{"id":20025,"date":"2025-02-22T11:25:07","date_gmt":"2025-02-22T15:25:07","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=20025"},"modified":"2025-02-22T11:25:09","modified_gmt":"2025-02-22T15:25:09","slug":"edgar-allan-poe-le-masque-de-la-mort-rouge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/edgar-allan-poe-le-masque-de-la-mort-rouge\/20025\/","title":{"rendered":"Edgar Allan Poe\u00a0: Le Masque de la Mort Rouge"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : <em>La Masque de la Mort Rouge<\/em> (The Masque of the Red Death), un conte d&rsquo;Edgar Allan Poe publi\u00e9 en 1842, plonge le lecteur dans une all\u00e9gorie sur l&rsquo;in\u00e9vitabilit\u00e9 de la mort. Se d\u00e9roulant \u00e0 une \u00e9poque ind\u00e9termin\u00e9e frapp\u00e9e par une peste d\u00e9vastatrice connue sous le nom de la Mort Rouge, l&rsquo;histoire commence avec le prince du royaume qui d\u00e9cide de s&rsquo;isoler dans son abbaye fortifi\u00e9e avec d&rsquo;autres nobles, cherchant \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la maladie. Dans son refuge, il organise un luxueux bal masqu\u00e9, ignorant les souffrances qui ravagent l&rsquo;ext\u00e9rieur. Cependant, certains invit\u00e9s se pr\u00e9sentent, m\u00eame si personne ne les a appel\u00e9s.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-7294a853\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/Edgar-Allan-Poe-La-mascara-de-la-Muerte-Roja3.webp\" alt=\"Edgar Allan Poe\u00a0: Le Masque de la Mort Rouge\" class=\"wp-image-20000\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/Edgar-Allan-Poe-La-mascara-de-la-Muerte-Roja3.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/Edgar-Allan-Poe-La-mascara-de-la-Muerte-Roja3-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/Edgar-Allan-Poe-La-mascara-de-la-Muerte-Roja3-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/Edgar-Allan-Poe-La-mascara-de-la-Muerte-Roja3-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le Masque de la Mort Rouge<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Edgar Allan Poe&nbsp;<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>La&nbsp;<em>Mort rouge<\/em>&nbsp;avait pendant longtemps d\u00e9peupl\u00e9 la contr\u00e9e. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c\u2019\u00e9tait le sang, \u2014 la rougeur et la hideur du sang. C\u2019\u00e9taient des douleurs aigu\u00ebs, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l\u2019\u00eatre. Des taches pourpres sur le corps, et sp\u00e9cialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l\u2019humanit\u00e9, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L\u2019invasion, le progr\u00e8s, le r\u00e9sultat de la maladie, tout cela \u00e9tait l\u2019affaire d\u2019une demi-heure.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le prince Prospero \u00e9tait heureux, et intr\u00e9pide, et sagace. Quand ses domaines furent \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9peupl\u00e9s, il convoqua un millier d\u2019amis vigoureux et all\u00e8gres de c\u0153ur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifi\u00e9es. C\u2019\u00e9tait un vaste et magnifique b\u00e2timent, une cr\u00e9ation du prince, d\u2019un go\u00fbt excentrique et cependant grandiose. Un mur \u00e9pais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entr\u00e9s, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils r\u00e9solurent de se barricader contre les impulsions soudaines du d\u00e9sespoir ext\u00e9rieur et de fermer toute issue aux fr\u00e9n\u00e9sies du dedans. L\u2019abbaye fut largement approvisionn\u00e9e. Gr\u00e2ce \u00e0 ces pr\u00e9cautions, les courtisans pouvaient jeter le d\u00e9fi \u00e0 la contagion. Le monde ext\u00e9rieur s\u2019arrangerait comme il pourrait. En attendant, c\u2019\u00e9tait folie de s\u2019affliger ou de penser. Le prince avait pourvu \u00e0 tous le moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la s\u00e9curit\u00e9. Au dehors, la&nbsp;<em>Mort rouge<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut vers la fin du cinqui\u00e8me ou sixi\u00e8me mois de sa retraite, et pendant que le fl\u00e9au s\u00e9vissait au dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d\u2019un bal masqu\u00e9 de la plus insolite magnificence.