{"id":24295,"date":"2025-09-30T09:20:16","date_gmt":"2025-09-30T13:20:16","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=24295"},"modified":"2025-09-30T09:20:22","modified_gmt":"2025-09-30T13:20:22","slug":"emile-zola-simplice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/emile-zola-simplice\/24295\/","title":{"rendered":"\u00c9mile Zola : Simplice"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong>\u00ab Simplice \u00bb est une nouvelle fantastique d\u2019\u00c9mile Zola, publi\u00e9e en 1864 dans le recueil Contes \u00e0 Ninon. Elle raconte l\u2019histoire d\u2019un prince na\u00eff et incompris, fils d\u2019un roi brutal et d\u2019une reine vaniteuse. D\u00e8s son jeune \u00e2ge, il manifeste une nature diff\u00e9rente de celle de son entourage : compatissant dans la guerre et \u00e9tranger aux exc\u00e8s de la cour. Sa bont\u00e9, prise pour de la stupidit\u00e9 par ceux qui l\u2019entourent, l\u2019\u00e9carte des attentes royales et le conduit vers la nature et ses cr\u00e9atures, un refuge o\u00f9 sa sensibilit\u00e9 peut s\u2019\u00e9panouir sans crainte ni reproche.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-8e1384f7\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Emile-Zola-Simplicio.webp\" alt=\"\u00c9mile Zola : Simplice\" class=\"wp-image-24293\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Emile-Zola-Simplicio.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Emile-Zola-Simplicio-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Emile-Zola-Simplicio-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Emile-Zola-Simplicio-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Simplice<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00c9mile Zola<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">I<\/h3>\n\n\n\n<p>Il y avait autrefois&nbsp;\u2013&nbsp;\u00e9coute bien, Ninon, je tiens ce r\u00e9cit d\u2019un vieux p\u00e2tre&nbsp;\u2013, il y avait autrefois, dans une \u00eele que la mer a depuis longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi \u00e9tait un grand roi&nbsp;: son verre \u00e9tait le plus profond de son empire&nbsp;; son \u00e9p\u00e9e, la plus lourde&nbsp;; il tuait et buvait royalement. La reine \u00e9tait une belle reine&nbsp;: elle usait tant de fard qu\u2019elle n\u2019avait gu\u00e8re plus de quarante ans. Le fils \u00e9tait un niais.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais un niais de la plus grosse esp\u00e8ce, disaient les&nbsp;gens d\u2019esprit du royaume. \u00c0 seize ans, il fut emmen\u00e9 en guerre par le roi&nbsp;: il s\u2019agissait d\u2019exterminer certaine nation voisine qui avait le grand tort de poss\u00e9der un territoire. Simplice se comporta comme un sot&nbsp;: il sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie d\u2019enfants&nbsp;; il faillit pleurer \u00e0 chaque coup d\u2019\u00e9p\u00e9e qu\u2019il donna&nbsp;; enfin la vue du champ de bataille, souill\u00e9 de sang et encombr\u00e9 de cadavres, lui mit une telle piti\u00e9 au c\u0153ur, qu\u2019il n\u2019en mangea pas de trois jours. C\u2019\u00e9tait un grand sot, Ninon, comme tu vois.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 dix-sept ans, il dut assister \u00e0 un festin donn\u00e9 par son p\u00e8re \u00e0 tous les grands gosiers du royaume. L\u00e0 encore il commit sottise sur sottise. Il se contenta de quelques bouch\u00e9es, parlant peu, ne jurant point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi, pour sauvegarder la dignit\u00e9 de la famille, se vit forc\u00e9 de le vider de temps \u00e0 autre en cachette.