{"id":22381,"date":"2025-05-30T21:35:54","date_gmt":"2025-05-31T01:35:54","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=22381"},"modified":"2025-05-30T21:35:56","modified_gmt":"2025-05-31T01:35:56","slug":"arthur-c-clarke-a-laube-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/arthur-c-clarke-a-laube-de-lhistoire\/22381\/","title":{"rendered":"Arthur C. Clarke : \u00c0 l&rsquo;aube de l&rsquo;histoire"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : \u00ab <em>\u00c0 l&rsquo;aube de l&rsquo;histoire<\/em> \u00bb (Encounter in the Dawn) est une nouvelle d&rsquo;Arthur C. Clarke publi\u00e9e en juin-juillet 1953 dans le magazine Amazing Stories, puis reprise la m\u00eame ann\u00e9e dans le recueil Expedition to Earth. Elle relate la mission de trois scientifiques de l&rsquo;Empire Galactique lointain qui d\u00e9barquent sur une plan\u00e8te primitive, fertile et myst\u00e9rieuse, o\u00f9 ils d\u00e9couvrent rapidement des signes de vie intelligente. Avec prudence, l&rsquo;un d&rsquo;eux tente d&rsquo;\u00e9tablir le contact avec un habitant local, initiant ainsi un lien entre deux civilisations s\u00e9par\u00e9es par des milliers d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution, mais unies par leur humanit\u00e9 commune.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-d1daefde\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Arthur-C.-Clarke-Encuentro-en-la-aurora.webp\" alt=\"Arthur C. Clarke : \u00c0 l'aube de l'histoire\" class=\"wp-image-22147\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Arthur-C.-Clarke-Encuentro-en-la-aurora.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Arthur-C.-Clarke-Encuentro-en-la-aurora-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Arthur-C.-Clarke-Encuentro-en-la-aurora-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Arthur-C.-Clarke-Encuentro-en-la-aurora-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">\u00c0 l&rsquo;aube de l&rsquo;histoire<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Arthur C. Clarke<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Empire n\u2019en avait plus que pour quelques jours. Errant \u00e0 travers les \u00e9toiles \u00e9parses \u00e0 la lisi\u00e8re de la Voie Lact\u00e9e, le petit navire \u00e9tait loin de chez lui, et cent ann\u00e9es-lumi\u00e8re, ou presque, le s\u00e9paraient du grand vaisseau m\u00e8re. Malgr\u00e9 son \u00e9loignement, cependant, il ne pouvait se soustraire \u00e0 l\u2019ombre qui obscurcissait la civilisation&nbsp;: sous cette ombre, s\u2019arr\u00eatant de temps \u00e0 autre pour s\u2019interroger sur le sort de leurs lointains foyers, les savants de la Surveillance Galactique poursuivaient inlassablement leur t\u00e2che sans fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vaisseau ne transportait que trois passagers, porteurs d\u2019un immense savoir, et riches de l\u2019exp\u00e9rience de longues ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 sillonner l\u2019espace. Apr\u00e8s la longue nuit interstellaire, l\u2019\u00e9toile qui scintillait devant eux leur r\u00e9chauffait le c\u0153ur tandis qu\u2019ils descendaient \u00e0 la rencontre de ses rayons. Elle \u00e9tait un rien plus dor\u00e9e, un soup\u00e7on plus brillante que le soleil d\u00e9sormais l\u00e9gendaire de leur enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils savaient par exp\u00e9rience que les chances de localiser des plan\u00e8tes dans cette r\u00e9gion \u00e9taient sup\u00e9rieures \u00e0 quatre-vingt-dix pour cent, et provisoirement, l\u2019excitation de la d\u00e9couverte \u00e9clipsa toutes leurs autres pr\u00e9occupations.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine s\u2019\u00e9taient-ils immobilis\u00e9s qu\u2019ils trouv\u00e8rent la premi\u00e8re plan\u00e8te. G\u00e9ante, d\u2019un type familier, elle \u00e9tait trop froide pour la vie protoplasmique et sans doute d\u00e9pourvue de toute surface stable. Alors ils continu\u00e8rent leur route vers le soleil, et leur pers\u00e9v\u00e9rance fut r\u00e9compens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019embl\u00e9e, ce monde \u00e9voqua douloureusement leur lointain foyer, car tout en \u00e9tant diff\u00e9rent, il pr\u00e9sentait avec lui des ressemblances hallucinantes. Deux grands continents flottaient au milieu d\u2019oc\u00e9ans bleu-vert, coiff\u00e9s aux deux p\u00f4les de calottes glaci\u00e8res. Il y avait des zones d\u00e9sertiques, mais dans sa quasi totalit\u00e9, la plan\u00e8te semblait fertile. M\u00eame \u00e0 cette distance, les sympt\u00f4mes de v\u00e9g\u00e9tation ne pouvaient tromper.<\/p>\n\n\n\n<p>En p\u00e9n\u00e9trant dans l\u2019atmosph\u00e8re, ils embrass\u00e8rent d\u2019un regard avide le paysage qui montait \u00e0 l\u2019assaut du petit vaisseau et mirent le cap sur les r\u00e9gions subtropicales o\u00f9 le soleil \u00e9tait au z\u00e9nith. L\u2019embarcation se laissa choir dans l\u2019azur limpide des cieux en direction d\u2019un large fleuve. Elle contr\u00f4la sa descente par une propulsion d\u2019\u00e9nergie silencieuse et s\u2019immobilisa parmi les hautes herbes de la rive.