<\/p>\n\n\n\n<p>Tableau voluptueux que cette mascarade&nbsp;! Mais d\u2019abord laissez-moi vous d\u00e9crire les salles o\u00f9 elle a eu lieu. Il y en avait sept, \u2014 une enfilade imp\u00e9riale. Dans beaucoup de palais, ces s\u00e9ries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque c\u00f4t\u00e9, de sorte que le regard s\u2019enfonce jusqu\u2019au bout sans obstacle. Ici, le cas \u00e9tait fort diff\u00e9rent, comme on pouvait s\u2019y attendre de la part du duc et de son go\u00fbt tr\u00e8s vif pour le bizarre. Les salles \u00e9taient si irr\u00e9guli\u00e8rement dispos\u00e9es que l\u2019\u0153il n\u2019en pouvait gu\u00e8re embrasser plus d\u2019une \u00e0 la fois. Au bout d\u2019un espace de vingt \u00e0 trente yards, il y avait un brusque d\u00e9tour, et \u00e0 chaque coude un nouvel aspect. \u00c0 droite et \u00e0 gauche, au milieu de chaque mur, une haute et \u00e9troite fen\u00eatre gothique donnait sur un corridor ferm\u00e9 qui suivait les sinuosit\u00e9s de l\u2019appartement. Chaque fen\u00eatre \u00e9tait faite de verres color\u00e9s en harmonie avec le ton dominant dans les d\u00e9corations de la salle sur laquelle elle s\u2019ouvrait. Celle qui occupait l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 orientale, par exemple, \u00e9tait tendue de bleu, \u2014 et les fen\u00eatres \u00e9taient d\u2019un bleu profond. La seconde pi\u00e8ce \u00e9tait orn\u00e9e et tendue de pourpre, et les carreaux \u00e9taient pourpres. La troisi\u00e8me, enti\u00e8rement verte, et vertes les fen\u00eatres. La quatri\u00e8me, d\u00e9cor\u00e9e d\u2019orange, \u00e9tait \u00e9clair\u00e9e par une fen\u00eatre orang\u00e9e, \u2014 la cinqui\u00e8me, blanche, \u2014 la sixi\u00e8me, violette. La septi\u00e8me salle \u00e9tait rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui rev\u00eataient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de m\u00eame \u00e9toffe et de m\u00eame couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fen\u00eatres ne correspondait pas \u00e0 la d\u00e9coration. Les carreaux \u00e9taient \u00e9carlates, \u2014 d\u2019une couleur intense de sang.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, dans aucune des sept salles, \u00e0 travers les ornements d\u2019or \u00e9parpill\u00e9s \u00e0 profusion \u00e7\u00e0 et l\u00e0 ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de cand\u00e9labre. Ni lampes ni bougies&nbsp;; aucune lumi\u00e8re de cette sorte dans cette longue suite de pi\u00e8ces. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fen\u00eatre, se dressait un \u00e9norme tr\u00e9pied, avec un brasier \u00e9clatant, qui projetait ses rayons \u00e0 travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d\u2019une mani\u00e8re \u00e9blouissante. Ainsi se produisait une multitude d\u2019aspects chatoyants et fantastiques. Mais, dans la chambre de l\u2019ouest, la chambre noire, la lumi\u00e8re du brasier qui ruisselait sous les tentures noires \u00e0 travers les carreaux sanglants \u00e9tait \u00e9pouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement \u00e9trange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait aussi dans cette salle que s\u2019\u00e9levait, contre le mur de l\u2019ouest, une gigantesque horloge d\u2019\u00e9b\u00e8ne. Son pendule se balan\u00e7ait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone&nbsp;; et, quand l\u2019aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l\u2019heure allait sonner, il s\u2019\u00e9levait des poumons d\u2019airain de la machine un son clair, \u00e9clatant, profond et excessivement musical, mais d\u2019une note si particuli\u00e8re et d\u2019une \u00e9nergie telle, que, d\u2019heure en heure, les musiciens de l\u2019orchestre \u00e9taient contraints d\u2019interrompre un instant leurs accords pour \u00e9couter la musique de