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqu\u00e9 par une dame d\u2019honneur de la reine. Les dames d\u2019honneur sont terribles, Ninon. La n\u00f4tre ne voulait rien moins que se faire embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant n\u2019y songeait gu\u00e8re&nbsp;; il tremblait fort, lorsqu\u2019elle lui adressait la parole, et se sauvait, d\u00e8s qu\u2019il apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son p\u00e8re, qui \u00e9tait un bon p\u00e8re, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme la dame courait plus fort et que le baiser n\u2019arrivait pas, il rougit d\u2019avoir un tel fils, et donna lui-m\u00eame le baiser demand\u00e9, toujours pour sauvegarder la dignit\u00e9 de sa race.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! le petit imb\u00e9cile&nbsp;!&nbsp;\u00bb disait ce grand roi qui avait de l\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">II<\/h3>\n\n\n\n<p>Ce fut \u00e0 vingt ans que Simplice devint compl\u00e8tement idiot. Il rencontra une for\u00eat et tomba amoureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces temps anciens, on n\u2019embellissait point encore les arbres \u00e0 coups de ciseaux, et la mode n\u2019\u00e9tait pas de semer le gazon ni de sabler les all\u00e9es. Les branches poussaient comme elles l\u2019entendaient&nbsp;; Dieu seul se chargeait de mod\u00e9rer les ronces et de m\u00e9nager les sentiers. La for\u00eat que Simplice rencontra \u00e9tait un immense nid de verdure, des feuilles et encore des feuilles, des charmilles imp\u00e9n\u00e9trables coup\u00e9es par de majestueuses avenues. La mousse, ivre de ros\u00e9e, s\u2019y livrait \u00e0 une d\u00e9bauche de croissance&nbsp;; les \u00e9glantiers, allongeant leurs bras flexibles, se cherchaient dans les clairi\u00e8res pour ex\u00e9cuter des danses folles autour des grands arbres&nbsp;; les grands arbres eux-m\u00eames, tout en restant calmes et sereins, tordaient leur pied dans l\u2019ombre et montaient en tumulte baiser les rayons d\u2019\u00e9t\u00e9. L\u2019herbe verte croissait au hasard, sur les branches comme sur le sol&nbsp;; la feuille embrassait le bois, tandis que, dans leur h\u00e2te de s\u2019\u00e9panouir, p\u00e2querettes et myosotis, se trompant parfois, fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches, toutes ces herbes, toutes ces fleurs chantaient&nbsp;; toutes se m\u00ealaient, se pressaient, pour babiller plus \u00e0 l\u2019aise, pour se dire tout bas les myst\u00e9rieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond des taillis t\u00e9n\u00e9breux, donnant une voix \u00e0 chaque brin de mousse dans les ineffables concerts de l\u2019aurore et du cr\u00e9puscule. C\u2019\u00e9tait la f\u00eate immense du feuillage.<\/p>\n\n\n\n<p>Les b\u00eates \u00e0 bon Dieu, les scarab\u00e9es, les libellules, les papillons, tous les beaux amoureux des haies fleuries, se donnaient rendez-vous aux quatre coins du bois. Ils y avaient \u00e9tabli leur petite r\u00e9publique&nbsp;; les sentiers \u00e9taient leurs sentiers&nbsp;; les ruisseaux, leurs ruisseaux&nbsp;; la for\u00eat, leur for\u00eat. Ils se logeaient commod\u00e9ment au pied des arbres, sur les branches basses, dans les feuilles s\u00e8ches, vivaient l\u00e0 comme chez eux, tranquillement et par droit de conqu\u00eate. Ils avaient, d\u2019ailleurs, en bonnes gens, abandonn\u00e9 les hautes branches aux fauvettes et aux rossignols.<\/p>\n\n\n\n<p>La for\u00eat, qui chantait d\u00e9j\u00e0 par ses branches, par ses feuilles, par ses fleurs, chantait encore par ses insectes et par ses oiseaux.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">III<\/h3>\n\n\n\n<p>Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la for\u00eat. Ils bavard\u00e8rent si follement ensemble, qu\u2019elle lui enleva le peu de raison qui lui restait. Lorsqu\u2019il la quittait pour venir s\u2019enfermer entre quatre murs, s\u2019asseoir devant une table, se coucher dans un lit, il demeurait tout songeur. Enfin, un beau matin, il abandonna soudain ses appartements et alla s\u2019installer sous les feuillages aim\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, il se choisit un immense palais.