{"id":24749,"date":"2025-10-24T13:05:45","date_gmt":"2025-10-24T17:05:45","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=24749"},"modified":"2025-10-24T13:07:39","modified_gmt":"2025-10-24T17:07:39","slug":"guy-de-maupassant-la-peur-premiere-version","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-la-peur-premiere-version\/24749\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant : La Peur (Premi\u00e8re version)"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong>\u00ab <em>La Peur<\/em> \u00bb, est une <em>nouvelle<\/em> de Guy de Maupassant dont la premi\u00e8re version fut publi\u00e9e en octobre 1882 dans <em>Le Gaulois<\/em>. \u00c0 bord d\u2019un navire naviguant en M\u00e9diterran\u00e9e, un groupe de passagers discute du sentiment de peur. Un voyageur myst\u00e9rieux remet en question la conception ordinaire de celle-ci, d\u00e9finissant la v\u00e9ritable terreur comme une sensation qui d\u00e9chire l\u2019\u00e2me, diff\u00e9rente de la simple inqui\u00e9tude face au danger. Pour appuyer son propos, l\u2019homme raconte deux exp\u00e9riences bouleversantes de sa vie : l\u2019une dans le d\u00e9sert africain, l\u2019autre dans une for\u00eat fran\u00e7aise. Ces r\u00e9cits, charg\u00e9s de tension, offrent une m\u00e9ditation troublante sur la peur et ses effets sur la psych\u00e9 humaine.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-a8592001\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Guy-de-Maupassant-El-miedo-Primera-version.webp\" alt=\"Guy de Maupassant : La Peur (Premi\u00e8re version)\" class=\"wp-image-24748\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Guy-de-Maupassant-El-miedo-Primera-version.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Guy-de-Maupassant-El-miedo-Primera-version-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Guy-de-Maupassant-El-miedo-Primera-version-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Guy-de-Maupassant-El-miedo-Primera-version-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La Peur (Premi\u00e8re version)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\" style=\"font-size:15px\"><em>\u00c0 J.-K. Huysmans<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On remonta sur le pont apr\u00e8s d\u00eener. Devant nous, la M\u00e9diterran\u00e9e n\u2019avait pas un frisson sur toute sa surface qu\u2019une grande lune calme moirait. Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemenc\u00e9 d\u2019\u00e9toiles, un gros serpent de fum\u00e9e noire ; et, derri\u00e8re nous, l\u2019eau toute blanche, agit\u00e9e par le passage rapide du lourd b\u00e2timent, battue par l\u2019h\u00e9lice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clart\u00e9s qu\u2019on e\u00fbt dit de la lumi\u00e8re de lune bouillonnant.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions l\u00e0, six ou huit, silencieux, admirant, l\u2019\u0153il tourn\u00e9 vers l\u2019Afrique lointaine o\u00f9 nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du d\u00eener.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, j\u2019ai eu peur ce jour-l\u00e0. Mon navire est rest\u00e9 six heures avec ce rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons \u00e9t\u00e9 recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aper\u00e7ut.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors un grand homme \u00e0 figure br\u00fbl\u00e9e, \u00e0 l\u2019aspect grave, un de ces hommes qu\u2019on sent avoir travers\u00e9 de longs pays inconnus, au milieu de dangers incessants, et dont l\u2019\u0153il tranquille semble garder, dans sa profondeur, quelque chose des paysages \u00e9tranges qu\u2019il a vus ; un de ces hommes qu\u2019on devine tremp\u00e9s dans le courage, parla pour la premi\u00e8re fois :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous dites, commandant, que vous avez eu peur ; je n\u2019en crois rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez \u00e9prouv\u00e9e. Un homme \u00e9nergique n\u2019a jamais peur en face du danger pressant. Il est \u00e9mu, agit\u00e9, anxieux ; mais la peur, c\u2019est autre chose. Le commandant reprit en riant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Fichtre ! Je vous r\u00e9ponds bien que j\u2019ai eu peur, moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors l\u2019homme au teint bronz\u00e9 pronon\u00e7a d\u2019une voix lente :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Permettez-moi de m\u2019expliquer ! La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c\u2019est quelque chose d\u2019effroyable, une sensation atroce, comme une d\u00e9composition de l\u2019\u00e2me, un spasme affreux de la pens\u00e9e et du c\u0153ur, dont le souvenir seul donne des frissons d\u2019angoisse. Mais cela n\u2019a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort in\u00e9vitable, ni devant toutes les formes connues du p\u00e9ril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences myst\u00e9rieuses en face de risques vagues. La vraie peur, c\u2019est quelque chose comme une r\u00e9miniscence des terreurs fantastiques d\u2019autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui s\u2019imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit \u00e9prouver la peur en toute son \u00e9pouvantable horreur.