<\/p>\n\n\n\n<p>Nul ne bougea&nbsp;: il fallait attendre que les instruments automatiques aient achev\u00e9 leur travail. Alors retentit le tintement feutr\u00e9 d\u2019une sonnette et le pupitre de commande se cribla d\u2019un kal\u00e9idoscope de lueurs significatives. Avec un soupir de soulagement, le capitaine Altman se leva.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous avons de la chance, dit-il. Si les tests pathog\u00e9niques sont satisfaisants, nous pourrons sortir sans protection. Quel est le r\u00e9sultat de vos observations, Bertrond&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La plan\u00e8te est g\u00e9ologiquement stable \u2013 pas de volcans actifs, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. Je n\u2019ai vu nulle part trace d\u2019agglom\u00e9rations, mais cela ne prouve rien. Si la civilisation existe ici, peut-\u00eatre a-t-elle d\u00e9pass\u00e9 ce stade&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ou ne l\u2019a-t-elle pas encore atteint&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Bertrond haussa les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les deux hypoth\u00e8ses sont aussi vraisemblables l\u2019une que l\u2019autre. Je crains que nous ne trouvions pas de sit\u00f4t une autre plan\u00e8te de cette taille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et nous disposons de si peu de temps, fit observer Clindar.<\/p>\n\n\n\n<p>Il jeta un coup d\u2019\u0153il sur le tableau de communications qui les reliait au vaisseau m\u00e8re et, au-del\u00e0, au c\u0153ur menac\u00e9 de la Galaxie. Un silence morose tomba sur le trio. Puis Clindar s\u2019approcha du pupitre de commande&nbsp;; avec une adresse machinale, ses doigts volet\u00e8rent sur le clavier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut une imperceptible secousse. Une portion de la coque coulissa et le quatri\u00e8me membre de l\u2019\u00e9quipage posa le pied sur le sol de la plan\u00e8te inconnue en fl\u00e9chissant ses jambes m\u00e9talliques et en ajustant ses servomoteurs \u00e0 la gravit\u00e9 inhabituelle. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur du vaisseau, un \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision s\u2019alluma. L\u2019image repr\u00e9sentait une longue perspective d\u2019herbes ondoyantes, coup\u00e9e, \u00e0 mi-distance, par quelques arbres. On apercevait un coin du fleuve. Clindar pressa un bouton et l\u2019image d\u00e9fila sans heurt sur l\u2019\u00e9cran&nbsp;: le robot tournait la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;De quel c\u00f4t\u00e9 allons-nous&nbsp;? questionna Clindar.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Allons jeter un coup d\u2019\u0153il sur ces arbres, r\u00e9pond\u00eet Altman. S\u2019il existe une vie animale, c\u2019est l\u00e0 que nous la trouverons.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;L\u00e0&nbsp;! s\u2019\u00e9cria Bertrond. Un oiseau&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 nouveau, les doigts de Clindar voltig\u00e8rent&nbsp;; l\u2019image se concentra sur la tache minuscule qui \u00e9tait apparue \u00e0 gauche de l\u2019\u00e9cran et se dilata rapidement comme le t\u00e9l\u00e9objectif du robot entrait en action.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est bien un oiseau, dit-il. Plumes \u2013 bec \u2013 bien avanc\u00e9 dans l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00e9volution. Ce monde est plein de promesses. Je mets la cam\u00e9ra en route.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019oscillation de l\u2019image due \u00e0 la progression cadenc\u00e9e du robot ne les g\u00eanait pas&nbsp;; ils s\u2019y \u00e9taient habitu\u00e9s depuis longtemps. Par contre, ils n\u2019avaient pu se r\u00e9signer \u00e0 explorer un monde par procuration alors que leurs instincts leur criaient de quitter le vaisseau pour aller courir dans l\u2019herbe et sentir sur leur visage la caresse du vent. Mais le risque \u00e9tait trop grand, m\u00eame sur un monde aussi hospitalier en apparence. Sous ses dehors les plus souriants, la Nature dissimulait toujours une menace. Fauves, reptiles venimeux, mar\u00e9cages \u2013 la mort empruntait mille d\u00e9guisements pour berner l\u2019explorateur imprudent. Plus dangereux encore, il y avait les ennemis invisibles&nbsp;: bact\u00e9ries, virus, contre lesquels le seul rem\u00e8de se trouvait souvent \u00e0 mille ann\u00e9es-lumi\u00e8re de distance.<\/p>\n\n\n\n<p>Le robot, lui, se riait de ces dangers, et si d\u2019aventure, comme cela se produisait parfois, il se trouvait confront\u00e9 \u00e0 un animal assez puissant pour le d\u00e9truire, eh bien, une machine, cela pouvait toujours se remplacer.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne rencontr\u00e8rent pas \u00e2me qui vive en traversant la zone herbeuse. Si le passage du robot troubla la qui\u00e9tude de minuscules cr\u00e9atures, elles rest\u00e8rent hors de son champ de vision. Clindar ralentit l\u2019allure de la machine lorsqu\u2019elle p\u00e9n\u00e9tra sous les arbres et les observateurs demeur\u00e9s dans le vaisseau se baiss\u00e8rent involontairement pour \u00e9viter les branches qui semblaient leur cingler le visage. L\u2019image s\u2019assombrit un moment, puis les contr\u00f4les se r\u00e9gl\u00e8rent en fonction du nouvel \u00e9clairage et tout redevint normal.