{"id":24447,"date":"2025-10-10T12:14:27","date_gmt":"2025-10-10T16:14:27","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=24447"},"modified":"2025-10-10T12:14:29","modified_gmt":"2025-10-10T16:14:29","slug":"robert-louis-stevenson-janet-la-revenante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/robert-louis-stevenson-janet-la-revenante\/24447\/","title":{"rendered":"Robert Louis Stevenson\u00a0: Janet la revenante"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab\u202fJanet la contrefaite\u202f\u00bb (<em>Thrawn Janet<\/em>) est une nouvelle de Robert Louis Stevenson, publi\u00e9e en octobre 1881 dans <em>The Cornhill Magazine<\/em>. Le jeune r\u00e9v\u00e9rend Soulis arrive dans le village \u00e9cossais de Balweary pour prendre en charge la paroisse. Ignorant les avertissements des habitants, il engage comme servante Janet M\u2019Clour, une femme de mauvaise r\u00e9putation, accus\u00e9e de sorcellerie. \u00c0 la suite d\u2019un affrontement tendu avec les femmes du village, Janet jure publiquement de renoncer au d\u00e9mon. D\u00e8s lors, quelque chose de troublant se manifeste autour d\u2019elle, et le presbyt\u00e8re s\u2019enfonce dans une atmosph\u00e8re de peur croissante et de myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-4cbe4ea6\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Robert-Louis-Stevenson-Janet-la-contrahecha.webp\" alt=\"Robert Louis Stevenson\u00a0: Janet la revenante\" class=\"wp-image-24433\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Robert-Louis-Stevenson-Janet-la-contrahecha.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Robert-Louis-Stevenson-Janet-la-contrahecha-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Robert-Louis-Stevenson-Janet-la-contrahecha-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Robert-Louis-Stevenson-Janet-la-contrahecha-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Janet la revenante<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Robert Louis Stevenson<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9v\u00e9rend Murdoch Soulis fut longtemps ministre de la paroisse de Balweary, dans la mar\u00e9cageuse vall\u00e9e de la Dule. Vieillard \u00e0 la mine s\u00e9v\u00e8re et glaciale, effrayant \u00e0 entendre, il habitait, les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, sans parent, ni serviteur, ni aucune autre compagnie humaine, dans le petit presbyt\u00e8re isol\u00e9 que dominait le rocher de la Femme-Pendue. Malgr\u00e9 la rigidit\u00e9 de fer de ses traits, il avait l\u2019\u0153il effray\u00e9, \u00e9gar\u00e9, hagard. Et, lorsqu\u2019il \u00e9voquait, dans une semonce priv\u00e9e, l\u2019avenir des \u00e2mes imp\u00e9nitentes, on e\u00fbt dit que son \u0153il d\u00e9couvrait, au-del\u00e0 des orages du temps, les terreurs de l\u2019\u00c9ternit\u00e9. Bien des jeunes gens, qui venaient se pr\u00e9parer \u00e0 la Sainte Communion, \u00e9taient affreusement boulevers\u00e9s par ses propos. Il avait compos\u00e9 un pr\u00eache sur la premi\u00e8re \u00e9p\u00eetre de Saint Pierre, verset 8 : \u00ab Le d\u00e9mon est un lion d\u00e9vorant \u00bb, pour le dimanche qui suit le 7 ao\u00fbt, et il se surpassait en commentant ce texte, tant \u00e0 cause de la nature horrifique du sujet, que par le spectacle terrifiant qu\u2019il offrait en chaire. Les enfants \u00e9taient convuls\u00e9s d\u2019\u00e9pouvante, et les vieux prenaient, ce jour-l\u00e0, des airs plus entendus et plus myst\u00e9rieux que de coutume, en multipliant ces allusions qui avaient la d\u00e9sapprobation d\u2019Hamlet. Quant au presbyt\u00e8re, proche de la Dule, sous de grands arbres, domin\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9 par la Femme-Pendue, et ayant vue de l\u2019autre sur des collines froides et mar\u00e9cageuses, \u2014 il avait commenc\u00e9, tr\u00e8s t\u00f4t, sous le minist\u00e8re de M. Soulis, d\u2019\u00eatre \u00e9vit\u00e9 d\u00e8s la brune par ceux qui se targuaient d\u2019une certaine prudence, et les charretiers attabl\u00e9s au cabaret branlaient la t\u00eate \u00e0 l\u2019id\u00e9e de passer trop tardivement dans ce sinistre voisinage. Pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, cette terreur \u00e9manait surtout d\u2019un point particulier. Le presbyt\u00e8re se trouvait situ\u00e9 entre la grand-route et la Dule, avec un pignon de chaque c\u00f4t\u00e9 ; le derri\u00e8re regardait la ville de Balweary, distante d\u2019un demi-mille, \u00e0 peu pr\u00e8s ; devant, un jardin en friche, cl\u00f4tur\u00e9 d\u2019\u00e9pines, occupait le terrain compris entre la rivi\u00e8re et la route.