<\/p>\n\n\n\n<p>Son salon fut une vaste clairi\u00e8re ronde, d\u2019environ mille toises de surface. De longues draperies vert sombre en ornaient le pourtour&nbsp;; cinq cents colonnes flexibles soutenaient, sous le plafond, un voile de dentelle couleur d\u2019\u00e9meraude&nbsp;; le plafond lui-m\u00eame \u00e9tait un large d\u00f4me de satin bleu changeant, sem\u00e9 de clous d\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour chambre \u00e0 coucher, il eut un d\u00e9licieux boudoir, plein de myst\u00e8re et de fra\u00eecheur. Le plancher ainsi que les murs en \u00e9taient cach\u00e9s sous de moelleux tapis d\u2019un travail inimitable. L\u2019alc\u00f4ve, creus\u00e9e dans le roc par quelque g\u00e9ant, avait des parois de marbre rose et un sol de poussi\u00e8re de rubis.<\/p>\n\n\n\n<p>Il eut aussi sa chambre de bains, une source d\u2019eau vive, une baignoire de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas, Ninon, des mille galeries qui se croisaient dans le palais, ni des salles de danse et de spectacle, ni des jardins. C\u2019\u00e9tait une de ces royales demeures comme Dieu sait en b\u00e2tir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le prince put d\u00e9sormais \u00eatre un sot tout \u00e0 son aise. Son p\u00e8re le crut chang\u00e9 en loup et chercha un h\u00e9ritier plus digne du tr\u00f4ne.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">IV<\/h3>\n\n\n\n<p>Simplice fut tr\u00e8s occup\u00e9 les jours qui suivirent son installation. Il lia connaissance avec ses voisins, le scarab\u00e9e de l\u2019herbe et le papillon de l\u2019air. Tous \u00e9taient de bonnes b\u00eates, ayant presque autant d\u2019esprit que les hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les commencements, il eut quelque peine \u00e0 comprendre leur langage&nbsp;; mais il s\u2019aper\u00e7ut bient\u00f4t qu\u2019il devait s\u2019en prendre \u00e0 son \u00e9ducation premi\u00e8re. Il se conforma vite \u00e0 la concision de la langue des insectes. Un son finit par lui suffire, comme \u00e0 eux, pour d\u00e9signer cent objets diff\u00e9rents, suivant l\u2019inflexion de la voix et la tenue de la note. De sorte qu\u2019il alla se d\u00e9shabituant de parler la langue des hommes, si pauvre dans sa richesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Les fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre de ses nouveaux amis le charm\u00e8rent. Il s\u2019\u00e9merveilla surtout de leur mani\u00e8re de juger les rois, qui est celle de ne point en avoir. Enfin il se sentit ignorant aupr\u00e8s d\u2019eux, et prit la r\u00e9solution d\u2019aller \u00e9tudier \u00e0 leurs \u00e9coles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les aub\u00e9pines. Comme il ne pouvait encore saisir les paroles du brin d\u2019herbe et de la fleur, cette impuissance jetait beaucoup de froid dans leurs relations.<\/p>\n\n\n\n<p>Somme toute, la for\u00eat ne le vit pas d\u2019un mauvais \u0153il. Elle comprit que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 un simple d\u2019esprit et qu\u2019il vivrait en bonne intelligence avec les b\u00eates. On ne se cacha plus de lui. Souvent il lui arrivait de surprendre au fond d\u2019une all\u00e9e un papillon chiffonnant la collerette d\u2019une marguerite.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t l\u2019aub\u00e9pine vainquit sa timidit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 donner des le\u00e7ons au jeune prince. Elle lui apprit amoureusement le langage des parfums et des couleurs. D\u00e8s lors, chaque matin, les corolles empourpr\u00e9es saluaient Simplice \u00e0 son lever&nbsp;; la feuille verte lui contait les cancans de la nuit, le grillon lui confiait tout bas qu\u2019il \u00e9tait amoureux fou de la violette.