{"id":24729,"date":"2025-10-23T21:14:40","date_gmt":"2025-10-24T01:14:40","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=24729"},"modified":"2025-10-23T21:14:44","modified_gmt":"2025-10-24T01:14:44","slug":"guy-de-maupassant-lauberge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-lauberge\/24729\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant : L\u2019auberge"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong>\u00ab <em>L\u2019auberge<\/em> \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 1er septembre 1886 dans la revue <em>Les Lettres et les Arts<\/em>. Situ\u00e9e dans les Alpes suisses, elle raconte l\u2019histoire d\u2019Ulrich Kunsi et Gaspard Han, deux guides de montagne charg\u00e9s de garder un refuge pendant l\u2019hiver, jusqu\u2019au retour du printemps. Encercl\u00e9s par un paysage hostile et silencieux, la neige bloquant tout acc\u00e8s et la solitude pour seule compagne, les deux hommes affrontent l\u2019enfermement prolong\u00e9, l\u2019ennui, la peur et une menace invisible qui peu \u00e0 peu s\u2019abat sur eux, les plongeant dans une atmosph\u00e8re de tension psychologique croissante.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-3cbd5a11\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Guy-de-Maupassant-El-albergue.jpg\" alt=\"Guy de Maupassant : L\u2019auberge\" class=\"wp-image-24728\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Guy-de-Maupassant-El-albergue.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Guy-de-Maupassant-El-albergue-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Guy-de-Maupassant-El-albergue-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Guy-de-Maupassant-El-albergue-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">L\u2019auberge<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Pareille \u00e0 toutes les h\u00f4telleries de bois plant\u00e9es dans les Hautes-Alpes, au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les sommets blancs des montagnes, l\u2019auberge de Schwarenbach sert de refuge aux voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant six mois elle reste ouverte, habit\u00e9e par la famille de Jean Hauser ; puis, d\u00e8s que les neiges s\u2019amoncellent, emplissant le vallon et rendant impraticable la descente sur Lo\u00ebche, les femmes, le p\u00e8re et les trois fils s\u2019en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam, le gros chien de montagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux hommes et la b\u00eate demeurent jusqu\u2019au printemps dans cette prison de neige, n\u2019ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du Balmhorn, entour\u00e9s de sommets p\u00e2les et luisants, enferm\u00e9s, bloqu\u00e9s, ensevelis sous la neige qui monte autour d\u2019eux, enveloppe, \u00e9treint, \u00e9crase la petite maison, s\u2019amoncelle sur le toit, atteint les fen\u00eatres et mure la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le jour o\u00f9 la famille Hauser allait retourner \u00e0 Lo\u00ebche, l\u2019hiver approchant et la descente devenant p\u00e9rilleuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois mulets partirent en avant, charg\u00e9s de hardes et de bagages et conduits par les trois fils. Puis la m\u00e8re, Jeanne Hauser et sa fille Louise mont\u00e8rent sur un quatri\u00e8me mulet, et se mirent en route \u00e0 leur tour.<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re les suivait accompagn\u00e9 des deux gardiens qui devaient escorter la famille jusqu\u2019au sommet de la descente.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils contourn\u00e8rent d\u2019abord le petit lac, gel\u00e9 maintenant au fond du grand trou de rochers qui s\u2019\u00e9tend devant l\u2019auberge, puis ils suivirent le vallon clair comme un drap et domin\u00e9 de tous c\u00f4t\u00e9s par des sommets de neige.<\/p>\n\n\n\n<p>Une averse de soleil tombait sur ce d\u00e9sert blanc \u00e9clatant et glac\u00e9, l\u2019allumait d\u2019une flamme aveuglante et froide ; aucune vie n\u2019apparaissait dans cet oc\u00e9an des monts ; aucun mouvement dans cette solitude d\u00e9mesur\u00e9e ; aucun bruit n\u2019en troublait le profond silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu \u00e0 peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand Suisse aux longues jambes, laissa derri\u00e8re lui le p\u00e8re Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre le mulet qui portait les deux femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>La plus jeune le regardait venir, semblait l\u2019appeler d\u2019un \u0153il triste. C\u2019\u00e9tait une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux p\u00e2les paraissaient d\u00e9color\u00e9s par les longs s\u00e9jours au milieu des glaces.