{"id":19760,"date":"2025-02-17T12:27:46","date_gmt":"2025-02-17T16:27:46","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=19760"},"modified":"2025-02-17T12:27:48","modified_gmt":"2025-02-17T16:27:48","slug":"gabriel-garcia-marquez-la-sieste-du-mardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/gabriel-garcia-marquez-la-sieste-du-mardi\/19760\/","title":{"rendered":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez : La sieste du mardi"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> : <em>La sieste du mardi <\/em>(La siesta del martes), conte de Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez, raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;une m\u00e8re et de sa fille qui voyagent en train vers une petite ville par une chaude journ\u00e9e d&rsquo;ao\u00fbt. V\u00eatues de deuil, elles portent un bouquet de fleurs et une dignit\u00e9 sereine, malgr\u00e9 leur pauvret\u00e9 \u00e9vidente. Leur destination est la maison paroissiale, o\u00f9 elles cherchent les cl\u00e9s du cimeti\u00e8re pour se rendre sur une tombe. Tout au long du r\u00e9cit, l&rsquo;atmosph\u00e8re dense et les gestes contenus r\u00e9v\u00e8lent une histoire de douleur, de r\u00e9sistance et de fiert\u00e9 au milieu du jugement silencieux d&rsquo;une communaut\u00e9.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-fbd05eee\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Gabriel-Garcia-Marquez-La-siesta-del-martes2.webp\" alt=\"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez : La sieste du mardi\" class=\"wp-image-18150\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Gabriel-Garcia-Marquez-La-siesta-del-martes2.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Gabriel-Garcia-Marquez-La-siesta-del-martes2-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Gabriel-Garcia-Marquez-La-siesta-del-martes2-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Gabriel-Garcia-Marquez-La-siesta-del-martes2-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La sieste du mardi<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez<br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p>Le train sortit du tr\u00e9pidant corridor de roches vermeilles, p\u00e9n\u00e9tra dans les plantations de bananiers, sym\u00e9triques et interminables&nbsp;; l\u2019air devint alors humide et on ne sentit plus la brise marine. Une \u00e9paisse fum\u00e9e suffocante entra par la porti\u00e8re de la voiture. Dans le petit chemin parall\u00e8le \u00e0 la voie ferr\u00e9e, des b\u0153ufs tiraient des charrettes charg\u00e9es de r\u00e9gimes de bananes vertes. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, sur des terres capricieusement soustraites aux cultures, on voyait des bureaux avec des ventilateurs \u00e9lectriques, des b\u00e2timents de brique rouge et des r\u00e9sidences avec des chaises et des tables blanches sur les terrasses au milieu de palmiers et de rosiers poussi\u00e9reux. Il \u00e9tait onze heures du matin et le soleil ne dardait pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu ferais mieux de remonter la vitre, dit la femme. Tu vas avoir du charbon plein les cheveux.<\/p>\n\n\n\n<p>La fillette ob\u00e9it mais le store rouill\u00e9 resta bloqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9taient les seuls passagers de ce sobre wagon de troisi\u00e8me classe. La fum\u00e9e de la locomotive continuant \u00e0 entrer par la porti\u00e8re, la petite fille se leva et mit sur son si\u00e8ge les objets qu\u2019elles avaient emport\u00e9s&nbsp;: un sac en plastique avec un casse-cro\u00fbte et un bouquet de fleurs envelopp\u00e9 dans du papier journal. Puis elle alla s\u2019asseoir \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la fen\u00eatre, face \u00e0 sa m\u00e8re. Toutes deux \u00e9taient en grand deuil, mais pauvrement v\u00eatues.<\/p>\n\n\n\n<p>La petite fille avait douze ans et c\u2019\u00e9tait son premier voyage. La femme avec ses veines bleues sur les paupi\u00e8res, son corps menu, mou et sans formes dans une robe coup\u00e9e comme une soutane, paraissait trop \u00e2g\u00e9e pour \u00eatre sa m\u00e8re. Elle voyageait, la colonne vert\u00e9brale solidement appuy\u00e9e contre la banquette, en tenant \u00e0 deux mains sur son sein un sac de cuir verni tout craquel\u00e9. Elle avait la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 scrupuleuse des gens habitu\u00e9s \u00e0 la pauvret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La chaleur commen\u00e7a sur le coup de midi. Le train s\u2019arr\u00eata dix minutes dans une gare sans village o\u00f9 il fit provision d\u2019eau. Au-dehors, dans le myst\u00e9rieux silence des plantations, l\u2019ombre avait un aspect de puret\u00e9, tandis que l\u2019air accumul\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la voiture sentait le cuir frais \u00e9quarri. Le train ne chercha plus \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer. Il s\u2019arr\u00eata dans deux villages exactement semblables avec leurs maisons peintes de couleurs vives. La petite fille enleva ses souliers puis alla aux toilettes mettre dans l\u2019eau son bouquet de fleurs mortes.