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison avait deux \u00e9tages, qui comprenaient chacun deux vastes pi\u00e8ces. Elle ne donnait pas directement sur le jardin, mais sur un sentier sur\u00e9lev\u00e9, une sorte de digue, aboutissant \u00e0 la route d\u2019une part, et se perdant de l\u2019autre sous les saules et les bouleaux \u00e9lev\u00e9s qui bordaient le courant. C\u2019\u00e9tait ce bout de digue qui jouissait d\u2019une si d\u00e9plorable r\u00e9putation chez les jeunes paroissiens de Balweary. Le ministre s\u2019y promenait souvent, apr\u00e8s le cr\u00e9puscule, poussant parfois des plaintes inarticul\u00e9es, dont il entrecoupait ses pri\u00e8res ; et, lorsqu\u2019il \u00e9tait absent, et la porte du presbyt\u00e8re ferm\u00e9e \u00e0 clef, les plus hardis d\u2019entre les \u00e9coliers s\u2019aventuraient, le c\u0153ur battant, \u00e0 \u00ab suivre leur capitaine \u00bb sur ce chemin l\u00e9gendaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019une telle atmosph\u00e8re de terreur environn\u00e2t ainsi un homme de Dieu, d\u2019un caract\u00e8re et d\u2019une orthodoxie sans tache, \u00e9tait une cause fr\u00e9quente d\u2019\u00e9tonnement et un sujet de questions pour les rares \u00e9trangers que le hasard ou leurs affaires amenaient dans ce pays perdu. Mais, dans la paroisse m\u00eame, beaucoup ignoraient les singuliers \u00e9v\u00e9nements qui avaient marqu\u00e9 la premi\u00e8re ann\u00e9e du minist\u00e8re de M. Soulis ; et, des mieux inform\u00e9s, les uns \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s par nature, les autres \u00e9vitaient ce sujet de conversation. \u00c0 de rares intervalles seulement, l\u2019un des plus anciens prenait courage, apr\u00e8s son troisi\u00e8me petit verre, et racontait l\u2019origine des allures \u00e9tranges et de la vie solitaire du ministre.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Il y a cinquante ans de \u00e7a, quand M. Soulis est venu pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Balweary, c\u2019\u00e9tait encore un jeunot \u2014 un blanc-bec, disaient les gens \u2014, plein de ce savoir qu\u2019on trouve dans les livres, et causant avec emphase, mais, comme il \u00e9tait naturel chez un aussi jeune homme, sans la moindre exp\u00e9rience en mati\u00e8re de religion.<\/p>\n\n\n\n<p>La jeunesse \u00e9tait grandement s\u00e9duite par ses talents et son \u00e9loquence, mais les vieux, les gens s\u00e9rieux et graves, hommes et femmes, \u00e9taient presque tent\u00e9s de prier, et pour ce jeune homme qui se faisait accroire, et pour la paroisse, si mal partag\u00e9e. C\u2019\u00e9tait avant l\u2019\u00e9poque des \u00ab mod\u00e9r\u00e9s \u00bb \u2014 le diantre soit d\u2019eux ; mais les bonnes choses sont comme les mauvaises, les unes et les autres viennent petit \u00e0 petit, une bouch\u00e9e \u00e0 la fois ; et il y avait m\u00eame alors des gens pour dire que le Seigneur avait abandonn\u00e9 \u00e0 leurs lumi\u00e8res les professeurs de l\u2019Universit\u00e9, et que ceux qui allaient \u00e9tudier sous eux auraient beaucoup mieux fait de rester assis dans un trou \u00e0 tourbe, comme les \u00ab abstentionnistes \u00bb, lors de la pers\u00e9cution, avec une Bible sous le bras et la pri\u00e8re dans le c\u0153ur. En tout cas, il n\u2019y avait pas de doute. M. Soulis \u00e9tait rest\u00e9 trop longtemps au coll\u00e8ge. Il se pr\u00e9occupait d\u2019un tas de choses, en dehors des seules n\u00e9cessaires. Il avait apport\u00e9 un tas de livres \u2014 plus qu\u2019on n\u2019en vit jamais avant lui dans ce presbyt\u00e8re \u2014, et ils donn\u00e8rent un mal du diable au portefaix. C\u2019\u00e9taient des livres de th\u00e9ologie, bien s\u00fbr, ou soi-disant tels ; mais les gens s\u00e9rieux \u00e9taient d\u2019avis qu\u2019on n\u2019en avait pas besoin d\u2019autant, alors que la vraie Parole de Dieu tiendrait dans la poche. Puis, il restait assis la moiti\u00e9 de la journ\u00e9e et de la nuit, ce qui n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re convenable \u2014 \u00e0 \u00e9crire, pas moins ; et d\u2019abord, on avait eu peur qu\u2019il ne l\u00fbt ses sermons ; mais ensuite, on apprit qu\u2019il \u00e9crivait un livre, ce qui n\u2019\u00e9tait s\u00fbrement pas appropri\u00e9 \u00e0 son \u00e2ge et \u00e0 son peu d\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas, il eut le d\u00e9sir de prendre une vieille femme pour tenir son presbyt\u00e8re et pr\u00e9parer ses repas. On lui recommanda une vieille boiteuse \u2014 qui s\u2019appelait Janet Mac Clour \u2014 et il lui fallut se d\u00e9cider.