{"id":23931,"date":"2025-09-08T10:53:55","date_gmt":"2025-09-08T14:53:55","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=23931"},"modified":"2025-09-08T10:54:01","modified_gmt":"2025-09-08T14:54:01","slug":"guy-de-maupassant-le-lit-29","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-le-lit-29\/23931\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant\u00a0: Le lit 29"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab Le lit 29 \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant publi\u00e9e le 8 juillet 1884 dans le journal <em>Gil Blas<\/em>. Elle raconte l\u2019histoire du capitaine \u00c9pivent, un officier fran\u00e7ais arrogant et s\u00e9duisant dont la r\u00e9putation de s\u00e9ducteur s\u2019\u00e9tend dans toute Rouen. Vaniteux et classiste, il m\u00e9prise ceux qui ne correspondent pas \u00e0 son id\u00e9al de virilit\u00e9 militaire. Envi\u00e9 par les hommes et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par les femmes, il se vante de sa liaison avec la belle Irma, ma\u00eetresse d\u2019un bourgeois local. Mais la guerre et l\u2019occupation prussienne mettront \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la solidit\u00e9 de sa vanit\u00e9 et la fragilit\u00e9 d\u2019un monde b\u00e2ti sur les apparences.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-1f53017c\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Guy-de-Maupassant-La-cama-29.webp\" alt=\"Guy de Maupassant\u00a0: Le lit 29\" class=\"wp-image-23919\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Guy-de-Maupassant-La-cama-29.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Guy-de-Maupassant-La-cama-29-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Guy-de-Maupassant-La-cama-29-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Guy-de-Maupassant-La-cama-29-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le lit 29<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>( Nouvelle compl\u00e8te )<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le capitaine \u00c9pivent passait dans la rue, toutes les femmes se retournaient. Il pr\u00e9sentait vraiment le type du bel officier de hussards. Aussi paradait-il toujours et se pavanait-il sans cesse, fier et pr\u00e9occup\u00e9 de sa cuisse, de sa taille et de sa moustache. Il les avait superbes, d\u2019ailleurs, la moustache, la taille et la cuisse. La premi\u00e8re \u00e9tait blonde, tr\u00e8s forte, tombant martialement sur la l\u00e8vre en un beau bourrelet couleur de bl\u00e9 m\u00fbr, mais fin, soigneusement roul\u00e9, et qui descendait ensuite des deux c\u00f4t\u00e9s de la bouche en deux puissants jets de-poils tout \u00e0 fait cr\u00e2nes. La taille \u00e9tait mince comme s\u2019il e\u00fbt port\u00e9 corset, tandis qu\u2019une vigoureuse poitrine de m\u00e2le, bomb\u00e9e et cambr\u00e9e, s\u2019\u00e9largissait au-dessus. Sa cuisse \u00e9tait admirable, une cuisse de gymnaste, de danseur, dont la chair muscl\u00e9e dessinait tous ses mouvements sous le drap collant du pantalon rouge.<\/p>\n\n\n\n<p>Il marchait en tendant le jarret et en \u00e9cartant les pieds et les bras, de ce pas un peu balanc\u00e9 des cavaliers, qui sied bien pour faire valoir les jambes et le torse, qui semble vainqueur sous l\u2019uniforme, mais commun sous la redingote.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme beaucoup d\u2019officiers, le capitaine Epivent portait mal le costume civil. Il n\u2019avait plus l\u2019air, une fois v\u00eatu de drap gris ou noir, que d\u2019un commis de magasin. Mais en tenue il triomphait. Il avait d\u2019ailleurs une jolie t\u00eate, le nez mince et courb\u00e9, l\u2019\u0153il bleu, le front \u00e9troit. Il \u00e9tait chauve, par exemple, sans qu\u2019il e\u00fbt jamais compris pourquoi ses cheveux \u00e9taient tomb\u00e9s. Il se consolait, en constatant qu\u2019avec de grandes moustaches un cr\u00e2ne un peu nu ne va pas mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u00e9prisait tout le monde en g\u00e9n\u00e9ral avec beaucoup de degr\u00e9s dans son m\u00e9pris.