{"id":20811,"date":"2025-03-15T21:06:35","date_gmt":"2025-03-16T01:06:35","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=20811"},"modified":"2025-03-15T21:06:37","modified_gmt":"2025-03-16T01:06:37","slug":"guy-de-maupassant-lettre-dun-fou","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-lettre-dun-fou\/20811\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant\u00a0: Lettre d\u2019un fou"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : <em>Lettre d&rsquo;un fou<\/em> est une nouvelle de l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 17 f\u00e9vrier 1885 dans le Gil Blas. Le r\u00e9cit prend la forme d&rsquo;une lettre \u00e9crite par un homme tourment\u00e9 qui expose, avec une clart\u00e9 d\u00e9rangeante, son ali\u00e9nation mentale progressive. \u00c0 travers des r\u00e9flexions philosophiques et scientifiques, il remet en question la perception humaine et la nature de la r\u00e9alit\u00e9. Peu \u00e0 peu, il d\u00e9crit des exp\u00e9riences troublantes qui le plongent dans un \u00e9tat de terreur et d&rsquo;obsession. Sa r\u00e9flexion l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 se confronter au seuil qui s\u00e9pare la raison de la d\u00e9mence, plongeant le lecteur dans une r\u00e9flexion sur la fragilit\u00e9 de la conscience et l&rsquo;omnipr\u00e9sence de l&rsquo;invisible.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-1b8d5ec9\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Guy-de-Maupassant-Carta-de-un-loco-2.webp\" alt=\"Guy de Maupassant - Carta de un loco 2\" class=\"wp-image-18480\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Guy-de-Maupassant-Carta-de-un-loco-2.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Guy-de-Maupassant-Carta-de-un-loco-2-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Guy-de-Maupassant-Carta-de-un-loco-2-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Guy-de-Maupassant-Carta-de-un-loco-2-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Lettre d\u2019un fou<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Mon cher docteur, je me mets entre vos mains. Faites de moi ce qu\u2019il vous plaira.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais vous dire bien franchement mon \u00e9trange \u00e9tat d\u2019esprit, et vous appr\u00e9cierez s\u2019il ne vaudrait pas mieux qu\u2019on pr\u00eet soin de moi pendant quelque temps dans une maison de sant\u00e9 plut\u00f4t que de me laisser en proie aux hallucinations et aux souffrances qui me harc\u00e8lent.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici l\u2019histoire, longue et exacte, du mal singulier de mon \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vivais comme tout le monde, regardant la vie avec les yeux ouverts et aveugles de l\u2019homme, sans m\u2019\u00e9tonner et sans comprendre., Je vivais comme vivent les b\u00eates, comme nous vivons tous, accomplissant toutes les fonctions de l\u2019existence, examinant et croyant voir, croyant savoir, croyant conna\u00eetre ce qui m\u2019entoure, quand, un jour, je me suis aper\u00e7u que tout est faux.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une phrase de Montesquieu qui a \u00e9clair\u00e9 brusquement ma pens\u00e9e. La voici: \u00ab Un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre intelligence.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin toutes les lois \u00e9tablies sur ce que notre machine est d\u2019une certaine fa\u00e7on seraient diff\u00e9rentes si notre machine n\u2019\u00e9tait pas de cette fa\u00e7on. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 cela pendant des mois, des mois et des mois, et, peu \u00e0 peu, une \u00e9trange clart\u00e9 est entr\u00e9e en moi, et cette clart\u00e9 y a fait la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, nos organes sont les seuls interm\u00e9diaires entre le monde ext\u00e9rieur et nous. C\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019\u00eatre int\u00e9rieur, qui constitue le moi, se trouve en contact, au moyen de quelques filets nerveux, avec l\u2019\u00eatre ext\u00e9rieur qui constitue le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, outre que cet \u00eatre ext\u00e9rieur nous \u00e9chappe par ses proportions, sa dur\u00e9e, ses propri\u00e9t\u00e9s innombrables et imp\u00e9n\u00e9trables, ses origines, son avenir ou ses fins, ses formes lointaines et ses manifestations infinies, nos organes ne nous fournissent encore sur la parcelle de lui que nous pouvons conna\u00eetre que des renseignements aussi incertains que peu nombreux.<\/p>\n\n\n\n<p>Incertains, parce que ce sont uniquement les propri\u00e9t\u00e9s de nos organes qui d\u00e9terminent pour nous les propri\u00e9t\u00e9s apparentes de la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu nombreux, parce que nos sens n\u2019\u00e9tant qu\u2019au nombre de cinq, le champ de leurs investigations et la nature de leurs r\u00e9v\u00e9lations se trouvent fort restreints.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019explique. \u2013 L\u2019\u0153il nous indique les dimensions, les formes et les couleurs. Il nous trompe sur ces trois points.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne peut nous r\u00e9v\u00e9ler que les objets et les \u00eatres de dimension moyenne, en proportion avec la taille humaine, ce qui nous a amen\u00e9s \u00e0 appliquer le mot grand \u00e0 certaines choses et le mot petit \u00e0 certaines autres, uniquement parce que sa faiblesse ne lui permet pas de conna\u00eetre ce qui est trop vaste ou trop menu pour lui. D\u2019o\u00f9 il r\u00e9sulte qu\u2019il ne sait et ne voit presque rien, que l\u2019univers presque entier lui demeure cach\u00e9, l\u2019\u00e9toile qui habite l\u2019espace et l\u2019animalcule qui habite la goutte d\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il avait m\u00eame cent millions de fois sa puissance normale, s\u2019il apercevait dans l\u2019air que nous respirons toutes les races d\u2019\u00eatres invisibles, ainsi que les habitants des plan\u00e8tes voisines, il existerait encore des nombres infinis de races de b\u00eates plus petites et des mondes tellement lointains qu\u2019il ne les atteindrait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc toutes nos id\u00e9es de proportion sont fausses puisqu\u2019il n\u2019y a pas de limite possible dans la grandeur ni dans la petitesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre appr\u00e9ciation sur les dimensions et les formes n\u2019a aucune valeur absolue, \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9e uniquement par la puissance d\u2019un organe et par une comparaison constante avec nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Ajoutons que l\u2019\u0153il est encore incapable de voir le transparent. Un verre sans d\u00e9faut le trompe. Il le confond avec l\u2019air qu\u2019il ne voit pas non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Passons \u00e0 la couleur.<\/p>\n\n\n\n<p>La couleur existe parce que notre \u0153il est constitu\u00e9 de telle sorte qu\u2019il transmet au cerveau, sous forme de couleur, les diverses fa\u00e7ons dont les corps absorbent et d\u00e9composent, suivant leur constitution chimique, les rayons lumineux qui les frappent.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les proportions de cette absorption et de cette d\u00e9composition constituent les nuances.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc cet organe impose \u00e0 l\u2019esprit sa mani\u00e8re de voir, ou mieux sa fa\u00e7on arbitraire de constater les dimensions et d\u2019appr\u00e9cier les rapports de la lumi\u00e8re et de la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Examinons l\u2019ou\u00efe.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus encore qu\u2019avec l\u2019\u0153il, nous sommes les jouets et les dupes de cet organe fantaisiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux corps se heurtant produisent un certain \u00e9branlement de l\u2019atmosph\u00e8re. Ce mouvement fait tressaillir dans notre oreille une certaine petite peau qui change imm\u00e9diatement en bruit ce qui n\u2019est, en r\u00e9alit\u00e9, qu\u2019une vibration.