{"id":20804,"date":"2025-03-15T20:07:02","date_gmt":"2025-03-16T00:07:02","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=20804"},"modified":"2025-03-15T20:07:05","modified_gmt":"2025-03-16T00:07:05","slug":"guy-de-maupassant-mademoiselle-fifi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-mademoiselle-fifi\/20804\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant : Mademoiselle Fifi"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : <em>Mademoiselle Fifi<\/em> est un conte de Guy de Maupassant, publi\u00e9 le 23 mars 1882 dans le journal <em>Gil Blas<\/em>. Se d\u00e9roulant pendant l&rsquo;occupation prussienne en France, l&rsquo;histoire relate la routine d&rsquo;un groupe d&rsquo;officiers allemands qui logent dans un ch\u00e2teau r\u00e9quisitionn\u00e9. Parmi eux se distingue le jeune marquis d&rsquo;Eyrik, surnomm\u00e9 ironiquement \u00ab Mademoiselle Fif\u00ed \u00bb en raison de son attitude affect\u00e9e et de son go\u00fbt pour la destruction. Au milieu de l&rsquo;ennui et de la pluie constante, les militaires pr\u00e9voient un d\u00eener avec des femmes du village, sans pr\u00e9voir les tensions cach\u00e9es qui \u00e9mergeront lors de cette rencontre marqu\u00e9e par l&rsquo;abus et l&rsquo;arrogance.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-99a2c8e0\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Guy-de-Maupassant-Mademoiselle-Fifi.webp\" alt=\"Guy de Maupassant - Mademoiselle Fif\u00ed\" class=\"wp-image-20801\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Guy-de-Maupassant-Mademoiselle-Fifi.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Guy-de-Maupassant-Mademoiselle-Fifi-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Guy-de-Maupassant-Mademoiselle-Fifi-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Guy-de-Maupassant-Mademoiselle-Fifi-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Mademoiselle Fifi<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant &nbsp;<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Le major, commandant prussien, comte de Farlsberg, achevait de lire son courrier, le dos au fond d\u2019un grand fauteuil de tapisserie et ses pieds bott\u00e9s sur le marbre \u00e9l\u00e9gant de la chemin\u00e9e, o\u00f9 ses \u00e9perons, depuis trois mois qu\u2019ils occupaient le ch\u00e2teau d\u2019Uville, avaient trac\u00e9 deux trous profonds, fouill\u00e9s un peu plus tous les jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Une tasse de caf\u00e9 fumait sur un gu\u00e9ridon de marqueterie macul\u00e9 par les liqueurs, br\u00fbl\u00e9 par les cigares, entaill\u00e9 par le canif de l\u2019officier conqu\u00e9rant qui, parfois, s\u2019arr\u00eatant d\u2019aiguiser un crayon, tra\u00e7ait sur le meuble gracieux des chiffres ou des dessins, \u00e0 la fantaisie de son r\u00eave nonchalant.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il eut achev\u00e9 ses lettres et parcouru les journaux allemands que son vaguemestre venait de lui apporter, il se leva, et, apr\u00e8s avoir jet\u00e9 au feu trois ou quatre \u00e9normes morceaux de bois vert, car ces messieurs abattaient peu \u00e0 peu le parc pour se chauffer, il s\u2019approcha de la fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>La pluie tombait \u00e0 flots, une pluie normande qu\u2019on aurait dit jet\u00e9e par une main furieuse, une pluie en biais, \u00e9paisse comme un rideau, formant une sorte de mur \u00e0 raies obliques, une pluie cinglante, \u00e9claboussante, noyant tout, une vraie pluie des environs de Rouen, ce pot de chambre de la France.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019officier regarda longtemps les pelouses inond\u00e9es, et, l\u00e0-bas, l\u2019Andelle gonfl\u00e9e qui d\u00e9bordait ; et il tambourinait contre la vitre une valse du Rhin, quand un bruit le fit se retourner : c\u2019\u00e9tait son second, le baron de Kelweingstein, ayant le grade \u00e9quivalent \u00e0 celui de capitaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le major \u00e9tait un g\u00e9ant, large d\u2019\u00e9paules, orn\u00e9 d\u2019une longue barbe en \u00e9ventail formant nappe sur sa poitrine ; et toute sa grande personne solennelle \u00e9veillait l\u2019id\u00e9e d\u2019un paon militaire, un paon qui aurait port\u00e9 sa queue d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 son menton. Il avait des yeux bleus, froids et doux, une joue fendue d\u2019un coup de sabre dans la guerre d\u2019Autriche ; et on le disait brave homme autant que brave officier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine, un petit rougeaud \u00e0 gros ventre, sangl\u00e9 de force, portait presque ras son poil ardent, dont les fils de feu auraient fait croire, quand ils se trouvaient sous certains reflets, sa figure frott\u00e9e de phosphore. Deux dents perdues dans une nuit de noce, sans qu\u2019il se rappel\u00e2t au juste comment, lui faisaient cracher des paroles \u00e9paisses, qu\u2019on n\u2019entendait pas toujours ; et il \u00e9tait chauve du sommet du cr\u00e2ne seulement, tonsur\u00e9 comme un moine, avec une toison de petits cheveux fris\u00e9s, dor\u00e9s et luisants, autour de ce cerceau de chair nue.