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, pour lui, les bourgeois n\u2019existaient point. Il les regardait, ainsi qu\u2019on regarde les animaux, sans leur accorder plus d\u2019attention qu\u2019on n\u2019en accorde aux moineaux ou aux poules. Seuls les officiers comptaient dans le monde, mais il n\u2019avait pas la m\u00eame estime pour tous les officiers. Il ne respectait, en somme, que les beaux hommes, la vraie, l\u2019unique qualit\u00e9 du militaire devant \u00eatre la prestance. Un soldat c\u2019\u00e9tait un gaillard, que diable, un grand gaillard cr\u00e9\u00e9 pour faire la guerre et l\u2019amour, un homme \u00e0 poigne, \u00e0 crins et \u00e0 reins, rien de plus. Il classait les g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise en raison de leur taille, de leur tenue et de l\u2019aspect r\u00e9barbatif de leur visage. Bourbaki lui apparaissait comme le plus grand homme de guerre des temps modernes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il riait beaucoup des officiers de la ligne qui sont courts et gros et soufflent en marchant, mais il avait surtout une invincible m\u00e9sestime qui frisait la r\u00e9pugnance pour les pauvres gringalets sortis de l\u2019\u00c9cole polytechnique, ces maigres petits hommes \u00e0 lunettes, gauches et maladroits, qui semblent autant faits pour l\u2019uniforme qu\u2019un lapin pour dire la messe, affirmait-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019indignait qu\u2019on tol\u00e9r\u00e2t dans l\u2019arm\u00e9e ces avortons aux jambes gr\u00eales qui marchent comme des crabes, qui ne boivent pas, qui mangent peu, et qui semblent mieux aimer les \u00e9quations que les belles filles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine Epivent avait des succ\u00e8s constants, des triomphes aupr\u00e8s du beau sexe.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les fois qu\u2019il soupait en compagnie d\u2019une femme, il se consid\u00e9rait comme certain de finir la nuit en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate, sur le m\u00eame sommier, et si des obstacles insurmontables emp\u00eachaient sa victoire le soir m\u00eame, il \u00e9tait s\u00fbr au moins de la \u00ab&nbsp;suite \u00e0 demain&nbsp;\u00bb. Les camarades n\u2019aimaient pas lui faire rencontrer leurs ma\u00eetresses, et les commer\u00e7ants en boutiques qui avaient de jolies femmes au comptoir de leur magasin, le connaissaient, le craignaient et le ha\u00efssaient \u00e9perdument.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il passait, la marchande \u00e9changeait, malgr\u00e9 elle, avec lui, un regard, \u00e0 travers les vitres de la devanture&nbsp;; un de ces regards qui valent plus que les paroles tendres, qui contiennent un appel et une r\u00e9ponse, un d\u00e9sir et un aveu. Et le mari qu\u2019une sorte d\u2019instinct avertissait, se retournant brusquement, jetait un coup d\u2019\u0153il furieux sur la silhouette fi\u00e8re et cambr\u00e9e de l\u2019officier. Et quand le capitaine \u00e9tait pass\u00e9, souriant et content de son effet, le commer\u00e7ant, bousculant d\u2019une main nerveuse les objets \u00e9tal\u00e9s devant lui, d\u00e9clarait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;En voil\u00e0 un grand dindon. Quand est-ce qu\u2019on finira de nourrir tous ces propres \u00e0 rien qui tra\u00eenent leur ferblanterie dans les rues. Quant \u00e0 moi, j\u2019aime mieux un boucher qu\u2019un soldat. S\u2019il a du sang sur son tablier, c\u2019est du sang de b\u00eate au moins; et il est utile \u00e0 quelque chose, celui-l\u00e0&nbsp;; et le couteau qu\u2019il porte n\u2019est pas destin\u00e9 \u00e0 tuer des hommes. Je ne comprends pas qu\u2019on tol\u00e8re sur les promenades que ces meurtriers publics prom\u00e8nent leurs instruments de mort. Il en faut, je le sais bien, mais qu\u2019on les cache au moins, et qu\u2019on ne les habille pas en mascarade avec des culottes rouges et des vestes bleues. On n\u2019habille pas le bourreau en g\u00e9n\u00e9ral, n\u2019est-ce pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La femme, sans r\u00e9pondre, haussait imperceptiblement les \u00e9paules, tandis que le mari, devinant le geste sans le voir, s\u2019\u00e9criait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Faut-il \u00eatre b\u00eate Pour aller voir parader ces cocos-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9putation de conqu\u00e9rant du capitaine Epivent \u00e9tait d\u2019ailleurs \u00e9tablie dans toute l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, en 1868, son r\u00e9giment, le 102<sup>e<\/sup>&nbsp;hussards, vint tenir garnison \u00e0 Rouen.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fut bient\u00f4t connu dans la ville. Il apparaissait tous les soirs, vers cinq heures, sur le cours Boieldieu, pour prendre l\u2019absinthe au caf\u00e9 de la Com\u00e9die, mais avant d\u2019entrer dans l\u2019\u00e9tablissement, il avait soin de faire un tour sur la promenade pour montrer sa jambe, sa taille et sa moustache.