{"id":22823,"date":"2025-06-23T20:56:02","date_gmt":"2025-06-24T00:56:02","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=22823"},"modified":"2025-06-23T20:56:05","modified_gmt":"2025-06-24T00:56:05","slug":"guy-de-maupassant-le-pere-milon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-le-pere-milon\/22823\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant\u00a0: Le P\u00e8re Milon"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis<\/strong> : \u00ab <em>Le P\u00e8re Milon<\/em> \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant publi\u00e9e le 22 mai 1883 dans le journal <em>Le Gaulois<\/em>. Se d\u00e9roulant pendant la guerre franco-prussienne de 1870, elle raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;un vieux paysan normand qui vit avec sa famille dans une ferme occup\u00e9e par les troupes allemandes. Au milieu de la chaleur \u00e9touffante de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 rural, le calme apparent qui r\u00e8gne dans les environs contraste avec la tension croissante qui s&#8217;empare des habitants \u00e0 cause d&rsquo;une s\u00e9rie de meurtres myst\u00e9rieux commis dans la r\u00e9gion. L&rsquo;histoire commence par un interrogatoire militaire qui va r\u00e9v\u00e9ler un sombre secret impliquant le vieil homme.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-af07429b\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Guy-de-Maupassant-El-viejo-Milon.webp\" alt=\"Guy de Maupassant\u00a0: Le P\u00e8re Milon\" class=\"wp-image-22797\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Guy-de-Maupassant-El-viejo-Milon.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Guy-de-Maupassant-El-viejo-Milon-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Guy-de-Maupassant-El-viejo-Milon-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Guy-de-Maupassant-El-viejo-Milon-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le P\u00e8re Milon<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa flamme cuisante. La vie radieuse \u00e9cl\u00f4t sous cette averse de feu&nbsp;; la terre est verte \u00e0 perte de vue. Jusqu\u2019aux bords de l\u2019horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes sem\u00e9es par la plaine semblent, de loin, de petits bois, enferm\u00e9es dans leur ceinture de h\u00eatres \u00e9lanc\u00e9s. De pr\u00e8s, quand on ouvre la barri\u00e8re vermoulue, on croit voir un jardin g\u00e9ant, car tous les antiques pommiers, osseux comme les paysans, sont en fleurs. Les vieux troncs noirs, crochus, tortus, align\u00e9s par la cour, \u00e9talent sous le ciel leurs d\u00f4mes \u00e9clatants, blancs et roses. Le doux parfum de leur \u00e9panouissement se m\u00eale aux grasses senteurs des \u00e9tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente, couvert de poules.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est midi. La famille d\u00eene \u00e0 l\u2019ombre du poirier plant\u00e9 devant la porte&nbsp;: le p\u00e8re, la m\u00e8re, les quatre enfants, les deux servantes et les trois valets. On ne parle gu\u00e8re. On mange la soupe, puis on d\u00e9couvre le plat de fricot plein de pommes de terre au lard.<\/p>\n\n\n\n<p>De temps en temps, une servante se l\u00e8ve et va remplir au cellier la cruche au cidre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme, un grand gars de quarante ans, contemple, contre sa maison, une vigne rest\u00e9e nue, et courant, tordue comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur. Il dit enfin&nbsp;: \u00ab&nbsp;La vigne au p\u00e8re bourgeonne de bonne heure c\u2019t\u2019ann\u00e9e. P\u2019t-\u00eatre qu\u2019a donnera.