{"id":20716,"date":"2025-03-11T17:46:20","date_gmt":"2025-03-11T21:46:20","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=20716"},"modified":"2025-03-11T17:46:22","modified_gmt":"2025-03-11T21:46:22","slug":"emile-zola-le-paradis-des-chats","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/emile-zola-le-paradis-des-chats\/20716\/","title":{"rendered":"\u00c9mile Zola : Le paradis des chats"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong><em>Le paradis des chats<\/em> est un conte d&rsquo;\u00c9mile Zola publi\u00e9 en 1874 dans <em>Nouveaux contes \u00e0 Ninon<\/em>. Il raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;un chat qui traverse une crise d&rsquo;identit\u00e9. \u00c9lev\u00e9e dans le confort et le luxe d&rsquo;un foyer, o\u00f9 elle est choy\u00e9e avec de la nourriture en abondance et un endroit chaud pour dormir, la chatte se sent insatisfaite et aspire \u00e0 d\u00e9couvrir la libert\u00e9 et les aventures du monde ext\u00e9rieur, id\u00e9alisant la vie des chats errants. Cependant, elle d\u00e9couvrira bient\u00f4t que tout n&rsquo;est pas comme elle le pensait dans la rue.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-93014e07\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Emile-Zola-El-paraiso-de-los-gatos.jpg\" alt=\"\u00c9mile Zola - El para\u00edso de los gatos\" class=\"wp-image-12430\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Emile-Zola-El-paraiso-de-los-gatos.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Emile-Zola-El-paraiso-de-los-gatos-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Emile-Zola-El-paraiso-de-los-gatos-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Emile-Zola-El-paraiso-de-los-gatos-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le paradis des chats<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00c9mile Zola<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">I<\/h3>\n\n\n\n<p>Une tante m\u2019a l\u00e9gu\u00e9 un chat d\u2019Angora qui est bien la b\u00eate la plus stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m\u2019a cont\u00e9, un soir d\u2019hiver, devant les cendres chaudes.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais alors deux ans, et j\u2019\u00e9tais bien le chat le plus gras et le plus na\u00eff qu\u2019on p\u00fbt voir. \u00c0 cet \u00e2ge tendre, je montrais encore toute la pr\u00e9somption d\u2019un animal qui d\u00e9daigne les douceurs du foyer. Et pourtant que de remerc\u00eements je devais \u00e0 la Providence pour m\u2019avoir plac\u00e9 chez votre tante&nbsp;! La brave femme m\u2019adorait. J\u2019avais, au fond d\u2019une armoire, une v\u00e9ritable chambre \u00e0 coucher, coussin de plume en triple couverture. La nourriture valait le coucher&nbsp;; jamais de pain, jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante.<\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien&nbsp;! Au milieu de ces douceurs, je n\u2019avais qu\u2019un d\u00e9sir, qu\u2019un r\u00eave, me glisser par la fen\u00eatre entr\u2019ouverte et me sauver sur les toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me donnait des naus\u00e9es, j\u2019\u00e9tais gras \u00e0 m\u2019en \u00e9coeurer moi-m\u00eame. Et je m\u2019ennuyais tout le long de la journ\u00e9e \u00e0 \u00eatre heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut vous dire qu\u2019en allongeant le cou, j\u2019avais vu de la fen\u00eatre le toit d\u2019en face. Quatre chats, ce jour-l\u00e0, s\u2019y battaient, le poil h\u00e9riss\u00e9, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n\u2019avais contempl\u00e9 un spectacle si extraordinaire. D\u00e8s lors, mes croyances furent fix\u00e9es. Le v\u00e9ritable bonheur \u00e9tait sur ce toit, derri\u00e8re cette fen\u00eatre qu\u2019on fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu\u2019on fermait ainsi les portes des armoires, derri\u00e8re lesquelles on cachait la viande.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arr\u00eatai le projet de m\u2019enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre chose que de la chair saignante. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 l\u2019inconnu, l\u2019id\u00e9al. Un jour, on oublia de pousser la fen\u00eatre de la cuisine. Je sautai sur un petit toit qui se trouvait au-dessous.