<\/p>\n\n\n\n<p>Les commer\u00e7ants rouennais qui se promenaient aussi, les mains derri\u00e8re le dos, pr\u00e9occup\u00e9s des affaires, et parlant de la hausse et de la baisse, lui jetaient cependant un regard et murmuraient:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bigre, voil\u00e0 un bel homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, quand ils le connurent:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tiens, le capitaine Epivent&nbsp;! Quel gaillard tout de m\u00eame&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes, \u00e0 sa rencontre, avaient un petit mouvement de t\u00eate tout \u00e0 fait dr\u00f4le, une sorte de frisson de pudeur comme si elles s\u2019\u00e9taient senties faibles ou d\u00e9v\u00eatues devant lui. Elles baissaient un peu la t\u00eate avec une ombre de sourire sur les l\u00e8vres, un d\u00e9sir d\u2019\u00eatre trouv\u00e9es charmantes et d\u2019avoir un regard de lui. Quand il se promenait avec un camarade, le camarade ne manquait jamais de murmurer avec une jalousie envieuse, chaque fois qu\u2019il revoyait le m\u00eame man\u00e8ge:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ce bougre d\u2019Epivent, a-t-il de la chance.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les filles entretenues de la ville, c\u2019\u00e9tait une lutte, une course, \u00e0 qui l\u2019enl\u00e8verait. Elles venaient toutes, \u00e0 cinq heures, l\u2019heure des officiers, sur le cours Boieldieu, et elles tra\u00eenaient leurs jupes, deux par deux, d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du cours, tandis que, deux par deux, lieutenants, capitaines et commandants, tra\u00eenaient leurs sabres sur le trottoir, avant d\u2019entrer au caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, un soir, la belle Irma, la ma\u00eetresse, disait-on, de M. Templier-Papon, le riche manufacturier, fit arr\u00eater sa voiture en face de la Com\u00e9die, et descendant, eut l\u2019air d\u2019aller acheter du papier ou commander des cartes de visite chez M. Paulard, le graveur, cela pour passer devant les tables d\u2019officiers et jeter au capitaine \u00c9pivent un regard qui voulait dire: \u00ab&nbsp;Quand vous voudrez&nbsp;\u00bb si clairement que le colonel Prune, qui buvait la verte liqueur avec son lieutenant-colonel, ne put s\u2019emp\u00eacher de grogner:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Cr\u00e9 cochon. A-t-il de la chance ce bougre-l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot du colonel fut r\u00e9p\u00e9t\u00e9&nbsp;; et le capitaine Epivent \u00e9mu de cette approbation sup\u00e9rieure, passa le lendemain, en grande tenue, et plusieurs fois de suite, sous les fen\u00eatres de la belle.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le vit, se montra, sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir m\u00eame il \u00e9tait son amant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019affich\u00e8rent, se donn\u00e8rent en spectacle, se compromirent mutuellement, fiers tous deux d\u2019une pareille aventure.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait bruit dans la ville que des amours de la belle Irma avec l\u2019officier. Seul, M. Templier-Papon les ignorait.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine Epivent rayonnait de gloire&nbsp;; et, \u00e0 tout instant il r\u00e9p\u00e9tait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Irma vient de me dire &#8211; Irma me disait cette nuit &#8211; hier, en d\u00eenant avec Irma&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant plus d\u2019un an il promena, \u00e9tala, d\u00e9ploya dans Rouen cet amour, comme un drapeau pris \u00e0 l\u2019ennemi. Il se sentait grandi par cette conqu\u00eate, envi\u00e9, plus s\u00fbr de l\u2019avenir, plus s\u00fbr de la croix tant d\u00e9sir\u00e9e, car tout le monde avait les yeux sur lui, et il suffit de se trouver bien en vue pour n\u2019\u00eatre pas oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais voil\u00e0 que la guerre \u00e9clata et que le r\u00e9giment du capitaine fut envoy\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re un des premiers. Les adieux furent lamentables. Ils dur\u00e8rent toute une nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Sabre, culotte rouge, k\u00e9pi, dolman chavir\u00e9s du dos d\u2019une chaise, par terre&nbsp;; les robes, les jupes, les bas de soie r\u00e9pandus, tomb\u00e9s aussi, m\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019uniforme, en d\u00e9tresse sur le tapis, la chambre boulevers\u00e9e comme apr\u00e8s une bataille, Irma, folle, les cheveux d\u00e9nou\u00e9s, jetait ses bras d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s autour du cou de l\u2019officier, l\u2019\u00e9treignant, puis, le l\u00e2chant, se roulait sur le sol, renversait les meubles, arrachait les franges des fauteuils, mordait leurs pieds, tandis que le capitaine, fort \u00e9mu, mais inhabile aux consolations, r\u00e9p\u00e9tait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Irma, ma petite Irma, pas \u00e0 dire, il le faut.