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand elle revint, sa m\u00e8re l\u2019attendait pour manger. Elle lui tendit un morceau de fromage, une moiti\u00e9 de beignet de ma\u00efs, un petit g\u00e2teau sec et, du sac en plastique, elle sortit la m\u00eame chose pour elle. Pendant qu\u2019elles mangeaient, le train franchit lentement un pont m\u00e9tallique et traversa sans s\u2019arr\u00eater un village semblable aux pr\u00e9c\u00e9dents bien que dans celui-ci il y e\u00fbt foule sur la place. Une fanfare jouait un air joyeux sous le soleil \u00e9crasant. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du village, dans la plaine crevass\u00e9e par la s\u00e9cheresse, c\u2019\u00e9tait la fin des plantations.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme cessa de manger.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mets tes souliers, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>La fillette regarda au-dehors. Elle vit seulement la plaine d\u00e9serte sur laquelle le train s\u2019\u00e9tait remis \u00e0 courir&nbsp;; elle glissa dans le sac le reste de son g\u00e2teau sec et enfila rapidement ses chaussures. La femme lui tendit un peigne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Coiffe-toi, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le train siffla pendant que la petite se peignait. La femme \u00e9pongea la sueur de son cou et essuya la graisse de son visage avec ses doigts. Quand la fillette eut fini de se peigner le train passait devant les premi\u00e8res maisons d\u2019un village qui \u00e9tait plus grand mais plus triste que les pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Si tu veux faire tes besoins, vas-y maintenant, dit la femme. Ensuite, m\u00eame si tu meurs de soif, ne bois pas d\u2019eau. Et surtout ne pleure pas.<\/p>\n\n\n\n<p>La fillette approuva d\u2019un signe de t\u00eate. Un vent chaud et sec entra par la porti\u00e8re, en m\u00eame temps que le sifflet de la locomotive et le tintamarre des vieux wagons. La femme enroula le sac en plastique avec le reste du casse-cro\u00fbte et le rangea dans son sac \u00e0 main. Durant un instant, le village entier, en cet \u00e9blouissant mardi d\u2019ao\u00fbt, resplendit \u00e0 travers la vitre. La fillette enveloppa ses fleurs dans les journaux mouill\u00e9s, s\u2019\u00e9loigna un peu plus de la porti\u00e8re et regarda fixement sa m\u00e8re qui lui r\u00e9pondit par un regard calme. Le train interrompit son sifflement, ralentit, puis s\u2019immobilisa.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y avait personne \u00e0 la gare. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, sur le trottoir ombrag\u00e9 par les amandiers, la salle de billard seule \u00e9tait ouverte. Le village flottait dans la chaleur. La femme et la fillette descendirent du train, travers\u00e8rent la gare abandonn\u00e9e dont le carrelage commen\u00e7ait \u00e0 se fendre sous la pouss\u00e9e de l\u2019herbe, et pass\u00e8rent sur le trottoir \u00e0 l\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait presque deux heures. Accabl\u00e9 par la torpeur ambiante, le village faisait la sieste. Les magasins, les bureaux, l\u2019\u00e9cole communale, \u00e9taient ferm\u00e9s depuis onze heures et ne rouvriraient qu\u2019un peu avant quatre heures au moment du retour du train. Il n\u2019y avait que l\u2019h\u00f4tel de la gare, avec sa buvette et sa salle de billard, et le bureau de poste, situ\u00e9 en bordure de la place, qui n\u2019avaient point ferm\u00e9 leurs portes. Les maisons, presque toutes construites d\u2019apr\u00e8s le prototype de la compagnie banani\u00e8re, avaient pouss\u00e9 leurs verrous et baiss\u00e9 leurs persiennes. Il faisait tellement chaud que certains habitants d\u00e9jeunaient dans la cour&nbsp;; d\u2019autres avaient \u00e9tendu un si\u00e8ge \u00e0 l\u2019ombre des amandiers et faisaient la sieste assis en pleine rue.<\/p>\n\n\n\n<p>Recherchant toujours la protection des amandiers, la femme et la fillette entr\u00e8rent dans le village sans en troubler la sieste. Elles se rendirent tout droit au presbyt\u00e8re. La femme gratta avec l\u2019ongle le grillage du guichet, attendit un instant et appela de nouveau. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, un ventilateur \u00e9lectrique bourdonnait. On n\u2019entendit aucun pas, simplement le l\u00e9ger grincement d\u2019une porte et aussit\u00f4t apr\u00e8s une voix prudente, tout pr\u00e8s du grillage, qui disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qui \u00eates-vous&nbsp;?