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il eut rejoint la b\u00eate qui la portait, il posa la main sur la croupe et ralentit le pas. La m\u00e8re Hauser se mit \u00e0 lui parler, \u00e9num\u00e9rant avec des d\u00e9tails infinis toutes les recommandations de l\u2019hivernage. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il restait l\u00e0-haut, tandis que le vieux Hari avait d\u00e9j\u00e0 quatorze hivers sous la neige dans l\u2019auberge de Schwarenbach.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulrich Kunsi \u00e9coutait, sans avoir l\u2019air de comprendre, et regardait sans cesse la jeune fille. De temps en temps il r\u00e9pondait : \u00ab Oui, Madame Hauser. \u00bb Mais sa pens\u00e9e semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gel\u00e9e s\u2019\u00e9tendait, toute plate, au fond du val. \u00c0 droite, le Daubenhorn montrait ses rochers noirs dress\u00e9s \u00e0 pic aupr\u00e8s des \u00e9normes moraines du glacier de L\u0153mmern que dominait le Wildstrubel.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme ils approchaient du col de la Gemmi, o\u00f9 commence la descente sur Lo\u00ebche, ils d\u00e9couvrirent tout \u00e0 coup l\u2019immense horizon des Alpes du Valais dont les s\u00e9parait la profonde et large vall\u00e9e du Rh\u00f4ne.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait, au loin, un peuple de sommets blancs, in\u00e9gaux, \u00e9cras\u00e9s ou pointus et luisants sous le soleil : le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide du Cervin, ce tueur d\u2019hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse coquette.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, au-dessous d\u2019eux, dans un trou d\u00e9mesur\u00e9, au fond d\u2019un ab\u00eeme effrayant, ils aper\u00e7urent Lo\u00ebche, dont les maisons semblaient des grains de sable jet\u00e9s dans cette crevasse \u00e9norme que finit et que ferme la Gemmi, et qui s\u2019ouvre, l\u00e0-bas, sur le Rh\u00f4ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mulet s\u2019arr\u00eata au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne droite, jusqu\u2019\u00e0 ce petit village presque invisible, \u00e0 son pied. Les femmes saut\u00e8rent dans la neige.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux vieux les avaient rejoints.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Allons, dit le p\u00e8re Hauser, adieu et bon courage, \u00e0 l\u2019an prochain, les amis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re Hari r\u00e9p\u00e9ta : \u00ab \u00c0 l\u2019an prochain. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019embrass\u00e8rent. Puis Mme Hauser, \u00e0 son tour, tendit ses joues ; et la jeune fille en fit autant.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand ce fut le tour d\u2019Ulrich Kunsi, il murmura dans l\u2019oreille de Louise : \u00ab N\u2019oubliez point ceux d\u2019en haut. \u00bb Elle r\u00e9pondit \u00ab non \u00bb si bas, qu\u2019il devina sans l\u2019entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Allons, adieu, r\u00e9p\u00e9ta Jean Hauser, et bonne sant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, passant devant les femmes, il commen\u00e7a \u00e0 descendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils disparurent bient\u00f4t tous les trois au premier d\u00e9tour du chemin.<\/p>\n\n\n\n<p>Et les deux hommes s\u2019en retourn\u00e8rent vers l\u2019auberge de Schwarenbach.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils allaient lentement, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, sans parler. C\u2019\u00e9tait fini, ils resteraient seuls face \u00e0 face, quatre ou cinq mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis Gaspard Hari se mit \u00e0 raconter sa vie de l\u2019autre hiver. Il \u00e9tait demeur\u00e9 avec Michel Canol, trop \u00e2g\u00e9 maintenant pour recommencer ; car un accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s\u2019\u00e9taient pas ennuy\u00e9s, d\u2019ailleurs ; le tout \u00e9tait d\u2019en prendre son parti d\u00e8s le premier jour ; et on finissait par se cr\u00e9er des distractions, des jeux, beaucoup de passe-temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulrich Kunsi l\u2019\u00e9coutait, les yeux baiss\u00e9s, suivant en pens\u00e9e ceux qui descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t ils aper\u00e7urent l\u2019auberge, \u00e0 peine visible, si petite, un point noir au pied de la monstrueuse vague de neige.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien fris\u00e9, se mit \u00e0 gambader autour d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n\u2019avons plus de femme maintenant, il faut pr\u00e9parer le d\u00eener, tu vas \u00e9plucher les pommes de terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et tous deux, s\u2019asseyant sur des escabeaux de bois, commenc\u00e8rent \u00e0 tremper la soupe.