{"id":20868,"date":"2025-03-17T12:07:59","date_gmt":"2025-03-17T16:07:59","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=20868"},"modified":"2025-03-17T13:05:01","modified_gmt":"2025-03-17T17:05:01","slug":"gabriel-garcia-marquez-le-noye-le-plus-beau-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/gabriel-garcia-marquez-le-noye-le-plus-beau-du-monde\/20868\/","title":{"rendered":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez\u00a0: Le noy\u00e9 le plus beau du monde"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : <em>Le noy\u00e9 le plus beau du monde<\/em> est un conte de Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez, publi\u00e9 en 1972 dans le recueil <em>La incre\u00edble y triste historia de la c\u00e1ndida Er\u00e9ndira y de su abuela desalmada<\/em>. L&rsquo;histoire commence lorsque des enfants d\u00e9couvrent un corps \u00e9chou\u00e9 sur la plage d&rsquo;une petite ville c\u00f4ti\u00e8re. En l&#8217;emportant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, les habitants sont stup\u00e9faits par sa taille d\u00e9mesur\u00e9e et sa pr\u00e9sence imposante. Pendant que les femmes le nettoient et le pr\u00e9parent, elles imaginent qui il \u00e9tait dans la vie et ce que signifiait son existence. \u00c0 partir de cette d\u00e9couverte, la ville commence \u00e0 se transformer int\u00e9rieurement, touch\u00e9e par la grandeur myst\u00e9rieuse du noy\u00e9.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-a16af922\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Gabriel-Garcia-Marquez-El-ahogado-mas-hermoso-del-mundo3.webp\" alt=\"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez - El ahogado m\u00e1s hermoso del mundo3\" class=\"wp-image-20791\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Gabriel-Garcia-Marquez-El-ahogado-mas-hermoso-del-mundo3.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Gabriel-Garcia-Marquez-El-ahogado-mas-hermoso-del-mundo3-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Gabriel-Garcia-Marquez-El-ahogado-mas-hermoso-del-mundo3-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Gabriel-Garcia-Marquez-El-ahogado-mas-hermoso-del-mundo3-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le noy\u00e9 le plus beau du monde<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers gamins qui virent le promontoire som\u00adbre et secret qui se rapprochait peu \u00e0 peu sur la mer crurent qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un bateau ennemi. Puis ils remarqu\u00e8rent qu\u2019il n\u2019avait ni pavillon ni m\u00e2ts, et ils pens\u00e8rent que c\u2019\u00e9tait une baleine. Mais quand il vint s\u2019\u00e9chouer sur le sable et qu\u2019ils d\u00e9gag\u00e8rent les buissons de sargasses, les filaments de m\u00e9duses et les restes de bancs de poissons et de naufrages qui le recouvraient, ils d\u00e9couvrirent que c\u2019\u00e9tait un noy\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils avaient jou\u00e9 tout l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 l\u2019enterrer et \u00e0 le d\u00e9terrer dans le sable quand quelqu\u2019un par hasard les aper\u00e7ut et alerta le village. Les hommes qui le trans\u00adport\u00e8rent jusqu&rsquo;\u00e0 la maison la plus proche constat\u00e8rent qu\u2019il pesait plus lourd que les autres morts, presque autant qu\u2019un cheval, et ils se dirent que peut-\u00eatre il \u00e9tait rest\u00e9 trop longtemps \u00e0 la d\u00e9rive et que l\u2019eau avait fini par p\u00e9n\u00e9trer dans la moelle des os. Quand ils l\u2019\u00e9tendirent sur le sol ils virent que sa taille d\u00e9passait celle des autres hommes, car il tenait \u00e0 peine dans la maison, mais ils pens\u00e8rent que peut-\u00eatre la facult\u00e9 de continuer \u00e0 grandir apr\u00e8s la mort \u00e9tait le privil\u00e8ge de certains noy\u00e9s. Il avait une odeur de mer, et seule sa forme permettait de supposer que c\u2019\u00e9tait bien le cadavre d\u2019un \u00eatre humain, car sa peau \u00e9tait rev\u00eatue d\u2019une cuirasse de boue et de r\u00e9moras.