<\/p>\n\n\n\n<p>Le commandant lui serra la main, et il avala d\u2019un trait sa tasse de caf\u00e9 (la sixi\u00e8me depuis le matin), en \u00e9coutant le rapport de son subordonn\u00e9 sur les incidents survenus dans le service ; puis tous deux se rapproch\u00e8rent de la fen\u00eatre en d\u00e9clarant que ce n\u2019\u00e9tait pas gai. Le major, homme tranquille, mari\u00e9 chez lui, s\u2019accommodait de tout ; mais le baron capitaine, viveur tenace, coureur de bouges, forcen\u00e9 trousseur de filles, rageait d\u2019\u00eatre enferm\u00e9 depuis trois mois dans la chastet\u00e9 obligatoire de ce poste perdu.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme on grattait \u00e0 la porte, le commandant cria d\u2019ouvrir, et un homme, un de leurs soldats automates, apparut dans l\u2019ouverture, disant par sa seule pr\u00e9sence que le d\u00e9jeuner \u00e9tait pr\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la salle ils trouv\u00e8rent les trois officiers de moindre grade : un lieutenant Otto de Grossling ; deux sous-lieutenants, Fritz Scheunaubourg et le marquis Wilhem d\u2019Eyrik, un tout petit blondin fier et brutal avec les hommes, dur aux vaincus, et violent comme une arme \u00e0 feu.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis son entr\u00e9e en France, ses camarades ne l\u2019appelaient plus que Mlle Fifi. Ce surnom lui venait de sa tournure coquette, de sa taille fine qu\u2019on aurait dit tenue en un corset, de sa figure p\u00e2le o\u00f9 sa naissante moustache apparaissait \u00e0 peine, et aussi de l\u2019habitude qu\u2019il avait prise, pour exprimer son souverain m\u00e9pris des \u00eatres et des choses, d\u2019employer \u00e0 tout moment la locution fran\u00e7aise \u2013 fi, fi donc, qu\u2019il pronon\u00e7ait avec un l\u00e9ger sifflement.<\/p>\n\n\n\n<p>La salle \u00e0 manger du ch\u00e2teau d\u2019Uville \u00e9tait une longue et royale pi\u00e8ce dont les glaces de cristal ancien, \u00e9toil\u00e9es de balles, et les hautes tapisseries des Flandres, taillad\u00e9es \u00e0 coups de sabre et pendantes par endroits, disaient les occupations de Mlle Fifi en ses heures de d\u00e9s\u0153uvrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les murs, trois portraits de famille, un guerrier v\u00eatu de fer, un cardinal et un pr\u00e9sident, fumaient de longues pipes de porcelaine, tandis qu\u2019en son cadre d\u00e9dor\u00e9 par les ans, une noble dame \u00e0 poitrine serr\u00e9e montrait d\u2019un air arrogant une \u00e9norme paire de moustaches faite au charbon.<\/p>\n\n\n\n<p>Et le d\u00e9jeuner des officiers s\u2019\u00e9coula presque en silence dans cette pi\u00e8ce mutil\u00e9e, assombrie par l\u2019averse, attristante par son aspect vaincu, et dont le vieux parquet de ch\u00eane \u00e9tait devenu sordide comme un sol de cabaret.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019heure du tabac, quand ils commenc\u00e8rent \u00e0 boire, ayant fini de manger, ils se mirent, de m\u00eame que chaque jour, \u00e0 parler de leur ennui. Les bouteilles de cognac et de liqueurs passaient de main en main ; et tous, renvers\u00e9s sur leurs chaises, absorbaient \u00e0 petits coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, en gardant au coin de la bouche le long tuyau courb\u00e9 que terminait l\u2019\u0153uf de fa\u00efence, toujours peinturlur\u00e9 comme pour s\u00e9duire des Hottentots. D\u00e8s que leur verre \u00e9tait vide, ils le remplissaient avec un geste de lassitude r\u00e9sign\u00e9e. Mais Mlle Fifi cassait \u00e0 tout moment le sien, et un soldat imm\u00e9diatement lui en pr\u00e9sentait un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Un brouillard de fum\u00e9e \u00e2cre les noyait, et ils semblaient s\u2019enfoncer dans une ivresse endormie et triste, dans cette saoulerie morne des gens qui n\u2019ont rien \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le baron, soudain, se redressa. Une r\u00e9volte le secouait ; il jura : \u00ab Nom de Dieu, \u00e7a ne peut pas durer, il faut inventer quelque chose \u00e0 la fin. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ensemble le lieutenant Otto et le sous-lieutenant Fritz, deux Allemands dou\u00e9s \u00e9minemment de physionomies allemandes lourdes et graves, r\u00e9pondirent :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Quoi, mon capitaine ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il r\u00e9fl\u00e9chit quelques secondes, puis reprit : \u00ab Quoi ? Eh bien, il faut organiser une f\u00eate, si le commandant le permet. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le major quitta sa pipe : \u00ab Quelle f\u00eate, capitaine ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le baron s\u2019approcha : \u00ab Je me charge de tout, mon commandant. J\u2019enverrai \u00e0 Rouen Le Devoir qui nous ram\u00e8nera des dames ; je sais o\u00f9 les prendre. On pr\u00e9parera ici un souper ; rien ne manque d\u2019ailleurs, et, au moins, nous passerons une bonne soir\u00e9e. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le comte de Farlsberg haussa les \u00e9paules en souriant : \u00ab Vous \u00eates fou, mon ami. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tous les officiers s\u2019\u00e9taient lev\u00e9s, entouraient leur chef, le suppliaient : \u2013 \u00ab Laissez faire le capitaine, mon commandant, c\u2019est si triste ici. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin le major c\u00e9da : \u00ab Soit \u00bb, dit-il ; et aussit\u00f4t le baron fit appeler Le Devoir. C\u2019\u00e9tait un vieux sous-officier qu\u2019on n\u2019avait jamais vu rire, mais qui accomplissait fanatiquement tous les ordres de ses chefs, quels qu\u2019ils fussent.<\/p>\n\n\n\n<p>Debout, avec sa figure impassible, il re\u00e7ut les instructions du baron ; puis il sortit ; et, cinq minutes plus tard, une grande voiture du train militaire, couverte d\u2019une b\u00e2che de meunier tendue en d\u00f4me, d\u00e9talait sous la pluie acharn\u00e9e, au galop de quatre chevaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t un frisson de r\u00e9veil sembla courir dans les esprits ; les poses alanguies se redress\u00e8rent, les visages s\u2019anim\u00e8rent et on se mit \u00e0 causer.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que l\u2019averse continu\u00e2t avec autant de furie, le major affirma qu\u2019il faisait moins sombre ; et le lieutenant Otto annon\u00e7ait avec conviction que le ciel allait s\u2019\u00e9claircir. Mlle Fifi elle-m\u00eame ne semblait pas tenir en place. Elle se levait, se rasseyait. Son \u0153il clair et dur cherchait quelque chose \u00e0 briser. Soudain, fixant la dame aux moustaches, le jeune blondin tira son revolver. \u00bbTu ne verras pas cela toi \u00bb, dit-il ; et, sans quitter son si\u00e8ge, il visa. Deux balles successivement crev\u00e8rent les deux yeux du portrait. Puis il s\u2019\u00e9cria : \u00ab Faisons la mine ! \u00bb Et brusquement les conversations s\u2019interrompirent, comme si un int\u00e9r\u00eat puissant et nouveau se f\u00fbt empar\u00e9 de tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>La mine, c\u2019\u00e9tait son invention, sa mani\u00e8re de d\u00e9truire, son amusement pr\u00e9f\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En quittant son ch\u00e2teau, le propri\u00e9taire l\u00e9gitime, le comte Fernand d\u2019Amoys d\u2019Uville, n\u2019avait eu le temps de rien emporter ni de rien cacher, sauf l\u2019argenterie enfouie dans le trou d\u2019un mur. Or, comme il \u00e9tait fort riche et magnifique, son grand salon, dont la porte ouvrait dans la salle \u00e0 manger, pr\u00e9sentait, avant la fuite pr\u00e9cipit\u00e9e du ma\u00eetre, l\u2019aspect d\u2019une galerie de mus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux murailles pendaient des toiles, des dessins et des aquarelles de prix, tandis que sur les meubles, les \u00e9tag\u00e8res, et dans les vitrines \u00e9l\u00e9gantes, mille bibelots, des potiches, des statuettes, des bonshommes de Saxe et des magots de Chine, des ivoires anciens et des verres de Venise, peuplaient le vaste appartement de leur foule pr\u00e9cieuse et bizarre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019en restait gu\u00e8re maintenant. Non qu\u2019on les e\u00fbt pill\u00e9s, le major comte de Farlsberg ne l\u2019aurait point permis ; mais Mlle Fifi, de temps en temps, faisait la mine ; et tous les officiers, ce jour-l\u00e0, s\u2019amusaient vraiment pendant cinq minutes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit marquis alla chercher dans le salon ce qu\u2019il lui fallait. Il rapporta une toute mignonne th\u00e9i\u00e8re de Chine famille Rose qu\u2019il emplit de poudre \u00e0 canon, et, par le bec, il introduisit d\u00e9licatement un long morceau d\u2019amadou, l\u2019alluma, et courut reporter cette machine infernale dans l\u2019appartement voisin.