<\/p>\n\n\n\n<p>La matin\u00e9e du lendemain sembla longue \u00e0 Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et crachait dans l\u2019\u00e2tre, tandis que le jeune homme regardait par la fen\u00eatre l\u2019\u00e9clatante montagne en face de la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sortit dans l\u2019apr\u00e8s-midi, et refaisant le trajet de la veille, il cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait port\u00e9 les deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre au bord de l\u2019ab\u00eeme, et regarda Lo\u00ebche.<\/p>\n\n\n\n<p>Le village dans son puits de rocher n\u2019\u00e9tait pas encore noy\u00e9 sous la neige, bien qu\u2019elle v\u00eent tout pr\u00e8s de lui, arr\u00eat\u00e9e net par les for\u00eats de sapins qui prot\u00e9geaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de l\u00e0-haut, \u00e0 des pav\u00e9s, dans une prairie.<\/p>\n\n\n\n<p>La petite Hauser \u00e9tait l\u00e0, maintenant, dans une de ces demeures grises. Dans laquelle ? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer s\u00e9par\u00e9ment. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu\u2019il le pouvait encore !<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le soleil avait disparu derri\u00e8re la grande cime de Wildstrubel ; et le jeune homme rentra. Le p\u00e8re Hari fumait. En voyant revenir son compagnon, il lui proposa une partie de cartes ; et ils s\u2019assirent en face l\u2019un de l\u2019autre des deux c\u00f4t\u00e9s de la table.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils jou\u00e8rent longtemps, un jeu simple qu\u2019on nomme la brisque, puis, ayant soup\u00e9, ils se couch\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses apr\u00e8s-midi \u00e0 guetter les aigles et les rares oiseaux qui s\u2019aventurent sur ces sommets glac\u00e9s, tandis qu\u2019Ulrich retournait r\u00e9guli\u00e8rement au col de la Gemmi pour contempler le village. Puis ils jouaient aux cartes, aux d\u00e9s, aux dominos, gagnaient et perdaient de petits objets pour int\u00e9resser leur partie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, Hari, lev\u00e9 le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant, profond et l\u00e9ger, d\u2019\u00e9cume blanche s\u2019abattait sur eux, autour d\u2019eux, sans bruit, les ensevelissait peu \u00e0 peu sous un \u00e9pais et sourd matelas de mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut d\u00e9gager la porte et les fen\u00eatres, creuser un couloir et tailler des marches pour s\u2019\u00e9lever sur cette poudre de glace que douze heures de gel\u00e9e avaient rendue plus dure que le granit des moraines.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, ils v\u00e9curent comme des prisonniers, ne s\u2019aventurant plus gu\u00e8re en dehors de leur demeure. Ils s\u2019\u00e9taient partag\u00e9 les besognes qu\u2019ils accomplissaient r\u00e9guli\u00e8rement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propret\u00e9. C\u2019\u00e9tait lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine et entretenait le feu. Leurs ouvrages, r\u00e9guliers et monotones, \u00e9taient interrompus par de longues parties de cartes ou de d\u00e9s. Jamais ils ne se querellaient, \u00e9tant tous deux calmes et placides. Jamais m\u00eame ils n\u2019avaient d\u2019impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient fait provision de r\u00e9signation pour cet hivernage sur les sommets.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s\u2019en allait \u00e0 la recherche des chamois ; il en tuait de temps en temps. C\u2019\u00e9tait alors f\u00eate dans l\u2019auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fra\u00eeche.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, il partit ainsi. Le thermom\u00e8tre du dehors marquait dix-huit au-dessous de glace. Le soleil n\u2019\u00e9tant pas encore lev\u00e9, le chasseur esp\u00e9rait surprendre les b\u00eates aux abords du Wildstrubel.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulrich, demeur\u00e9 seul, resta couch\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 dix heures. Il \u00e9tait d\u2019un naturel dormeur ; mais il n\u2019e\u00fbt point os\u00e9 s\u2019abandonner ainsi \u00e0 son penchant en pr\u00e9sence du vieux guide toujours ardent et matinal.<\/p>\n\n\n\n<p>Il d\u00e9jeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits \u00e0 dormir devant le feu ; puis il se sentit triste, effray\u00e9 m\u00eame de la solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme on l\u2019est par le d\u00e9sir d\u2019une habitude invincible.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer \u00e0 quatre heures.