{"id":20076,"date":"2025-02-23T10:51:43","date_gmt":"2025-02-23T14:51:43","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=20076"},"modified":"2025-02-23T11:02:50","modified_gmt":"2025-02-23T15:02:50","slug":"jorge-luis-borges-la-demeure-dasterion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/jorge-luis-borges-la-demeure-dasterion\/20076\/","title":{"rendered":"Jorge Luis Borges\u00a0: La Demeure d\u2019Ast\u00e9rion"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> : <em>La Demeure d&rsquo;Ast\u00e9rion<\/em>, un conte de Jorge Luis Borges publi\u00e9 en 1947 dans Los Anales de Buenos Aires puis inclus dans le recueil El Aleph (1949), explore la vie d&rsquo;Ast\u00e9rion, un personnage mythique et \u00e9nigmatique qui vit dans une maison unique, vaste et labyrinthique. \u00c0 travers un r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne, Ast\u00e9rion d\u00e9crit son existence solitaire dans cette maison myst\u00e9rieuse, o\u00f9 il s&rsquo;amuse avec divers jeux et r\u00e9flexions, en attendant l&rsquo;arriv\u00e9e du r\u00e9dempteur qui lui a \u00e9t\u00e9 promis.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-13b8c1ae\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Jorge-Luis-Borges-La-casa-de-Asterion.jpg\" alt=\"Jorge Luis Borges\u00a0: La Demeure d\u2019Ast\u00e9rion\" class=\"wp-image-20068\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Jorge-Luis-Borges-La-casa-de-Asterion.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Jorge-Luis-Borges-La-casa-de-Asterion-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Jorge-Luis-Borges-La-casa-de-Asterion-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Jorge-Luis-Borges-La-casa-de-Asterion-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La Demeure d\u2019Ast\u00e9rion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Jorge Luis Borges&nbsp;<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\" style=\"font-size:15px\">Et la reine donna le jour \u00e0 un fils qui s\u2019appela Ast\u00e9rion.<br>APOLLODORE,<em>&nbsp;Bibl.&nbsp;<\/em>III,&nbsp;L.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Je sais qu\u2019on m\u2019accuse d\u2019orgueil, peut-\u00eatre de misanthropie, peut-\u00eatre de d\u00e9mence. Ces accusations (que je punirai le moment venu) sont ridicules. Il est exact que je ne sors pas de ma maison&nbsp;; mais il est moins exact que les portes de celle-ci, dont le nombre est infini<a><\/a><a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux b\u00eates. Entre qui veut. Il ne trouvera pas de vains ornements f\u00e9minins, ni l\u2019\u00e9trange faste des palais, mais la tranquillit\u00e9 et la solitude. Il trouvera aussi une demeure comme il n\u2019en existe aucune autre sur la surface de la terre. (Ceux qui pr\u00e9tendent qu\u2019il y en a une semblable en \u00c9gypte sont des menteurs.)<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 mes calomniateurs reconnaissent qu\u2019il n\u2019y a pas<em>&nbsp;un seul meuble<\/em>&nbsp;dans la maison. Selon une autre fable grotesque, je serais, moi, Ast\u00e9rion, un prisonnier. Dois-je r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019aucune porte n\u2019est ferm\u00e9e&nbsp;? Dois-je ajouter qu\u2019il n\u2019y a pas une seule serrure&nbsp;? Du reste, il m\u2019est arriv\u00e9, au cr\u00e9puscule, de sortir dans la rue. Si je suis rentr\u00e9 avant la nuit, c\u2019est \u00e0 cause de la peur qu\u2019ont provoqu\u00e9e en moi les visages des gens de la foule, visages sans relief ni couleur, comme la paume de la main. Le soleil \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 couch\u00e9. Mais le g\u00e9missement abandonn\u00e9 d\u2019un enfant et les supplications stupides de la multitude m\u2019avertirent que j\u2019\u00e9tais reconnu. Les gens priaient, fuyaient, s\u2019agenouillaient. Certains montaient sur le perron du temple des&nbsp;<em>Haches.<\/em>&nbsp;D\u2019autres ramassaient les pierres. L\u2019un des passants, je crois, se cacha dans la mer. Ce n\u2019est pas pour rien que ma m\u00e8re est une reine. Je ne peux pas \u00eatre confondu avec le vulgaire, comme ma modestie le d\u00e9sire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis unique&nbsp;; c\u2019est un fait. Ce qu\u2019un homme peut communiquer \u00e0 d\u2019autres hommes ne m\u2019int\u00e9resse pas. Comme le philosophe, je pense que l\u2019art d\u2019\u00e9crire ne peut rien transmettre. Tout d\u00e9tail importun et banal n\u2019a pas place dans mon esprit, lequel est \u00e0 la mesure du grand. Jamais je n\u2019ai retenu la diff\u00e9rence entre une lettre et une autre. Je ne sais quelle g\u00e9n\u00e9reuse impatience m\u2019a interdit d\u2019apprendre \u00e0 lire. Quelquefois, je le regrette, car les nuits et les jours sont longs.