<\/p>\n\n\n\n<p>La for\u00eat grouillait de vie. Elle se dissimulait dans les broussailles, grimpait le long des branches, z\u00e9brait l\u2019air de son vol. Elle s\u2019enfuyait en jacassant ou en produisant des sons inarticul\u00e9s \u00e0 l\u2019approche du robot. Et les cam\u00e9ras automatiques enregistraient les images qui se formaient sur l\u2019\u00e9cran, recueillant le mat\u00e9riel qui serait soumis aux biologistes lorsque le vaisseau rentrerait \u00e0 la base.<\/p>\n\n\n\n<p>Clindar \u00e9mit un soupir de soulagement lorsque soudain les arbres s\u2019espac\u00e8rent. Emp\u00eacher le robot de percuter les obstacles pendant qu\u2019il traversait la for\u00eat exigeait une concentration ext\u00e9nuante. En terrain d\u00e9couvert, il pouvait se d\u00e9brouiller tout seul. Ce fut alors que l\u2019image vacilla comme sous un coup de marteau&nbsp;; on entendit un grincement m\u00e9tallique et le paysage entier bascula vers le haut \u00e0 une allure vertigineuse. Le robot chancelait et s\u2019\u00e9croulait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce qui se passe&nbsp;? s\u2019\u00e9cria Altman. Vous avez gliss\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non, r\u00e9pondit sombrement Clindar. (Ses doigts s\u2019affairaient sur le clavier.) Quelque chose nous a attaqu\u00e9s par-derri\u00e8re. J\u2019esp\u00e8re\u2026 ah\u2026 il m\u2019ob\u00e9it toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fit s\u2019asseoir le robot et lui fit tourner la t\u00eate. Le responsable du d\u00e9sordre se tenait \u00e0 quelques m\u00e8tres de l\u00e0, debout, et fouettant rageusement ses flancs de sa longue queue. C\u2019\u00e9tait un grand quadrup\u00e8de dot\u00e9 d\u2019une m\u00e2choire formidable. Manifestement, il se demandait s\u2019il allait, ou non, attaquer \u00e0 nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Lentement, le robot se leva. Alors, l\u2019\u00e9norme animal se ramassa pour bondir. Un sourire \u00e9claira le visage de Clindar&nbsp;: il savait comment se tirer de ce mauvais pas. Son pouce pressa une touche qui ne servait pratiquement jamais, celle qui d\u00e9clenchait la sir\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Jailli du micro invisible du robot, un horrible ululement retentit \u00e0 travers la for\u00eat. La machine fit front et marcha sur son adversaire, d\u00e9crivant des moulinets de ses bras tendus. Stup\u00e9fait, l\u2019animal faillit tomber \u00e0 la renverse dans sa pr\u00e9cipitation \u00e0 s\u2019enfuir. En quelques secondes, il \u00e9tait hors de vue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Armons-nous de patience, dit Clindar sur un ton lugubre. Dans deux heures, les b\u00eates \u00e9mergeront peut-\u00eatre de leur cachette.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ignore presque tout de la psychologie animale, remarqua Altman, mais est-ce une r\u00e9action normale d\u2019attaquer ainsi quelque chose de totalement inconnu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Certains animaux attaquent tout ce qui bouge, mais c\u2019est plut\u00f4t rare. Normalement, ils n\u2019attaquent que pour assouvir leur faim ou pour riposter s\u2019ils sont menac\u00e9s. O\u00f9 voulez-vous en venir&nbsp;? Insinuez-vous qu\u2019il y a sur cette plan\u00e8te d\u2019autres robots&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non, naturellement. Mais notre carnivore a peut-\u00eatre pris cette machine pour un bip\u00e8de plus comestible. Ne trouvez-vous pas que cette trou\u00e9e dans la jungle a quelque chose d\u2019artificiel&nbsp;? On dirait un sentier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Dans ce cas, r\u00e9pliqua aussit\u00f4t Clindar, nous allons la suivre pour en avoir le c\u0153ur net. C\u2019est un travail harassant que de devoir sans cesse esquiver les arbres, mais j\u2019esp\u00e8re que cette fois, rien ne nous sautera dessus. Cela me porte sur les nerfs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous aviez raison, Altman, murmura Bertrond, peu apr\u00e8s. Il s\u2019agit bien d\u2019un sentier. Cela n\u2019implique pas forc\u00e9ment une intelligence. Apr\u00e8s tout, les animaux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il laissa sa phrase en suspens. Au m\u00eame instant, Clindar immobilisait le robot. Le sentier s\u2019\u00e9vasait en une vaste clairi\u00e8re presque enti\u00e8rement occup\u00e9e par un groupe de mis\u00e9rables huttes et cern\u00e9e par une palissade de bois. Sans doute avait-on \u00e9difi\u00e9 cette cl\u00f4ture pour prot\u00e9ger le village contre un ennemi qu\u2019on ne semblait pas redouter pour le moment car les portes en \u00e9taient grandes ouvertes. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, les villageois vaquaient paisiblement \u00e0 leurs occupations. Longtemps, les trois explorateurs regard\u00e8rent l\u2019\u00e9cran en silence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est \u00e0 vous donner la chair de poule, dit enfin Clindar en r\u00e9primant un frisson. On se croirait chez nous, il y a cent mille ans. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir remont\u00e9 le cours du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il n\u2019y a l\u00e0-dedans rien de bien \u00e9trange, r\u00e9pliqua Altman, pratique. N\u2019oubliez pas que nous avons d\u00e9couvert pr\u00e8s d\u2019une centaine de plan\u00e8tes sur lesquelles fleurissait un type de vie semblable au n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Justement, riposta Clindar, une centaine pour toute la Galaxie&nbsp;! Et c\u2019est \u00e0 nous que cela arrive&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c0 nous, \u00e0 d\u2019autres, qu\u2019est-ce que cela change&nbsp;? conclut philosophiquement Bertrond. Toujours est-il que nous devons d\u00e9cider d\u2019une proc\u00e9dure de contact. Si nous l\u00e2chons le robot dans le village, il provoquera une panique g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bel euph\u00e9misme&nbsp;! dit Altman. Voici ce que nous allons faire&nbsp;: capturer un indig\u00e8ne solitaire et lui prouver que nous sommes anim\u00e9s des meilleures intentions. Camouflez le robot, Clindar. Dissimulez-le quelque part dans les fourr\u00e9s de telle sorte qu\u2019il puisse observer le village sans se faire remarquer. Nous avons devant nous une semaine d\u2019anthropologie appliqu\u00e9e&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Trois jours plus tard, les tests biologiques confirm\u00e8rent que l\u2019on pouvait, sans danger, quitter le vaisseau. M\u00eame alors, Bertrond insista pour sortir seul \u2013 seul, \u00e0 condition de ne pas tenir compte de la compagnie non n\u00e9gligeable du robot.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec un tel alli\u00e9, il ne craignait pas d\u2019affronter les fauves de grande taille et les syst\u00e8mes de d\u00e9fense naturels de son corps viendraient \u00e0 bout des micro-organismes. Ainsi en avaient d\u00e9cid\u00e9 les analyseurs, et compte tenu de la complexit\u00e9 du probl\u00e8me, leur pourcentage d\u2019erreurs \u00e9tait remarquablement faible.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant une heure, sous le regard envieux de ses compagnons, il se divertit avec circonspection. Ils devraient patienter trois autres jours avant d\u2019\u00eatre tout \u00e0 fait certains de pouvoir, sans risque, suivre son exemple. Ils continuaient de surveiller le village \u00e0 travers le t\u00e9l\u00e9objectif du robot et d\u2019enregistrer tout ce qu\u2019ils pouvaient avec les cam\u00e9ras. \u00c0 la nuit tomb\u00e9e, ils avaient d\u00e9plac\u00e9 le vaisseau pour l\u2019enfouir au plus profond de la for\u00eat de crainte d\u2019\u00eatre d\u00e9couverts trop t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre-temps, les nouvelles qui leur parvenaient de leur lointain foyer empiraient. D\u2019une certaine fa\u00e7on, leur isolement \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019Univers en amortissait l\u2019impact, mais le drame qui se jouait l\u00e0-bas pesait lourdement sur eux et les emplissait parfois d\u2019un sentiment de futilit\u00e9. \u00c0 tout instant, ils le savaient, pouvait leur parvenir l\u2019ordre de faire demi-tour, car l\u2019Empire agonisant faisait appel \u00e0 ses ultimes ressources. Jusque-l\u00e0, cependant, ils poursuivraient leur t\u00e2che, comme si seule importait la connaissance pure.<\/p>\n\n\n\n<p>Une semaine apr\u00e8s s\u2019\u00eatre pos\u00e9s, ils \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 tenter l\u2019exp\u00e9rience. Ils savaient quelles pistes empruntaient les villageois pour aller chasser, et Bertrond en choisit une parmi les moins fr\u00e9quent\u00e9es. Alors il planta une chaise au beau milieu de la piste et s\u2019installa, un livre \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Naturellement, ce n\u2019\u00e9tait pas aussi simple. Bertrond, en effet, avait pris toutes les pr\u00e9cautions imaginables. Dissimul\u00e9 dans les fourr\u00e9s \u00e0 moins de vingt m\u00e8tres de l\u00e0, le robot observait la sc\u00e8ne au t\u00e9l\u00e9objectif. Il tenait \u00e0 la main une arme minuscule et meurtri\u00e8re contr\u00f4l\u00e9e depuis le vaisseau par Clindar. Les doigts en \u00e9quilibre sur le clavier, ce dernier attendait, esp\u00e9rant que le geste fatal pourrait \u00eatre \u00e9vit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019aspect n\u00e9gatif du plan&nbsp;; l\u2019aspect positif, lui, \u00e9tait bien en \u00e9vidence. Couch\u00e9e aux pieds de Bertrond, il y avait la carcasse d\u2019un petit animal \u00e0 corne, cadeau acceptable pour tout chasseur qui passerait par l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux heures plus tard, la radio int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 sa combinaison lui chuchota que le moment \u00e9tait venu. Tr\u00e8s calme, bien que le sang lui martel\u00e2t les tempes, Bertrond rangea son livre et fixa les yeux sur la piste. Le sauvage s\u2019avan\u00e7ait avec assurance, brandissant une