<\/p>\n\n\n\n<p>La neige avait nivel\u00e9 toute la profonde vall\u00e9e, comblant les crevasses, effa\u00e7ant les deux lacs, capitonnant les rochers ; ne faisant plus, entre les sommets immenses, qu\u2019une immense cuve blanche r\u00e9guli\u00e8re, aveuglante et glac\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis trois semaines, Ulrich n\u2019\u00e9tait plus revenu au bord de l\u2019ab\u00eeme d\u2019o\u00f9 il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes qui conduisaient \u00e0 Wildstrubel. Lo\u00ebche maintenant \u00e9tait aussi sous la neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus gu\u00e8re, ensevelies sous ce manteau p\u00e2le.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, tournant \u00e0 droite, il gagna le glacier de L\u0153mmern. Il allait de son pas allong\u00e9 de montagnard, en frappant de son b\u00e2ton ferr\u00e9 la neige aussi dure que la pierre. Et il cherchait avec son \u0153il per\u00e7ant le petit point noir et mouvant, au loin, sur cette nappe d\u00e9mesur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il fut au bord du glacier, il s\u2019arr\u00eata, se demandant si le vieux avait bien pris ce chemin ; puis il se mit \u00e0 longer les moraines d\u2019un pas plus rapide et plus inquiet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour baissait ; les neiges devenaient roses ; un vent sec et gel\u00e9 courait par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri d\u2019appel aigu, vibrant, prolong\u00e9. La voix s\u2019envola dans le silence de mort o\u00f9 dormaient les montagnes ; elle courut au loin, sur les vagues immobiles et profondes d\u2019\u00e9cume glaciale, comme un cri d\u2019oiseau sur les vagues de la mer ; puis elle s\u2019\u00e9teignit et rien ne lui r\u00e9pondit.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se mit \u00e0 marcher. Le soleil s\u2019\u00e9tait enfonc\u00e9, l\u00e0-bas, derri\u00e8re les cimes que les reflets du ciel empourpraient encore ; mais les profondeurs de la vall\u00e9e devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout \u00e0 coup. Il lui sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces monts entraient en lui, allaient arr\u00eater et geler son sang, raidir ses membres, faire de lui un \u00eatre immobile et glac\u00e9. Et il se mit \u00e0 courir, s\u2019enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, \u00e9tait rentr\u00e9 pendant son absence. Il avait pris un autre chemin ; il serait assis devant le feu, avec un chamois mort \u00e0 ses pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t il aper\u00e7ut l\u2019auberge. Aucune fum\u00e9e n\u2019en sortait. Ulrich courut plus vite, ouvrit la porte. Sam s\u2019\u00e9lan\u00e7a pour le f\u00eater, mais Gaspard Hari n\u2019\u00e9tait point revenu.<\/p>\n\n\n\n<p>Effar\u00e9, Kunsi tournait sur lui-m\u00eame, comme s\u2019il se f\u00fbt attendu \u00e0 d\u00e9couvrir son compagnon cach\u00e9 dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe, esp\u00e9rant toujours voir revenir le vieillard.<\/p>\n\n\n\n<p>De temps en temps, il sortait pour regarder s\u2019il n\u2019apparaissait pas. La nuit \u00e9tait tomb\u00e9e, la nuit blafarde des montagnes, la nuit p\u00e2le, la nuit livide qu\u2019\u00e9clairait, au bord de l\u2019horizon, un croissant jaune et fin pr\u00eat \u00e0 tomber derri\u00e8re les sommets.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis le jeune homme rentrait, s\u2019asseyait, se chauffait les pieds et les mains en r\u00eavant aux accidents possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait \u00e9tendu dans la neige, saisi, raidi par le froid, l\u2019\u00e2me en d\u00e9tresse, criant, perdu, criant peut-\u00eatre au secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais o\u00f9 ? La montagne \u00e9tait si vaste, si rude, si p\u00e9rilleuse aux environs, surtout en cette saison, qu\u2019il aurait fallu \u00eatre dix ou vingt guides et marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en cette immensit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulrich Kunsi, cependant, se r\u00e9solut \u00e0 partir avec Sam si Gaspard Hari n\u2019\u00e9tait point revenu entre minuit et une heure du matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il fit ses pr\u00e9paratifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d\u2019acier, roula autour de sa taille une corde longue, mince et forte, v\u00e9rifia l\u2019\u00e9tat de son b\u00e2ton ferr\u00e9 et de la hachette qui sert \u00e0 tailler des degr\u00e9s dans la glace. Puis il attendit. Le feu br\u00fblait dans la chemin\u00e9e ; le gros chien ronflait sous la clart\u00e9 de la flamme ; l\u2019horloge battait comme un c\u0153ur ses coups r\u00e9guliers dans sa gaine de bois sonore.<\/p>\n\n\n\n<p>Il attendait, l\u2019oreille \u00e9veill\u00e9e aux bruits lointains, frissonnant quand le vent l\u00e9ger fr\u00f4lait le toit et les murs.<\/p>\n\n\n\n<p>Minuit sonna ; il tressaillit. Puis, comme il se sentait fr\u00e9missant et apeur\u00e9, il posa de l\u2019eau sur le feu, afin de boire du caf\u00e9 bien chaud avant de se mettre en route.