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est clair que je ne manque pas de distractions. Semblable au mouton qui fonce, je me pr\u00e9cipite dans les galeries de pierre jusqu\u2019\u00e0 tomber sur le sol, pris de vertige. Je me cache dans l\u2019ombre d\u2019une citerne ou au d\u00e9tour d\u2019un couloir et j\u2019imagine qu\u2019on me poursuit. Il y a des terrasses d\u2019o\u00f9 je me laisse tomber jusqu\u2019\u00e0 en rester ensanglant\u00e9. \u00c0 toute heure, je joue \u00e0 \u00eatre endormi, fermant les yeux et respirant puissamment. (Parfois, j\u2019ai dormi r\u00e9ellement, parfois la couleur du jour \u00e9tait chang\u00e9e quand j\u2019ai ouvert les yeux.) Mais, de tant de jeux, je pr\u00e9f\u00e8re le jeu de l\u2019autre Ast\u00e9rion. Je me figure qu\u2019il vient me rendre visite et que je lui montre la demeure. Avec de grandes marques de politesse, je lui dis \u00ab&nbsp;Maintenant, nous d\u00e9bouchons dans une autre cour&nbsp;\u00bb, ou&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je te disais bien que cette conduite d\u2019eau te plairait&nbsp;\u00bb, ou&nbsp;: \u00ab&nbsp;Maintenant, tu vas voir une citerne que le sable a remplie&nbsp;\u00bb, ou&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu vas voir comme bifurque la cave.&nbsp;\u00bb Quelquefois, je me trompe et nous rions tous deux de bon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me suis pas content\u00e9 d\u2019inventer ce jeu. Je m\u00e9ditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont r\u00e9p\u00e9t\u00e9es plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il n\u2019y a pas un puits, une cour, un abreuvoir, une mangeoire&nbsp;; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze [sont en nombre infini]. La demeure a l\u2019\u00e9chelle du monde ou plut\u00f4t, elle est le monde. Cependant, \u00e0 force de lasser les cours avec un puits et les galeries poussi\u00e9reuses de pierre grise, je me suis risqu\u00e9 dans la rue, j\u2019ai vu le temple des<em>&nbsp;Haches<\/em>&nbsp;et la mer. Ceci, je ne l\u2019ai pas compris, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une vision nocturne me r\u00e9v\u00e8le que les mers et les temples sont aussi quatorze [sont en nombre infini]. Tout est plusieurs fois, quatorze fois. Mais il y a deux choses au monde qui paraissent n\u2019exister qu\u2019une seule fois&nbsp;: l\u00e0-haut le soleil encha\u00een\u00e9&nbsp;; ici-bas Ast\u00e9rion. Peut-\u00eatre ai-je cr\u00e9\u00e9 les \u00e9toiles, le soleil et l\u2019immense demeure, mais je ne m\u2019en souviens plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les neuf ans, neuf \u00eatres humains p\u00e9n\u00e8trent dans la maison pour que je les d\u00e9livre de toute souffrance. J\u2019entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement \u00e0 leur rencontre. Ils tombent l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, sans m\u00eame que mes mains soient tach\u00e9es de sang. Ils restent o\u00f9 ils sont tomb\u00e9s. Et leurs cadavres m\u2019aident \u00e0 distinguer des autres telle ou telle galerie. J\u2019ignore qui ils sont. Mais je sais que l\u2019un d\u2019eux, au moment de mourir, annon\u00e7a qu\u2019un jour viendrait mon r\u00e9dempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon r\u00e9dempteur existe et qu\u2019\u00e0 la fin il se l\u00e8vera sur la poussi\u00e8re. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu\u2019il me conduise dans un lieu o\u00f9 il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon r\u00e9dempteur&nbsp;? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme&nbsp;? Sera-t-il un taureau \u00e0 t\u00eate d\u2019homme&nbsp;? Ou sera-t-il comme moi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><br>Le soleil du matin resplendissait sur l\u2019\u00e9p\u00e9e de bronze, o\u00f9 il n\u2019y avait d\u00e9j\u00e0 plus trace de sang. \u00ab&nbsp;Le croiras-tu, Ariane&nbsp;? dit Th\u00e9s\u00e9e, le Minotaure s\u2019est \u00e0 peine d\u00e9fendu.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-dots\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le texte original dit quatorze, mais maintes raisons invitent \u00e0 supposer que, dans la bouche d\u2019Ast\u00e9rion, ce nombre repr\u00e9sente l\u2019infini.<\/p>\n\n\n<style>.wp-block-kadence-column.kb-section-dir-horizontal > .kt-inside-inner-col > .kt-info-box19611_152926-bc .kt-blocks-info-box-link-wrap{max-width:unset;}.kt-info-box19611_152926-bc .kt-blocks-info-box-link-wrap{border-top:2px solid var(--base);border-right:2px solid var(--base);border-bottom:2px solid var(--base);border-left:2px solid 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class=\"kt-blocks-info-box-learnmore\">LIRE<\/span><\/div><\/div><\/a><\/div>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Demeure d&rsquo;Ast\u00e9rion, un conte de Jorge Luis Borges publi\u00e9 en 1947 dans Los Anales de Buenos Aires puis inclus dans le recueil El Aleph (1949), explore la vie d&rsquo;Ast\u00e9rion, un personnage mythique et \u00e9nigmatique qui vit dans une maison unique, vaste et labyrinthique. \u00c0 travers un r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne, Ast\u00e9rion d\u00e9crit son existence solitaire dans cette maison myst\u00e9rieuse, o\u00f9 il s&rsquo;amuse avec divers jeux et r\u00e9flexions, en attendant l&rsquo;arriv\u00e9e du r\u00e9dempteur qui lui a \u00e9t\u00e9 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