l\u2019heure&nbsp;; les valseurs alors cessaient forc\u00e9ment leurs \u00e9volutions&nbsp;; un trouble momentan\u00e9 courait dans toute la joyeuse compagnie&nbsp;; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient p\u00e2les, et que les plus \u00e2g\u00e9s et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une m\u00e9ditation ou une r\u00eaverie d\u00e9lirante. Mais, quand l\u2019\u00e9cho s\u2019\u00e9tait tout \u00e0 fait \u00e9vanoui, une l\u00e9g\u00e8re hilarit\u00e9 circulait par toute l\u2019assembl\u00e9e&nbsp;; les musiciens s\u2019entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la m\u00eame \u00e9motion&nbsp;; et puis, apr\u00e8s la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l\u2019heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c\u2019\u00e9taient le m\u00eame trouble, le m\u00eame frisson, les m\u00eames r\u00eaveries.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, en d\u00e9pit de tout cela, c\u2019\u00e9tait une joyeuse et magnifique orgie. Le go\u00fbt du duc \u00e9tait tout particulier. Il avait un \u0153il s\u00fbr \u00e0 l\u2019endroit des couleurs et des effets. Il m\u00e9prisait le&nbsp;<em>d\u00e9corum<\/em>&nbsp;de la mode. Ses plans \u00e9taient t\u00e9m\u00e9raires et sauvages, et ses conceptions brillaient d\u2019une splendeur barbare. Il y a des gens qui l\u2019auraient jug\u00e9 fou. Ses courtisans sentaient bien qu\u2019il ne l\u2019\u00e9tait pas. Mais il fallait l\u2019entendre, le voir, le toucher, pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il ne l\u2019\u00e9tait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait, \u00e0 l\u2019occasion de cette grande f\u00eate, pr\u00e9sid\u00e9 en grande partie \u00e0 la d\u00e9coration mobili\u00e8re des sept salons, et c\u2019\u00e9tait son go\u00fbt personnel qui avait command\u00e9 le style des travestissements. \u00c0 coup s\u00fbr, c\u2019\u00e9taient des conceptions grotesques. C\u2019\u00e9tait \u00e9blouissant, \u00e9tincelant&nbsp;: il y avait du piquant et du fantastique, \u2014 beaucoup de ce qu\u2019on a vu depuis dans&nbsp;<em>Hernani<\/em>. Il y avait des figures vraiment grotesques, absurdement \u00e9quip\u00e9es, incongr\u00fbment b\u00e2ties&nbsp;; des fantaisies monstrueuses comme la folie&nbsp;; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantit\u00e9, tant soit peu de terrible, et du d\u00e9go\u00fbtant \u00e0 foison. Bref, c\u2019\u00e9tait comme une multitude de r\u00eaves qui se pavanaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 dans les sept salons. Et ces r\u00eaves se contorsionnaient en tout sens, prenant la couleur des chambres&nbsp;; et l\u2019on e\u00fbt dit qu\u2019ils ex\u00e9cutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs \u00e9tranges de l\u2019orchestre \u00e9taient l\u2019\u00e9cho de leur pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, de temps en temps, on entend sonner l\u2019horloge d\u2019\u00e9b\u00e8ne dans la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s\u2019arr\u00eate, tout se tait, except\u00e9 la voix de l\u2019horloge. Les r\u00eaves sont glac\u00e9s, paralys\u00e9s dans leurs postures. Mais les \u00e9chos de la sonnerie s\u2019\u00e9vanouissent, \u2014 ils n\u2019ont dur\u00e9 qu\u2019un instant, \u2014 et \u00e0 peine ont-ils fui, qu\u2019une hilarit\u00e9 l\u00e9g\u00e8re et mal contenue circule partout. Et la musique s\u2019enfle de nouveau, et les r\u00eaves revivent, et ils se tordent \u00e7\u00e0 et l\u00e0 plus joyeusement que jamais, refl\u00e9tant la couleur des fen\u00eatres \u00e0 travers lesquelles ruisselle le rayonnement des tr\u00e9pieds. Mais dans la chambre qui est l\u00e0-bas tout \u00e0 l\u2019ouest aucun masque n\u2019ose maintenant s\u2019aventurer&nbsp;; car la nuit avance, et une lumi\u00e8re plus rouge afflue \u00e0 travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies fun\u00e8bres est effrayante&nbsp;; et \u00e0 l\u2019\u00e9tourdi qui met le pied sur le tapis fun\u00e8bre l\u2019horloge d\u2019\u00e9b\u00e8ne envoie un carillon plus lourd, plus solennellement \u00e9nergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l\u2019insouciance lointaine des autres salles.