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il revint bien vite, en fermant la porte. Tous les Allemands attendaient, debout, avec la figure souriante d\u2019une curiosit\u00e9 enfantine ; et, d\u00e8s que l\u2019explosion eut secou\u00e9 le ch\u00e2teau, ils se pr\u00e9cipit\u00e8rent ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Mlle Fifi, entr\u00e9e la premi\u00e8re, battait des mains avec d\u00e9lire devant une V\u00e9nus de terre cuite dont la t\u00eate avait enfin saut\u00e9 ; et chacun ramassa des morceaux de porcelaine, s\u2019\u00e9tonnant aux dentelures \u00e9tranges des \u00e9clats, examinant les d\u00e9g\u00e2ts nouveaux, contestant certains ravages comme produits par l\u2019explosion pr\u00e9c\u00e9dente ; et le major consid\u00e9rait d\u2019un air paternel le vaste salon boulevers\u00e9 par cette mitraille \u00e0 la N\u00e9ron et sabl\u00e9 de d\u00e9bris d\u2019objets d\u2019art. Il en sortit le premier, en d\u00e9clarant avec bonhomie : \u00ab Ca a bien r\u00e9ussi, cette fois. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais une telle trombe de fum\u00e9e \u00e9tait entr\u00e9e dans la salle \u00e0 manger, se m\u00ealant \u00e0 celle du tabac, qu\u2019on ne pouvait plus respirer. Le commandant ouvrit la fen\u00eatre, et tous les officiers, revenus pour boire un dernier verre de cognac, s\u2019en approch\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019air humide s\u2019engouffra dans la pi\u00e8ce, apportant une sorte de poussi\u00e8re d\u2019eau qui poudrait les barbes, et une odeur d\u2019inondation. Ils regardaient les grands arbres accabl\u00e9s sous l\u2019averse, la large vall\u00e9e embrum\u00e9e par ce d\u00e9gorgement des nuages sombres et bas, et tout au loin le clocher de l\u2019\u00e9glise dress\u00e9 comme une pointe grise dans la pluie battante.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis leur arriv\u00e9e, il n\u2019avait plus sonn\u00e9. C\u2019\u00e9tait, du reste, la seule r\u00e9sistance que les envahisseurs eussent rencontr\u00e9e aux environs : celle du clocher. Le cur\u00e9 ne s\u2019\u00e9tait nullement refus\u00e9 \u00e0 recevoir et \u00e0 nourrir des soldats prussiens ; il avait m\u00eame plusieurs fois accept\u00e9 de boire une bouteille de bi\u00e8re ou de bordeaux avec le commandant ennemi, qui l\u2019employait souvent comme interm\u00e9diaire bienveillant ; mais il ne fallait pas lui demander un seul tintement de sa cloche ; il se serait plut\u00f4t laiss\u00e9 fusiller. C\u2019\u00e9tait sa mani\u00e8re \u00e0 lui de protester contre l\u2019invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la seule, disait-il, qui conv\u00eent au pr\u00eatre, homme de douceur et non de sang ; et tout le monde, \u00e0 dix lieues \u00e0 la ronde, vantait la fermet\u00e9, l\u2019h\u00e9ro\u00efsme de l\u2019abb\u00e9 Chantavoine, qui osait affirmer le deuil public, le proclamer, par le mutisme obstin\u00e9 de son \u00e9glise.<\/p>\n\n\n\n<p>Le village entier, enthousiasm\u00e9 par cette r\u00e9sistance, \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 soutenir jusqu\u2019au bout son pasteur, \u00e0 tout braver, consid\u00e9rant cette protestation tacite comme la sauvegarde de l\u2019honneur national. Il semblait aux paysans qu\u2019ils avaient ainsi mieux m\u00e9rit\u00e9 de la patrie que Belfort et que Strasbourg, qu\u2019ils avaient donn\u00e9 un exemple \u00e9quivalent, que le nom du hameau en deviendrait immortel ; et, hormis cela, ils ne refusaient rien aux Prussiens vainqueurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le commandant et ses officiers riaient ensemble de ce courage inoffensif ; et comme le pays entier se montrait obligeant et souple \u00e0 leur \u00e9gard, ils tol\u00e9raient volontiers son patriotisme muet.<\/p>\n\n\n\n<p>Seul, le petit marquis Wilhem aurait bien voulu forcer la cloche \u00e0 sonner. Il enrageait de la condescendance politique de son sup\u00e9rieur pour le pr\u00eatre ; et chaque jour il suppliait le commandant de le laisser faire \u00ab Ding-don-don \u00bb, une fois, une seule petite fois, pour rire un peu seulement. Et il demandait cela avec des gr\u00e2ces de chatte, des cajoleries de femme, des douceurs de voix d\u2019une ma\u00eetresse affol\u00e9e par une envie ; mais le commandant ne c\u00e9dait point, et Mlle Fifi, pour se consoler, faisait la mine dans le ch\u00e2teau d\u2019Uville.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cinq hommes rest\u00e8rent l\u00e0, en tas, quelques minutes, aspirant l\u2019humidit\u00e9. Le lieutenant Fritz, enfin, pronon\u00e7a en jetant un rire p\u00e2teux : \u00ab Ces temoiselles t\u00e9cit\u00e9ment, n\u2019auront pas peau temps pour leur bromenate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-dessus, on se s\u00e9para, chacun allant \u00e0 son service, et le capitaine ayant fort \u00e0 faire pour les pr\u00e9paratifs du d\u00eener.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand ils se retrouv\u00e8rent de nouveau \u00e0 la nuit tombante, ils se mirent \u00e0 rire en se voyant tous coquets et reluisants comme aux jours de grande revue, pommad\u00e9s, parfum\u00e9s, tout frais. Les cheveux du commandant semblaient moins gris que le matin ; et le capitaine s\u2019\u00e9tait ras\u00e9, ne gardant que sa moustache, qui lui mettait une flamme sous le nez.