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand l\u2019horloge fit tinter une heure, il se dressa, r\u00e9veilla Sam, ouvrit la porte et s\u2019en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures, il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la glace, avan\u00e7ant toujours et parfois halant, au bout de sa corde, le chien rest\u00e9 en bas d\u2019un escarpement trop rapide. Il \u00e9tait six heures environ, quand il atteignit un des sommets o\u00f9 le vieux Gaspard venait souvent \u00e0 la recherche des chamois.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il attendit que le jour se lev\u00e2t.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ciel p\u00e2lissait sur sa t\u00eate ; et soudain une lueur bizarre, n\u00e9e on ne sait d\u2019o\u00f9, \u00e9claira brusquement l\u2019immense oc\u00e9an des cimes p\u00e2les qui s\u2019\u00e9tendaient \u00e0 cent lieues autour de lui. On e\u00fbt dit que cette clart\u00e9 vague sortait de la neige elle-m\u00eame pour se r\u00e9pandre dans l\u2019espace. Peu \u00e0 peu les sommets lointains les plus hauts devinrent tous d\u2019un rose tendre comme de la chair, et le soleil rouge apparut derri\u00e8re les lourds g\u00e9ants des Alpes bernoises.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courb\u00e9, \u00e9piant des traces, disant au chien : \u00ab Cherche, mon gros, cherche. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il redescendait la montagne \u00e0 pr\u00e9sent, fouillant de l\u2019\u0153il les gouffres, et parfois appelant, jetant un cri prolong\u00e9, mort bien vite dans l\u2019immensit\u00e9 muette. Alors, il collait \u00e0 terre l\u2019oreille, pour \u00e9couter ; il croyait distinguer une voix, se mettait \u00e0 courir, appelait de nouveau, n\u2019entendait plus rien et s\u2019asseyait \u00e9puis\u00e9, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Vers midi, il d\u00e9jeuna et fit manger Sam, aussi las que lui-m\u00eame. Puis il recommen\u00e7a ses recherches.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilom\u00e8tres de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et trop fatigu\u00e9 pour se tra\u00eener plus longtemps, il creusa un trou dans la neige et s\u2019y blottit avec son chien, sous une couverture qu\u2019il avait apport\u00e9e. Et ils se couch\u00e8rent l\u2019un contre l\u2019autre, l\u2019homme et la b\u00eate, chauffant leurs corps l\u2019un \u00e0 l\u2019autre et gel\u00e9s jusqu\u2019aux moelles cependant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulrich ne dormit gu\u00e8re, l\u2019esprit hant\u00e9 de visions, les membres secou\u00e9s de frissons.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour allait para\u00eetre quand il se releva. Ses jambes \u00e9taient raides, comme des barres de fer, son \u00e2me faible \u00e0 le faire crier d\u2019angoisse, son c\u0153ur palpitant \u00e0 le laisser choir d\u2019\u00e9motion d\u00e8s qu\u2019il croyait entendre un bruit quelconque.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pensa soudain qu\u2019il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et l\u2019\u00e9pouvante de cette mort, fouettant son \u00e9nergie, r\u00e9veilla sa vigueur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il descendait maintenant vers l\u2019auberge, tombant, se relevant, suivi de loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. La maison \u00e9tait vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s\u2019endormit, tellement abruti qu\u2019il ne pensait plus \u00e0 rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il dormit longtemps, tr\u00e8s longtemps, d\u2019un sommeil invincible. Mais soudain, une voix, un cri, un nom : \u00ab Ulrich \u00bb, secoua son engourdissement profond et le fit se dresser. Avait-il r\u00eav\u00e9 ? \u00c9tait-ce un de ces appels bizarres qui traversent les r\u00eaves des \u00e2mes inqui\u00e8tes ? Non, il l\u2019entendait encore, ce cri vibrant, entr\u00e9 dans son oreille et rest\u00e9 dans sa chair jusqu\u2019au bout de ses doigts nerveux. Certes, on avait cri\u00e9 ; on avait appel\u00e9 : \u00ab Ulrich ! \u00bb Quelqu\u2019un \u00e9tait l\u00e0, pr\u00e8s de la maison. Il n\u2019en pouvait douter. Il ouvrit donc la porte et hurla : \u00ab C\u2019est toi, Gaspard ! \u00bb de toute la puissance de sa gorge.