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi, j\u2019ai devin\u00e9 la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l\u2019ai ressentie, l\u2019hiver dernier, par une nuit de d\u00e9cembre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, pourtant, j\u2019ai travers\u00e9 bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 pour mort par des voleurs. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9, comme insurg\u00e9, \u00e0 \u00eatre pendu, en Am\u00e9rique, et jet\u00e9 \u00e0 la mer du pont d\u2019un b\u00e2timent sur les c\u00f4tes de Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j\u2019en ai pris imm\u00e9diatement mon parti, sans attendrissement et m\u00eame sans regrets.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la peur, ce n\u2019est pas cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord ; le soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, Messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien ; on est r\u00e9sign\u00e9 tout de suite ; les nuits sont claires et vides des inqui\u00e9tudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut conna\u00eetre la panique, on ignore la peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien ! Voici ce qui m\u2019est arriv\u00e9 sur cette terre d\u2019Afrique :<\/p>\n\n\n\n<p>Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C\u2019est l\u00e0 un des plus \u00e9tranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l\u2019Oc\u00e9an. Eh bien ! Figurez-vous l\u2019Oc\u00e9an lui-m\u00eame devenu sable au milieu d\u2019un ouragan ; imaginez une temp\u00eate silencieuse de vagues immobiles en poussi\u00e8re jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues in\u00e9gales, diff\u00e9rentes, soulev\u00e9es tout \u00e0 fait comme des flots d\u00e9cha\u00een\u00e9s, mais plus grandes encore, et stri\u00e9es comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le d\u00e9vorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d\u2019or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux r\u00e2lent, enfoncent jusqu\u2019aux genoux, et glissent en d\u00e9valant l\u2019autre versant des surprenantes collines.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accabl\u00e9s de chaleur, de fatigue, et dess\u00e9ch\u00e9s de soif comme ce d\u00e9sert ardent. Soudain un de nos hommes poussa une sorte de cri ; tous s\u2019arr\u00eat\u00e8rent ; et nous demeur\u00e2mes immobiles, surpris par un inexplicable ph\u00e9nom\u00e8ne, connu des voyageurs en ces contr\u00e9es perdues.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque part, pr\u00e8s de nous, dans une direction ind\u00e9termin\u00e9e, un tambour battait, le myst\u00e9rieux tambour des dunes ; il battait distinctement, tant\u00f4t plus vibrant, tant\u00f4t affaibli, arr\u00eatant, puis reprenant son roulement fantastique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Arabes, \u00e9pouvant\u00e9s, se regardaient ; et l\u2019un dit, en sa langue : \u00ab La mort est sur nous \u00bb. Et voil\u00e0 que tout \u00e0 coup mon compagnon, mon ami, presque mon fr\u00e8re, tomba de cheval, la t\u00eate en avant, foudroy\u00e9 par une insolation.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant deux heures, pendant que j\u2019essayais en vain de la sauver, toujours ce tambour insaisissable m\u2019emplissait l\u2019oreille de son bruit monotone, intermittent et incompr\u00e9hensible ; et je sentais glisser dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce cadavre aim\u00e9, dans ce trou incendi\u00e9 par le soleil entre quatre monts de sable, tandis que l\u2019\u00e9cho inconnu nous jetait, \u00e0 deux cents lieues de tout village fran\u00e7ais, le battement rapide du tambour.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jour-l\u00e0, je compris ce que c\u2019\u00e9tait que d\u2019avoir peur ; je l\u2019ai su mieux encore une autre fois\u2026 Le commandant interrompit le conteur :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Pardon, Monsieur, mais ce tambour ? Qu\u2019\u00e9tait-ce ? Le voyageur r\u00e9pondit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je n\u2019en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent par ce bruit singulier, l\u2019attribuent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 l\u2019\u00e9cho grossi, multipli\u00e9, d\u00e9mesur\u00e9ment enfl\u00e9 par les vallonnements des dunes, d\u2019une gr\u00eale de grains de sable emport\u00e9s dans le vent et heurtant une touffe d\u2019herbes s\u00e8ches ; car on a toujours remarqu\u00e9 que le ph\u00e9nom\u00e8ne se produit dans le voisinage de petites plantes br\u00fbl\u00e9es par le soleil, et dures comme du parchemin.