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils n\u2019eurent pas besoin de lui nettoyer le visage pour comprendre qu\u2019ils avaient affaire \u00e0 un mort venu d\u2019ail\u00adleurs. Le village avait \u00e0 peine une vingtaine de baraques en planches, avec des cours de caillasse sans une seule fleur, \u00e9gaill\u00e9es \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 d\u2019un cap d\u00e9sertique. La terre y \u00e9tait si rare que les m\u00e8res vivaient dans la crainte que le vent n\u2019emport\u00e2t les enfants; quant aux morts, peu nombreux, victimes du temps, il fallait les jeter par\u00addessus les falaises. Pourtant la mer \u00e9tait paisible et g\u00e9n\u00e9reuse, et sept canots permettaient d\u2019embarquer la totalit\u00e9 des hommes du pays. Aussi, quand ils trouv\u00e8rent le noy\u00e9, leur suffit-il de se regarder pour se rendre compte qu\u2019ils \u00e9taient au complet.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir-l\u00e0, on ne sortit pas travailler au large. Tandis que les hommes v\u00e9rifiaient s\u2019il ne manquait personne dans les villages voisins, les femmes rest\u00e8rent \u00e0 s\u2019occuper du noy\u00e9. Elles le d\u00e9crott\u00e8rent avec des tampons de crin v\u00e9g\u00e9tal, d\u00e9barrass\u00e8rent ses cheveux de leurs broussailles sous-marines et d\u00e9coll\u00e8rent les r\u00e9moras avec des cou\u00adteaux \u00e0 \u00e9cailler. Elles constat\u00e8rent bient\u00f4t que la v\u00e9g\u00e9\u00adtation qui le couvrait appartenait \u00e0 des oc\u00e9ans lointains et \u00e0 des eaux profondes, et que ses v\u00eatements \u00e9taient en lambeaux, comme s\u2019il avait navigu\u00e9 \u00e0 travers des labyrinthes de corail. Elles not\u00e8rent \u00e9galement qu\u2019il subissait sa mort avec fiert\u00e9, car il n\u2019avait pas l\u2019air esseul\u00e9 des noy\u00e9s en mer, ni la mine sordide et pauvrette des noy\u00e9s de rivi\u00e8res. Mais ce fut quand la toilette fut termin\u00e9e qu\u2019elles prirent conscience de la v\u00e9ritable classe du mort, et elles en eurent le souffle coup\u00e9. Non seulement c\u2019\u00e9tait l\u2019homme le plus grand, le plus fort, le plus viril et le mieux pourvu qu\u2019elles eussent jamais contempl\u00e9, mais plus elles le regardaient et plus il d\u00e9bordait du cadre de leur imagination.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne trouva dans le village aucun lit assez long pour l\u2019\u00e9tendre ni aucune table assez solide pour le veil\u00adler. Il n\u2019entrait pas dans les pantalons de c\u00e9r\u00e9monie des hommes les plus grands, ni dans les chemises du dimanche des plus corpulents, ni dans les souliers des pieds les plus volumineux. Fascin\u00e9es par ses dimensions exceptionnelles et sa beaut\u00e9, les femmes d\u00e9cid\u00e8rent alors de lui tailler un pantalon dans un vaste morceau de toile \u00e0 voile, et une chemise dans de l\u2019organdi de mari\u00e9e, pour qu\u2019il p\u00fbt continuer \u00e0 assumer sa mort avec dignit\u00e9. Tandis qu\u2019elles cousaient assises en rond, admirant le cadavre entre deux aiguill\u00e9es, il leur semblait que le vent n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 aussi tenace ni la mer Cara\u00efbe aussi anxieuse que ce soir-l\u00e0, et elles supposaient que ces changements avaient quelque chose \u00e0 voir avec le mort. Elles pensaient que si cet homme magnifique avait v\u00e9cu au village, sa maison aurait eu les