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette vigne est plant\u00e9e juste \u00e0 la place o\u00f9 le p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait pendant la guerre de 1870. Les Prussiens occupaient tout le pays. Le g\u00e9n\u00e9ral Faidherbe, avec l\u2019arm\u00e9e du Nord, leur tenait t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Or l\u2019\u00e9tat-major prussien s\u2019\u00e9tait post\u00e9 dans cette ferme. Le vieux paysan qui la poss\u00e9dait, le p\u00e8re Milon, Pierre, les avait re\u00e7us et install\u00e9s de son mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis un mois l\u2019avant-garde allemande restait en observation dans le village. Les Fran\u00e7ais demeuraient immobiles, \u00e0 dix lieues de l\u00e0&nbsp;; et cependant, chaque nuit, des uhlans disparaissaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les \u00e9claireurs isol\u00e9s, ceux qu\u2019on envoyait faire des rondes, alors qu\u2019ils partaient \u00e0 deux ou trois seulement, ne rentraient jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au bord d\u2019une cour, dans un foss\u00e9. Leurs chevaux eux-m\u00eames gisaient le long des routes, \u00e9gorg\u00e9s d\u2019un coup de sabre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces meurtres semblaient accomplis par les m\u00eames hommes, qu\u2019on ne pouvait d\u00e9couvrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pays fut terroris\u00e9. On fusilla des paysans sur une simple d\u00e9nonciation, on emprisonna des femmes&nbsp;; on voulut obtenir, par la peur, des r\u00e9v\u00e9lations des enfants. On ne d\u00e9couvrit rien. Mais voil\u00e0 qu\u2019un matin, on aper\u00e7ut le p\u00e8re Milon \u00e9tendu dans son \u00e9curie, la figure coup\u00e9e d\u2019une balafre.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux uhlans \u00e9ventr\u00e9s furent retrouv\u00e9s \u00e0 trois kilom\u00e8tres de la ferme. Un d\u2019eux tenait encore \u00e0 la main son arme ensanglant\u00e9e. Il s\u2019\u00e9tait battu, d\u00e9fendu. Un conseil de guerre ayant \u00e9t\u00e9 aussit\u00f4t constitu\u00e9, en plein air, devant la ferme, le vieux fut amen\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait soixante-huit ans. Il \u00e9tait petit, maigre, un peu tors, avec de grandes mains pareilles \u00e0 des pinces de crabe. Ses cheveux ternes, rares et l\u00e9gers comme un duvet de jeune canard, laissaient voir partout la chair du cr\u00e2ne. La peau brune et pliss\u00e9e du cou montrait de grosses veines qui s\u2019enfon\u00e7aient sous les m\u00e2choires et reparaissaient aux tempes. Il passait dans la contr\u00e9e pour avare et difficile en affaires.<\/p>\n\n\n\n<p>On le pla\u00e7a debout, entre quatre soldats, devant la table de cuisine tir\u00e9e dehors. Cinq officiers et le colonel s\u2019assirent en face de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonel prit la parole en fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;P\u00e8re Milon, depuis que nous sommes ici, nous n\u2019avons eu qu\u2019\u00e0 nous louer de vous. Vous avez toujours \u00e9t\u00e9 complaisant et m\u00eame attentionn\u00e9 pour nous. Mais aujourd\u2019hui une accusation terrible p\u00e8se sur vous, et il faut que la lumi\u00e8re se fasse. Comment avez-vous re\u00e7u la blessure que vous portez sur la figure&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le paysan ne r\u00e9pondit rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonel reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Votre silence vous condamne, p\u00e8re Milon. Mais je veux que vous me r\u00e9pondiez, entendez-vous&nbsp;? Savez-vous qui a tu\u00e9 les deux uhlans qu\u2019on a trouv\u00e9s ce matin pr\u00e8s du Calvaire&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux articula nettement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019est m\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant fixement le prisonnier. Le p\u00e8re Milon demeurait impassible, avec son air abruti de paysan, les yeux baiss\u00e9s comme s\u2019il e\u00fbt parl\u00e9 \u00e0 son cur\u00e9. Une seule chose pouvait r\u00e9v\u00e9ler un trouble int\u00e9rieur, c\u2019est qu\u2019il avalait coup sur coup sa salive, avec un effort visible, comme si sa gorge e\u00fbt \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait \u00e9trangl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux petits enfants se tenaient \u00e0 dix pas en arri\u00e8re, effar\u00e9s et constern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonel reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Savez-vous aussi qui a tu\u00e9 tous les \u00e9claireurs de notre arm\u00e9e qu\u2019on retrouve chaque matin, par la campagne depuis un mois&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux r\u00e9pondit avec la m\u00eame impassibilit\u00e9 de brute&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019est m\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est vous qui les avez tu\u00e9s tous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Tretous, oui, c\u2019est m\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous seul&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 M\u00e9 seul.