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce tambour ne serait donc qu\u2019une sorte de mirage du son. Voil\u00e0 tout. Mais je n\u2019appris cela que plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrive \u00e0 ma seconde \u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019hiver dernier, dans une for\u00eat du nord-est de la France. La nuit vint deux heures plus t\u00f4t, tant le ciel \u00e9tait sombre. J\u2019avais pour guide un paysan qui marchait \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9, par un tout petit chemin, sous une vo\u00fbte de sapins dont le vent d\u00e9cha\u00een\u00e9 tirait des hurlements. Entre les cimes, je voyais courir des nuages en d\u00e9route, des nuages \u00e9perdus qui semblaient fuir devant une \u00e9pouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la for\u00eat s\u2019inclinait dans le m\u00eame sens avec un g\u00e9missement de souffrance ; et le froid m\u2019envahissait, malgr\u00e9 mon pas rapide et mon lourd v\u00eatement.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison n\u2019\u00e9tait plus \u00e9loign\u00e9e de nous. J\u2019allais l\u00e0 pour chasser.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait : \u00ab Triste temps ! \u00bb. Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le p\u00e8re avait tu\u00e9 un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait sombre, comme hant\u00e9 d\u2019un souvenir. Ses deux fils, mari\u00e9s, vivaient avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Les t\u00e9n\u00e8bres \u00e9taient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqu\u00e9s emplissait la nuit d\u2019une rumeur incessante. Enfin, j\u2019aper\u00e7us une lumi\u00e8re, et bient\u00f4t mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous r\u00e9pondirent. Puis, une voix d\u2019homme, une voix \u00e9trangl\u00e9e, demanda : \u00ab Qui va l\u00e0 ? \u00bb. Mon guide se nomma. Nous entr\u00e2mes. Ce fut un inoubliable tableau.<\/p>\n\n\n\n<p>Un vieil homme \u00e0 cheveux blancs, \u00e0 l\u2019\u0153il fou, le fusil charg\u00e9 dans la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux grands gaillards, arm\u00e9s de haches, gardaient la porte. Je distinguai dans les coins sombres deux femmes \u00e0 genoux, le visage cach\u00e9 contre le mur.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de pr\u00e9parer ma chambre ; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Voyez-vous, Monsieur, j\u2019ai tu\u00e9 un homme, voil\u00e0 deux ans, cette nuit. L\u2019autre ann\u00e9e, il est revenu m\u2019appeler. Je l\u2019attends encore ce soir.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il ajouta d\u2019un ton qui me fit sourire :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le rassurai comme je pus, heureux d\u2019\u00eatre venu justement ce soir-l\u00e0, et d\u2019assister au spectacle de cette terreur superstitieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je racontai des histoires, et je parvins \u00e0 calmer \u00e0 peu pr\u00e8s tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s du foyer, un vieux chien, presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent \u00e0 des gens qu\u2019on conna\u00eet, dormait le nez dans ses pattes.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-dehors, la temp\u00eate acharn\u00e9e battait la petite maison, et, par un \u00e9troit carreau, une sorte de judas plac\u00e9 pr\u00e8s de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d\u2019arbres bouscul\u00e9s par le vent \u00e0 la lueur de grands \u00e9clairs.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 mes efforts, je sentais bien qu\u2019une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles \u00e9coutaient au loin. Las d\u2019assister \u00e0 ces craintes imb\u00e9ciles, j\u2019allais demander \u00e0 me coucher, quand le vieux garde tout \u00e0 coup fit un bond de sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en b\u00e9gayant d\u2019une voix \u00e9gar\u00e9e : \u00ab Le voil\u00e0 ! Le voil\u00e0 ! Je l\u2019entends ! \u00bb. Les deux femmes retomb\u00e8rent \u00e0 genoux dans leurs coins en se cachant le visage ; et les fils reprirent leurs haches. J\u2019allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi s\u2019\u00e9veilla brusquement et, levant sa t\u00eate, tendant le cou, regardant vers le feu de son \u0153il presque \u00e9teint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se port\u00e8rent sur lui, il restait maintenant immobile, dress\u00e9 sur ses pattes comme hant\u00e9 d\u2019une vision, et il se remit \u00e0 hurler vers quelque chose d\u2019invisible, d\u2019inconnu, d\u2019affreux sans doute, car tout son poil se h\u00e9rissait. Le garde, livide cria : \u00ab Il le sent ! Il le sent ! Il \u00e9tait l\u00e0 quand je l\u2019ai tu\u00e9 \u00bb. Et les deux femmes \u00e9gar\u00e9es se mirent, toutes les deux, \u00e0 hurler avec le chien.