lance dans son poing droit. Lorsqu\u2019il aper\u00e7ut Bertrond, il se figea, puis se remit en route, plus lentement. \u00c0 premi\u00e8re vue, il ne risquait rien&nbsp;: l\u2019\u00e9tranger \u00e9tait de constitution fragile et visiblement non arm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il ne fut plus qu\u2019\u00e0 une demi-douzaine de m\u00e8tres, Bertrond le gratifia d\u2019un sourire engageant et se leva lentement. Il se baissa, ramassa la carcasse et s\u2019avan\u00e7a vers l\u2019autre pour la lui pr\u00e9senter. Ce geste, n\u2019importe qui, sur n\u2019importe quel monde, en e\u00fbt compris le sens. Le sauvage tendit les mains, s\u2019empara de l\u2019animal qu\u2019il balan\u00e7a sans effort en travers de son \u00e9paule. L\u2019espace d\u2019un instant, ses yeux au regard imp\u00e9n\u00e9trable se riv\u00e8rent sur ceux de Bertrond&nbsp;; puis il fit volte-face et reprit le chemin du village. Trois fois, il jeta un coup d\u2019\u0153il derri\u00e8re lui pour voir si Bertrond le suivait, et chaque fois, l\u2019explorateur lui souriait en agitant la main pour le rassurer. La sc\u00e8ne avait dur\u00e9 \u00e0 peine plus d\u2019une minute. Tr\u00e8s digne, ce premier contact entre deux races s\u2019\u00e9tait effectu\u00e9 de la fa\u00e7on la moins dramatique qu\u2019on p\u00fbt imaginer.<\/p>\n\n\n\n<p>Bertrond demeura immobile jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019autre f\u00fbt hors de vue. Alors seulement, il se d\u00e9tendit et parla dans son micro.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Excellente prise de contact, fit-il, tout joyeux. Il n\u2019est pas le moins du monde effray\u00e9, ni m\u00eame m\u00e9fiant. Je crois qu\u2019il reviendra.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je persiste \u00e0 dire que c\u2019est trop beau pour \u00eatre vrai, r\u00e9pliqua la voix de Altman dans son oreille. Je m\u2019attendais \u00e0 une r\u00e9action de peur ou d\u2019hostilit\u00e9.&nbsp;<em>Vous-m\u00eame,<\/em>&nbsp;auriez-vous accept\u00e9 sans plus de fa\u00e7on un somptueux pr\u00e9sent de la part d\u2019un \u00e9tranger aussi singulier&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Bertrond revenait lentement vers le vaisseau. Le robot \u00e9tait sorti de sa cachette et le suivait \u00e0 quelques pas, surveillant ses arri\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Certainement pas, r\u00e9pondit-il, mais j\u2019appartiens \u00e0 une communaut\u00e9 civilis\u00e9e. Confront\u00e9s \u00e0 des \u00e9trangers, de parfaits sauvages peuvent r\u00e9agir tr\u00e8s diff\u00e9remment. Imaginez que cette tribu n\u2019ait jamais eu d\u2019ennemis. Sur une plan\u00e8te aussi vaste et aussi peu peupl\u00e9e, c\u2019est une hypoth\u00e8se plausible. Alors nous sommes en droit d\u2019attendre une r\u00e9action de curiosit\u00e9, et non d\u2019effroi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Si ces gens n\u2019ont pas d\u2019ennemis, r\u00e9pliqua Clindar dont l\u2019attention n\u2019\u00e9tait plus enti\u00e8rement accapar\u00e9e par le contr\u00f4le du robot, pourquoi ont-ils entour\u00e9 leur village d\u2019une palissade&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Entendez ennemis \u00ab&nbsp;humains&nbsp;\u00bb. Si c\u2019est le cas, notre t\u00e2che s\u2019en trouvera consid\u00e9rablement facilit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Croyez-vous qu\u2019il reviendra&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr. S\u2019il est aussi humain que je le crois, il reviendra, pouss\u00e9 par la curiosit\u00e9 et l\u2019avidit\u00e9. Dans deux jours, nous serons les meilleurs amis du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Consid\u00e9r\u00e9 avec d\u00e9tachement, cela devint une \u00e9trange routine. Chaque matin, guid\u00e9 par Clindar, le robot se mettait en chasse et son efficacit\u00e9 meurtri\u00e8re ne tarda pas \u00e0 d\u00e9passer celle des plus redoutables fauves. Ensuite, Bertrond attendait l\u2019arriv\u00e9e de Yaan \u2013 cette approximation \u00e9tait la meilleur approche de son nom \u00e0 laquelle ils avaient pu parvenir. Il s\u2019avan\u00e7ait avec assurance, toujours \u00e0 la m\u00eame heure, et toujours seul. Pr\u00e9f\u00e9rait-il garder le secret de son \u00e9tonnante d\u00e9couverte afin de se voir attribuer tout le m\u00e9rite de son tableau de chasse&nbsp;? Si cette hypoth\u00e8se \u00e9tait la bonne, alors son calcul trahissait une pr\u00e9voyance et une astuce surprenantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, \u00e0 peine avait-il re\u00e7u son troph\u00e9e que Yaan faisait demi-tour, comme s\u2019il craignait que l\u2019auteur d\u2019un tel cadeau ne change\u00e2t d\u2019avis. Mais bient\u00f4t, ainsi que l\u2019avait esp\u00e9r\u00e9 Bertrond, il le persuada de rester un peu. Il lui suffisait pour cela de se livrer \u00e0 quelques tours de passe-passe ou d\u2019exhiber des morceaux de tissus ou des cristaux aux couleurs \u00e9clatantes dont la vue remplissait l\u2019indig\u00e8ne d\u2019une joie enfantine. Enfin, Bertrond put l\u2019amener \u00e0 faire de longues d\u00e9clarations&nbsp;; naturellement, toutes