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><br>II<\/h3>\n\n\n\n<p>Que les toits \u00e9taient beaux&nbsp;! De larges goutti\u00e8res les bordaient, exhalant des senteurs d\u00e9licieuses. Je suivis voluptueusement ces goutti\u00e8res, o\u00f9 mes pattes enfon\u00e7aient dans une boue fine, qui avait une ti\u00e9deur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur qui fondait ma graisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y avait de l\u2019\u00e9pouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d\u2019une terrible \u00e9motion qui faillit me faire culbuter sur les pav\u00e9s. Trois chats qui roul\u00e8rent du fa\u00eete d\u2019une maison, vinrent \u00e0 moi en miaulant affreusement. Et comme je d\u00e9faillais, ils me trait\u00e8rent de grosse b\u00eate, ils me dirent qu\u2019ils miaulaient pour rire. Je me mis \u00e0 miauler avec eux. C\u2019\u00e9tait charmant. Les gaillards n\u2019avaient pas ma stupide graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule sur les plaques de zinc, chauff\u00e9es par le grand soleil. Un vieux matou de la bande me prit particuli\u00e8rement en amiti\u00e9. Il m\u2019offrit de faire mon \u00e9ducation, ce que j\u2019acceptai avec reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ah&nbsp;! Que le mou de votre tante \u00e9tait loin&nbsp;: je bus aux goutti\u00e8res, et jamais lait sucr\u00e9 ne m\u2019avait sembl\u00e9 si doux. Tout me parut bon et beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m\u2019emplit d\u2019une \u00e9motion inconnue. Mes r\u00eaves seuls m\u2019avaient jusque-l\u00e0 montr\u00e9 ces cr\u00e9atures exquises dont l\u2019\u00e9chine a d\u2019adorables souplesses. Nous nous nous pr\u00e9cipit\u00e2mes \u00e0 la rencontre de la nouvelle venue, mes trois compagnons et moi. Je devan\u00e7ai les autres, j\u2019allais faire mon compliment \u00e0 la ravissante chatte, lorsqu\u2019un de mes camarades me mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bah&nbsp;! Me dit le vieux matou en m\u2019entra\u00eenant, vous en verrez bien d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><br>III<\/h3>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019une heure de promenade, je me sentis un app\u00e9tit f\u00e9roce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019on mange sur les toits&nbsp;? demandai-je \u00e0 mon ami le matou.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ce qu\u2019on trouve, me r\u00e9pondit-il doctement.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9ponse m\u2019embarrassa, car j\u2019avais beau chercher, je ne trouvais rien. J\u2019aper\u00e7us enfin, dans une mansarde, une jeune ouvri\u00e8re qui pr\u00e9parait son d\u00e9jeuner. Sur la table, au-dessous de la fen\u00eatre, s\u2019\u00e9talait une belle c\u00f4telette, d\u2019un rouge app\u00e9tissant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Voil\u00e0 mon affaire, pensai-je en toute na\u00efvet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je sautai sur la table, o\u00f9 je pris la c\u00f4telette. Mais l\u2019ouvri\u00e8re m\u2019ayant aper\u00e7u, m\u2019ass\u00e9na sur l\u2019\u00e9chine un terrible coup de balai. Je l\u00e2chai la viande, je m\u2019enfuis, en jetant un juron effroyable.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous sortez donc de votre village&nbsp;? Me dit le matou. La viande qui est sur les tables, est faite pour \u00eatre d\u00e9sir\u00e9e de loin. C\u2019est dans les goutti\u00e8res qu\u2019il faut chercher.<\/p>\n\n\n\n<p>Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n\u2019appart\u00eent pas aux chats. Mon ventre commen\u00e7ait \u00e0 se f\u00e2cher s\u00e9rieusement. Le matou acheva de me d\u00e9sesp\u00e9rer en me disant qu\u2019il fallait attendre la nuit. Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas d\u2019ordures. Attendre la nuit&nbsp;! Il disait cela tranquillement, en philosophe endurci. Moi, je me sentais d\u00e9faillir, \u00e0 la seule pens\u00e9e de ce je\u00fbne prolong\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><br>IV<\/h3>\n\n\n\n<p>La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me gla\u00e7a. La pluie tomba bient\u00f4t, mince, p\u00e9n\u00e9trante, fouett\u00e9e par des souffles brusques de vent. Nous descend\u00eemes par la baie vitr\u00e9e d\u2019un escalier. Que la rue me parut laide&nbsp;! Ce n\u2019\u00e9tait plus cette bonne chaleur, ce large soleil, ces toits blancs de lumi\u00e8re o\u00f9 l\u2019on se vautrait si d\u00e9licieusement. Mes pattes glissaient sur le pav\u00e9 gras. Je me souvins avec amertume de ma triple couverture et de mon coussin de plume.