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Dites-moi comment vous vous y preniez.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois l\u2019homme parut \u00e9mu&nbsp;; la n\u00e9cessit\u00e9 de parler longtemps le g\u00eanait visiblement. Il balbutia&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je sais-ti, m\u00e9&nbsp;? J\u2019ai fait \u00e7a comme \u00e7a s\u2019 trouvait.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonel reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je vous pr\u00e9viens qu\u2019il faudra que vous me disiez tout. Vous ferez donc bien de vous d\u00e9cider imm\u00e9diatement. Comment avez-vous commenc\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive derri\u00e8re lui. Il h\u00e9sita un instant encore, puis, tout \u00e0 coup, se d\u00e9cida.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je r\u2019venais un soir, qu\u2019il \u00e9tait p\u2019t-\u00eatre dix heures, le lend\u2019main que vous \u00e9tiez ici. Vous, et pi vos soldats, vous m\u2019aviez pris pour pu de chinquante \u00e9cus de fourrage avec une vaque et deux moutons. Je me dis&nbsp;: tant qu\u2019i me prendront de fois vingt \u00e9cus, tant que je leur y revaudrai \u00e7a. Et pi, j\u2019avais d\u2019autres choses itou su l\u2019c\u0153ur, que j\u2019 vous dirai. V\u2019l\u00e0 qu\u2019 j\u2019en aper\u00e7ois un d\u2019 vos cavaliers qui fumait sa pipe su mon foss\u00e9, derri\u00e8re ma grange. J\u2019allai d\u00e9crocher ma faux et je r\u2019vins \u00e0 p\u2019tits pas par derri\u00e8re, qu\u2019il n\u2019entendit seulement rien. Et j\u2019li coupai la t\u00eate d\u2019un coup, d\u2019un seul, comme un \u00e9pi, qu\u2019il n\u2019a pas seulement dit \u00ab&nbsp;ouf&nbsp;!&nbsp;\u00bb Vous n\u2019auriez qu\u2019\u00e0 chercher au fond d\u2019 la mare&nbsp;: vous le trouveriez dans un sac \u00e0 charbon, avec une pierre de la barri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais mon id\u00e9e. J\u2019 pris tous ses effets d\u2019puis les bottes jusqu\u2019au bonnet et je les cachai dans le four \u00e0 pl\u00e2tre du bois Martin, derri\u00e8re la cour.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient. L\u2019interrogatoire recommen\u00e7a&nbsp;; et voici ce qu\u2019ils apprirent.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois son meurtre accompli, l\u2019homme avait v\u00e9cu avec cette pens\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tuer des Prussiens&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il les ha\u00efssait d\u2019une haine sournoise et acharn\u00e9e de paysan cupide et patriote aussi. Il avait son id\u00e9e comme il disait. Il attendit quelques jours.<\/p>\n\n\n\n<p>On le laissait libre d\u2019aller et de venir, d\u2019entrer et de sortir \u00e0 sa guise tant il s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 humble envers les vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque soir, partir les estafettes&nbsp;; et il sortit, une nuit, ayant entendu le nom du village o\u00f9 se rendaient les cavaliers, et ayant appris, dans la fr\u00e9quentation des soldats, les quelques mots d\u2019allemand qu\u2019il lui fallait. Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four \u00e0 pl\u00e2tre, p\u00e9n\u00e9tra au fond de la longue galerie et, ayant retrouv\u00e9 par terre les v\u00eatements du mort, il s\u2019en v\u00eatit.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, il se mit \u00e0 r\u00f4der par les champs, rampant, suivant les talus pour se cacher, \u00e9coutant les moindres bruits, inquiet comme un braconnier.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il crut l\u2019heure arriv\u00e9e, il se rapprocha de la route et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore. Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre dure du chemin. L\u2019homme mit l\u2019oreille \u00e0 terre pour s\u2019assurer qu\u2019un seul cavalier s\u2019approchait, puis il s\u2019appr\u00eata.