<\/p>\n\n\n\n<p>Simplice s\u2019\u00e9tait choisi pour bonne amie une libellule dor\u00e9e, au fin corsage, aux ailes fr\u00e9missantes. La ch\u00e8re belle se montrait d\u2019une d\u00e9sesp\u00e9rante coquetterie&nbsp;: elle se jouait, semblait l\u2019appeler, puis fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres, qui voyaient ce man\u00e8ge, la tan\u00e7aient vertement, et, graves, disaient entre eux qu\u2019elle ferait une mauvaise fin.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">V<\/h3>\n\n\n\n<p>Simplice devint subitement inquiet.<\/p>\n\n\n\n<p>La b\u00eate \u00e0 bon Dieu, qui s\u2019aper\u00e7ut la premi\u00e8re de la tristesse de leur ami, essaya de le confesser. Il r\u00e9pondit en pleurant qu\u2019il \u00e9tait gai comme aux premiers jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant, il se levait avec l\u2019aurore pour courir les taillis jusqu\u2019au soir. Il \u00e9cartait doucement les branches, visitant chaque buisson. Il levait la feuille et regardait dans son ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Que cherche donc notre \u00e9l\u00e8ve&nbsp;?&nbsp;\u00bb demandait l\u2019aub\u00e9pine \u00e0 la mousse.<\/p>\n\n\n\n<p>La libellule, \u00e9tonn\u00e9e de l\u2019abandon de son amant, le crut devenu fou d\u2019amour. Elle vint lutiner autour de lui. Mais il ne la regarda plus. Les grands arbres l\u2019avaient bien jug\u00e9e&nbsp;: elle se consola vite avec le premier papillon du carrefour.<\/p>\n\n\n\n<p>Les feuillages \u00e9taient tristes. Ils regardaient le jeune prince interroger chaque touffe d\u2019herbe, sonder du regard les longues avenues&nbsp;; ils l\u2019\u00e9coutaient se plaindre de la profondeur des broussailles, et ils disaient&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Simplice a vu Fleur-des-Eaux, l\u2019ondine&nbsp;de la source.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">VI<\/h3>\n\n\n\n<p>Fleur-des-Eaux \u00e9tait fille d\u2019un rayon et d\u2019une goutte de ros\u00e9e. Elle \u00e9tait si limpidement belle, que le baiser d\u2019un amant devait la faire mourir, elle exhalait un parfum si doux, que le baiser de ses l\u00e8vres devait faire mourir un amant.<\/p>\n\n\n\n<p>La for\u00eat le savait, et la for\u00eat jalouse cachait son enfant ador\u00e9e&nbsp;; elle lui avait donn\u00e9 pour asile une fontaine ombrag\u00e9e de ses rameaux les plus touffus. L\u00e0, dans le silence et dans l\u2019ombre, Fleur-des-Eaux rayonnait au milieu de ses s\u0153urs. Paresseuse, elle s\u2019abandonnait au courant, ses petits pieds demi-voil\u00e9s par les flots, sa t\u00eate blonde couronn\u00e9e de perles limpides. Son sourire faisait les d\u00e9lices des n\u00e9nuphars et des gla\u00efeuls. Elle \u00e9tait l\u2019\u00e2me de la for\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa m\u00e8re, la ros\u00e9e, et du ciel que le rayon, son p\u00e8re. Elle se sentait aim\u00e9e du flot qui la ber\u00e7ait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle avait mille amoureux et pas un amant.<\/p>\n\n\n\n<p>Fleur-des-Eaux n\u2019ignorait pas qu\u2019elle devait mourir d\u2019amour&nbsp;; elle se plaisait dans cette pens\u00e9e, et vivait en esp\u00e9rant la mort. Souriante, elle attendait le bien-aim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit, \u00e0 la clart\u00e9 des \u00e9toiles, Simplice l\u2019avait vue au d\u00e9tour d\u2019une all\u00e9e. Il la chercha pendant un long mois, pensant la rencontrer derri\u00e8re chaque tronc d\u2019arbre. Il croyait toujours la voir glisser dans les taillis&nbsp;; mais il ne trouvait, en accourant, que les grandes ombres des peupliers agit\u00e9s par les souffles du ciel.