<\/p>\n\n\n\n<p>La nature est muette. Mais le tympan poss\u00e8de la propri\u00e9t\u00e9 miraculeuse de nous transmettre sous forme de sens, et de sens diff\u00e9rents suivant le nombre des vibrations, tous les fr\u00e9missements des ondes invisibles de l\u2019espace.<\/p>\n\n\n\n<p>. Cette m\u00e9tamorphose accomplie par le nerf auditif dans le court trajet de l\u2019oreille au cerveau nous a permis de cr\u00e9er un art \u00e9trange, la musique, le plus po\u00e9tique et le plus pr\u00e9cis des arts, vague comme un songe et exact comme l\u2019alg\u00e8bre.<\/p>\n\n\n\n<p>Que dire du go\u00fbt et de l\u2019odorat ? Conna\u00eetrions-nous les parfums et la qualit\u00e9 des nourritures sans les propri\u00e9t\u00e9s bizarres de notre nez et de notre palais ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019humanit\u00e9 pourrait exister cependant sans l\u2019oreille, sans le go\u00fbt et sans l\u2019odorat, c\u2019est-\u00e0-dire sans aucune notion du bruit, de la saveur et de l\u2019odeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc, si nous avions quelques organes de moins, nous ignorerions d\u2019admirables et singuli\u00e8res choses, mais si nous avions quelques organes de plus, nous d\u00e9couvririons autour de nous une infinit\u00e9 d\u2019autres choses que nous ne soup\u00e7onnerons jamais faute de moyen de les constater.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc, nous nous trompons en jugeant le Connu, et nous sommes entour\u00e9s d\u2019inconnu inexplor\u00e9. Donc, tout est incertain et appr\u00e9ciable de mani\u00e8res diff\u00e9rentes. Tout est faux, tout est possible, tout est douteux. Formulons cette certitude en nous servant du vieux dicton: \u00ab V\u00e9rit\u00e9 en de\u00e7\u00e0 des Pyr\u00e9n\u00e9es, erreur au-del\u00e0. \u00bb Et disons: v\u00e9rit\u00e9 dans notre organe, erreur \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Deux et deux ne doivent plus faire quatre en dehors de notre atmosph\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>V\u00e9rit\u00e9 sur la terre, erreur plus loin, d\u2019o\u00f9 je conclus que les myst\u00e8res entrevus comme l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, le sommeil hypnotique, la transmission de la volont\u00e9, la suggestion, tous les ph\u00e9nom\u00e8nes magn\u00e9tiques, ne nous demeurent cach\u00e9s, que parce que la nature ne nous a pas fourni l\u2019organe, ou les organes n\u00e9cessaires pour les comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s m\u2019\u00eatre convaincu que tout ce que me r\u00e9v\u00e8lent mes sens n\u2019existe que pour moi tel que je le per\u00e7ois et serait totalement diff\u00e9rent pour un autre \u00eatre autrement organis\u00e9, apr\u00e8s en avoir conclu qu\u2019une humanit\u00e9 diversement faite aurait sur le monde, sur la vie, sur tout, des id\u00e9es absolument oppos\u00e9es aux n\u00f4tres, car l\u2019accord des croyances ne r\u00e9sulte que de la similitude des organes humains, et les divergences d\u2019opinions ne proviennent que des l\u00e9g\u00e8res diff\u00e9rences de fonctionnement de nos filets nerveux, j\u2019ai fait un effort de pens\u00e9e surhumain pour soup\u00e7onner l\u2019imp\u00e9n\u00e9trable qui m\u2019entoure.<\/p>\n\n\n\n<p>Suis-je devenu fou ?<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis dit: \u00ab Je suis envelopp\u00e9 de choses inconnues. \u00bb J\u2019ai suppos\u00e9 l\u2019homme sans oreilles et soup\u00e7onnant le son comme nous soup\u00e7onnons tant de myst\u00e8res cach\u00e9s, l\u2019homme constatant des ph\u00e9nom\u00e8nes acoustiques dont il ne pourrait d\u00e9terminer ni la nature, ni la provenance. Et j\u2019ai eu peur de tout, autour de moi, peur de l\u2019air, peur de la nuit. Du moment que nous ne pouvons conna\u00eetre presque rien, et du moment que tout est sans limites, quel est le reste ? Le vide n\u2019est pas ? Qu\u2019y a-t-il dans le vide apparent ?