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 ces pi\u00e8ces-l\u00e0, elles fourmillent de monde, et le c\u0153ur de la vie y battait fi\u00e9vreusement. Et la t\u00eate tourbillonnait toujours, lorsque s\u2019\u00e9leva enfin le son de minuit de l\u2019horloge. Alors, comme je l\u2019ai dit, la musique s\u2019arr\u00eata&nbsp;; le tournoiement des valseurs fut suspendu&nbsp;; il se fit partout, comme nagu\u00e8re, une anxieuse immobilit\u00e9. Mais le timbre de l\u2019horloge avait cette fois douze coups \u00e0 sonner&nbsp;; aussi il se peut bien que plus de pens\u00e9e se soit gliss\u00e9e dans les m\u00e9ditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-\u00eatre aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers \u00e9chos du dernier coup fussent noy\u00e9s dans le silence, avaient eu le temps de s\u2019apercevoir de la pr\u00e9sence d\u2019un masque qui jusque-l\u00e0 n\u2019avait aucunement attir\u00e9 l\u2019attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s\u2019\u00e9tant r\u00e9pandue en un chuchotement \u00e0 la ronde, il s\u2019\u00e9leva de toute l\u2019assembl\u00e9e un bourdonnement, un murmure significatif d\u2019\u00e9tonnement et de d\u00e9sapprobation, \u2014 puis, finalement, de terreur, d\u2019horreur et de d\u00e9go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une r\u00e9union de fant\u00f4mes telle que je l\u2019ai d\u00e9crite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit \u00e9tait, il est vrai, \u00e0 peu pr\u00e8s illimit\u00e9e&nbsp;; mais le personnage en question avait d\u00e9pass\u00e9 l\u2019extravagance d\u2019un H\u00e9rode, et franchi les bornes \u2014 cependant complaisantes \u2014 du d\u00e9corum impos\u00e9 par le prince. Il y a dans les c\u0153urs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans \u00e9motion. M\u00eame chez les plus d\u00e9prav\u00e9s, chez ceux pour qui la vie et la mort sont \u00e9galement un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l\u2019assembl\u00e9e parut alors sentir profond\u00e9ment le mauvais go\u00fbt et l\u2019inconvenance de la conduite et du costume de l\u2019\u00e9tranger. Le personnage \u00e9tait grand et d\u00e9charn\u00e9, et envelopp\u00e9 d\u2019un suaire de la t\u00eate aux pieds. Le masque qui cachait le visage repr\u00e9sentait si bien la physionomie d\u2019un cadavre raidi, que l\u2019analyse la plus minutieuse aurait difficilement d\u00e9couvert l\u2019artifice. Et cependant, tous ces fous joyeux auraient peut-\u00eatre support\u00e9, sinon approuv\u00e9, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 adopter le type de la&nbsp;<em>Mort rouge<\/em>. Son v\u00eatement \u00e9tait barbouill\u00e9 de sang, \u2014 et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, \u00e9taient asperg\u00e9s de l\u2019\u00e9pouvantable \u00e9carlate.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand les yeux du prince Prospero tomb\u00e8rent sur cette figure de spectre, \u2014 qui, d\u2019un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son r\u00f4le, se promenait \u00e7\u00e0 et l\u00e0 \u00e0 travers les danseurs, \u2014 on le vit d\u2019abord convuls\u00e9 par un violent frisson de terreur ou de d\u00e9go\u00fbt&nbsp;; mais une seconde apr\u00e8s, son front s\u2019empourpra de rage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qui ose, demanda-t-il, d\u2019une voix enrou\u00e9e, aux courtisans debout pr\u00e8s de lui, qui ose nous insulter par cette ironie blasph\u00e9matoire&nbsp;? Emparez-vous de lui, et d\u00e9masquez-le, que nous sachions qui nous aurons \u00e0 pendre aux cr\u00e9neaux, au lever du soleil.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait dans la chambre de l\u2019est ou chambre bleue, que se trouvait le prince Prospero, quand il pronon\u00e7a ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement \u00e0 travers les sept salons, \u2014 car le prince \u00e9tait un homme imp\u00e9tueux et robuste, et la musique s\u2019\u00e9tait tue \u00e0 un signe de sa main.