<\/p>\n\n\n\n<p>Beaucoup le mirent en garde contre cet avis, car Janet \u00e9tait plus que suspecte aux yeux des meilleurs gens de Balweary. Longtemps auparavant, elle avait eu un b\u00e9b\u00e9 d\u2019un militaire ; elle ne s\u2019\u00e9tait pas approch\u00e9e de la Sainte Table depuis au moins trente ans ; et des gamins l\u2019avaient vue qui marmonnait toute seule sur le Key Loan, au cr\u00e9puscule, temps et lieu fort incongrus pour une femme craignant Dieu. Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019\u00e9tait le Laird lui-m\u00eame qui avait le premier parl\u00e9 de Janet au ministre ; et \u00e0 cette \u00e9poque, celui-ci aurait fait beaucoup pour complaire au Laird. Quand on vint lui raconter que Janet s\u2019\u00e9tait vou\u00e9e au Diable, il traita la chose de superstition ; et quand on lui cita la Bible et la Sibylle d\u2019Endor, il r\u00e9pliqua que ces temps \u00e9taient pass\u00e9s, et que le Diable avait heureusement beaucoup perdu de son pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien, quand on sut dans le village que Janet allait entrer comme servante chez le ministre, les gens s\u2019en prirent \u00e0 lui et \u00e0 elle ensemble ; et quelques bonnes femmes n\u2019eurent rien de plus press\u00e9 que d\u2019aller attendre la boiteuse devant sa porte, et de lui rappeler tout ce que l\u2019on savait contre elle, depuis l\u2019enfant du militaire jusqu\u2019\u00e0 son aventure avec John Tamson. Elle ne parlait gu\u00e8re d\u2019habitude ; les gens la laissaient passer son chemin, et elle le leur, sans bonjour ni bonsoir ; mais lorsqu\u2019elle s\u2019y mettait, elle avait une langue \u00e0 damer le pion au meunier. Elle monta donc sur ses ergots, et il n\u2019y eut pas un vieux cancan dans tout Balweary qu\u2019elle ne d\u00e9terr\u00e2t ce jour-l\u00e0 ; et pour une chose qu\u2019on lui disait, elle en r\u00e9pondait deux. \u00c0 la fin, les bonnes femmes se f\u00e2ch\u00e8rent, et, sautant sur elle, lui arrach\u00e8rent ses jupes et l\u2019entra\u00een\u00e8rent pour la jeter dans la Dule, en aval du village, afin de voir si elle \u00e9tait sorci\u00e8re ou non, si elle surnageait ou irait au fond.<\/p>\n\n\n\n<p>La garce hurlait, \u00e0 l\u2019entendre, de la Femme-Pendue, et elle se d\u00e9battait comme dix ; maintes bonnes femmes port\u00e8rent les marques de ses griffes durant plusieurs jours ; mais voil\u00e0 qu\u2019au beau milieu de ce grabuge, arrive (pour ses p\u00e9ch\u00e9s), rien moins que le nouveau ministre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Femmes, dit-il (et il avait une voix imposante), je vous adjure, au nom du Seigneur, de la laisser aller.<\/p>\n\n\n\n<p>Janet courut \u00e0 lui (elle \u00e9tait folle de terreur) et s\u2019agrippa \u00e0 lui, le priant, pour l\u2019amour du Christ, de la sauver des comm\u00e8res ; et celles-ci, de leur c\u00f4t\u00e9, racont\u00e8rent au r\u00e9v\u00e9rend tout ce qu\u2019elles savaient, et voire davantage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Femme, dit-il, est-ce vrai ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Comme le Seigneur me voit, comme le Seigneur m\u2019a cr\u00e9\u00e9e, pas un seul mot ! \u00c0 part l\u2019enfant, j\u2019ai \u00e9t\u00e9, toute ma vie, une femme rang\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Voulez-vous, dit M. Soulis, au nom de Dieu et devant moi, son tr\u00e8s indigne ministre, renoncer au d\u00e9mon et \u00e0 ses \u0153uvres ?<\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien, il para\u00eet que, lorsqu\u2019il lui demanda cela, elle fit une grimace effroyable, et qu\u2019on entendit ses dents s\u2019entrechoquer. Mais elle n\u2019avait pas le choix ; elle leva donc la main et renon\u00e7a au d\u00e9mon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et maintenant, dit M. Soulis aux bonnes femmes, rentrez chez vous, les unes et les autres, et priez Dieu qu\u2019Il vous pardonne.