escalier et je reconnus la porte indiqu\u00e9e par mon ami.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ouvris sans peine et j\u2019entrai.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019appartement \u00e9tait tellement sombre que je n\u2019y distinguai rien d\u2019abord. Je m\u2019arr\u00eatai, saisi par cette odeur moisie et fade des pi\u00e8ces inhabit\u00e9es et condamn\u00e9es, des chambres mortes. Puis, peu \u00e0 peu, mes yeux s\u2019habitu\u00e8rent \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9, et je vis assez nettement une grande pi\u00e8ce en d\u00e9sordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses matelas et ses oreillers, dont l\u2019un portait l\u2019empreinte profonde d\u2019un coude ou d\u2019une t\u00eate comme si on venait de se poser dessus.<\/p>\n\n\n\n<p>Les si\u00e8ges semblaient en d\u00e9route. Je remarquai qu\u2019une porte, celle d\u2019une armoire sans doute, \u00e9tait demeur\u00e9e entrouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allai d\u2019abord \u00e0 la fen\u00eatre pour donner du jour et je l\u2019ouvris&nbsp;; mais les ferrures du contrevent \u00e9taient tellement rouill\u00e9es que je ne pus les faire c\u00e9der.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019essayai m\u00eame de les casser avec mon sabre, sans y parvenir. Comme je m\u2019irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux s\u2019\u00e9taient enfin parfaitement accoutum\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre, je renon\u00e7ai \u00e0 l\u2019espoir d\u2019y voir plus clair et j\u2019allai au secr\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019assis dans un fauteuil, j\u2019abattis la tablette, j\u2019ouvris le tiroir indiqu\u00e9. Il \u00e9tait plein jusqu\u2019aux bords. Il ne me fallait que trois paquets, que je savais comment reconna\u00eetre, et je me mis \u00e0 les chercher.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019\u00e9carquillais les yeux \u00e0 d\u00e9chiffrer les suscriptions, quand je crus entendre ou plut\u00f4t sentir un fr\u00f4lement derri\u00e8re moi. Je n\u2019y pris point garde, pensant qu\u2019un courant d\u2019air avait fait remuer quelque \u00e9toffe. Mais, au bout d\u2019une minute, un autre mouvement, presque indistinct, me fit passer sur la peau un singulier petit frisson d\u00e9sagr\u00e9able. C\u2019\u00e9tait tellement b\u00eate d\u2019\u00eatre \u00e9mu, m\u00eame \u00e0 peine, que je ne voulus pas me retourner, par pudeur pour moi-m\u00eame. Je venais alors de d\u00e9couvrir la seconde des liasses qu\u2019il me fallait&nbsp;; et je trouvais justement la troisi\u00e8me, quand un grand et p\u00e9nible soupir, pouss\u00e9 contre mon \u00e9paule, me fit faire un bond de fou \u00e0 deux m\u00e8tres de l\u00e0. Dans mon \u00e9lan je m\u2019\u00e9tais retourn\u00e9, la main sur la poign\u00e9e de mon sabre, et certes, si je ne l\u2019avais pas senti \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9, je me serais enfui comme un l\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>Une grande femme v\u00eatue de blanc me regardait, debout derri\u00e8re le fauteuil o\u00f9 j\u2019\u00e9tais assis une seconde plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m\u2019abattre \u00e0 la renverse&nbsp;! Oh&nbsp;! Personne ne peut comprendre, \u00e0 moins de les avoir ressenties, ces \u00e9pouvantables et stupides terreurs. L\u2019\u00e2me se fond&nbsp;; on ne sent plus son c\u0153ur&nbsp;; le corps entier devient mou comme une \u00e9ponge, on dirait que tout l\u2019int\u00e9rieur de nous s\u2019\u00e9croule.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne crois pas aux fant\u00f4mes&nbsp;; eh bien&nbsp;! J\u2019ai d\u00e9failli sous la hideuse peur des morts, et j\u2019ai souffert, oh&nbsp;! Souffert en quelques instants plus qu\u2019en tout le reste de ma vie, dans l\u2019angoisse irr\u00e9sistible des \u00e9pouvantes surnaturelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Si elle n\u2019avait pas parl\u00e9, je serais mort peut-\u00eatre&nbsp;! Mais elle parla&nbsp;; elle parla d\u2019une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs. Je n\u2019oserais pas dire que je redevins ma\u00eetre de moi et que je retrouvai ma raison. Non. J\u2019\u00e9tais \u00e9perdu \u00e0 ne plus savoir ce que je faisais&nbsp;; mais cette esp\u00e8ce de fiert\u00e9 intime que j\u2019ai en moi, un peu d\u2019orgueil de m\u00e9tier aussi, me faisaient garder, presque malgr\u00e9 moi, une contenance honorable. Je posais pour moi et pour elle sans doute, pour elle, quelle qu\u2019elle f\u00fbt, femme ou spectre. Je me suis rendu compte de tout cela plus tard, car je vous assure que, dans l\u2019instant de l\u2019apparition, je ne songeais \u00e0 rien. J\u2019avais peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Oh&nbsp;! Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je voulus r\u00e9pondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un bruit vague sortit de ma gorge.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Voulez-vous&nbsp;? Vous pouvez me sauver, me gu\u00e9rir. Je souffre affreusement. Je souffre, oh&nbsp;! Je souffre&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle s\u2019assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Voulez-vous&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je fis&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;!&nbsp;\u00bb de la t\u00eate, ayant encore la voix paralys\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle me tendit un peigne en \u00e9caille et elle murmura&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Peignez-moi, oh&nbsp;! Peignez-moi&nbsp;; cela me gu\u00e9rira&nbsp;; il faut qu\u2019on me peigne. Regardez ma t\u00eate\u2026 Comme je souffre&nbsp;; et mes cheveux comme ils me font mal&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ses cheveux d\u00e9nou\u00e9s, tr\u00e8s longs, tr\u00e8s noirs, me semblait-il, pendaient par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi ai-je fait ceci&nbsp;? Pourquoi ai-je re\u00e7u en frissonnant ce peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donn\u00e8rent \u00e0 la peau une sensation de froid atroce comme si j\u2019eusse mani\u00e9 des serpents&nbsp;? Je n\u2019en sais rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette sensation m\u2019est rest\u00e9e dans les doigts et je tressaille en y songeant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace. Je la tordis, je la renouai et la d\u00e9nouai&nbsp;; je la tressai comme on tresse la crini\u00e8re d\u2019un cheval. Elle soupirait, penchait la t\u00eate, semblait heureuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain elle me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Merci&nbsp;!