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de p\u00e2les courtisans \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. D\u2019abord, pendant qu\u2019il parlait, il y eut parmi le groupe un l\u00e9ger mouvement en avant dans la direction de l\u2019intrus, qui fut un instant presque \u00e0 leur port\u00e9e, et qui maintenant, d\u2019un pas d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais, par suite d\u2019une certaine terreur ind\u00e9finissable que l\u2019audace insens\u00e9e du masque avait inspir\u00e9e \u00e0 toute la soci\u00e9t\u00e9, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus&nbsp;; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa \u00e0 deux pas de la personne du prince&nbsp;; et, pendant que l\u2019immense assembl\u00e9e, comme ob\u00e9issant \u00e0 un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce m\u00eame pas solennel et mesur\u00e9 qui l\u2019avait tout d\u2019abord caract\u00e9ris\u00e9, de la chambre bleue \u00e0 la chambre pourpre, \u2014 de la chambre pourpre \u00e0 la chambre verte, \u2014 de la verte \u00e0 l\u2019orange, \u2014 de celle-ci \u00e0 la blanche, \u2014 et de celle-l\u00e0 \u00e0 la violette, avant qu\u2019on e\u00fbt fait un mouvement d\u00e9cisif pour l\u2019arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exasp\u00e9r\u00e9 par la rage et la honte de sa l\u00e2chet\u00e9 d\u2019une minute, s\u2019\u00e9lan\u00e7a pr\u00e9cipitamment \u00e0 travers les six chambres, o\u00f9 nul ne le suivit&nbsp;; car une terreur mortelle s\u2019\u00e9tait empar\u00e9e de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s\u2019\u00e9tait approch\u00e9 imp\u00e9tueusement \u00e0 une distance de trois ou quatre pieds du fant\u00f4me qui battait en retraite, quand ce dernier, arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face \u00e0 celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, \u2014 et le poignard glissa avec un \u00e9clair sur le tapis fun\u00e8bre o\u00f9 le prince Prospero tombait mort une seconde apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, invoquant le courage violent du d\u00e9sespoir, une foule de masques se pr\u00e9cipita \u00e0 la fois dans la chambre noire&nbsp;; et, saisissant l\u2019inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l\u2019ombre de l\u2019horloge d\u2019\u00e9b\u00e8ne, ils se sentirent suffoqu\u00e9s par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadav\u00e9reux, qu\u2019ils avaient empoign\u00e9 avec une si violente \u00e9nergie, ne logeait aucune forme palpable.<\/p>\n\n\n\n<p>On reconnut alors la pr\u00e9sence de la&nbsp;<em>Mort rouge<\/em>. Elle \u00e9tait venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tomb\u00e8rent un \u00e0 un dans les salles de l\u2019orgie inond\u00e9es d\u2019une ros\u00e9e sanglante, et chacun mourut dans la posture d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de sa chute.<\/p>\n\n\n\n<p>Et la vie de l\u2019horloge d\u2019\u00e9b\u00e8ne disparut avec celle du dernier de ces \u00eatres joyeux. Et les flammes des tr\u00e9pieds expir\u00e8rent. Et les t\u00e9n\u00e8bres, et la ruine, et la&nbsp;<em>Mort rouge,<\/em>&nbsp;\u00e9tablirent sur toutes choses leur empire illimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Masque de la Mort Rouge (The Masque of the Red Death), un conte d&rsquo;Edgar Allan Poe publi\u00e9 en 1842, plonge le lecteur dans une all\u00e9gorie sur l&rsquo;in\u00e9vitabilit\u00e9 de la mort. Se d\u00e9roulant \u00e0 une \u00e9poque ind\u00e9termin\u00e9e frapp\u00e9e par une peste d\u00e9vastatrice connue sous le nom de la Mort Rouge, l&rsquo;histoire commence avec le prince du royaume qui d\u00e9cide de s&rsquo;isoler dans son abbaye fortifi\u00e9e avec d&rsquo;autres nobles, cherchant \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la maladie. Dans son refuge, il organise un luxueux bal masqu\u00e9, ignorant les souffrances qui ravagent l&rsquo;ext\u00e9rieur. 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