portes les plus spacieuses, le plafond le plus haut et le plan\u00adcher le plus robuste, et que les traverses de son lit auraient \u00e9t\u00e9 de grosses poutrelles retenues par des bou\u00adlons d\u2019acier, et que sa compagne, \u00e0 n\u2019en pas douter, aurait \u00e9t\u00e9 la plus combl\u00e9e! Elles pensaient qu\u2019il aurait eu tant d\u2019autorit\u00e9 qu\u2019il e\u00fbt sorti les poissons de la mer rien qu\u2019en les appelant par leurs noms, et il aurait mis tant de z\u00e8le \u00e0 travailler qu\u2019il e\u00fbt fait jaillir des sources d\u2019entre les pierres les plus arides et m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 semer des fleurs sur les falaises. Elles le compar\u00e8rent en secret \u00e0 leurs maris, pensant qu\u2019ils ne seraient pas capables de faire durant toute une vie ce que celui-l\u00e0 \u00e9tait capable de faire en une nuit, et elles finirent par les r\u00e9pudier au fond de leurs c\u0153urs comme les \u00eatres les plus malingres et les plus mesquins de la terre. Elles s\u2019\u00e9garaient dans ces labyrinthes de l\u2019imagination lors\u00adque la plus \u00e2g\u00e9e, celle qui justement parce qu\u2019elle \u00e9tait la plus \u00e2g\u00e9e avait regard\u00e9 le noy\u00e9 avec moins de passion que de compassion, soupira :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Il a une t\u00eate \u00e0 s\u2019appeler Esteban.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait vrai. Il suffit \u00e0 la plupart d\u2019entre elles de le regarder une nouvelle fois pour comprendre qu\u2019il ne pouvait porter un autre nom. Les plus t\u00eatues, autrement dit les plus jeunes, gard\u00e8rent l\u2019illusion qu\u2019en l\u2019habillant, couch\u00e9 parmi les fleurs avec des souliers vernis, il pour\u00adrait s\u2019appeler Lautaro. Mais ce ne fut qu\u2019une illusion. La toile \u00e9tait trop courte, le pantalon mal coup\u00e9 et encore plus mal cousu \u00e9tait trop \u00e9troit, et les forces secr\u00e8tes de son c\u0153ur faisaient sauter les boutons de la chemise. Pass\u00e9 minuit, le vent att\u00e9nua ses sifflements et la mer tomba dans la torpeur du mercredi. Le silence chassa les derniers doutes : c\u2019\u00e9tait bien Esteban. Les femmes qui l\u2019avaient habill\u00e9, celles qui l\u2019avaient coiff\u00e9, celles qui lui avaient coup\u00e9 les ongles et nettoy\u00e9 la barbe, ne purent r\u00e9primer un frisson de piti\u00e9 quand elles durent se r\u00e9signer \u00e0 l\u2019abandonner \u00e9tendu \u00e0 m\u00eame le sol. C\u2019est alors qu\u2019elles comprirent combien avec ce corps de g\u00e9ant il avait d\u00fb \u00eatre malheureux, puisque celui-ci l\u2019embarrassait jusque dans la mort. Elles le virent condamn\u00e9 de son vivant \u00e0 se pencher pour fran\u00adchir les portes, \u00e0 s\u2019ouvrir le cr\u00e2ne contre les linteaux, \u00e0 rester l\u00e0 plant\u00e9 debout durant les visites sans savoir o\u00f9 mettre ses mains tendres et roses de lamantin, tandis que la ma\u00eetresse de maison cherchait la chaise la plus r\u00e9sistante et le suppliait morte de peur asseyez-vous Esteban, je vous en prie, et lui, renvers\u00e9 contre le mur, qui souriait, ne vous en faites pas madame, je suis tr\u00e8s bien, les talons \u00e0 vif et le dos \u00e9chaud\u00e9 \u00e0 force de rab\u00e2cher les m\u00eames phrases \u00e0 toutes ses h\u00f4tesses, ne vous en faites pas madame, je suis tr\u00e8s bien, rien que pour \u00e9viter la honte de d\u00e9mantibuler la chaise, et sans avoir jamais su peut-\u00eatre que ceux qui lui disaient ne t\u2019en va pas Esteban, attends au moins qu\u2019on ait fini le caf\u00e9, \u00e9taient les m\u00eames qui murmuraient plus tard il est parti ce grand abruti, ouf! alors, il est parti, ce beau