&nbsp;\u00bb La femme essaya de regarder par le guichet.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je d\u00e9sire voir monsieur le cur\u00e9, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il est en train de dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est urgent, insista la femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa voix \u00e9tait calme et persuasive.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte s\u2019entrouvrit sans bruit et une femme m\u00fbre et rondelette, au teint p\u00e2le et aux cheveux platin\u00e9s, apparut. Ses yeux semblaient tout petits derri\u00e8re les verres \u00e9pais de ses lunettes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Entrez, dit-elle, et elle ouvrit en grand la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent dans une salle impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019une odeur ancienne de fleurs. La femme les conduisit jusqu\u2019\u00e0 un banc de bois et leur fit signe de s\u2019asseoir. Ce que fit la fillette, mais sa m\u00e8re resta debout, songeuse, en serrant son sac \u00e0 deux mains. On n\u2019entendait aucun bruit derri\u00e8re le ventilateur \u00e9lectrique.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme r\u00e9apparut par la porte du fond et annon\u00e7a \u00e0 voix basse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il dit que vous pouvez revenir \u00e0 trois heures. Il s\u2019est couch\u00e9 il y a cinq minutes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Le train repart \u00e0 trois heures et demie, dit la m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut une r\u00e9ponse br\u00e8ve et ferme, mais la voix gardait un calme plein de nuances. Pour la premi\u00e8re fois, l\u2019h\u00f4tesse se mit \u00e0 rire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bien, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand la porte du fond se referma, la m\u00e8re s\u2019assit pr\u00e8s de sa fille. Le salon \u00e9tait petit, pauvre, propre et bien rang\u00e9. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019une rampe en bois qui s\u00e9parait la pi\u00e8ce en deux, il y avait un bureau tout simple, avec une toile cir\u00e9e et, dessus, une vieille machine \u00e0 \u00e9crire aupr\u00e8s d\u2019un vase avec des fleurs. Derri\u00e8re, \u00e9taient align\u00e9es les archives de la paroisse. On remarquait que c\u2019\u00e9tait un bureau tenu par une c\u00e9libataire.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte du fond s\u2019ouvrit et le cur\u00e9 s\u2019avan\u00e7a en essuyant avec un mouchoir les verres de ses lunettes. Quand il les posa sur son nez, on se rendit compte aussit\u00f4t qu\u2019il \u00e9tait le fr\u00e8re de la femme qui avait ouvert la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que vous voulez&nbsp;? demanda-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les clefs du cimeti\u00e8re, dit la femme.<\/p>\n\n\n\n<p>La fillette \u00e9tait assise, les fleurs sur ses genoux et les pieds crois\u00e9s sous le banc. Le cur\u00e9 la regarda, puis regarda la femme et ensuite, \u00e0 travers le grillage de la fen\u00eatre, le ciel brillant et sans nuages.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Avec cette chaleur, dit-il. Vous auriez pu attendre que le soleil baisse.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme hocha la t\u00eate en silence. Le cur\u00e9 passa de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rampe, sortit de l\u2019armoire un cahier prot\u00e9g\u00e9 par une couverture en mati\u00e8re plastique, un plumier en bois, un encrier, et s\u2019assit au bureau. Les poils qui manquaient sur son cr\u00e2ne poussaient \u00e0 gogo sur ses mains.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quelle tombe voulez-vous voir&nbsp;? demanda-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Celle de Carlos Centeno.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Carlos Centeno, r\u00e9p\u00e9ta la femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9 paraissait n\u2019avoir rien entendu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est le voleur que l\u2019on a tu\u00e9 ici la semaine derni\u00e8re, dit la femme sur le m\u00eame ton. Je suis sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9 la d\u00e9visagea. Elle le regarda fixement, avec une paisible assurance, et le cur\u00e9 sentit qu\u2019il rougissait. Il baissa la t\u00eate pour \u00e9crire. Au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il remplissait la feuille, demandant \u00e0 la femme des renseignements sur son identit\u00e9, elle r\u00e9pondait sans h\u00e9siter, avec pr\u00e9cision, comme si elle \u00e9tait en train de lire ce qu\u2019elle disait. Le cur\u00e9 se mit \u00e0 suer \u00e0 grosses gouttes. La fillette d\u00e9boutonna la patte de sa chaussure gauche, sortit son talon qu\u2019elle appuya sur le contrefort. Elle en fit de m\u00eame avec le pied droit.