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">VII<\/h3>\n\n\n\n<p>La for\u00eat se taisait maintenant&nbsp;; elle se d\u00e9fiait de Simplice. Elle \u00e9paississait son feuillage, elle jetait toute sa nuit sur les pas du jeune prince. Le p\u00e9ril qui mena\u00e7ait Fleur-des-Eaux la rendait chagrine&nbsp;; elle n\u2019avait plus de caresses, plus d\u2019amoureux babil.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ondine revint dans les clairi\u00e8res, et Simplice la vit de nouveau. Fou de d\u00e9sir, il s\u2019\u00e9lan\u00e7a \u00e0 sa poursuite. L\u2019enfant, mont\u00e9e sur un rayon de lune, n\u2019entendit point le bruit de ses pas. Elle volait ainsi, l\u00e9g\u00e8re comme la plume qu\u2019emporte le vent.<\/p>\n\n\n\n<p>Simplice courait, courait \u00e0 sa suite sans pouvoir l\u2019atteindre. Des larmes coulaient de ses yeux, le d\u00e9sespoir \u00e9tait dans son \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Il courait, et la for\u00eat suivait avec anxi\u00e9t\u00e9 cette course insens\u00e9e. Les arbustes lui barraient le chemin. Les ronces l\u2019entouraient de leurs bras \u00e9pineux, l\u2019arr\u00eatant brusquement au passage. Le bois entier d\u00e9fendait son enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il courait, et sentait la mousse devenir glissante sous ses pas. Les branches des taillis s\u2019enla\u00e7aient plus \u00e9troitement, se pr\u00e9sentaient \u00e0 lui, rigides comme des tiges d\u2019airain. Les feuilles s\u00e8ches s\u2019amassaient dans les vallons&nbsp;; les troncs d\u2019arbres abattus se mettaient en travers des sentiers&nbsp;; les rochers roulaient d\u2019eux-m\u00eames au-devant du prince. L\u2019insecte le piquait au talon&nbsp;; le papillon l\u2019aveuglait en battant des ailes \u00e0 ses paupi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Fleur-des-Eaux, sans le voir, sans l\u2019entendre, fuyait toujours sur le rayon de lune. Simplice sentait avec angoisse venir l\u2019instant o\u00f9 elle allait dispara\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, haletant, il courait, il courait.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">VIII<\/h3>\n\n\n\n<p>Il entendit les vieux ch\u00eanes qui lui criaient avec col\u00e8re&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Que ne disais-tu que tu \u00e9tais un homme&nbsp;? Nous nous serions cach\u00e9s de toi, nous t\u2019aurions refus\u00e9 nos le\u00e7ons, pour que ton \u0153il de t\u00e9n\u00e8bres ne p\u00fbt voir Fleur-des-Eaux, l\u2019ondine de la source. Tu t\u2019es pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 nous avec l\u2019innocence des b\u00eates, et voici qu\u2019aujourd\u2019hui tu montres l\u2019esprit des hommes. Regarde, tu \u00e9crases les scarab\u00e9es, tu arraches nos feuilles, tu brises nos branches. Le vent d\u2019\u00e9go\u00efsme t\u2019emporte, tu veux nous voler notre \u00e2me.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u2019aub\u00e9pine ajouta&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Simplice, arr\u00eate, par piti\u00e9&nbsp;! Lorsque l\u2019enfant capricieux d\u00e9sire respirer le parfum de mes bouquets \u00e9toil\u00e9s, que ne les laisse-t-il s\u2019\u00e9panouir librement sur la branche&nbsp;! Il les cueille et n\u2019en jouit qu\u2019une heure.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et la mousse dit \u00e0 son tour&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Arr\u00eate, Simplice, viens r\u00eaver sur le velours de mon frais tapis. Au loin, entre les arbres, tu verras se jouer Fleur-des-Eaux. Tu la verras se baigner dans la source, se jetant au cou des colliers de perles humides. Nous te mettrons de moiti\u00e9 dans la joie de son regard&nbsp;: comme \u00e0 nous, il te sera permis de vivre pour la voir.