<\/p>\n\n\n\n<p>Et cette terreur confuse du surnaturel qui hante l\u2019homme depuis la naissance du monde est l\u00e9gitime puisque le surnaturel n\u2019est pas autre chose que ce qui nous demeure voil\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p>Alors j\u2019ai compris l\u2019\u00e9pouvante. Il m\u2019a sembl\u00e9 que je touchais sans cesse \u00e0 la d\u00e9couverte d\u2019un secret de l\u2019univers.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tent\u00e9 d\u2019aiguiser mes organes, de les exciter, de leur faire percevoir par moments l\u2019invisible.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis dit: \u00ab Tout est un \u00eatre. Le cri qui passe dans l\u2019air est un \u00eatre comparable \u00e0 la b\u00eate puisqu\u2019il na\u00eet, produit un mouvement, se transforme encore pour mourir. Or, l\u2019esprit craintif qui croit \u00e0 des \u00eatres incorporels n\u2019a donc pas tort. Qui sont-ils ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Combien d\u2019hommes les pressentent, fr\u00e9missent \u00e0 leur approche, tremblent \u00e0 leur inappr\u00e9ciable contact. On les sent aupr\u00e8s de soi, autour de soi, mais on ne les peut distinguer, car nous n\u2019avons pas l\u2019\u0153il qui les verrait, ou plut\u00f4t l\u2019organe inconnu qui pourrait les d\u00e9couvrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, plus que personne, je les sentais, moi, ces passants surnaturels. Etres ou myst\u00e8res ? Le sais-je ? Je ne pourrais dire ce qu\u2019ils sont, mais je pourrais toujours signaler leur pr\u00e9sence. Et j\u2019ai vu \u2013 j\u2019ai vu un \u00eatre invisible \u2013 autant qu\u2019on peut les voir, ces \u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>Je demeurais des nuits enti\u00e8res immobile, assis devant ma table, la t\u00eate dans mes mains et songeant \u00e0 cela, songeant \u00e0 eux. Souvent j\u2019ai cru qu\u2019une main intangible, ou plut\u00f4t qu\u2019un corps insaisissable, m\u2019effleurait l\u00e9g\u00e8rement les cheveux. Il ne me touchait pas, n\u2019\u00e9tant point d\u2019essence charnelle, mais d\u2019essence impond\u00e9rable, inconnaissable.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, un soir, j\u2019ai entendu craquer mon parquet derri\u00e8re moi. Il a craqu\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on singuli\u00e8re. J\u2019ai fr\u00e9mi. Je me suis tourn\u00e9. Je n\u2019ai rien vu. Et je n\u2019y ai plus song\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le lendemain, \u00e0 la m\u00eame heure, le m\u00eame bruit s\u2019est produit. J\u2019ai eu tellement peur que je me suis lev\u00e9, s\u00fbr, s\u00fbr, s\u00fbr, que je n\u2019\u00e9tais pas seul dans ma chambre. On ne voyait rien pourtant. L\u2019air \u00e9tait limpide, transparent partout. Mes deux lampes \u00e9clairaient tous les coins.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bruit ne recommen\u00e7a pas et je me calmai peu \u00e0 peu ; je restais inquiet cependant, je me retournais souvent. Le lendemain je m\u2019enfermai de bonne heure, cherchant comment je pourrais parvenir \u00e0 voir l\u2019invisible qui me visitait. Et je l\u2019ai vu. J\u2019en ai failli mourir de terreur.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais allum\u00e9 toutes les bougies de ma chemin\u00e9e et de mon lustre. La pi\u00e8ce \u00e9tait \u00e9clair\u00e9e comme pour une f\u00eate. Mes deux lampes br\u00fblaient sur ma table.<\/p>\n\n\n\n<p>En face de moi, mon lit, un vieux lit de ch\u00eane \u00e0 colonnes. A droite, ma chemin\u00e9e. A gauche, ma porte que j\u2019avais ferm\u00e9e au verrou. Derri\u00e8re moi, une tr\u00e8s grande armoire \u00e0 glace. Je me regardai dedans. J\u2019avais des yeux \u00e9tranges et les pupilles tr\u00e8s dilat\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis je m\u2019assis comme tous les jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bruit s\u2019\u00e9tait produit, la veille et l\u2019avant-veille, \u00e0 neuf heures vingt-deux minutes. J\u2019attendis. Quand arriva le moment pr\u00e9cis, je