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il essuyait parfois, du bout du doigt, une larme \u00e9close au coin de l\u2019\u0153il.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se s\u00e9par\u00e8rent au jour levant. Elle suivit en voiture son amant jusqu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re \u00e9tape. Et elle l\u2019embrassa presque en face du r\u00e9giment \u00e0 l\u2019instant de la s\u00e9paration. On trouva m\u00eame \u00e7a tr\u00e8s gentil, tr\u00e8s digne, tr\u00e8s bien, et les camarades serr\u00e8rent la main du capitaine en lui disant:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Cr\u00e9 veinard, elle avait du c\u0153ur tout de m\u00eame, cette petite.<\/p>\n\n\n\n<p>On voyait vraiment l\u00e0-dedans quelque chose de patriotique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9giment fut fort \u00e9prouv\u00e9 pendant la campagne. Le capitaine se conduisit h\u00e9ro\u00efquement et re\u00e7ut enfin la croix, puis, la guerre termin\u00e9e, il revint \u00e0 Rouen en garnison.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t de retour, il demanda des nouvelles d\u2019Irma, mais personne ne put lui en donner de pr\u00e9cises.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s les uns, elle avait fait la noce avec l\u2019\u00e9tat-major prussien.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s les autres, elle s\u2019\u00e9tait retir\u00e9e chez ses parents, cultivateurs aux environs d\u2019Yvetot.<\/p>\n\n\n\n<p>Il envoya m\u00eame son ordonnance \u00e0 la mairie pour consulter le registre des d\u00e9c\u00e8s. Le nom de sa ma\u00eetresse ne s\u2019y trouva pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il eut un grand chagrin dont il faisait parade. Il mettait m\u00eame au compte de l\u2019ennemi son malheur, attribuait aux Prussiens qui avaient occup\u00e9 Rouen la disparition de la jeune femme, et d\u00e9clarait:- \u00c0 la prochaine guerre, ils me le payeront, les gredins.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, un matin, comme il entrait au mess \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner, un commissionnaire, vieil homme en blouse, coiff\u00e9 d\u2019une casquette cir\u00e9e, lui remit une enveloppe. Il l\u2019ouvrit et lut:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\"><em>\u00ab\u00a0Mon ch\u00e9ri,<\/em><br><em>Je suis \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, bien malade, bien malade. Ne reviendras-tu pas me voir? Ca me ferait tant plaisir\u00a0!<\/em><br><em>IRMA.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine devint p\u00e2le, et, remu\u00e9 de piti\u00e9, il d\u00e9clara:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nom de nom, la pauvre fille. J\u2019y vais aussit\u00f4t le d\u00e9jeuner.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant tout le temps il raconta \u00e0 la table des officiers qu\u2019Irma \u00e9tait \u00e0 l\u2019h\u00f4pital; mais qu\u2019il l\u2019en ferait sortir, cr\u00e9 m\u00e2tin. C\u2019\u00e9tait encore la faute de ces sacr\u00e9 nom de Prussiens. Elle avait d\u00fb se trouver seule, sans le sou, crevant de mis\u00e8re, car on avait certainement pill\u00e9 son mobilier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ah&nbsp;! Les salopiauds&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde \u00e9tait \u00e9mu en l\u2019\u00e9coutant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine eut-il gIiss\u00e9 sa serviette roul\u00e9e dans son rond de bois, qu\u2019il se leva; et, ayant cueilli son sabre au porte-manteau, bombant sa poitrine pour se faire mince, il agrafa son ceinturon, puis partit d\u2019un pas acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 pour se rendre \u00e0 l\u2019h\u00f4pital civil.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019entr\u00e9e du b\u00e2timent hospitalier o\u00f9 il s\u2019attendait \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer imm\u00e9diatement, lui fut s\u00e9v\u00e8rement refus\u00e9e et il dut m\u00eame aller trouver son colonel \u00e0 qui il expliqua son cas et dont il obtint un mot pour le directeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui-ci, apr\u00e8s avoir fait poser quelque temps le beau capitaine dans son antichambre, lui d\u00e9livra enfin une autorisation, avec un salut froid et d\u00e9sapprobateur.