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne r\u00e9pondit ; aucun son, aucun murmure, aucun g\u00e9missement, rien. Il faisait nuit. La neige \u00e9tait bl\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vent s\u2019\u00e9tait lev\u00e9, le vent glac\u00e9 qui brise les pierres et ne laisse rien de vivant sur ces hauteurs abandonn\u00e9es. Il passait par souffles brusques plus dess\u00e9chants et plus mortels que le vent de feu du d\u00e9sert. Ulrich, de nouveau, cria : \u00ab Gaspard ! \u2013 Gaspard ! \u2013 Gaspard ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne ! Alors une \u00e9pouvante le secoua jusqu\u2019aux os. D\u2019un bond il rentra dans l\u2019auberge, ferma la porte et poussa les verrous ; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain qu\u2019il venait d\u2019\u00eatre appel\u00e9 par son camarade au moment o\u00f9 il rendait l\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n<p>De cela il \u00e9tait s\u00fbr, comme on est s\u00fbr de vivre ou de manger du pain. Le vieux Gaspard Hari avait agonis\u00e9 pendant deux jours et trois nuits quelque part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immacul\u00e9s dont la blancheur est plus sinistre que les t\u00e9n\u00e8bres des souterrains. Il avait agonis\u00e9 pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout \u00e0 l\u2019heure en pensant \u00e0 son compagnon. Et son \u00e2me, \u00e0 peine libre, s\u2019\u00e9tait envol\u00e9e vers l\u2019auberge o\u00f9 dormait Ulrich, et elle l\u2019avait appel\u00e9 de par la vertu myst\u00e9rieuse et terrible qu\u2019ont les \u00e2mes des morts de hanter les vivants. Elle avait cri\u00e9, cette \u00e2me sans voix, dans l\u2019\u00e2me accabl\u00e9e du dormeur ; elle avait cri\u00e9 son adieu dernier, ou son reproche, ou sa mal\u00e9diction sur l\u2019homme qui n\u2019avait point assez cherch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Ulrich la sentait l\u00e0, tout pr\u00e8s, derri\u00e8re le mur, derri\u00e8re la porte qu\u2019il venait de refermer. Elle r\u00f4dait, comme un oiseau de nuit qui fr\u00f4le de ses plumes une fen\u00eatre \u00e9clair\u00e9e ; et le jeune homme \u00e9perdu \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 hurler d\u2019horreur. Il voulait s\u2019enfuir et n\u2019osait point sortir ; il n\u2019osait point et n\u2019oserait plus d\u00e9sormais, car le fant\u00f4me resterait l\u00e0, jour et nuit, autour de l\u2019auberge, tant que le corps du vieux guide n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 et d\u00e9pos\u00e9 dans la terre b\u00e9nite d\u2019un cimeti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour vint et Kunsi reprit un peu d\u2019assurance au retour brillant du soleil. Il pr\u00e9para son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura sur une chaise, immobile, le c\u0153ur tortur\u00e9, pensant au vieux couch\u00e9 sur la neige.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, d\u00e8s que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles l\u2019assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, \u00e9clair\u00e9e \u00e0 peine par la flamme d\u2019une chandelle, il marchait d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la pi\u00e8ce, \u00e0 grands pas, \u00e9coutant, \u00e9coutant si le cri effrayant de l\u2019autre nuit n\u2019allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait seul, le mis\u00e9rable, comme aucun homme n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 seul ! Il \u00e9tait seul dans cet immense d\u00e9sert de neige, seul \u00e0 deux mille m\u00e8tres au-dessus de la terre habit\u00e9e, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie qui s\u2019agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glac\u00e9 ! Une envie folle le tenaillait de se sauver n\u2019importe o\u00f9, n\u2019importe comment, de descendre \u00e0 Lo\u00ebche en se jetant dans l\u2019ab\u00eeme ; mais il n\u2019osait seulement pas ouvrir la porte, s\u00fbr que l\u2019autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester seul non plus l\u00e0-haut.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers minuit, las de marcher, accabl\u00e9 d\u2019angoisse et de peur, il s\u2019assoupit enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu hant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et soudain le cri strident de l\u2019autre soir lui d\u00e9chira les oreilles, si suraigu qu\u2019Ulrich \u00e9tendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba sur le dos avec son si\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Sam, r\u00e9veill\u00e9 par le bruit, se mit \u00e0 hurler comme hurlent les chiens effray\u00e9s, et il tournait autour du logis cherchant d\u2019o\u00f9 venait le danger. Parvenu pr\u00e8s de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec force, le poil h\u00e9riss\u00e9, la queue droite et grognant.<\/p>\n\n\n\n<p>Kunsi, \u00e9perdu, s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 et, tenant par un pied sa chaise, il cria : \u00ab N\u2019entre pas, n\u2019entre pas, n\u2019entre pas ou je te tue. \u00bb Et le chien, excit\u00e9 par cette menace, aboyait avec fureur contre l\u2019invisible ennemi que d\u00e9fiait la voix de son ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sam, peu \u00e0 peu, se calma et revint s\u2019\u00e9tendre aupr\u00e8s du foyer, mais il demeura inquiet, la t\u00eate lev\u00e9e, les yeux brillants et grondant entre ses crocs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulrich, \u00e0 son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait d\u00e9faillir de terreur, il alla chercher une bouteille d\u2019eau-de-vie dans le buffet, et il en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses id\u00e9es devenaient vagues ; son courage s\u2019affermissait ; une fi\u00e8vre de feu glissait dans ses veines.