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout avait commenc\u00e9 le lundi de la semaine pr\u00e9c\u00e9dente, \u00e0 trois heures du matin et \u00e0 quelques trottoirs de l\u00e0. R\u00e9becca, une veuve solitaire qui vivait dans une maison pleine de vieux bibelots, avait entendu \u00e0 travers la rumeur de la pluie qu\u2019on essayait de forcer la porte d\u2019entr\u00e9e. Elle s\u2019\u00e9tait lev\u00e9e, avait cherch\u00e9 \u00e0 t\u00e2tons dans son armoire un vieux revolver dont personne ne s\u2019\u00e9tait plus servi depuis les temps du colonel Buendia et, sans allumer, s\u2019\u00e9tait dirig\u00e9e vers la salle \u00e0 manger. Guid\u00e9e moins par le bruit de la serrure que par une peur qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e en elle pendant ces vingt-huit ann\u00e9es de solitude, elle avait localis\u00e9 mentalement non seulement l\u2019endroit o\u00f9 se trouvait la porte mais bien le niveau exact de la serrure. Saisissant l\u2019arme \u00e0 deux mains et fermant les yeux, elle avait appuy\u00e9 sur la d\u00e9tente. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois de sa vie qu\u2019elle tirait un coup de revolver. Imm\u00e9diatement apr\u00e8s la d\u00e9tonation, elle n\u2019avait plus entendu que le murmure de la pluie sur le toit de zinc. Ensuite, elle avait surpris un petit choc m\u00e9tallique sur le trottoir de ciment et une voix basse, tranquille mais ext\u00e9nu\u00e9e qui murmurait&nbsp;: \u00ab&nbsp;H\u00e9las&nbsp;! maman.&nbsp;\u00bb L\u2019homme qu\u2019on avait retrouv\u00e9 mort devant la porte au petit matin, le nez d\u00e9chiquet\u00e9, \u00e9tait v\u00eatu d\u2019une flanelle \u00e0 rayures de couleurs, d\u2019un pantalon quelconque retenu par une ficelle en guise de ceinture&nbsp;; il \u00e9tait nu-pieds. Personne, au village, ne le connaissait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ainsi il s\u2019appelait Carlos Centeno, marmotta le cur\u00e9 quand il eut fini d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Centeno Ayala, dit la femme. C\u2019\u00e9tait mon seul gar\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9 repartit vers l\u2019armoire, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle deux grandes clefs rouill\u00e9es \u00e9taient pendues \u00e0 un clou&nbsp;; la fillette imagina que ce devait \u00eatre les clefs de saint Pierre, tout comme sa m\u00e8re l\u2019avait imagin\u00e9 lorsqu\u2019elle \u00e9tait enfant et comme le cur\u00e9 lui-m\u00eame, certain jour, avait d\u00fb l\u2019imaginer. Il les d\u00e9crocha et les posa sur le cahier ouvert, puis, tendant l\u2019index, d\u00e9signa un endroit sur la page \u00e9crite, sans quitter la femme des yeux&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Signez ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle griffonna son nom, en retenant son sac avec le bras. La fillette reprit ses fleurs, alla jusqu\u2019\u00e0 la rampe en tra\u00eenant ses souliers et observa attentivement sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9 soupira&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous n\u2019avez jamais essay\u00e9 de le remettre dans le droit chemin&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La femme r\u00e9pondit lorsqu\u2019elle eut fini de signer&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019\u00e9tait un homme tr\u00e8s bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9 regarda tour \u00e0 tour la femme et l\u2019enfant et d\u00e9couvrit avec une sorte de stupeur mis\u00e9ricordieuse qu\u2019elles n\u2019avaient pas envie de pleurer. La femme poursuivit, imperturbable&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je lui disais de ne jamais voler ce qui pouvait emp\u00eacher quelqu\u2019un de manger, et il m\u2019\u00e9coutait. Par contre, avant, quand il boxait, il passait parfois trois jours au lit \u00e0 se remettre des coups qu\u2019il avait re\u00e7us.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il a m\u00eame fallu lui arracher toutes ses dents, intervint la fillette.