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et toute la for\u00eat reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Arr\u00eate, Simplice, un baiser doit la tuer, ne donne pas ce baiser. Ne le sais-tu pas&nbsp;? La brise du soir, notre messag\u00e8re, ne te l\u2019a-t-elle pas dit&nbsp;? Fleur-des-Eaux est la fleur c\u00e9leste dont le parfum donne la mort. H\u00e9las&nbsp;! la pauvrette, sa destin\u00e9e est \u00e9trange. Piti\u00e9 pour elle, Simplice, ne bois pas son \u00e2me sur ses l\u00e8vres.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">IX<\/h3>\n\n\n\n<p>Fleur-des-Eaux se tourna et vit Simplice. Elle sourit, elle lui fit signe d\u2019approcher, en disant \u00e0 la for\u00eat&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Voici venir le bien-aim\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait trois jours, trois heures, trois minutes, que le prince poursuivait l\u2019ondine. Les paroles des ch\u00eanes grondaient encore derri\u00e8re lui&nbsp;; il fut tent\u00e9 de s\u2019enfuir.<\/p>\n\n\n\n<p>Fleur-des-Eaux lui pressait d\u00e9j\u00e0 les mains. Elle se dressait sur ses petits pieds, mirant son sourire dans les yeux du jeune homme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tu as bien tard\u00e9, dit-elle. Mon c\u0153ur te savait dans la for\u00eat. J\u2019ai mont\u00e9 sur un rayon de lune et je t\u2019ai cherch\u00e9 trois jours, trois heures, trois minutes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Simplice se taisait, retenant son souffle. Elle le fit asseoir au bord de la fontaine&nbsp;; elle le caressait du regard&nbsp;; et lui, il la contemplait longuement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ne me reconnais-tu pas&nbsp;? reprit-elle. Je t\u2019ai vu souvent en r\u00eave. J\u2019allais \u00e0 toi, tu me prenais la main, puis nous marchions, muets et fr\u00e9missants. Ne m\u2019as-tu pas vue&nbsp;? Ne te rappelles-tu pas tes r\u00eaves&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et comme il ouvrait enfin la bouche&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ne dis rien, reprit-elle encore. Je suis Fleur-des-Eaux, et tu es le bien-aim\u00e9. Nous allons mourir.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">X<\/h3>\n\n\n\n<p>Les grands arbres se penchaient pour mieux voir le jeune couple. Ils tressaillaient de douleur, ils se disaient de taillis en taillis que leur \u00e2me allait prendre son vol.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les voix firent silence. Le brin d\u2019herbe et le ch\u00eane se sentaient pris d\u2019une immense piti\u00e9. Il n\u2019y avait plus dans les feuillages un seul cri de col\u00e8re. Simplice, le bien-aim\u00e9 de Fleur-des-Eaux, \u00e9tait le fils de la vieille for\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait appuy\u00e9 la t\u00eate \u00e0 son \u00e9paule. Se penchant au-dessus du ruisseau, tous deux se souriaient. Parfois, levant le front, ils suivaient du regard la poussi\u00e8re d\u2019or qui tremblait dans les derniers rayons du soleil. Ils s\u2019enla\u00e7aient lentement, lentement. Ils attendaient la premi\u00e8re \u00e9toile pour se confondre et s\u2019envoler \u00e0 jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucune parole ne troublait leur extase. Leurs \u00e2mes, qui montaient \u00e0 leurs l\u00e8vres, s\u2019\u00e9changeaient dans leurs haleines.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour p\u00e2lissait, les l\u00e8vres des deux amants se rapprochaient de plus en plus. Une angoisse terrible tenait la for\u00eat immobile et muette. De grands rochers d\u2019o\u00f9 jaillissait la source jetaient de larges ombres sur le couple, qui rayonnait dans la nuit naissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u2019\u00e9toile parut, et les l\u00e8vres s\u2019unirent dans le supr\u00eame baiser, et les ch\u00eanes eurent un long sanglot. Les l\u00e8vres s\u2019unirent, les \u00e2mes s\u2019envol\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">XI<\/h3>\n\n\n\n<p>Un homme d\u2019esprit s\u2019\u00e9gara dans la for\u00eat. Il \u00e9tait en compagnie d\u2019un homme savant.