per\u00e7us une indescriptible sensation, comme si un fluide, un fluide irr\u00e9sistible e\u00fbt p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en moi par toutes les parcelles de ma chair, noyant mon \u00e2me dans une \u00e9pouvante atroce et bonne. Et le craquement se fit, tout contre moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me dressai en me tournant si vite que je faillis tomber. On y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace ! Elle \u00e9tait vide, claire, pleine de lumi\u00e8re. Je n\u2019\u00e9tais pas dedans, et j\u2019\u00e9tais en face, cependant. Je la regardais avec des yeux affol\u00e9s. Je n\u2019osais pas aller vers elle, sentant bien qu\u2019il \u00e9tait entre nous, lui, l\u2019invisible, et qu\u2019il me cachait.<\/p>\n\n\n\n<p>Oh ! Comme j\u2019eus peur ! Et voil\u00e0 que je commen\u00e7ai \u00e0 m\u2019apercevoir dans une brume au fond du miroir, dans une brume comme \u00e0 travers de l\u2019eau ; et il me semblait que cette eau glissait de gauche \u00e0 droite, lentement, me rendant plus pr\u00e9cis de seconde en seconde. C\u2019\u00e9tait comme la fin d\u2019une \u00e9clipse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui me cachait n\u2019avait pas de contours, mais une sorte de transparence opaque s\u2019\u00e9claircissant peu \u00e0 peu. Et je pus enfin me distinguer nettement, ainsi que je le fais tous les jours en me regardant. Je l\u2019avais donc vu ! Et je ne l\u2019ai pas revu. Mais je l\u2019attends sans cesse, et je sens que ma t\u00eate s\u2019\u00e9gare dans cette attente. Je reste pendant des heures, des nuits, des jours, des semaines, devant ma glace, pour l\u2019attendre ! Il ne vient plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a compris que je l\u2019avais vu. Mais moi je sens que je l\u2019attendrai toujours, jusqu\u2019\u00e0 la mort, que je l\u2019attendrai sans repos, devant cette glace, comme un chasseur \u00e0 l\u2019aff\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, dans cette glace, je commence \u00e0 voir des images folles, des monstres, des cadavres hideux, toutes sortes de b\u00eates effroyables, d\u2019\u00eatres atroces, toutes les visions invraisemblables qui doivent hanter l\u2019esprit des fous.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 ma confession, mon cher docteur. Dites-moi ce que je dois faire ?<\/p>\n\n\n\n<p><em>17 f\u00e9vrier 1885<\/em><\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lettre d&rsquo;un fou est une nouvelle de l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 17 f\u00e9vrier 1885 dans le Gil Blas. Le r\u00e9cit prend la forme d&rsquo;une lettre \u00e9crite par un homme tourment\u00e9 qui expose, avec une clart\u00e9 d\u00e9rangeante, son ali\u00e9nation mentale progressive. \u00c0 travers des r\u00e9flexions philosophiques et scientifiques, il remet en question la perception humaine et la nature de la r\u00e9alit\u00e9. Peu \u00e0 peu, il d\u00e9crit des exp\u00e9riences troublantes qui le plongent dans un \u00e9tat de terreur et d&rsquo;obsession. Sa r\u00e9flexion l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 se confronter au seuil qui s\u00e9pare la raison de la d\u00e9mence, plongeant le lecteur dans une r\u00e9flexion sur la fragilit\u00e9 de la conscience et l&rsquo;omnipr\u00e9sence de l&rsquo;invisible.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18480,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843],"class_list":["post-20811","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Guy-de-Maupassant-Carta-de-un-loco-2.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20811","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20811"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20811\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18480"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20811"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20811"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20811"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}