furent enregistr\u00e9es et film\u00e9es \u00e0 travers les yeux du robot dissimul\u00e9 non loin de l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, peut-\u00eatre, les philologues parviendraient \u00e0 analyser ce mat\u00e9riel, mais le seul r\u00e9sultat obtenu par Bertrond fut de d\u00e9couvrir le sens de quelques verbes et noms \u00e9l\u00e9mentaires. Ce n\u2019\u00e9tait pas si facile, car non seulement Yaan se servait de diff\u00e9rents mots pour d\u00e9signer un seul objet, mais il arrivait aussi qu\u2019un m\u00eame mot d\u00e9sign\u00e2t des objets diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019intervalle de ces rencontres quotidiennes, le vaisseau sillonnait le ciel de la plan\u00e8te. Tant\u00f4t les explorateurs se livraient \u00e0 des observations a\u00e9riennes, tant\u00f4t ils se posaient en vue d\u2019examens plus d\u00e9taill\u00e9s. \u00c0 plusieurs reprises, ils rep\u00e9r\u00e8rent d\u2019autres villages, mais jamais Bertrond ne tenta d\u2019\u00e9tablir de contact avec eux&nbsp;: manifestement, leur niveau culturel n\u2019\u00e9tait pas plus avanc\u00e9 que celui de Yaan et des siens.<\/p>\n\n\n\n<p>Cruel destin, songeait parfois Bertrond, qui avait voulu que l\u2019une des quelques races vraiment humaines diss\u00e9min\u00e9es \u00e0 travers la Galaxie f\u00fbt d\u00e9couverte aussi tard. Peu de temps auparavant, l\u2019\u00e9v\u00e9nement e\u00fbt rev\u00eatu une importance extraordinaire&nbsp;; \u00e0 pr\u00e9sent, la civilisation aux abois se souciait peu de ces lointains cousins qui pi\u00e9tinaient \u00e0 l\u2019aube de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Bertrond eut la certitude d\u2019\u00eatre devenu partie int\u00e9grante de la vie de Yaan, il le pr\u00e9senta au robot. L\u2019indig\u00e8ne \u00e9tait en train d\u2019admirer les dessins form\u00e9s par un kal\u00e9idoscope lorsque Clindar fit appara\u00eetre le robot. Il s\u2019approcha, foulant l\u2019herbe \u00e0 grandes enjamb\u00e9es, sa derni\u00e8re victime couch\u00e9e en travers d\u2019un bras m\u00e9tallique. Pour la premi\u00e8re fois, Yaan manifesta quelque chose qui ressemblait \u00e0 de la peur. Sous l\u2019effet des paroles apaisantes de Bertrond, il se d\u00e9tendit, sans toutefois quitter le monstre des yeux. La machine fit halte \u00e0 quelques pas et Bertrond s\u2019avan\u00e7a vers elle. Le robot leva son bras et lui tendit l\u2019animal. Il le prit solennellement puis, chancelant sous ce poids inaccoutum\u00e9, se tourna vers Yaan et le lui pr\u00e9senta \u00e0 son tour.<\/p>\n\n\n\n<p>Bertrond e\u00fbt beaucoup donn\u00e9 pour conna\u00eetre les pens\u00e9es de Yaan lorsqu\u2019il accepta ce nouveau cadeau. Que repr\u00e9sentait \u00e0 ses yeux le robot&nbsp;? Le ma\u00eetre ou l\u2019esclave&nbsp;? Mais peut-\u00eatre ces concepts d\u00e9passaient-ils son intelligence&nbsp;: pour lui, le robot pouvait n\u2019\u00eatre qu\u2019un autre homme, tout simplement, un chasseur, compagnon de Bertrond.<\/p>\n\n\n\n<p>La voix de Clindar, un peu amplifi\u00e9e, jaillit du micro du robot.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il nous accepte avec un flegme \u00e9tonnant. On dirait que rien ne l\u2019effraie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous persistez \u00e0 juger ses r\u00e9actions conform\u00e9ment \u00e0 nos propres crit\u00e8res, fit observer Bertrond. Sa psychologie, ne l\u2019oubliez pas, est radicalement diff\u00e9rente et beaucoup plus sommaire. \u00c0 pr\u00e9sent qu\u2019il a confiance en moi, rien de ce que j\u2019accepte n\u2019\u00e9veillera sa suspicion.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Croyez-vous qu\u2019il en serait de m\u00eame pour tous les membres de sa race&nbsp;? insista Altman. On ne peut gu\u00e8re en juger sur un seul sp\u00e9cimen. J\u2019ai h\u00e2te de voir leur r\u00e9action lorsque nous l\u00e2cherons le robot dans le village.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tiens&nbsp;!&nbsp;<em>Voil\u00e0<\/em>&nbsp;qui le surprend&nbsp;! Il n\u2019a jamais vu personne pouvant s\u2019exprimer avec deux voix diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c0 votre avis, devinera-t-il la v\u00e9rit\u00e9 lorsqu\u2019il aura fait notre connaissance&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non. Pour lui, le robot restera de la magie pure et simple \u2013 mais ni plus ni moins que le feu, ou l\u2019\u00e9clair, et tous les autres prodiges qui, d\u00e9j\u00e0, lui semblent normaux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Alors, que d\u00e9cidons-nous&nbsp;? demanda Altman, avec un soup\u00e7on d\u2019impatience. Pr\u00e9f\u00e9rez-vous le conduire au vaisseau ou faire d\u2019abord votre entr\u00e9e dans le village&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Bertrond h\u00e9sita.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;L\u2019un et l\u2019autre me semblent pr\u00e9matur\u00e9s. Songez \u00e0 tous les accidents qui se sont produits avec d\u2019autres esp\u00e8ces lorsque nous avons voulu pr\u00e9cipiter les choses. Je vais lui laisser le temps de r\u00e9fl\u00e9chir, et demain, je t\u00e2cherai de le convaincre de rentrer au village en compagnie du robot.