<\/p>\n\n\n\n<p>Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des d\u00e9p\u00eaches. Il allait, l\u2019\u0153il en \u00e9veil, l\u2019oreille tendue. D\u00e8s qu\u2019il ne fut plus qu\u2019\u00e0 dix pas, le p\u00e8re Milon se tra\u00eena en travers de la route en g\u00e9missant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Hilfe&nbsp;! Hilfe&nbsp;! \u00c0 l\u2019aide, \u00e0 l\u2019aide&nbsp;!&nbsp;\u00bb Le cavalier s\u2019arr\u00eata, reconnut un Allemand d\u00e9mont\u00e9, le crut bless\u00e9, descendit de cheval, s\u2019approcha sans soup\u00e7onner rien et, comme il se penchait sur l\u2019inconnu, il re\u00e7ut au milieu du ventre la longue lame courb\u00e9e du sabre. Il s\u2019abattit, sans agonie, secou\u00e9 seulement par quelques frissons supr\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le Normand, radieux d\u2019une joie muette de vieux paysan, se releva, et pour son plaisir, coupa la gorge du cadavre. Puis, il le tra\u00eena jusqu\u2019au foss\u00e9 et l\u2019y jeta.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cheval, tranquille, attendait son ma\u00eetre. Le p\u00e8re Milon se mit en selle, et il partit au galop \u00e0 travers les plaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019une heure, il aper\u00e7ut encore deux uhlans c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te qui rentraient au quartier. Il alla droit sur eux, criant encore&nbsp;: \u00ab&nbsp;Hilfe&nbsp;! Hilfe&nbsp;!&nbsp;\u00bb Les Prussiens le laissaient venir, reconnaissant l\u2019uniforme, sans m\u00e9fiance aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les deux, les abattant l\u2019un et l\u2019autre avec son sabre et un revolver.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il \u00e9gorgea les chevaux, des chevaux allemands&nbsp;! Puis il rentra doucement au four \u00e0 pl\u00e2tre et cacha un cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme, reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit, dormit jusqu\u2019au matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin de l\u2019enqu\u00eate ouverte&nbsp;; mais, le cinqui\u00e8me jour, il repartit, et tua encore deux soldats par le m\u00eame stratag\u00e8me. D\u00e8s lors, il ne s\u2019arr\u00eata plus. Chaque nuit, il errait, il r\u00f4dait \u00e0 l\u2019aventure, abattant des Prussiens, tant\u00f4t ici, tant\u00f4t l\u00e0, galopant par les champs d\u00e9serts, sous la lune, uhlan perdu, chasseur d\u2019hommes. Puis, sa t\u00e2che finie, laissant derri\u00e8re lui des cadavres couch\u00e9s le long des routes, le vieux cavalier rentrait cacher au fond du four \u00e0 pl\u00e2tre son cheval et son uniforme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il allait vers midi, d\u2019un air tranquille, porter de l\u2019avoine et de l\u2019eau \u00e0 sa monture rest\u00e9e au fond du souterrain, et il la nourrissait \u00e0 profusion, exigeant d\u2019elle un grand travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, la veille, un de ceux qu\u2019il avait attaqu\u00e9s se tenait sur ses gardes et avait coup\u00e9 d\u2019un coup de sabre la figure du vieux paysan.<\/p>\n\n\n\n<p>Il les avait tu\u00e9s cependant tous les deux&nbsp;! Il \u00e9tait revenu encore, avait cach\u00e9 le cheval et repris ses humbles habits&nbsp;; mais en rentrant, une faiblesse l\u2019avait saisi et il s\u2019\u00e9tait tra\u00een\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9curie, ne pouvant plus gagner la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>On l\u2019avait trouv\u00e9 l\u00e0 tout sanglant, sur la paille\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il eut fini son r\u00e9cit, il releva soudain la t\u00eate et regarda fi\u00e8rement les officiers prussiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous n\u2019avez plus rien \u00e0 dire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non, pu rien&nbsp;; l\u2019 conte est juste&nbsp;: j\u2019en ai tu\u00e9 seize, pas un de pus, pas un de moins.