connard. Voil\u00e0 ce que pensaient les femmes devant le cadavre un peu avant le petit jour. Plus tard, quand elles lui couvrirent le visage avec un mouchoir pour que la lumi\u00e8re ne le g\u00ean\u00e2t pas, elles le virent si d\u00e9fini\u00adtivement mort, si fragile, si semblable \u00e0 leurs \u00e9poux, que les premi\u00e8res l\u00e9zardes des larmes s\u2019ouvrirent dans leur c\u0153ur. L\u2019une des plus jeunes se mit \u00e0 sangloter. Les autres, sous l\u2019effet de la stimulation, pass\u00e8rent des soupirs aux lamentations, et plus elles sanglotaient plus elles \u00e9prouvaient le d\u00e9sir de pleurer, car le noy\u00e9 ressem\u00adblait un peu plus chaque fois \u00e0 Esteban; elles finirent par tellement le pleurer qu\u2019il devint l\u2019homme le plus d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9 de la terre, le plus doux et le plus serviable, ce pauvre Esteban. Si bien que, lorsque les hommes revinrent avec la nouvelle que le noy\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas non plus un habitant des villages voisins, elles respir\u00e8rent de joie parmi les larmes :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Dieu soit lou\u00e9! soupir\u00e8rent-elles. Il est \u00e0 nous!<\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes crurent que ces simagr\u00e9es n\u2019\u00e9taient que f\u00e9minines futilit\u00e9s. Fatigu\u00e9s par les tortueuses v\u00e9rifica\u00adtions de la nuit, leur seul d\u00e9sir \u00e9tait de se d\u00e9barrasser de cet obstacle de l\u2019intrus avant que le soleil farouche de ce jour aride et sans vent n\u2019allum\u00e2t sa fournaise. Ils improvis\u00e8rent un brancard avec des d\u00e9bris de misaine et de b\u00f4me, et le renforc\u00e8rent avec des carlingues de haute mer, pour qu\u2019il supporte le poids du corps jus\u00adqu\u2019aux falaises. Ils voulurent enrouler aux chevilles du mort une ancre de navire marchand pour qu\u2019il descende sans anicroche dans les abysses o\u00f9 les poissons sont aveugles et o\u00f9 les scaphandriers meurent de nostalgie, et pour que les courants pervers n\u2019aillent pas le rendre au rivage, comme cela avait \u00e9t\u00e9 le cas avec d\u2019autres cadavres. Mais plus ils se h\u00e2taient et plus les femmes trouvaient le moyen de perdre leur temps. Elles se d\u00e9menaient comme des poules effray\u00e9es en train de picorer des amulettes marines dans les coffres, les unes mettant ici un beau bordel en voulant accrocher au noy\u00e9 le scapulaire du bon vent, les autres semant la pagaille pour lui passer au poignet une boussole porta\u00adtive, et apr\u00e8s tant de pousse-toi ma vieille, va voir ailleurs si j&rsquo;y suis, regarde tu as failli me faire tomber sur le mort, les hommes commenc\u00e8rent \u00e0 se sentir cha\u00adtouill\u00e9s par la m\u00e9fiance et ils se mirent \u00e0 rousp\u00e9ter mais bon dieu pourquoi toute cette quincaillerie de ma\u00eetre-autel pour un \u00e9tranger, avec toutes ces casseroles et ces chaudrons que vous lui foutez, les requins vont quand m\u00eame le bouffer, mais elles continuaient \u00e0 tri\u00adpoter leurs reliques de pacotille, remportant, emportant, disputant, tandis que les larmes qu\u2019elles ne versaient pas partaient en soupirs, \u00e0 tel point que les hommes finirent par la trouver vraiment mauvaise, depuis quand un tel remue-m\u00e9nage pour un mort \u00e0 la d\u00e9rive, un noy\u00e9 de rien du tout, un macchab\u00e9e de merde. Une des femmes, mortifi\u00e9e par tant d\u2019apathie, enleva le mouchoir de la t\u00eate du cadavre, et les hommes \u00e0 leur tour en rest\u00e8rent le souffle coup\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait Esteban. Pas besoin de le r\u00e9p\u00e9ter, ils le reconnaissaient. Si on leur