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne mangea gu\u00e8re le lendemain, se bornant \u00e0 boire de l\u2019alcool. Et pendant plusieurs jours de suite il v\u00e9cut, saoul comme une brute. D\u00e8s que la pens\u00e9e de Gaspard Hari lui revenait, il recommen\u00e7ait \u00e0 boire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019instant o\u00f9 il tombait sur le sol, abattu par l\u2019ivresse. Et il restait l\u00e0, sur la face, ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais \u00e0 peine avait-il dig\u00e9r\u00e9 le liquide affolant et br\u00fblant, que le cri toujours le m\u00eame : \u00ab Ulrich ! \u00bb le r\u00e9veillait comme une balle qui lui aurait perc\u00e9 le cr\u00e2ne ; et il se dressait chancelant encore, \u00e9tendant les mains pour ne point tomber, appelant Sam \u00e0 son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son ma\u00eetre, se pr\u00e9cipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col renvers\u00e9, la t\u00eate en l\u2019air, avalait \u00e0 pleines gorg\u00e9es comme de l\u2019eau fra\u00eeche apr\u00e8s une course, l\u2019eau-de-vie qui tout \u00e0 l\u2019heure endormirait de nouveau sa pens\u00e9e, et son souvenir, et sa terreur \u00e9perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>En trois semaines, il absorba toute sa provision d\u2019alcool. Mais cette saoulerie continue ne faisait qu\u2019assoupir son \u00e9pouvante qui se r\u00e9veilla plus furieuse d\u00e8s qu\u2019il lui fut impossible de la calmer. L\u2019id\u00e9e fixe alors, exasp\u00e9r\u00e9e par un mois d\u2019ivresse, et grandissant sans cesse dans l\u2019absolue solitude, s\u2019enfon\u00e7ait en lui \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure ainsi qu\u2019une b\u00eate en cage, collant son oreille \u00e0 la porte pour \u00e9couter si l\u2019autre \u00e9tait l\u00e0, et le d\u00e9fiant, \u00e0 travers le mur.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, d\u00e8s qu\u2019il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix qui le faisait bondir sur ses pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit enfin, pareil aux l\u00e2ches pouss\u00e9s \u00e0 bout, il se pr\u00e9cipita sur la porte et l\u2019ouvrit pour voir celui qui l\u2019appelait et pour le forcer \u00e0 se taire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il re\u00e7ut en plein visage un souffle d\u2019air froid qui le gla\u00e7a jusqu\u2019aux os et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam s\u2019\u00e9tait \u00e9lanc\u00e9 dehors. Puis, fr\u00e9missant, il jeta du bois au feu, et s\u2019assit devant pour se chauffer ; mais soudain il tressaillit, quelqu\u2019un grattait le mur en pleurant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il cria \u00e9perdu : \u00ab Va-t\u2019en. \u00bb Une plainte lui r\u00e9pondit, longue et douloureuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors tout ce qui lui restait de raison fut emport\u00e9 par la terreur. Il r\u00e9p\u00e9tait : \u00ab Va-t\u2019en \u00bb en tournant sur lui-m\u00eame pour trouver un coin o\u00f9 se cacher. L\u2019autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se frottant contre le mur. Ulrich s\u2019\u00e9lan\u00e7a vers le buffet de ch\u00eane plein de vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il le tra\u00eena jusqu\u2019\u00e0 la porte, pour s\u2019appuyer d\u2019une barricade. Puis, entassant les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les paillasses, les chaises, il boucha la fen\u00eatre comme on fait lorsqu\u2019un ennemi vous assi\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais celui du dehors poussait maintenant de grands g\u00e9missements lugubres auxquels le jeune homme se mit \u00e0 r\u00e9pondre par des g\u00e9missements pareils.<\/p>\n\n\n\n<p>Et des jours et des nuits se pass\u00e8rent sans qu\u2019ils cessassent de hurler l\u2019un et l\u2019autre. L\u2019un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait la muraille de ses ongles avec tant de force qu\u2019il semblait vouloir la d\u00e9molir ; l\u2019autre, au-dedans, suivait tous ses mouvements, courb\u00e9, l\u2019oreille coll\u00e9e contre la pierre, et il r\u00e9pondait \u00e0 tous ses appels par d\u2019\u00e9pouvantables cris.