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous savez que vous allez mourir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 J\u2019 vous ai pas d\u2019mand\u00e9 de gr\u00e2ce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Avez-vous \u00e9t\u00e9 soldat&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui. J\u2019ai fait campagne, dans le temps. Et puis, c\u2019est v\u2019ous qu\u2019avez tu\u00e9 mon p\u00e8re, qu\u2019\u00e9tait soldat de l\u2019Empereur premier. Sans compter que vous avez tu\u00e9 mon fils cadet, Fran\u00e7ois, le mois dernier, aupr\u00e8s d\u2019\u00c9vreux. Je vous en devais, j\u2019ai pay\u00e9. Je sommes quittes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les officiers se regardaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Huit pour mon p\u00e8re, huit pour mon fieu, je sommes quittes. J\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 vous chercher querelle, m\u00e9&nbsp;! J\u2019 vous connais point&nbsp;! J\u2019 sais pas seulement d\u2019o\u00f9 qu\u2019vous v\u2019nez. Vous v\u2019l\u00e0 chez m\u00e9, que vous y commandez comme si c\u2019\u00e9tait chez vous. Je m\u2019suis veng\u00e9 su l\u2019s autres. J\u2019 m\u2019en r\u2019pens point.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et, redressant son torse ankylos\u00e9, le vieux croisa ses bras dans une pose d\u2019humble h\u00e9ros.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Prussiens se parl\u00e8rent bas longtemps. Un capitaine, qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, d\u00e9fendait ce gueux magnanime.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le colonel se leva et, s\u2019approchant du p\u00e8re Milon, baissant la voix&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u00c9coutez, le vieux, il y a peut-\u00eatre un moyen de vous sauver la vie, c\u2019est de\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le bonhomme n\u2019\u00e9coutait point, et, les yeux plant\u00e9s droits sur l\u2019officier vainqueur, tandis que le vent agitait les poils follets de son cr\u00e2ne, il fit une grimace affreuse qui crispa sa maigre face toute coup\u00e9e par la balafre, et, gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine figure du Prussien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonel, affol\u00e9, leva la main, et l\u2019homme, pour la seconde fois, lui cracha par la figure.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les officiers s\u2019\u00e9taient dress\u00e9s et hurlaient des ordres en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p>En moins d\u2019une minute, le bonhomme, toujours impassible, fut coll\u00e9 contre le mur et fusill\u00e9 alors qu\u2019il envoyait des sourires \u00e0 Jean, son fils a\u00een\u00e9&nbsp;; \u00e0 sa bru et aux deux petits, qui regardaient, \u00e9perdus.<\/p>\n\n\n\n<p><em>22 mai 1883<\/em><\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le P\u00e8re Milon \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant publi\u00e9e le 22 mai 1883 dans le journal Le Gaulois. Se d\u00e9roulant pendant la guerre franco-prussienne de 1870, elle raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;un vieux paysan normand qui vit avec sa famille dans une ferme occup\u00e9e par les troupes allemandes. Au milieu de la chaleur \u00e9touffante de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 rural, le calme apparent qui r\u00e8gne dans les environs contraste avec la tension croissante qui s&#8217;empare des habitants \u00e0 cause d&rsquo;une s\u00e9rie de meurtres myst\u00e9rieux commis dans la r\u00e9gion. L&rsquo;histoire commence par un interrogatoire militaire qui va r\u00e9v\u00e9ler un sombre secret impliquant le vieil homme.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":22797,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843],"class_list":["post-22823","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Guy-de-Maupassant-El-viejo-Milon.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22823","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=22823"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22823\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/22797"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=22823"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=22823"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=22823"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}