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, offrant son bras \u00e0 Janet, bien qu\u2019elle n\u2019e\u00fbt gu\u00e8re sur elle que sa chemise, il l\u2019emmena \u00e0 travers le village jusqu\u2019\u00e0 sa porte, comme une noble lady ; mais elle criait et riait, que c\u2019en \u00e9tait un scandale.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir-l\u00e0, beaucoup de gens s\u00e9rieux rest\u00e8rent tard \u00e0 dire leurs pri\u00e8res ; mais le lendemain, une telle panique se r\u00e9pandit dans Balweary, que les enfants se cachaient, et que m\u00eame les hommes ne passaient pas le seuil de leurs portes.<\/p>\n\n\n\n<p>Car Janet (Janet, ou son fant\u00f4me) descendit la rue d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre \u2014 et elle avait son cou tordu, et sa t\u00eate toute d\u2019un c\u00f4t\u00e9, comme celle d\u2019un pendu, et sur son visage une grimace de d\u00e9terr\u00e9. Peu \u00e0 peu, on s\u2019y habitua, et m\u00eame on lui demanda ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9 ; mais, \u00e0 partir de ce jour, elle cessa de parler comme une chr\u00e9tienne : elle se contentait de faire cliquer ses dents, comme une paire de ciseaux ; et, \u00e0 partir de ce jour, le nom de Dieu ne passa plus jamais ses l\u00e8vres. Parfois, elle t\u00e2chait de le prononcer, mais sans y parvenir. Les mieux renseign\u00e9s \u00e9taient les moins bavards, et ils ne donn\u00e8rent jamais \u00e0 cet \u00eatre le nom de Janet Mac Clour ; car l\u2019ancienne Janet, \u00e0 les entendre, \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent au fin fond de l\u2019Enfer. Mais il fut impossible de convaincre le ministre ; il pr\u00eachait sans cesse sur la cruaut\u00e9 de celles qui avaient donn\u00e9 \u00e0 sa servante une attaque de paralysie ; il r\u00e9primandait les gamins qui la poursuivaient ; et il l\u2019avait du reste prise chez lui, d\u00e8s le premier soir, et il habitait avec elle sous la Femme-Pendue. Or, le temps passa, et les plus l\u00e9gers commenc\u00e8rent \u00e0 faire bon march\u00e9 de cette sombre histoire. Le ministre avait bonne r\u00e9putation ; il restait tard \u00e0 \u00e9crire ; on voyait sa chandelle briller du c\u00f4t\u00e9 de la Dule, jusque pass\u00e9 minuit ; et il avait l\u2019air satisfait et alerte, comme devant, bien que chacun p\u00fbt s\u2019apercevoir qu\u2019il d\u00e9p\u00e9rissait. Quant \u00e0 Janet, elle allait et venait ; si elle ne parlait gu\u00e8re autrefois, il \u00e9tait naturel qu\u2019elle parl\u00e2t d\u00e9sormais encore moins ; elle ne s\u2019occupait de personne ; mais sa mine \u00e9tait si \u00e9trange, que personne ne se serait compromis avec elle, pour toutes les terres de Balweary.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers la fin de juillet, il y eut des chaleurs comme on n\u2019en avait jamais vu dans le pays : un temps lourd, br\u00fblant, sans un souffle ; les troupeaux n\u2019arrivaient plus \u00e0 monter la Colline-Noire, les enfants \u00e9taient trop las pour jouer ; et, avec cela, il faisait orageux ; des coups de vent chauds balayaient les vall\u00e9es et amenaient des bribes d\u2019averses qui ne rafra\u00eechissaient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>On croyait toujours que l\u2019orage \u00e9claterait le lendemain ; mais le lendemain arrivait, et le surlendemain, et c\u2019\u00e9tait toujours le m\u00eame temps, absurde, accablant les hommes et le b\u00e9tail. De tous les habitants du pays, aucun ne souffrait comme M. Soulis ; il ne pouvait plus dormir ni manger, disait-il ; et lorsqu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 \u00e9crire son sempiternel bouquin, il errait par les routes, comme un poss\u00e9d\u00e9, aux heures o\u00f9 tout le monde \u00e9tait trop heureux de se tenir au frais dans les maisons.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre la Femme-Pendue et la Colline-Noire, il y a un bout de terrain, enclos par une grille de fer ; il para\u00eet que ce fut jadis le cimeti\u00e8re de Balweary, consacr\u00e9 par les papistes, avant que la vraie lumi\u00e8re brill\u00e2t sur le royaume. M. Soulis aimait beaucoup cet endroit pour s\u2019y asseoir et m\u00e9diter ses sermons. Eh bien, un jour, en arrivant \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 Ouest de la Colline-Noire, il vit d\u2019abord deux, puis trois, puis sept corneilles qui s\u2019\u00e9levaient en tournoyant au-dessus de l\u2019ancien cimeti\u00e8re. Elles volaient lourdement, et croassaient dans le ciel. M. Soulis comprit que quelque chose d\u2019insolite les avait effray\u00e9es. Il n\u2019\u00e9tait pas poltron, et il alla droit son chemin ; et que trouva-t-il ? Un homme, ou la semblance d\u2019un homme, assis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, sur une tombe. Cet homme \u00e9tait de haute stature, et noir comme l\u2019enfer, avec des yeux \u00e9tranges. M. Soulis avait entendu parler d\u2019hommes noirs, bien souvent ; mais cet homme noir-ci avait quelque chose de louche qui le troublait.