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, Ulrich n\u2019entendit plus rien ; et il s\u2019assit, tellement bris\u00e9 de fatigue qu\u2019il s\u2019endormit aussit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se r\u00e9veilla sans un souvenir, sans une pens\u00e9e, comme si toute sa t\u00eate se f\u00fbt vid\u00e9e pendant ce sommeil accabl\u00e9. Il avait faim, il mangea.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">* *<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hiver \u00e9tait fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable ; et la famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s qu\u2019elles eurent atteint le haut de la mont\u00e9e, les femmes grimp\u00e8rent sur leur mulet, et elles parl\u00e8rent des deux hommes qu\u2019elles allaient retrouver tout \u00e0 l\u2019heure.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles s\u2019\u00e9tonnaient que l\u2019un d\u2019eux ne f\u00fbt pas descendu quelques jours plus t\u00f4t, d\u00e8s que la route \u00e9tait devenue possible, pour donner des nouvelles de leur long hivernage.<\/p>\n\n\n\n<p>On aper\u00e7ut enfin l\u2019auberge encore couverte et capitonn\u00e9e de neige. La porte et la fen\u00eatre \u00e9taient closes ; un peu de fum\u00e9e sortait du toit, ce qui rassura le p\u00e8re Hauser. Mais en approchant, il aper\u00e7ut, sur le seuil, un squelette d\u2019animal d\u00e9pec\u00e9 par les aigles, un grand squelette couch\u00e9 sur le flanc.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous l\u2019examin\u00e8rent : \u00ab \u00c7a doit \u00eatre Sam \u00bb, dit la m\u00e8re. Et elle appela : \u00ab H\u00e9, Gaspard. \u00bb Un cri r\u00e9pondit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, un cri aigu, qu\u2019on e\u00fbt dit pouss\u00e9 par une b\u00eate. Le p\u00e8re Hauser r\u00e9p\u00e9ta : \u00ab H\u00e9, Gaspard. \u00bb Un autre cri pareil au premier se fit entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors les trois hommes, le p\u00e8re et les deux fils, essay\u00e8rent d\u2019ouvrir la porte. Elle r\u00e9sista. Ils prirent dans l\u2019\u00e9table vide une longue poutre comme b\u00e9lier, et la lanc\u00e8rent \u00e0 toute vol\u00e9e. Le bois cria, c\u00e9da, les planches vol\u00e8rent en morceaux ; puis un grand bruit \u00e9branla la maison et ils aper\u00e7urent, dedans, derri\u00e8re le buffet \u00e9croul\u00e9, un homme debout, avec des cheveux qui lui tombaient aux \u00e9paules, une barbe qui lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d\u2019\u00e9toffe sur le corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s\u2019\u00e9cria : \u00ab C\u2019est Ulrich, maman. \u00bb Et la m\u00e8re constata que c\u2019\u00e9tait Ulrich, bien que ses cheveux fussent blancs.<\/p>\n\n\n\n<p>Il les laissa venir ; il se laissa toucher ; mais il ne r\u00e9pondit point aux questions qu\u2019on lui posa ; et il fallut le conduire \u00e0 Lo\u00ebche o\u00f9 les m\u00e9decins constat\u00e8rent qu\u2019il \u00e9tait fou.<\/p>\n\n\n\n<p>Et personne ne sut jamais ce qu\u2019\u00e9tait devenu son compagnon.<\/p>\n\n\n\n<p>La petite Hauser faillit mourir, cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, d\u2019une maladie de langueur qu\u2019on attribua au froid de la montagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019auberge \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 1er septembre 1886 dans la revue Les Lettres et les Arts. Situ\u00e9e dans les Alpes suisses, elle raconte l\u2019histoire d\u2019Ulrich Kunsi et Gaspard Han, deux guides de montagne charg\u00e9s de garder un refuge pendant l\u2019hiver, jusqu\u2019au retour du printemps. Encercl\u00e9s par un paysage hostile et silencieux, la neige bloquant tout acc\u00e8s et la solitude pour seule compagne, les deux hommes affrontent l\u2019enfermement prolong\u00e9, l\u2019ennui, la peur et une menace invisible qui peu \u00e0 peu s\u2019abat sur eux, les plongeant dans une atmosph\u00e8re de tension psychologique croissante.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":24728,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843,834],"class_list":["post-24729","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","tag-horreur","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"},{"value":834,"label":"Horreur"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Guy-de-Maupassant-El-albergue.jpg",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"},{"term_id":834,"name":"Horreur","slug":"horreur","term_group":0,"term_taxonomy_id":834,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":22,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24729","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24729"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24729\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/24728"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24729"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24729"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24729"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}