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-bas, dans le vaisseau camoufl\u00e9, Clindar activa le robot. Cette prudence excessive lui pesait \u00e9galement, mais Bertrond \u00e9tait le grand sp\u00e9cialiste des formes de vie \u00e9trang\u00e8res, et seul habilit\u00e9 \u00e0 prendre ce genre de d\u00e9cisions.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui arrivait de regretter de ne pas \u00eatre lui-m\u00eame un robot, d\u00e9nu\u00e9 de sentiments ou d\u2019\u00e9motions, capable de regarder la chute d\u2019une feuille ou l\u2019agonie d\u2019un monde avec un \u00e9gal d\u00e9tachement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil \u00e9tait bas lorsque la formidable voix retentit dans la jungle. Malgr\u00e9 son volume inhumain, Yaan la reconnut aussit\u00f4t. C\u2019\u00e9tait la voix de son ami, et elle l\u2019appelait. Dans le silence o\u00f9 s\u2019attardait l\u2019\u00e9cho, les villageois se fig\u00e8rent. Jusqu\u2019aux enfants qui ne jouaient plus&nbsp;: on n\u2019entendait que la plainte fragile d\u2019un nourrisson effray\u00e9 par ce soudain silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les regards convergeaient sur Yaan. Il courut vers sa hutte et empoigna la lance qui \u00e9tait pos\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Bient\u00f4t, on fermerait la palissade pour interdire l\u2019entr\u00e9e du village aux r\u00f4deurs de la nuit&nbsp;; pourtant, sans h\u00e9sitation aucune, il s\u2019enfon\u00e7a dans l\u2019obscurit\u00e9 croissante. Il franchissait les portes lorsqu\u2019\u00e0 nouveau retentit cet appel puissant&nbsp;; il renfermait cette fois une nuance imp\u00e9rative perceptible \u00e0 travers toutes les barri\u00e8res linguistiques et culturelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le g\u00e9ant \u00e9tincelant qui parlait avec plusieurs voix vint \u00e0 sa rencontre et lui fit signe de le suivre. Bertrond demeurait invisible. Ils march\u00e8rent pendant plus d\u2019un kilom\u00e8tre avant de l\u2019apercevoir, debout sur la rive, scrutant la nuit au-del\u00e0 des eaux noires et mouvantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme Yaan approchait, il se tourna, sans toutefois para\u00eetre conscient de sa pr\u00e9sence. Puis, d\u2019un geste, il renvoya la cr\u00e9ature brillante. Elle se fondit dans la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Yaan attendait. Il ne ressentait aucune impatience, bien au contraire. Une sensation inconnue, qu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 incapable d\u2019exprimer avec ses mots \u00e0 lui, l\u2019envahissait&nbsp;: le bonheur. En pr\u00e9sence de Bertrond, il \u00e9prouvait les premiers sympt\u00f4mes de cette ferveur d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et parfaitement irrationnelle que sa race ne conna\u00eetrait pas avant de nombreux si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le spectacle \u00e9tait singulier. Deux hommes se faisaient face sur la rive du fleuve. L\u2019un d\u2019eux \u00e9tait v\u00eatu d\u2019une combinaison moulante \u00e9quip\u00e9e de petits m\u00e9canismes compliqu\u00e9s. L\u2019autre voilait sa nudit\u00e9 d\u2019une peau de b\u00eate et tenait dans son poing une lance \u00e0 pointe de silex. Dix mille g\u00e9n\u00e9rations les s\u00e9paraient&nbsp;; dix mille g\u00e9n\u00e9rations et le gouffre incommensurable de l\u2019espace. Pourtant, tous deux \u00e9taient humains. Comme cela doit souvent lui arriver \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00c9ternit\u00e9, la Nature avait reproduit un de ses mod\u00e8les fondamentaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Bertrond s\u2019anima soudain. Il se mit \u00e0 marcher de long en large \u00e0 courtes enjamb\u00e9es saccad\u00e9es, et lorsqu\u2019il parla, sa voix avait des accents de d\u00e9mence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tout est fini, Yaan. J\u2019avais esp\u00e9r\u00e9 que nous pourrions vous arracher \u00e0 la barbarie en une douzaine de g\u00e9n\u00e9rations, mais d\u00e9sormais, vous devrez lutter seuls pour sortir de la jungle et peut-\u00eatre n\u2019y parviendrez-vous pas avant mille ans. Je regrette\u2026 Notre aide vous e\u00fbt \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cieuse. Je voulais rester malgr\u00e9 tout, mais Altman et Clindar parlent du devoir qui nous attend, et sans doute ont-ils raison. Nous n\u2019\u00e9viterons pas le drame, mais notre monde nous rappelle, et nous ne pouvons l\u2019abandonner.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;J\u2019aimerais tant que tu puisses me comprendre, Yaan, et saisir la port\u00e9e de mes paroles. Je te laisse ces ustensiles&nbsp;: tu d\u00e9couvriras l\u2019usage de certains, bien que d\u2019ici \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration, il se pourrait bien qu\u2019ils fussent perdus ou oubli\u00e9s. Vois comme cette lame est tranchante&nbsp;: plusieurs si\u00e8cles passeront avant que ton esp\u00e8ce puisse fabriquer la m\u00eame. Et prends bien soin de ceci&nbsp;; lorsque tu presses le bouton\u2026 regarde&nbsp;! Si tu t\u2019en sers avec parcimonie, elle te donnera de la lumi\u00e8re pendant des ann\u00e9es, mais t\u00f4t ou tard, elle s\u2019\u00e9teindra. Quant aux autres objets, utilise-les du mieux que tu pourras.