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 la chaleur, il sentit comme un frisson le glacer jusqu\u2019aux moelles. N\u00e9anmoins, il parla, et dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mon ami, \u00eates-vous un \u00e9tranger au pays ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme noir ne r\u00e9pondit pas ; il se leva et s\u2019en alla vers l\u2019autre bout de l\u2019enclos, mais en regardant toujours le ministre ; et le ministre s\u2019arr\u00eata, le regardant aussi. Finalement, l\u2019homme noir sortit du cimeti\u00e8re, et prit sa course vers les bois. Alors, M. Soulis, sans savoir pourquoi, courut apr\u00e8s lui ; mais il \u00e9tait \u00e9reint\u00e9 par sa promenade et par le temps br\u00fblant et malsain. Il eut beau courir, ce fut tout juste s\u2019il entrevit l\u2019homme noir, derri\u00e8re les h\u00eatres, avant d\u2019arriver au pied de la colline ; et l\u00e0, il l\u2019aper\u00e7ut encore une fois, qui bondissait et galopait le long de la Dule, vers le presbyt\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Soulis \u00e9tait m\u00e9content de voir ce redoutable individu prendre ces libert\u00e9s avec le presbyt\u00e8re de Balweary ; il courut plus fort, et, tout tremp\u00e9, longea la rivi\u00e8re et remonta la digue. Mais, du diable, s\u2019il revit l\u2019homme noir ! Il s\u2019avan\u00e7a jusque sur la route. \u2014 Personne. Il traversa le jardin : \u2014 Pas d\u2019homme noir. \u00c0 la fin, et un peu effray\u00e9, comme il n\u2019\u00e9tait que juste, il entra dans la maison ; et il vit Janet Mac Clour, avec son cou tordu, qui l\u2019accueillit avec joie. Mais, en jetant les yeux sur elle, il \u00e9prouva le m\u00eame frisson glac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Janet, dit-il, avez-vous vu l\u2019homme noir ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 L\u2019homme noir ? Dieu garde ! Vous n\u2019\u00eates pas dans votre bon sens, ministre. Il n\u2019y a pas d\u2019homme noir \u00e0 Balweary.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais elle ne parlait pas distinctement, rappelez-vous ; elle m\u00e2chonnait, comme un cheval qui a le mors dans la bouche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Eh bien, dit-il, s\u2019il n\u2019y a pas d\u2019homme noir \u00e0 Balweary, je viens de parler \u00e0 l\u2019Accusateur-des-Fr\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il s\u2019assit, comme en proie \u00e0 la fi\u00e8vre, et ses dents claquaient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Fi ! dit-elle, vous n\u2019avez pas honte, ministre !<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle lui donna \u00e0 boire une goutte de l\u2019eau-de-vie qu\u2019elle tenait en r\u00e9serve.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, M. Soulis alla dans son cabinet retrouver ses bouquins. C\u2019est une pi\u00e8ce allong\u00e9e, sombre, d\u2019un froid mortel en hiver, et qui n\u2019est pas bien s\u00e8che, m\u00eame au c\u0153ur de l\u2019\u00e9t\u00e9, car le presbyt\u00e8re est voisin de la rivi\u00e8re. Il s\u2019assit et r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 tout ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 depuis son arriv\u00e9e \u00e0 Balweary ; il se rappela son pays, le temps de son enfance, alors qu\u2019il allait jouer sur la bruy\u00e8re ; et cet homme noir aussi lui revenait \u00e0 l\u2019esprit, comme le refrain d\u2019une chanson. Et plus il songeait, plus il songeait \u00e0 l\u2019homme noir. Il voulut prier, mais les paroles ne lui venaient pas. Il essaya de travailler \u00e0 son livre, mais il ne le put pas non plus. Par moments, il se figurait que l\u2019homme noir \u00e9tait \u00e0 son c\u00f4t\u00e9, et la sueur l\u2019inondait, froide comme eau de puits. \u00c0 d\u2019autres moments, il se