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 la pluie, on laissait la fen\u00eatre ouverte ; et l\u2019un d\u2019eux parfois allait \u00e9couter. \u00c0 six heures dix minutes le baron signala un lointain roulement. Tous se pr\u00e9cipit\u00e8rent ; et bient\u00f4t la grande voiture accourut, avec ses quatre chevaux toujours au galop, crott\u00e9s jusqu\u2019au dos, fumants et soufflants.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cinq femmes descendirent sur le perron, cinq belles filles choisies avec soin par un camarade du capitaine \u00e0 qui Le Devoir \u00e9tait all\u00e9 porter une carte de son officier.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles ne s\u2019\u00e9taient point fait prier, s\u00fbres d\u2019\u00eatre bien pay\u00e9es, connaissant d\u2019ailleurs les Prussiens, depuis trois mois qu\u2019elles en t\u00e2taient, et prenant leur parti des hommes comme des choses. \u00bbC\u2019est le m\u00e9tier qui veut \u00e7a \u00bb, se disaient-elles en route, pour r\u00e9pondre sans doute \u00e0 quelque picotement secret d\u2019un reste de conscience.<\/p>\n\n\n\n<p>Et tout de suite on entra dans la salle \u00e0 manger. Illumin\u00e9e, elle semblait plus lugubre encore en son d\u00e9labrement piteux ; et la table couverte de viandes, de vaisselle riche et d\u2019argenterie retrouv\u00e9e dans le mur o\u00f9 l\u2019avait cach\u00e9e le propri\u00e9taire, donnait \u00e0 ce lieu l\u2019aspect d\u2019une taverne de bandits qui soupent apr\u00e8s un pillage. Le capitaine, radieux, s\u2019empara des femmes comme d\u2019une chose famili\u00e8re, les appr\u00e9ciant, les embrassant, les flairant, les \u00e9valuant \u00e0 leur valeur de filles de plaisir ; et comme les trois jeunes gens voulaient en prendre chacun une, il s\u2019y opposa avec autorit\u00e9, se r\u00e9servant de faire le partage, en toute justice, suivant les grades, pour ne blesser en rien la hi\u00e9rarchie.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, afin d\u2019\u00e9viter toute discussion, toute contestation et tout soup\u00e7on de partialit\u00e9, il les aligna par rang de taille, et s\u2019adressant \u00e0 la plus grande, avec le ton du commandement : \u00ab Ton nom ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9pondit en grossissant sa voix : \u00ab Pam\u00e9la. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors il proclama : \u00ab Num\u00e9ro un, la nomm\u00e9e Pam\u00e9la, adjug\u00e9e au commandant. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant ensuite embrass\u00e9 Blondine, la seconde, en signe de propri\u00e9t\u00e9, il offrit au lieutenant Otto la grosse Amanda, Eva la Tomate au sous-lieutenant Fritz, et la plus petite de toutes, Rachel, une brune toute jeune, \u00e0 l\u2019\u0153il noir comme une tache d\u2019encre, une juive dont le nez retrouss\u00e9 confirmait la r\u00e8gle qui donne des becs courbes \u00e0 toute sa race, au plus jeune des officiers, au fr\u00eale marquis Wilhem d\u2019Eyrik.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes, d\u2019ailleurs, \u00e9taient jolies et grasses, sans physionomies bien distinctes, faites \u00e0 peu pr\u00e8s pareilles de tournure et de peau par les pratiques d\u2019amour quotidiennes et la vie commune des maisons publiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois jeunes gens pr\u00e9tendaient tout de suite entra\u00eener leurs femmes, sous pr\u00e9texte de leur offrir des brosses et du savon pour se nettoyer ; mais le capitaine s\u2019y opposa sagement, affirmant qu\u2019elles \u00e9taient assez propres pour se mettre \u00e0 table et que ceux qui monteraient voudraient changer en descendant et troubleraient les autres couples. Son exp\u00e9rience l\u2019emporta. Il y eut seulement beaucoup de baisers, des baisers d\u2019attente.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, Rachel suffoqua, toussant aux larmes, et rendant de la fum\u00e9e par les narines. Le marquis, sous pr\u00e9texte de l\u2019embrasser, venait de lui souffler un jet de tabac dans la bouche. Elle ne se f\u00e2cha point, ne dit pas un mot, mais elle regarda fixement son possesseur avec une col\u00e8re \u00e9veill\u00e9e tout au fond de son \u0153il noir.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019assit. Le commandant lui-m\u00eame semblait enchant\u00e9 ; il prit \u00e0 sa droite Pam\u00e9la, Blondine \u00e0 sa gauche, et d\u00e9clara, en d\u00e9pliant sa serviette : \u00ab Vous avez eu l\u00e0 une charmante id\u00e9e, capitaine. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les lieutenants Otto et Fritz, polis comme aupr\u00e8s de femmes du monde, intimidaient un peu leurs voisines ; mais le baron de Kelweingstein, l\u00e2ch\u00e9 dans son vice, rayonnait, lan\u00e7ait des mots grivois, semblait en feu avec sa couronne de cheveux rouges. Il galantisait en fran\u00e7ais du Rhin ; et ses compliments de taverne, expector\u00e9s par le trou des deux dents bris\u00e9es, arrivaient aux filles au milieu d\u2019une mitraille de salive.