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 moi, un grand frisson me courut entre les \u00e9paules. Cette vision de l\u2019animal dans ce lieu, \u00e0 cette heure, au milieu de ces gens \u00e9perdus, \u00e9tait effrayante \u00e0 voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger ; il hurla comme dans l\u2019angoisse d\u2019un r\u00eave ; et la peur, l\u2019\u00e9pouvantable peur entrait en moi ; la peur de quoi ? Le sais-je ? C\u2019\u00e9tait la peur, voil\u00e0 tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous restions immobiles, livides, dans l\u2019attente d\u2019un \u00e9v\u00e9nement affreux, l\u2019oreille tendue, le c\u0153ur battant, boulevers\u00e9s au moindre bruit. Et le chien se mit \u00e0 tourner autour de la pi\u00e8ce, en sentant les murs et g\u00e9missant toujours. Cette b\u00eate nous rendait fous ! Alors, le paysan qui m\u2019avait amen\u00e9, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour jeta l\u2019animal dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se tut aussit\u00f4t ; et nous rest\u00e2mes plong\u00e9s dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain tous ensemble, nous e\u00fbmes une sorte de sursaut : un \u00eatre glissait contre le mur du dehors vers la for\u00eat ; puis il passa contre la porte, qu\u2019il sembla t\u00e2ter, d\u2019une main h\u00e9sitante ; puis on n\u2019entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insens\u00e9s ; puis il revint, fr\u00f4lant toujours la muraille ; et il gratta l\u00e9g\u00e8rement, comme ferait un enfant avec son ongle ; puis soudain une t\u00eate apparut contre la vitre du judas, une t\u00eate blanche avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors un bruit formidable \u00e9clata dans la cuisine. Le vieux garde avait tir\u00e9. Et aussit\u00f4t les fils se pr\u00e9cipit\u00e8rent, bouch\u00e8rent le judas en dressant la grande table qu\u2019ils assujettirent avec le buffet.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je vous jure qu\u2019au fracas du coup de fusil que je n\u2019attendais point, j\u2019eus une telle angoisse du c\u0153ur, de l\u2019\u00e2me et du corps, que je me sentis d\u00e9faillir, pr\u00eat \u00e0 mourir de peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous rest\u00e2mes l\u00e0 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crisp\u00e9s dans un affolement indicible. On n\u2019osa d\u00e9barricader la sortie qu\u2019en apercevant, par la fente d\u2019un auvent, un mince rayon de jour. Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule bris\u00e9e d\u2019une balle. Il \u00e9tait sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade. L\u2019homme au visage brun se tut ; puis il ajouta :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Cette nuit-l\u00e0 pourtant, je ne courus aucun danger ; mais j\u2019aimerais mieux recommencer toutes les heures o\u00f9 j\u2019ai affront\u00e9 les plus terribles p\u00e9rils, que la seule minute du coup de fusil sur la t\u00eate barbue du judas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n<p>(<em>23 octobre 1882<\/em>)<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La Peur \u00bb (El miedo), est une nouvelle de Guy de Maupassant dont la premi\u00e8re version fut publi\u00e9e en octobre 1882 dans Le Gaulois. \u00c0 bord d\u2019un navire naviguant en M\u00e9diterran\u00e9e, un groupe de passagers discute du sentiment de peur. Un voyageur myst\u00e9rieux remet en question la conception ordinaire de celle-ci, d\u00e9finissant la v\u00e9ritable terreur comme une sensation qui d\u00e9chire l\u2019\u00e2me, diff\u00e9rente de la simple inqui\u00e9tude face au danger. Pour appuyer son propos, l\u2019homme raconte deux exp\u00e9riences bouleversantes de sa vie : l\u2019une dans le d\u00e9sert africain, l\u2019autre dans une for\u00eat fran\u00e7aise. Ces r\u00e9cits, charg\u00e9s de tension, offrent une m\u00e9ditation troublante sur la peur et ses effets sur la psych\u00e9 humaine.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":24748,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843,901,834],"class_list":["post-24749","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","tag-halloween-fr","tag-horreur","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"},{"value":901,"label":"Halloween"},{"value":834,"label":"Horreur"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/Guy-de-Maupassant-El-miedo-Primera-version.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"},{"term_id":901,"name":"Halloween","slug":"halloween-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":901,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":7,"filter":"raw"},{"term_id":834,"name":"Horreur","slug":"horreur","term_group":0,"term_taxonomy_id":834,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":22,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24749","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24749"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24749\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/24748"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24749"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24749"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24749"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}