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s la porte il se sentit g\u00ean\u00e9 dans cet asile de la mis\u00e8re, de la souffrance et de la mort. Un gar\u00e7on de service le guida.<\/p>\n\n\n\n<p>Il allait sur la pointe des pieds, pour ne pas faire de bruit, dans les longs corridors o\u00f9 flottait une odeur fade de moisi, de maladie et de m\u00e9dicaments. Un murmure de voix, par moments, troublait seul le grand silence de l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, par une porte ouverte, le capitaine apercevait un dortoir, une file de lits dont les draps \u00e9taient soulev\u00e9s par la forme des corps. Des convalescentes assises sur des chaises au pied de leurs couches, cousaient, v\u00eatues d\u2019une robe d\u2019uniforme en toile grise, et coiff\u00e9es d\u2019un bonnet blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>Son guide soudain s\u2019arr\u00eata devant une de ces galeries pleines de malades. Sur la porte on lisait, en grosses lettres: \u00ab&nbsp;Syphilitiques&nbsp;\u00bb. Le capitaine tressaillit; puis il se sentit rougir. Une infirmi\u00e8re pr\u00e9parait un m\u00e9dicament sur une petite table de bois \u00e0 l\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vais vous conduire, dit-elle, c\u2019est au lit 29.<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle se mit \u00e0 marcher devant l\u2019officier.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis elle indiqua une couchette:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne voyait rien qu\u2019un renflement des couvertures. La t\u00eate elle-m\u00eame \u00e9tait cach\u00e9e sous le drap.<\/p>\n\n\n\n<p>Partout des figures se dressaient au-dessus des couches, des figures p\u00e2les, \u00e9tonn\u00e9es, qui regardaient l\u2019uniforme, des figures de femmes, de jeunes femmes et de vieilles femmes, mais qui semblaient toutes laides, vulgaires, sous l\u2019humble caraco r\u00e9glementaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine tout \u00e0 fait troubl\u00e9, qui soutenait son sabre d\u2019une main et portait son k\u00e9pi de l\u2019autre, murmura:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Irma.<\/p>\n\n\n\n<p>Un grand mouvement se fit dans le lit et le visage de sa ma\u00eetresse apparut, mais si chang\u00e9, si fatigu\u00e9, si maigre, qu\u2019il ne le reconnaissait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle haletait, suffoqu\u00e9e par l\u2019\u00e9motion, et elle pronon\u00e7a:- Albert&nbsp;!&#8230; Albert&nbsp;!&#8230; C\u2019est toi&nbsp;!&#8230; Oh&nbsp;!&#8230; c\u2019est bien&#8230; c\u2019est bien&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Et des larmes coul\u00e8rent de ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019infirmi\u00e8re apportait une chaise:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Asseyez-vous, Monsieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019assit, et il regardait la face p\u00e2le, si mis\u00e9rable de cette fille qu\u2019il avait quitt\u00e9e si belle et si fra\u00eeche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il dit:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que tu as eu.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9pondit, tout en pleurant:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu as bien vu, c\u2019est \u00e9crit sur la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle cacha ses yeux sous le bord de ses draps.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reprit, \u00e9perdu, honteux:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Comment as-tu attrap\u00e9 \u00e7a, ma pauvre fille&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle murmura:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est ces salops de Prussiens. Ils m\u2019ont prise presque de force et ils m\u2019ont empoisonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne trouvait plus rien \u00e0 ajouter. Il la regardait et tournait son k\u00e9pi sur ses genoux.<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres malades le d\u00e9visageaient et il croyait sentir une odeur de pourriture, une odeur de chair g\u00e2t\u00e9e et d\u2019infamie dans ce dortoir plein de filles atteintes du mal ignoble et terrible.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle murmurait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne crois pas que j\u2019en r\u00e9chappe. Le m\u00e9decin dit que c\u2019est bien grave.