avait dit : Sir Walter Raleigh, peut-\u00eatre qu\u2019eux, m\u00eame eux, auraient \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9s par son accent yankee, son perroquet sur l\u2019\u00e9paule, son arquebuse pour tuer des cannibales, mais Esteban ne pouvait \u00eatre qu\u2019unique au monde, et il \u00e9tait l\u00e0 \u00e9tendu comme une alose, sans bottines, avec un pantalon de pr\u00e9matur\u00e9 et ces ongles rocailleux qu\u2019on ne pouvait tailler qu\u2019\u00e0 l\u2019aide d\u2019un couteau. Maintenant qu\u2019il n\u2019avait plus son mouchoir il \u00e9tait tout penaud, non ce n\u2019\u00e9tait pas sa faute s\u2019il \u00e9tait si grand, si lourd et si beau, et s\u2019il avait su ce qui allait lui arriver il aurait cherch\u00e9 un endroit plus discret pour se noyer, s\u00e9rieusement, je me serais attach\u00e9 moi-m\u00eame une ancre de galion autour du cou et j\u2019aurais h\u00e9sit\u00e9 sur les falaises comme quelqu\u2019un qui refuse la situation, pour ne pas vous d\u00e9ranger maintenant avec ce mort du mercredi, comme vous dites, pour n\u2019emb\u00eater personne avec cette saloperie de macchab\u00e9e qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec moi. Il y avait tant de v\u00e9rit\u00e9 dans son comportement que m\u00eame les hommes les plus m\u00e9fiants, ceux qui durant les nuits pointilleuses au large se sentaient amers tant ils craignaient que leurs femmes ne se lassent de r\u00eaver \u00e0 eux pour r\u00eaver aux noy\u00e9s, oui, m\u00eame ceux-l\u00e0, et d\u2019autres plus coriaces, fr\u00e9mirent jusqu\u2019\u00e0 la moelle devant la sinc\u00e9rit\u00e9 d\u2019Esteban.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi lui fit-on les plus somptueuses fun\u00e9railles qu\u2019on p\u00fbt imaginer pour un noy\u00e9 sans origine. Quelques femmes, qui \u00e9taient all\u00e9es chercher des fleurs dans les villages voisins, revinrent avec d\u2019autres compagnes qui ne croyaient pas ce qu\u2019on leur racontait, et celles-ci, quand elles virent le mort, all\u00e8rent chercher d\u2019autres fleurs et ramen\u00e8rent d\u2019autres compagnes, jusqu\u2019au moment o\u00f9 il y eut tant de fleurs et tant de gens qu\u2019on pouvait \u00e0 peine avancer. Au dernier moment, on souffrit tellement de le rendre orphelin \u00e0 la mer qu\u2019on lui d\u00e9signa un p\u00e8re et une m\u00e8re choisis parmi les meil\u00adleurs, et d\u2019autres se proclam\u00e8rent fr\u00e8res, oncles, tantes et cousins, si bien que par son interm\u00e9diaire tous les habitants du village finirent par \u00eatre parents. Quelques marins qui entendirent les pleurs au loin s\u2019\u00e9gar\u00e8rent, et l\u2019un d\u2019eux raconta qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fait ficeler au grand m\u00e2t, en souvenir de vieilles fables de sir\u00e8nes. Tandis qu\u2019ils se disputaient le privil\u00e8ge de le transporter sur leurs \u00e9paules \u00e0 travers la pente escarp\u00e9e des falaises, hommes et femmes prirent pour la premi\u00e8re fois conscience de la d\u00e9solation de leurs rues, de l\u2019aridit\u00e9 de leurs cours, de la mesquinerie de leurs r\u00eaves, devant l\u2019\u00e9clat et la beaut\u00e9 de leur noy\u00e9. Ils le l\u00e2ch\u00e8rent sans ancre, pour qu\u2019il revienne s\u2019il le voulait et quand il le voudrait, et tous retinrent leur souffle durant cette fraction de si\u00e8cle que le corps mit \u00e0 tomber dans l\u2019ab\u00eeme. Ils n\u2019eurent pas besoin de se regarder pour comprendre qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient plus au complet, et ne le seraient plus jamais. Mais ils savaient aussi que d\u00e9sormais tout serait diff\u00e9rent, que leurs maisons allaient avoir des portes plus spacieuses, des plafonds