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est vrai, confirma la femme. Chaque bouch\u00e9e que j\u2019avalais \u00e0 cette \u00e9poque avait le go\u00fbt des coups que l\u2019on donnait \u00e0 mon fils le samedi soir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La volont\u00e9 de Dieu est insondable, dit le cur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il l\u2019affirma sans grande conviction, d\u2019une part parce que l\u2019exp\u00e9rience l\u2019avait rendu quelque peu sceptique, et d\u2019autre part \u00e0 cause de la chaleur. Il leur recommanda de bien se prot\u00e9ger la t\u00eate pour \u00e9viter l\u2019insolation. En b\u00e2illant et presque endormi, il leur indiqua comment elles devaient faire pour trouver la tombe de Carlos Centeno. Au retour, inutile de frapper&nbsp;: il leur suffirait de glisser la clef sous la porte avec, si elles voulaient bien, une obole pour l\u2019\u00e9glise. La femme \u00e9couta attentivement les explications, mais remercia sans un sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien avant d\u2019ouvrir la porte d\u2019entr\u00e9e, le cur\u00e9 s\u2019\u00e9tait rendu compte que quelqu\u2019un regardait chez lui, le nez coll\u00e9 contre le grillage du guichet. C\u2019\u00e9tait un groupe de gamins. Quand la porte s\u2019ouvrit enti\u00e8rement tout le monde s\u2019envola. \u00c0 cette heure, la rue \u00e9tait toujours d\u00e9serte. Or ce jour-l\u00e0, non seulement il y avait les enfants mais aussi de petits rassemblements sous les amandiers. Le cur\u00e9 observa la rue d\u00e9form\u00e9e par la r\u00e9verb\u00e9ration et soudain il comprit. Doucement, il referma la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Attendez une minute, dit-il sans regarder la femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa s\u0153ur apparut par la porte du fond&nbsp;; elle avait enfil\u00e9 un bol\u00e9ro noir sur sa chemise de nuit et ses cheveux d\u00e9faits tombaient sur ses \u00e9paules. Elle regarda le cur\u00e9 en silence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que s\u2019est-il pass\u00e9&nbsp;? demanda-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les gens s\u2019en sont aper\u00e7us, murmura-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il est pr\u00e9f\u00e9rable qu\u2019elles sortent par la porte de la cour, dit le cur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est la m\u00eame chose, dit sa s\u0153ur. Ils sont tous aux fen\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme semblait n\u2019avoir rien compris jusqu\u2019\u00e0 cet instant. Elle essaya de voir la rue \u00e0 travers le grillage du guichet. Puis elle enleva le bouquet de fleurs des mains de la fillette et se dirigea vers la porte. L\u2019enfant la suivit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Attendez que le soleil se couche, dit le cur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous allez fondre, dit sa s\u0153ur, immobile au fond du salon. Attendez, je vais vous pr\u00eater une ombrelle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Merci, r\u00e9pondit la femme. \u00c7a va aller.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle prit la fillette par la main et sortit dans la rue.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sieste du mardi (La siesta del martes), conte de Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez, raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;une m\u00e8re et de sa fille qui voyagent en train vers une petite ville par une chaude journ\u00e9e d&rsquo;ao\u00fbt. V\u00eatues de deuil, elles portent un bouquet de fleurs et une dignit\u00e9 sereine, malgr\u00e9 leur pauvret\u00e9 \u00e9vidente. Leur destination est la maison paroissiale, o\u00f9 elles cherchent les cl\u00e9s du cimeti\u00e8re pour se rendre sur une tombe. Tout au long du r\u00e9cit, l&rsquo;atmosph\u00e8re dense et les gestes contenus r\u00e9v\u00e8lent une histoire de douleur, de r\u00e9sistance et de fiert\u00e9 au milieu du jugement silencieux d&rsquo;une communaut\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18150,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[899,898,1456],"class_list":["post-19760","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-colombie","tag-gabriel-garcia-marquez-fr","tag-realiste","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":899,"label":"Colombie"},{"value":898,"label":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Gabriel-Garcia-Marquez-La-siesta-del-martes2.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":899,"name":"Colombie","slug":"colombie","term_group":0,"term_taxonomy_id":899,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":6,"filter":"raw"},{"term_id":898,"name":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez","slug":"gabriel-garcia-marquez-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":898,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":6,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19760","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19760"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19760\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18150"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19760"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19760"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19760"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}