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis apercevant la croix sur la poitrine de l\u2019officier, elle s\u2019\u00e9cria:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oh&nbsp;! Tu es d\u00e9cor\u00e9, que je suis contente&nbsp;! Que je suis contente&nbsp;! Oh&nbsp;! Si je pouvais t\u2019embrasser<\/p>\n\n\n\n<p>Un frisson de peur et de d\u00e9go\u00fbt courut sur la peau du capitaine, \u00e0 la pens\u00e9e de ce baiser.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait envie de s\u2019en aller maintenant, d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019air, de ne plus voir cette femme. Il restait cependant, ne sachant comment faire pour se lever, pour lui dire adieu. Il balbutia:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu ne t\u2019es donc pas soign\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Une flamme passa dans les yeux d\u2019Irma: \u00ab&nbsp;Non, j\u2019ai voulu me venger, quand j\u2019aurais d\u00fb en crever&nbsp;! Et je les ai empoisonn\u00e9s aussi, tous, tous le plus que j\u2019ai pu. Tant qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 Rouen je ne me suis pas soign\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il d\u00e9clara, d\u2019un ton g\u00ean\u00e9, o\u00f9 per\u00e7ait un peu de gaiet\u00e9:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quant \u00e0 \u00e7a, tu as bien fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle dit, s\u2019animant, les pommettes rouges:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oh oui, il en mourra plus d\u2019un par ma faute, va.<\/p>\n\n\n\n<p>Je te r\u00e9ponds que je me suis veng\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pronon\u00e7a encore:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tant mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, se levant:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Allons, je vais te quitter parce qu\u2019il faut que je sois chez le colonel \u00e0 quatre heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle eut une grosse \u00e9motion:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;D\u00e9j\u00e0&nbsp;! Tu me quittes d\u00e9j\u00e0&nbsp;! Oh&nbsp;! Tu viens \u00e0 peine d\u2019arriver&nbsp;! &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il voulait partir \u00e0 tout prix. Il pronon\u00e7a:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu vois bien que je suis venu tout de suite&nbsp;; mais il faut absolument que je sois chez le colonel \u00e0 quatre heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle demanda:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est toujours le colonel Prune&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est toujours lui. Il a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 deux fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle reprit:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et tes camarades, y en a-t-il eu de tu\u00e9s&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui. Saint-Timon, Savagnat, Poli, Sapreval, Robert, de Courson, PasafiI, Santal, Caravan et Poivrin sont morts. Sahel a eu le bras emport\u00e9 et Courvoisin une jambe \u00e9cras\u00e9e, Paquet a perdu l\u2019\u0153il droit.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9coutait, pleine d\u2019int\u00e9r\u00eat. Puis tout \u00e0 coup elle balbutia:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Veux-tu m\u2019embrasser, dis, avant de me quitter, Madame Langlois n\u2019est pas l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Et malgr\u00e9 le d\u00e9go\u00fbt qui lui montait aux l\u00e8vres, il les posa sur ce front bl\u00eame, tandis qu\u2019elle, l\u2019entourant de ses bras, jetait des baisers affol\u00e9s sur le drap bleu de son dolman.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle reprit:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu reviendras, dis, tu reviendras. Promets-moi que tu reviendras.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui, je te le promets.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quand \u00e7a. Peux-tu jeudi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui, jeudi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Jeudi, deux heures.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui, jeudi deux heures.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu me le promets&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je te le promets.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Adieu, mon ch\u00e9ri.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Adieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il s\u2019en alla, confus, sous les regards du dortoir, pliant sa haute taille pour se faire petit&nbsp;; et quand il fut dans la rue, il respira.