rappelait son enfance chr\u00e9tienne, et ne pensait \u00e0 rien d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour finir, il se mit \u00e0 la fen\u00eatre et consid\u00e9ra la Dule. Les arbres sont tr\u00e8s touffus, et l\u2019eau est profonde et noire, devant le presbyt\u00e8re ; et il vit Janet, les jupes relev\u00e9es, qui lessivait du linge. Elle tournait le dos au ministre, et lui, de son c\u00f4t\u00e9, ne faisait pas attention \u00e0 ce qu\u2019il voyait. Mais elle fit volte-face, et lui montra son visage. M. Soulis ressentit le m\u00eame frisson glac\u00e9 que la veille, et il comprit ce que disaient les gens : que la vraie Janet \u00e9tait morte depuis longtemps, et que celle-ci n\u2019\u00e9tait qu\u2019un fant\u00f4me rev\u00eatu de sa froide argile. Il se recula un peu, et l\u2019examina attentivement. Elle clopinait autour de sa lessive, en ronronnant tout bas ; mais, Dieu nous \u00e9claire, son visage \u00e9tait bien singulier.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, elle chantait \u00e0 voix haute, mais nul, vivant, homme ou femme, n\u2019aurait pu dire quelles paroles elle chantait ; et parfois, elle regardait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, mais il n\u2019y avait l\u00e0 rien qu\u2019elle p\u00fbt regarder. Il sentit sa chair se recroqueviller sur ses os ; \u2014 ce qui \u00e9tait un avertissement du Ciel. Mais M. Soulis se reprocha de mal penser d\u2019une pauvre infirme, qui n\u2019avait d\u2019autre ami que lui ; et il dit une petite pri\u00e8re pour lui et pour elle, et but un peu d\u2019eau froide \u2014 car il n\u2019avait pas le c\u0153ur \u00e0 manger \u2014, et il s\u2019alla coucher dans le cr\u00e9puscule.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une nuit qu\u2019on n\u2019a pas oubli\u00e9e \u00e0 Balweary, la nuit du 17 ao\u00fbt 1712. Il avait fait chaud auparavant, comme je l\u2019ai dit, mais cette nuit-l\u00e0, il fit plus chaud que jamais. Le soleil s\u2019\u00e9tait couch\u00e9 dans des nuages d\u2019un aspect insolite ; il faisait noir comme dans un four ; pas une \u00e9toile, pas un souffle d\u2019air ; on ne voyait pas le bout de son nez, et m\u00eame les vieux, tout haletants, rejetaient leurs couvertures. Avec toutes ses pr\u00e9occupations, il y avait peu de chances pour que M. Soulis p\u00fbt dormir. Il resta donc \u00e0 se retourner dans son lit ; les bons draps, frais, le br\u00fblaient jusqu\u2019aux os ; par instants, il s\u2019endormait, puis il se r\u00e9veillait ; parfois, il \u00e9coutait la nuit, et parfois, un chien, hurlant \u00e0 la mort, au loin ; ou bien, il croyait entendre des remuements dans son grenier ; ou bien, il voyait passer des ombres dans la chambre. Il se sentait, il se jugeait malade ; et il \u00e9tait malade, en effet, \u2014 d\u2019une fa\u00e7on qu\u2019il ne soup\u00e7onnait gu\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin, il se fit une \u00e9claircie dans son esprit, et, s\u2019asseyant au bord du lit, dans l\u2019obscurit\u00e9, il repensa une fois de plus \u00e0 l\u2019homme noir et \u00e0 Janet. Il n\u2019aurait su bien dire comment \u2014 peut-\u00eatre fut-ce parce qu\u2019il avait froid aux pieds \u2014, mais il entrevit soudain une relation entre les deux, et il comprit que l\u2019un ou l\u2019autre, sinon tous les deux, \u00e9taient des fant\u00f4mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Au m\u00eame moment, dans la chambre de Janet, qui \u00e9tait voisine de la sienne, il se fit un remue-m\u00e9nage, comme si des gens se battaient, puis un grand choc ; et puis un coup de vent assaillit les quatre coins de la maison ; et puis tout fut \u00e0 nouveau muet comme la tombe.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Soulis ne craignait ni homme, ni diable. Il battit le briquet, alluma une chandelle, et fut en trois pas \u00e0 la porte de Janet. La porte \u00e9tait entrouverte : il la poussa et entra. La chambre \u00e9tait aussi vaste que celle du ministre, et remplie de vieux meubles cossus, car il n\u2019avait d\u2019autre place o\u00f9 les mettre. Il y avait un lit \u00e0 baldaquin de tapisserie et un beau bahut de ch\u00eane, rempli des livres de th\u00e9ologie du ministre, qui les avait mis l\u00e0 \u00e0 l\u2019abri de l\u2019humidit\u00e9. Quelques effets de Janet tra\u00eenaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 sur le plancher ; mais de Janet, point ! M. Soulis s\u2019avan\u00e7a (peu de gens l\u2019auraient suivi), regarda tout autour de lui, et pr\u00eata l\u2019oreille. Mais on n\u2019entendait aucun bruit, ni dans le presbyt\u00e8re, ni dans la paroisse de Balweary, et on ne voyait rien que les ombres mouvantes, projet\u00e9es par la chandelle. Tout \u00e0 coup, le c\u0153ur du ministre battit violemment, puis s\u2019arr\u00eata, et un souffle glac\u00e9 passa sur sa face. Quel affreux spectacle s\u2019offrait aux regards de l\u2019infortun\u00e9 ! Il avait devant lui, Janet, pendue \u00e0 un clou, contre le vieux bahut de ch\u00eane : sa t\u00eate retombait sur son \u00e9paule, ses yeux faisaient saillie, la langue lui sortait de la bouche, et ses talons \u00e9taient \u00e0 deux pieds au-dessus du plancher.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Dieu nous pardonne \u00e0 tous ! songea M. Soulis. La pauvre Janet est morte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fit un pas vers le cadavre ; et alors, son c\u0153ur lui martela les c\u00f4tes. Car, par un tour de force qu\u2019il n\u2019appartient pas \u00e0 l\u2019homme de juger, elle \u00e9tait pendue \u00e0 un simple clou, par un simple fil \u00e0 raccommoder les bas.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une terrible chose que de se trouver, tout seul, de nuit, au milieu de tels prodiges des t\u00e9n\u00e8bres.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais M. Soulis \u00e9tait fort devant le Seigneur. Il quitta la chambre, fermant la porte \u00e0 double tour derri\u00e8re lui ; et, marche \u00e0 marche, il descendit l\u2019escalier. Il ne pouvait prier ni r\u00e9fl\u00e9chir ; il ruisselait d\u2019une sueur froide, et il n\u2019entendait rien que les battements pr\u00e9cipit\u00e9s de son c\u0153ur. Il \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0, peut-\u00eatre une heure, ou bien deux, sans le savoir, lorsque, soudain, il entendit un bruit singulier \u00e0 l\u2019\u00e9tage : un pas arpentait la chambre o\u00f9 le cadavre \u00e9tait pendu ; puis la porte, qu\u2019il se rappelait fort bien avoir ferm\u00e9e \u00e0 clef, s\u2019ouvrit ; et le pas s\u2019avan\u00e7a sur le palier ; et il crut voir le cadavre se pencher sur la rampe pour le regarder, du haut en bas, de la cage de l\u2019escalier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reprit la chandelle (car il n\u2019aurait os\u00e9 se passer de lumi\u00e8re), et, le plus doucement possible, sortit du presbyt\u00e8re et s\u2019en alla jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la digue. Il faisait noir comme dans un four ; la flamme de la chandelle, lorsqu\u2019il la d\u00e9posa par terre, montait aussi droite que dans une chambre ; rien ne remuait, sauf les eaux, murmurant et bondissant, dans le lit de la Dule, et l\u00e0-bas, ce pas, suspect et clopinant, qui descendait l\u2019escalier, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du presbyt\u00e8re. Il le reconnaissait bien, ce pas : c\u2019\u00e9tait celui de Janet ! \u00c0 mesure qu\u2019il se rapprochait, une marche apr\u00e8s l\u2019autre, le froid p\u00e9n\u00e9trait plus profond\u00e9ment dans son corps. Il recommanda son \u00e2me \u00e0 son Cr\u00e9ateur :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00d4 mon Dieu, dit-il, donne-moi cette nuit la force de combattre les puissances du Mal !<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, le pas enfila le couloir menant \u00e0 la porte ; M. Soulis entendit une main t\u00e2tonner tout du long, comme si l\u2019effroyable cr\u00e9ature cherchait son chemin. Les branches s\u2019agit\u00e8rent et s\u2019entrechoqu\u00e8rent, un soupir prolong\u00e9 passa sur les hauteurs, la flamme de la chandelle se rabattit ; et M. Soulis eut, devant lui, sur le seuil du presbyt\u00e8re, le corps de Janet-la-Revenante, avec sa robe de camelot et sa mante noire, la t\u00eate sur l\u2019\u00e9paule, et le rictus sur son visage renvers\u00e9 \u2014 vivante, aurait-on dit \u2014 morte, savait bien M. Soulis.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une chose \u00e9trange, comme l\u2019\u00e2me de l\u2019homme est chevill\u00e9e \u00e0 son corps p\u00e9rissable ; car le ministre put voir cela, sans que son c\u0153ur \u00e9clat\u00e2t.