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;Voici qu\u2019\u00e0 l\u2019est s\u2019allume la premi\u00e8re \u00e9toile. T\u2019arrive-t-il de contempler les \u00e9toiles, Yaan&nbsp;? Combien de temps te faudra-t-il pour d\u00e9couvrir ce qu\u2019elles sont, et o\u00f9 serons-nous alors, je me le demande. Ces \u00e9toiles sont notre foyer, Yaan, et nous assistons, impuissants, \u00e0 leur agonie. Beaucoup sont d\u00e9j\u00e0 mortes, dans des explosions trop vastes pour que toi, ou moi, puissions les concevoir. Cent mille de vos ann\u00e9es s\u2019\u00e9couleront avant que vous parvienne la lueur de ces b\u00fbchers fun\u00e9raires, plongeant vos descendants dans des ab\u00eemes de perplexit\u00e9. \u00c0 ce moment-l\u00e0, peut-\u00eatre ton esp\u00e8ce se sera-t-elle lanc\u00e9e dans la conqu\u00eate des \u00e9toiles. J\u2019aimerais pouvoir te mettre en garde contre les erreurs que nous avons commises et qui vont r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant tous nos efforts.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;C\u2019est une chance pour ton peuple, Yaan, que votre monde se trouve \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019Univers. Il se peut que vous \u00e9chappiez au destin qui nous attend. Un jour, peut-\u00eatre vos vaisseaux sillonneront-ils l\u2019espace comme nous l\u2019avons fait&nbsp;; ils d\u00e9couvriront les ruines de nos mondes et s\u2019interrogeront \u00e0 notre sujet. Mais jamais ils ne sauront que nous nous sommes rencontr\u00e9s, au bord de ce fleuve, alors que votre race \u00e9tait encore jeune.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;Voici venir mes amis&nbsp;; ils ne m\u2019attendront plus. Adieu, Yaan \u2013 fais bon usage des choses que je t\u2019ai donn\u00e9es. Ton monde ne poss\u00e8de rien de plus pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute scintillante sous la clart\u00e9 des \u00e9toiles, une silhouette immense descendait du ciel. Sans se poser, elle s\u2019immobilisa un peu au-dessus du sol et dans un silence absolu, un rectangle de lumi\u00e8re se d\u00e9coupa dans son flanc. Le g\u00e9ant \u00e9tincelant surgit de l\u2019ombre et franchit la porte de lumi\u00e8re. Bertrond le suivit. Sur le seuil, il s\u2019arr\u00eata pour adresser \u00e0 Yaan un dernier signe, puis les t\u00e9n\u00e8bres l\u2019engloutirent.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi lentement que s\u2019\u00e9chappent du feu les volutes de fum\u00e9e, le vaisseau s\u2019\u00e9leva dans le ciel. Lorsqu\u2019il fut \u00e0 l\u2019horizon un point si petit que Yaan s\u2019imagina pouvoir le tenir dans ses mains, il se brouilla et devint un trait de lumi\u00e8re dard\u00e9 vers les \u00e9toiles. Un coup de tonnerre \u00e9branla la nuit paisible&nbsp;; alors seulement, Yaan sut que les dieux \u00e9taient partis et ne reviendraient jamais plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Longtemps, il demeura sur la rive&nbsp;; un profond sentiment d\u2019abandon envahit son \u00e2me, qu\u2019il ne devait jamais ni oublier ni comprendre. Ensuite, avec soin et v\u00e9n\u00e9ration, il ramassa les objets que lui avait offerts Bertrond.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous la vo\u00fbte \u00e9toil\u00e9e, la silhouette solitaire revint lentement sur ses pas. Le sol qu\u2019elle foulait n\u2019avait pas encore de nom, mais l\u00e0-bas, le fleuve s\u2019\u00e9coulait paisiblement vers l\u2019oc\u00e9an, baignant de ses m\u00e9andres les plaines fertiles sur lesquelles, mille si\u00e8cles plus tard, les descendants de Yaan b\u00e2tiraient la grande cit\u00e9 appel\u00e9e Babylone.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab \u00c0 l&rsquo;aube de l&rsquo;histoire \u00bb (Encounter in the Dawn) est une nouvelle d&rsquo;Arthur C. Clarke publi\u00e9e en juin-juillet 1953 dans le magazine Amazing Stories, puis reprise la m\u00eame ann\u00e9e dans le recueil Expedition to Earth. Elle relate la mission de trois scientifiques de l&rsquo;Empire Galactique lointain qui d\u00e9barquent sur une plan\u00e8te primitive, fertile et myst\u00e9rieuse, o\u00f9 ils d\u00e9couvrent rapidement des signes de vie intelligente. Avec prudence, l&rsquo;un d&rsquo;eux tente d&rsquo;\u00e9tablir le contact avec un habitant local, initiant ainsi un lien entre deux civilisations s\u00e9par\u00e9es par des milliers d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution, mais unies par leur humanit\u00e9 commune.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":22147,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[871,865,836],"class_list":["post-22381","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-arthur-c-clarke-fr","tag-royaume-uni","tag-science-fiction-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":871,"label":"Arthur C. 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