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, ses camarades lui demand\u00e8rent:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Eh bien&nbsp;! Irma&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il r\u00e9pondit d\u2019un ton g\u00ean\u00e9:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle a eu une fluxion de poitrine, elle est bien mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais un petit lieutenant, flairant quelque chose \u00e0 son air, alla aux informations et, le lendemain, quand le capitaine entra au mess, il fut accueilli par une d\u00e9charge de rires et de plaisanteries. On se vengeait, enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>On apprit, en outre, qu\u2019Irma avait fait une noce enrag\u00e9e avec l\u2019\u00e9tat-major prussien, qu\u2019elle avait parcouru le pays \u00e0 cheval avec un colonel de hussards bleus et avec bien d\u2019autres encore, et que, dans Rouen, on ne l\u2019appelait plus que la \u00ab&nbsp;femme aux Prussiens&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant huit jours le capitaine fut 1a victime du r\u00e9giment. Il recevait, par la poste, des notes r\u00e9v\u00e9latrices, des ordonnances, des indications de m\u00e9decins sp\u00e9cialistes, m\u00eame des m\u00e9dicaments dont la nature \u00e9tait inscrite sur le paquet.<\/p>\n\n\n\n<p>Et le colonel, mis au courant, d\u00e9clara d\u2019un ton s\u00e9v\u00e8re:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Eh bien, le capitaine avait l\u00e0 une jolie connaissance. Je lui en ferai mes compliments.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019une douzaine de jours, il fut appel\u00e9 par une nouvelle lettre d\u2019Irma. Il la d\u00e9chira avec rage, et ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Huit jours plus tard, elle lui \u00e9crivit de nouveau qu\u2019elle \u00e9tait tout \u00e0 fait mal, et qu\u2019elle voulait lui dire adieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quelques jours encore, il re\u00e7ut la visite de l\u2019aum\u00f4nier de l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p>La fille Irma Pavolin, \u00e0 son lit de mort, le suppliait de venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019osa pas refuser de suivre l\u2019aum\u00f4nier, mais il entra dans l\u2019h\u00f4pital le c\u0153ur gonfl\u00e9 de rancune m\u00e9chante, de vanit\u00e9 bless\u00e9e, d\u2019orgueil humili\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne la trouva gu\u00e8re chang\u00e9e et pensa qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait moqu\u00e9e de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que tu me veux? dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai voulu te dire adieu. Il para\u00eet que je suis tout \u00e0 fait bas.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne la crut pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ecoute, tu me rends la ris\u00e9e du r\u00e9giment, et je ne veux pas que \u00e7a continue.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle demanda:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que je t\u2019ai fait, moi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019irrita de n\u2019avoir rien \u00e0 r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne compte pas que je reviendrai ici pour faire me moquer de moi par tout le monde&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le regarda de ses yeux \u00e9teints o\u00f9 s\u2019allumait une col\u00e8re, et elle r\u00e9p\u00e9ta:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que je t\u2019ai fait, moi? Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 gentille avec toi, peut-\u00eatre&nbsp;? Est-ce que je t\u2019ai quelquefois demand\u00e9 quelque chose&nbsp;? Sans toi, je serais rest\u00e9e avec M. Templier-Papon et je ne me trouverais pas ici aujourd\u2019hui. Non, vois-tu, si quelqu\u2019un a des reproches \u00e0 me faire, \u00e7a n\u2019est pas toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reprit, d\u2019un ton vibrant:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne te fais pas de reproches, mais je ne peux pas continuer \u00e0 venir te voir, parce que ta conduite avec les Prussiens a \u00e9t\u00e9 la honte de toute la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019assit, d\u2019une secousse, dans son lit:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ma conduite avec les Prussiens&nbsp;? Mais quand je te dis qu\u2019ils m\u2019ont prise, et quand je te dis que, si je ne me suis pas soign\u00e9e, c\u2019est parce que j\u2019ai voulu les empoisonner. Si j\u2019avais voulu me