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles ne comprenaient rien, du reste ; et leur intelligence ne sembla s\u2019\u00e9veiller que lorsqu\u2019il cracha des paroles obsc\u00e8nes, des expressions crues, estropi\u00e9es par son accent. Alors, toutes ensemble, elles commenc\u00e8rent \u00e0 rire comme des folles, tombant sur le ventre de leurs voisins, r\u00e9p\u00e9tant les termes que le baron se mit alors \u00e0 d\u00e9figurer \u00e0 plaisir pour leur faire dire des ordures. Elles en vomissaient \u00e0 volont\u00e9, saoules aux premi\u00e8res bouteilles de vin ; et, redevenant elles, ouvrant la porte aux habitudes, elles embrassaient les moustaches de droite et celles de gauche, pin\u00e7aient les bras, poussaient des cris furieux, buvaient dans tous les verres, chantaient des couplets fran\u00e7ais et des bouts de chansons allemandes appris dans leurs rapports quotidiens avec l\u2019ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t les hommes eux-m\u00eames, gris\u00e9s par cette chair de femme \u00e9tal\u00e9e sous leur nez et sous leurs mains, s\u2019affol\u00e8rent, hurlant, brisant la vaisselle, tandis que, derri\u00e8re leur dos, des soldats impassibles les servaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Le commandant seul gardait de la retenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Mlle Fifi avait pris Rachel sur ses genoux, et, s\u2019animant \u00e0 froid, tant\u00f4t il embrassait follement les frisons d\u2019\u00e9b\u00e8ne de son cou, humant par le mince intervalle entre la robe et la peau la douce chaleur de son corps et tout le fumet de sa personne ; tant\u00f4t, \u00e0 travers l\u2019\u00e9toffe, il la pin\u00e7ait avec fureur, la faisant crier, saisi d\u2019une f\u00e9rocit\u00e9 rageuse, travaill\u00e9 par son besoin de ravage. Souvent aussi, la tenant \u00e0 pleins bras, l\u2019\u00e9treignant comme pour la m\u00ealer \u00e0 lui, il appuyait longuement ses l\u00e8vres sur la bouche fra\u00eeche de la juive, la baisait \u00e0 perdre haleine ; mais soudain il la mordit si profond\u00e9ment qu\u2019une tra\u00een\u00e9e de sang descendit sur le menton de la jeune femme et coula dans son corsage.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore une fois, elle le regarda bien en face, et, lavant la plaie, murmura : \u00ab \u00c7a se paye, cela. \u00bb Il se mit \u00e0 rire, d\u2019un rire dur. \u00ab Je payerai \u00bb, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>On arrivait au dessert ; on versait du champagne. Le commandant se leva, et du m\u00eame ton qu\u2019il aurait pris pour porter la sant\u00e9 de l\u2019imp\u00e9ratrice Augusta, il but :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab \u00c0 nos dames ! \u00bb Et une s\u00e9rie de toasts commen\u00e7a ; des toasts d\u2019une galanterie de soudards et de pochards, m\u00eal\u00e9s de plaisanteries obsc\u00e8nes, rendues plus brutales encore par l\u2019ignorance de la langue.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se levaient l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, cherchant de l\u2019esprit, s\u2019effor\u00e7ant d\u2019\u00eatre dr\u00f4les ; et les femmes, ivres \u00e0 tomber, les yeux vagues, les l\u00e8vres p\u00e2teuses, applaudissaient chaque fois \u00e9perdument.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine, voulant sans doute rendre \u00e0 l\u2019orgie un air galant, leva encore une fois son verre, et pronon\u00e7a : \u00ab \u00c0 nos victoires sur les c\u0153urs ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le lieutenant Otto, esp\u00e8ce d\u2019ours de la For\u00eat-Noire, se dressa, enflamm\u00e9, satur\u00e9 de boissons. Et envahi brusquement de patriotisme alcoolique, il cria : \u00ab \u00c0 nos victoires sur la France ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes grises qu\u2019elles \u00e9taient, les femmes se turent ; et Rachel, frissonnante, se retourna : \u00ab Tu sais, j\u2019en connais, des Fran\u00e7ais, devant qui tu ne dirais pas \u00e7a. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le petit marquis, la tenant toujours sur ses genoux, se mit \u00e0 rire, rendu tr\u00e8s gai par le vin : \u00ab Ah-ah-ah ! Je n\u2019en ai jamais vu, moi. Sit\u00f4t que nous paraissons, ils foutent le camp !