plus hauts et des planchers plus robustes pour que le souvenir d\u2019Esteban puisse se promener partout sans se cogner contre les linteaux, et qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir personne n\u2019oserait murmurer il est mort ce grand abruti, quel dommage, il est mort ce beau connard, car ils allaient peindre les fa\u00e7ades avec des couleurs gaies pour \u00e9terniser la m\u00e9moire d\u2019Esteban, et ils allaient s\u2019\u00e9chiner \u00e0 creuser des sources dans les cailloux et \u00e0 semer des fleurs sur les falaises, pour qu\u2019\u00e0 chaque aube des ann\u00e9es futures les passagers des grands bateaux se r\u00e9veillent suffoqu\u00e9s par une odeur de jardins en haute mer, et que le capitaine soit oblig\u00e9 de descendre de son poste de commandement en grand uniforme, avec son astrolabe, son \u00e9toile polaire et son chapelet de m\u00e9dailles de guerre, et que le doigt point\u00e9 sur ce promontoire dressant ses roses sur l\u2019horizon des Cara\u00efbes, il dise en quatorze langues : Regardez l\u00e0-bas, l\u00e0 o\u00f9 le vent est maintenant si paisible qu\u2019il reste \u00e0 dormir sous les lits, l\u00e0-bas, l\u00e0 o\u00f9 le soleil brille si fort qu\u2019ils ne savent plus de quel c\u00f4t\u00e9 orienter les tournesols, oui, l\u00e0-bas, c\u2019est le village d\u2019Esteban.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n<style>.wp-block-kadence-column.kb-section-dir-horizontal > .kt-inside-inner-col > .kt-info-box19611_152926-bc .kt-blocks-info-box-link-wrap{max-width:unset;}.kt-info-box19611_152926-bc .kt-blocks-info-box-link-wrap{border-top:2px solid var(--base);border-right:2px solid var(--base);border-bottom:2px solid var(--base);border-left:2px solid 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L&rsquo;histoire commence lorsque des enfants d\u00e9couvrent un corps \u00e9chou\u00e9 sur la plage d&rsquo;une petite ville c\u00f4ti\u00e8re. En l&#8217;emportant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, les habitants sont stup\u00e9faits par sa taille d\u00e9mesur\u00e9e et sa pr\u00e9sence imposante. Pendant que les femmes le nettoient et le pr\u00e9parent, elles imaginent qui il \u00e9tait dans la vie et ce que signifiait son existence. \u00c0 partir de cette d\u00e9couverte, la ville commence \u00e0 se transformer int\u00e9rieurement, touch\u00e9e par la grandeur myst\u00e9rieuse du noy\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":20791,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[899,898],"class_list":["post-20868","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-colombie","tag-gabriel-garcia-marquez-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":899,"label":"Colombie"},{"value":898,"label":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Gabriel-Garcia-Marquez-El-ahogado-mas-hermoso-del-mundo3.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":899,"name":"Colombie","slug":"colombie","term_group":0,"term_taxonomy_id":899,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":6,"filter":"raw"},{"term_id":898,"name":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez","slug":"gabriel-garcia-marquez-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":898,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":6,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20868","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20868"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20868\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20791"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20868"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20868"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20868"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}