gu\u00e9rir, \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas difficile, parbleu&nbsp;! Mais je voulais les tuer, moi, et j\u2019en ai tu\u00e9, va&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il restait debout:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Dans tous les cas, c\u2019est honteux, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle eut une sorte d\u2019\u00e9touffement, puis reprit:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce qui est honteux, de m\u2019\u00eatre fait mourir pour les exterminer, dis&nbsp;? Tu ne parlais pas comme \u00e7a quand tu venais chez moi, rue Jeanne-d\u2019Arc&nbsp;? Ah&nbsp;! C\u2019est honteux&nbsp;! Tu n\u2019en aurais pas fait autant, toi, avec ta croix d\u2019honneur&nbsp;! Je l\u2019ai plus m\u00e9rit\u00e9e que toi, vois-tu, plus que toi, et j\u2019en ai tu\u00e9 plus que toi, des Prussiens!&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il demeurait stup\u00e9fait devant elle, fr\u00e9missant d\u2019indignation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ah! Tais-toi&#8230; tu sais&#8230; tais-toi &#8230; parce que&#8230; ces choses-l\u00e0&#8230; je ne permets pas&#8230; qu\u2019on y touche&#8230; Mais elle ne l\u2019\u00e9coutait gu\u00e8re:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Avec \u00e7a que vous leur avez fait bien du mal aux Prussiens&nbsp;! \u00c7a serait-il arriv\u00e9 si vous les aviez emp\u00each\u00e9s de venir \u00e0 Rouen&nbsp;? Dis&nbsp;? C\u2019est vous qui deviez les arr\u00eater, entends-tu. Et je leur ai fait plus de mal que toi, moi, oui, plus de mal, puisque je vais mourir, tandis que tu te ballades, toi, et que tu fais le beau pour enj\u00f4ler les femmes&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur chaque lit une t\u00eate s\u2019\u00e9tait dress\u00e9e et tous les yeux regardaient cet homme en uniforme qui b\u00e9gayait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tais-toi&#8230; tu sais&#8230; tais-toi&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais elle ne se taisait pas. Elle criait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ah&nbsp;! Oui, tu es un joli poseur. Je te connais, va. Je te connais. Je te dis que je leur ai fait plus de mal que toi, moi, et que j\u2019en ai tu\u00e9 plus que tout ton r\u00e9giment r\u00e9uni &#8230; va donc &#8230; capon&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019en allait, en effet, il fuyait, allongeant ses grandes jambes, passant entre les deux rangs de lits o\u00f9 s\u2019agitaient les syphilitiques. Et il entendait la voix haletante, sifflante, d\u2019Irma, qui le poursuivait:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Plus que toi, oui, j\u2019en ai tu\u00e9 plus que toi, plus que toi&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il d\u00e9gringola l\u2019escalier quatre \u00e0 quatre, et courut s\u2019enfermer chez lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, il apprit qu\u2019elle \u00e9tait morte.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le lit 29 \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant publi\u00e9e le 8 juillet 1884 dans le journal Gil Blas. Elle raconte l\u2019histoire du capitaine \u00c9pivent, un officier fran\u00e7ais arrogant et s\u00e9duisant dont la r\u00e9putation de s\u00e9ducteur s\u2019\u00e9tend dans toute Rouen. Vaniteux et classiste, il m\u00e9prise ceux qui ne correspondent pas \u00e0 son id\u00e9al de virilit\u00e9 militaire. Envi\u00e9 par les hommes et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par les femmes, il se vante de sa liaison avec la belle Irma, ma\u00eetresse d\u2019un bourgeois local. Mais la guerre et l\u2019occupation prussienne mettront \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la solidit\u00e9 de sa vanit\u00e9 et la fragilit\u00e9 d\u2019un monde b\u00e2ti sur les apparences.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":23919,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843,1456],"class_list":["post-23931","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","tag-realiste","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Guy-de-Maupassant-La-cama-29.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23931","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23931"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23931\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23919"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23931"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23931"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23931"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}