<\/p>\n\n\n\n<p>La fille, exasp\u00e9r\u00e9e, lui cria dans la figure : \u00ab Tu mens salop ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Durant une seconde, il fixa sur elle ses yeux clairs, comme il les fixait sur les tableaux dont il crevait la toile \u00e0 coups de revolver, puis il se remit \u00e0 rire : \u00ab Ah ! Oui, parlons-en, la belle ! Serions-nous ici, s\u2019ils \u00e9taient braves ? \u00bb Et il s\u2019animait : \u00ab Nous sommes leurs ma\u00eetres ! \u00c0 nous la France ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle quitta ses genoux d\u2019une secousse et retomba sur sa chaise. Il se leva, tendit son verre jusqu\u2019au milieu de la table et r\u00e9p\u00e9ta : \u00ab \u00c0 nous la France et les Fran\u00e7ais, les bois, les champs et les maisons de France ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres, tout \u00e0 fait saouls, secou\u00e9s soudain par un enthousiasme militaire, un enthousiasme de brutes, saisirent leurs verres en vocif\u00e9rant : \u00ab Vive la Prusse ! \u00bb et les vid\u00e8rent d\u2019un seul trait.<\/p>\n\n\n\n<p>Les filles ne protestaient point, r\u00e9duites au silence et prises de peur. Rachel elle-m\u00eame se taisait, impuissante \u00e0 r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, le petit marquis posa sur la t\u00eate de la juive sa coupe de champagne emplie \u00e0 nouveau \u00ab \u00c0 nous aussi, cria-t-il, toutes les femmes de France ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se leva si vite, que le cristal, culbut\u00e9, vida, comme pour un bapt\u00eame, le vin jaune dans ses cheveux noirs, et il tomba, se brisant \u00e0 terre. Les l\u00e8vres tremblantes, elle bravait du regard l\u2019officier qui riait toujours, et elle balbutia, d\u2019une voix \u00e9trangl\u00e9e de col\u00e8re : \u00ab \u00c7a, \u00e7a, \u00e7a n\u2019est pas vrai, par exemple, vous n\u2019aurez pas les femmes de France. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019assit pour rire \u00e0 son aise, et, cherchant l\u2019accent parisien : \u00ab Elle est peine ponte, peine ponte, qu\u2019est-ce alors que tu viens faire ici, petite ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Interdite, elle se tut d\u2019abord, comprenant mal dans son trouble, puis, d\u00e8s qu\u2019elle eut bien saisi ce qu\u2019il disait, elle lui jeta, indign\u00e9e et v\u00e9h\u00e9mente : \u00ab Moi ! moi ! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une putain ; c\u2019est bien tout ce qu\u2019il faut \u00e0 des Prussiens. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019avait point fini qu\u2019il la giflait \u00e0 toute vol\u00e9e ; mais comme il levait encore une fois la main, affol\u00e9e de rage, elle saisit sur la table un petit couteau de dessert \u00e0 lame d\u2019argent, et si brusquement qu\u2019on ne vit rien d\u2019abord, elle le lui piqua droit dans le cou, juste au creux o\u00f9 la poitrine commence.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mot qu\u2019il pronon\u00e7ait fut coup\u00e9 dans sa gorge ; et il resta b\u00e9ant, avec un regard effroyable.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous pouss\u00e8rent un rugissement, et se lev\u00e8rent en tumulte ; mais ayant jet\u00e9 sa chaise dans les jambes du lieutenant Otto, qui s\u2019\u00e9croula tout au long, elle courut \u00e0 la fen\u00eatre, l\u2019ouvrit avant qu\u2019on e\u00fbt pu l\u2019atteindre, et s\u2019\u00e9lan\u00e7a dans la nuit, sous la pluie qui tombait toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>En deux minutes, Mlle Fifi fut morte. Alors Fritz et Otto d\u00e9gain\u00e8rent et voulurent massacrer les femmes, qui se tra\u00eenaient \u00e0 leurs genoux. Le major, non sans peine, emp\u00eacha cette boucherie, fit enfermer dans une chambre, sous la garde de deux hommes, les quatre filles \u00e9perdues ; puis, comme s\u2019il e\u00fbt dispos\u00e9 ses soldats pour un combat, il organisa la poursuite de la fugitive, bien certain de la reprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cinquante hommes, fouett\u00e9s de menaces, furent lanc\u00e9s dans le parc. Deux cents autres fouill\u00e8rent les bois et toutes les maisons de la vall\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La table, desservie en un instant, servait maintenant de lit mortuaire, et les quatre officiers, rigides, d\u00e9gris\u00e9s, avec la face dure des hommes de guerre en fonction, restaient debout pr\u00e8s des fen\u00eatres, sondaient la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019averse torrentielle continuait. Un clapotis continu emplissait les t\u00e9n\u00e8bres, un flottant murmure d\u2019eau qui tombe et d\u2019eau qui coule, d\u2019eau qui d\u00e9goutte et d\u2019eau qui rejaillit.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, un coup de feu retentit, puis un autre tr\u00e8s loin ; et, pendant quatre heures, on entendit ainsi de temps en temps des d\u00e9tonations proches ou lointaines, et des cris de ralliement, des mots \u00e9tranges lanc\u00e9s comme appel par des voix gutturales.<\/p>\n\n\n\n<p>Au matin, tout le monde rentra. Deux soldats avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s, et trois autres bless\u00e9s par leurs camarades dans l\u2019ardeur de la chasse et l\u2019effarement de cette poursuite nocturne.