&nbsp;\u00bb m\u2019arracha le peigne des mains et s\u2019enfuit par la porte que j\u2019avais remarqu\u00e9e entrouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Rest\u00e9 seul, j\u2019eus, pendant quelques secondes, ce trouble effar\u00e9 des r\u00e9veils apr\u00e8s les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens&nbsp;; je courus \u00e0 la fen\u00eatre et je brisai les contrevents d\u2019une pouss\u00e9e furieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Un flot de jour entra. Je m\u2019\u00e9lan\u00e7ai sur la porte par o\u00f9 cet \u00eatre \u00e9tait parti. Je la trouvai ferm\u00e9e et in\u00e9branlable.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors une fi\u00e8vre de fuite m\u2019envahit, une panique, la vraie panique des batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le secr\u00e9taire ouvert&nbsp;; je traversai l\u2019appartement en courant, je sautai les marches de l\u2019escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors et je ne sais par o\u00f9, et, apercevant mon cheval \u00e0 dix pas de moi, je l\u2019enfourchai d\u2019un bond et partis au galop.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne m\u2019arr\u00eatai qu\u2019\u00e0 Rouen, et devant mon logis. Ayant jet\u00e9 la bride \u00e0 mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre o\u00f9 je m\u2019enfermai pour r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 le jouet d\u2019une hallucination. Certes, j\u2019avais eu un de ces incompr\u00e9hensibles \u00e9branlements nerveux, un de ces affolements du cerveau qui enfantent les miracles, \u00e0 qui le Surnaturel doit sa puissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019allais croire \u00e0 une vision, \u00e0 une erreur de mes sens, quand je m\u2019approchai de ma fen\u00eatre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma poitrine. Mon dolman \u00e9tait plein de longs cheveux de femme qui s\u2019\u00e9taient enroul\u00e9s aux boutons&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je les saisis un \u00e0 un et je les jetai dehors avec des tremblements dans les doigts.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis j\u2019appelai mon ordonnance. Je me sentais trop \u00e9mu, trop troubl\u00e9, pour aller le jour m\u00eame chez mon ami. Et puis je voulais m\u00fbrement r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que je devais lui dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un re\u00e7u au soldat. Il s\u2019informa beaucoup de moi. On lui dit que j\u2019\u00e9tais souffrant, que j\u2019avais re\u00e7u un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me rendis chez lui le lendemain, d\u00e8s l\u2019aube, r\u00e9solu \u00e0 lui dire la v\u00e9rit\u00e9. Il \u00e9tait sorti la veille au soir et pas rentr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je revins dans la journ\u00e9e, on ne l\u2019avait pas revu. J\u2019attendis une semaine. Il ne reparut pas. Alors je pr\u00e9vins la justice. On le fit rechercher partout, sans d\u00e9couvrir une trace de son passage ou de sa retraite.<\/p>\n\n\n\n<p>Une visite minutieuse fut faite au ch\u00e2teau abandonn\u00e9. On n\u2019y d\u00e9couvrit rien de suspect.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucun indice ne r\u00e9v\u00e9la qu\u2019une femme y e\u00fbt \u00e9t\u00e9 cach\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enqu\u00eate n\u2019aboutissant \u00e0 rien, les recherches furent interrompues.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, depuis cinquante-six ans, je n\u2019ai rien appris. Je ne sais rien de plus.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apparition est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e dans Le Gaulois le 4 avril 1883. Elle raconte l&rsquo;exp\u00e9rience troublante d&rsquo;un vieux marquis qui, lors d&rsquo;une r\u00e9union sociale, d\u00e9cide de partager un \u00e9v\u00e9nement qui le hante depuis plus de cinquante ans. Dans sa jeunesse, un vieil ami lui demande de r\u00e9cup\u00e9rer des documents dans son ancienne maison. \u00c0 son arriv\u00e9e, le marquis d\u00e9couvre une atmosph\u00e8re d&rsquo;abandon et un environnement lugubre qui sera le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une exp\u00e9rience terrifiante, qui laissera en lui une marque de peur ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":19729,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[855,844,843,834],"class_list":["post-19736","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-fantastique","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","tag-horreur","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"},{"value":834,"label":"Horreur"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Guy-de-Maupassant-Aparicion.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"},{"term_id":834,"name":"Horreur","slug":"horreur","term_group":0,"term_taxonomy_id":834,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":22,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19736","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19736"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19736\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19729"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19736"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19736"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19736"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}