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019arr\u00eata peu de temps sur le seuil ; elle se remit en marche, et s\u2019approcha de M. Soulis. Celui-ci avait rassembl\u00e9 toutes les \u00e9nergies de son corps, toute la vigueur de son esprit dans ses yeux. On e\u00fbt dit qu\u2019elle allait parler, mais les mots lui firent d\u00e9faut, et elle fit un signe de la main gauche. Il survint un coup de vent, comme un chat qui feule ; la chandelle s\u2019\u00e9teignit ; les branches cri\u00e8rent comme des gens \u2014 et M. Soulis comprit que, d\u00fbt-il vivre ou mourir, le d\u00e9nouement arrivait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Sorci\u00e8re, enchanteuse, d\u00e9mone ! s\u2019\u00e9cria-t-il. Je vous adjure, par la puissance divine, de vous en aller \u2014 si vous \u00eates d\u00e9funte, \u00e0 la tombe \u2014 si vous \u00eates damn\u00e9e, en enfer !<\/p>\n\n\n\n<p>Et, \u00e0 ce moment, le doigt m\u00eame de Dieu sortit des cieux et frappa l\u2019Horreur sur place ; le cadavre maudit de la vieille sorci\u00e8re, morte depuis si longtemps, tenu loin de la tombe et man\u0153uvr\u00e9 par les diables, s\u2019aplatit comme un paquet d\u2019amadou et se r\u00e9duisit en cendres sur le sol ; le tonnerre \u00e9clata, \u00e0 coups redoubl\u00e9s ; puis une pluie torrentielle ; et M. Soulis, passant par une br\u00e8che de la haie du jardin, se mit \u00e0 courir \u00e0 toutes jambes vers le village.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin suivant, John Christie vit l\u2019homme noir passer le Grand Cairn, comme sonnaient six heures ; avant huit heures, il passa devant le cabaret de Knockdow ; et, peu apr\u00e8s, Sandy Mac Lellan le vit sur la bruy\u00e8re, qui descendait de Kilmackerlie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est gu\u00e8re douteux que ce fut lui qui demeura si longtemps dans le corps de Janet ; mais il l\u2019avait enfin quitt\u00e9 ; et depuis, le diable ne nous a plus tourment\u00e9s \u00e0 Balweary.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce fut une cruelle \u00e9preuve pour le ministre ; de longs jours, il garda le lit, en proie au d\u00e9lire ; et dor\u00e9navant, il est rest\u00e9 tel que vous l\u2019avez vu.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u202fJanet la contrefaite\u202f\u00bb (Thrawn Janet) est une nouvelle de Robert Louis Stevenson, publi\u00e9e en octobre 1881 dans The Cornhill Magazine. Le jeune r\u00e9v\u00e9rend Soulis arrive dans le village \u00e9cossais de Balweary pour prendre en charge la paroisse. Ignorant les avertissements des habitants, il engage comme servante Janet M\u2019Clour, une femme de mauvaise r\u00e9putation, accus\u00e9e de sorcellerie. \u00c0 la suite d\u2019un affrontement tendu avec les femmes du village, Janet jure publiquement de renoncer au d\u00e9mon. D\u00e8s lors, quelque chose de troublant se manifeste autour d\u2019elle, et le presbyt\u00e8re s\u2019enfonce dans une atmosph\u00e8re de peur croissante et de myst\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":24433,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[834,1446,865],"class_list":["post-24447","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-horreur","tag-robert-louis-stevenson-fr","tag-royaume-uni","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":834,"label":"Horreur"},{"value":1446,"label":"Robert Louis Stevenson"},{"value":865,"label":"Royaume-Uni"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Robert-Louis-Stevenson-Janet-la-contrahecha.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":834,"name":"Horreur","slug":"horreur","term_group":0,"term_taxonomy_id":834,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":22,"filter":"raw"},{"term_id":1446,"name":"Robert Louis Stevenson","slug":"robert-louis-stevenson-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":1446,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":865,"name":"Royaume-Uni","slug":"royaume-uni","term_group":0,"term_taxonomy_id":865,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":10,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24447","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24447"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24447\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/24433"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24447"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24447"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24447"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}