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019avait pas retrouv\u00e9 Rachel.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors les habitants furent terroris\u00e9s, les demeures boulevers\u00e9es, toute la contr\u00e9e parcourue, battue, retourn\u00e9e. La juive ne semblait pas avoir laiss\u00e9 une seule trace de son passage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral, pr\u00e9venu, ordonna d\u2019\u00e9touffer l\u2019affaire, pour ne point donner de mauvais exemple dans l\u2019arm\u00e9e, et il frappa d\u2019une peine disciplinaire le commandant, qui punit ses inf\u00e9rieurs. Le g\u00e9n\u00e9ral avait dit : \u00ab On ne fait pas la guerre pour s\u2019amuser et caresser des filles publiques. \u00bb Et le comte de Farlsberg, exasp\u00e9r\u00e9, r\u00e9solut de se venger sur le pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme il lui fallait un pr\u00e9texte afin de s\u00e9vir sans contrainte, il fit venir le cur\u00e9 et lui ordonna de sonner la cloche \u00e0 l\u2019enterrement du marquis d\u2019Eyrik.<\/p>\n\n\n\n<p>Contre toute attente, le pr\u00eatre se montra docile, humble, plein d\u2019\u00e9gards. Et quand le corps de Mlle Fifi, port\u00e9 par des soldats, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, entour\u00e9, suivi de soldats qui marchaient le fusil charg\u00e9, quitta le ch\u00e2teau d\u2019Uville, allant au cimeti\u00e8re, pour la premi\u00e8re fois la cloche tinta son glas fun\u00e8bre avec une allure all\u00e8gre, comme si une main amie l\u2019e\u00fbt caress\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sonna le soir encore, et le lendemain aussi, et tous les jours ; elle carillonna tant qu\u2019on voulut. Parfois m\u00eame, la nuit, elle se mettait toute seule en branle, et jetait doucement deux ou trois sons dans l\u2019ombre, prise de gaiet\u00e9s singuli\u00e8res, r\u00e9veill\u00e9e on ne sait pourquoi. Tous les paysans du lieu la dirent alors ensorcel\u00e9e ; et personne, sauf le cur\u00e9 et le sacristain, n\u2019approchait plus du clocher.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est qu\u2019une pauvre fille vivait l\u00e0-haut, dans l\u2019angoisse et la solitude, nourrie en cachette par ces deux hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle y resta jusqu\u2019au d\u00e9part des troupes allemandes. Puis, un soir, le cur\u00e9 ayant emprunt\u00e9 le char-\u00e0-bancs du boulanger, conduisit lui-m\u00eame sa prisonni\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 la porte de Rouen. Arriv\u00e9 l\u00e0, le pr\u00eatre l\u2019embrassa ; elle descendit et regagna vivement \u00e0 pied le logis public, dont la patronne la croyait morte.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle en fut tir\u00e9e quelque temps apr\u00e8s par un patriote sans pr\u00e9jug\u00e9s qui l\u2019aima pour sa belle action, puis l\u2019ayant ensuite ch\u00e9rie pour elle-m\u00eame, l\u2019\u00e9pousa, en fit une Dame qui valut autant que beaucoup d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p><em>23 mars 1882<\/em><\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mademoiselle Fifi est un conte de Guy de Maupassant, publi\u00e9 le 23 mars 1882 dans le journal Gil Blas. Se d\u00e9roulant pendant l&rsquo;occupation prussienne en France, l&rsquo;histoire relate la routine d&rsquo;un groupe d&rsquo;officiers allemands qui logent dans un ch\u00e2teau r\u00e9quisitionn\u00e9. Parmi eux se distingue le jeune marquis d&rsquo;Eyrik, surnomm\u00e9 ironiquement \u00ab Mademoiselle Fif\u00ed \u00bb en raison de son attitude affect\u00e9e et de son go\u00fbt pour la destruction. Au milieu de l&rsquo;ennui et de la pluie constante, les militaires pr\u00e9voient un d\u00eener avec des femmes du village, sans pr\u00e9voir les tensions cach\u00e9es qui \u00e9mergeront lors de cette rencontre marqu\u00e9e par l&rsquo;abus et l&rsquo;arrogance.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":20801,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843],"class_list":["post-20804","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Guy-de-Maupassant-Mademoiselle-Fifi.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":73,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":73,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":29,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20804","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20804"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20804\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20801"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20804"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20804"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20804"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}