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine \u00e9tions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit \u00e0 trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des maisons, en me disant de le suivre au plus vite. D\u00e8s qu\u2019il rencontra une porte coch\u00e8re, il s\u2019y r\u00e9fugia \u00e0 la h\u00e2te, en laissant \u00e9chapper un ronronnement de satisfaction. Comme je l\u2019interrogeais sur cette fuite&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet&nbsp;? Me demanda-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Eh bien&nbsp;! S\u2019il nous avait aper\u00e7us, il nous aurait assomm\u00e9s et mang\u00e9s \u00e0 la broche&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mang\u00e9s \u00e0 la broche&nbsp;! M\u2019\u00e9criai-je. Mais la rue n\u2019est donc pas \u00e0 nous&nbsp;? On ne mange pas, et l\u2019on est mang\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><br>V<\/h3>\n\n\n\n<p>Cependant, on avait vid\u00e9 les ordures devant les portes. Je fouillai les tas avec d\u00e9sespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui avaient tra\u00een\u00e9 dans les cendres. C\u2019est alors que je compris combien le mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en artiste. Il me fit courir jusqu\u2019au matin, visitant chaque pav\u00e9, ne se pressant point. Pendant pr\u00e8s de dix heures je re\u00e7us la pluie, je grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite libert\u00e9, et comme je regrettai ma prison&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Au jour, le matou, voyant que je chancelais&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous en avez assez&nbsp;? Me demanda-t-il d\u2019un air \u00e9trange.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oh&nbsp;! Oui, r\u00e9pondis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous voulez rentrer chez vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Certes, mais comment retrouver la maison&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j\u2019ai compris qu\u2019un chat gras comme vous n\u2019\u00e9tait pas fait pour les joies \u00e2pres de la libert\u00e9. Je connais votre demeure, je vais vous mettre \u00e0 votre porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous f\u00fbmes arriv\u00e9s&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Adieu, me dit-il, sans t\u00e9moigner la moindre \u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non, m\u2019\u00e9criai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez venir avec moi. Nous partagerons le m\u00eame lit et la m\u00eame viande. Ma ma\u00eetresse est une brave femme\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne me laissa pas achever.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Taisez-vous, dit-il brusquement, vous \u00eates un sot. Je mourrais dans vos ti\u00e9deurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats b\u00e2tards. Les chats libres n\u2019ach\u00e8teront jamais au prix d\u2019une prison votre mou et votre coussin de plume\u2026 Adieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre frissonner d\u2019aise aux caresses du soleil levant.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m\u2019administra une correction que je re\u00e7us avec une joie profonde. Je go\u00fbtai largement la volupt\u00e9 d\u2019avoir chaud et d\u2019\u00eatre battu. Pendant qu\u2019elle me frappait, je songeais avec d\u00e9lices \u00e0 la viande qu\u2019elle allait me donner ensuite.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><br>VI<\/h3>\n\n\n\n<p>Voyez-vous, \u2014 a conclu mon chat, en s\u2019allongeant devant la braise, \u2014 le v\u00e9ritable bonheur, le paradis, mon cher ma\u00eetre, c\u2019est d\u2019\u00eatre enferm\u00e9 et battu dans une pi\u00e8ce o\u00f9 il y a de la viande.<\/p>\n\n\n\n<p>Je parle pour les chats.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le paradis des chats est un conte d&rsquo;\u00c9mile Zola publi\u00e9 en 1874 dans Nouveaux contes \u00e0 Ninon. 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