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme d\u2019esprit faisait de profondes remarques sur l\u2019humidit\u00e9 malsaine des bois, et parlait des beaux champs de luzerne qu\u2019on obtiendrait en coupant tous ces grands vilains arbres.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme savant r\u00eavait de se faire un nom dans les sciences en d\u00e9couvrant quelque plante encore inconnue. Il furetait dans tous les coins, et d\u00e9couvrait des orties et du chiendent.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s au bord de la source, ils trouv\u00e8rent le cadavre de Simplice. Le prince souriait dans le sommeil de la mort. Ses pieds s\u2019abandonnaient au flot, sa t\u00eate reposait sur le gazon de la rive. Il pressait sur ses l\u00e8vres, \u00e0 jamais ferm\u00e9es, une petite fleur blanche et rose, d\u2019une exquise d\u00e9licatesse et d\u2019un parfum p\u00e9n\u00e9trant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le pauvre fou&nbsp;! dit l\u2019homme d\u2019esprit, il aura voulu cueillir un bouquet et se sera noy\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme savant se souciait peu du cadavre. Il s\u2019\u00e9tait empar\u00e9 de la fleur, et sous pr\u00e9texte de l\u2019\u00e9tudier, il en d\u00e9chirait la corolle. Puis, lorsqu\u2019il l\u2019eut mise en pi\u00e8ces&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pr\u00e9cieuse trouvaille&nbsp;! s\u2019\u00e9cria-t-il. Je veux, en souvenir de ce niais, nommer cette fleur&nbsp;<em>Anthapheleia limnaia<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ah&nbsp;! Ninette, Ninette, mon id\u00e9ale Fleur-des-Eaux, le barbare la nommait&nbsp;<em>Anthapheleia limnaia<\/em>&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Simplice \u00bb est une nouvelle fantastique d\u2019\u00c9mile Zola, publi\u00e9e en 1864 dans le recueil Contes \u00e0 Ninon. Elle raconte l\u2019histoire d\u2019un prince na\u00eff et incompris, fils d\u2019un roi brutal et d\u2019une reine vaniteuse. D\u00e8s son jeune \u00e2ge, il manifeste une nature diff\u00e9rente de celle de son entourage : compatissant dans la guerre et \u00e9tranger aux exc\u00e8s de la cour. Sa bont\u00e9, prise pour de la stupidit\u00e9 par ceux qui l\u2019entourent, l\u2019\u00e9carte des attentes royales et le conduit vers la nature et ses cr\u00e9atures, un refuge o\u00f9 sa sensibilit\u00e9 peut s\u2019\u00e9panouir sans crainte ni reproche.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":24293,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[931,855,844],"class_list":["post-24295","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-emile-zola-fr","tag-fantastique","tag-france-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":931,"label":"Emile Zola"},{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":844,"label":"France"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Emile-Zola-Simplicio.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":931,"name":"Emile Zola","slug":"emile-zola-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":931,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":2,"filter":"raw"},{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24295","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24295"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24295\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/24293"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24295"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24295"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24295"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}