{"id":24791,"date":"2025-10-26T12:25:59","date_gmt":"2025-10-26T16:25:59","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=24791"},"modified":"2025-10-26T12:26:08","modified_gmt":"2025-10-26T16:26:08","slug":"guy-de-maupassant-la-chevelure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-la-chevelure\/24791\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant\u00a0: La chevelure"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab La Chevelure \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 13 mai 1884 dans le journal <em>Gil Blas<\/em>. Dans un asile, un m\u00e9decin pr\u00e9sente \u00e0 un visiteur le cas d\u2019un homme consum\u00e9 par une obsession d\u00e9lirante. Pour lui faire comprendre sa folie, il lui remet un cahier o\u00f9 le patient raconte les \u00e9v\u00e9nements qui l\u2019ont conduit \u00e0 cet \u00e9tat. \u00c0 travers ces pages se d\u00e9voile comment une \u00e9trange fascination pour un objet ancien s\u2019est peu \u00e0 peu empar\u00e9e de son esprit, transformant son go\u00fbt pour la beaut\u00e9 en une passion troublante et d\u00e9mesur\u00e9e.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-01a5ad6b\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Guy-de-Maupassant-La-cabellera.webp\" alt=\"Guy de Maupassant\u00a0: La chevelure\" class=\"wp-image-24790\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Guy-de-Maupassant-La-cabellera.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Guy-de-Maupassant-La-cabellera-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Guy-de-Maupassant-La-cabellera-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Guy-de-Maupassant-La-cabellera-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La chevelure<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Les murs de la cellule \u00e9taient nus, peints \u00e0 la chaux. Une fen\u00eatre \u00e9troite et grill\u00e9e, perc\u00e9e tr\u00e8s haut de fa\u00e7on qu\u2019on ne p\u00fbt pas y atteindre, \u00e9clairait cette petite pi\u00e8ce claire et sinistre; et le fou, assis sur une chaise de paille, nous regardait d\u2019un \u0153il fixe, vague et hant\u00e9. Il \u00e9tait fort maigre avec des joues creuses et des cheveux presque blancs qu\u2019on devinait blanchis en quelques mois. Ses v\u00eatements semblaient trop larges pour ses membres secs, pour sa poitrine r\u00e9tr\u00e9cie, pour son ventre creux. On sentait cet homme ravag\u00e9, rong\u00e9 par sa pens\u00e9e, par une Pens\u00e9e, comme un fruit par un ver. Sa Folie, son id\u00e9e \u00e9tait l\u00e0, dans cette t\u00eate, obstin\u00e9e, harcelante, d\u00e9vorante. Elle mangeait le corps peu \u00e0 peu. Elle, l\u2019Invisible, l\u2019Impalpable, l\u2019Insaisissable, l\u2019Immat\u00e9rielle Id\u00e9e minait la chair, buvait le sang, \u00e9teignait la vie. Quel myst\u00e8re que cet homme tu\u00e9 par un Songe&nbsp;! Il faisait peine, peur et piti\u00e9, ce Poss\u00e9d\u00e9&nbsp;! Quel r\u00eave \u00e9trange, \u00e9pouvantable et mortel habitait dans ce front, qu\u2019il plissait de rides profondes, sans cesse remuantes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9decin me dit : \u00ab&nbsp;Il a de terribles acc\u00e8s de fureur, c\u2019est un des d\u00e9ments les plus singuliers que j\u2019ai vus. Il est atteint de folie \u00e9rotique et macabre. C\u2019est une sorte de n\u00e9crophile. Il a d\u2019ailleurs \u00e9crit son journal qui nous montre le plus clairement du monde la maladie de son esprit. Sa folie y est pour ainsi dire palpable. Si cela vous int\u00e9resse vous pouvez parcourir ce document.&nbsp;\u00bb Je suivis le docteur dans son cabinet, et il me remit le journal de ce mis\u00e9rable homme. \u00ab&nbsp;Lisez, dit-il, et vous me direz votre avis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Voici ce que contenait ce cahier :<\/p>\n\n\n\n<p><em><br><\/em>\u00ab&nbsp;Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente-deux ans, je v\u00e9cus tranquille, sans amour. La vie m\u2019apparaissait tr\u00e8s simple, tr\u00e8s bonne et tr\u00e8s facile. J\u2019\u00e9tais riche. J\u2019avais du go\u00fbt pour tant de choses que je ne pouvais \u00e9prouver de passion pour rien. C\u2019est bon de vivre&nbsp;! Je me r\u00e9veillais heureux, chaque jour, pour faire des choses qui me plaisaient, et je me couchais satisfait, avec l\u2019esp\u00e9rance paisible du lendemain et de l\u2019avenir sans souci.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais eu quelques ma\u00eetresses sans avoir jamais senti mon c\u0153ur affol\u00e9 par le d\u00e9sir ou mon \u00e2me meurtrie d\u2019amour apr\u00e8s la possession. C\u2019est bon de vivre ainsi. C\u2019est meilleur d\u2019aimer, mais terrible. Encore, ceux qui aiment comme tout le monde doivent-ils \u00e9prouver un ardent bonheur, moindre que le mien peut-\u00eatre, car l\u2019amour est venu me trouver d\u2019une incroyable mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Etant riche, je recherchais les meubles anciens et les vieux objets ; et souvent je pensais aux mains inconnues qui avaient palp\u00e9 ces choses, aux yeux qui les avaient admir\u00e9es, aux c\u0153urs qui les avaient aim\u00e9es, car on aime les choses&nbsp;! Je restais souvent pendant des heures, des heures et des heures, \u00e0 regarder une petite montre du si\u00e8cle dernier. Elle \u00e9tait si mignonne, si jolie, avec son \u00e9mail et son or cisel\u00e9. Et elle marchait encore comme au jour o\u00f9 une femme l\u2019avait achet\u00e9e dans le ravissement de poss\u00e9der ce fin bijou. Elle n\u2019avait point cess\u00e9 de palpiter, de vivre sa vie de m\u00e9canique, et elle continuait toujours son tic-tac r\u00e9gulier, depuis un si\u00e8cle pass\u00e9. Qui donc l\u2019avait port\u00e9e la premi\u00e8re sur son sein dans la ti\u00e9deur des \u00e9toffes, le c\u0153ur de la montre battant contre le c\u0153ur de la femme&nbsp;? Quelle main l\u2019avait tenue au bout de ses doigts un peu chauds, l\u2019avait tourn\u00e9e, retourn\u00e9e, puis avait essuy\u00e9 les bergers de porcelaine ternis une seconde par la moiteur de la peau&nbsp;? Quels yeux avaient \u00e9pi\u00e9 sur ce cadran fleuri l\u2019heure attendue, l\u2019heure ch\u00e9rie, l\u2019heure divine&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Comme j\u2019aurais voulu la conna\u00eetre, la voir, la femme qui avait choisi cet objet exquis et rare&nbsp;! Elle est morte&nbsp;! Je suis poss\u00e9d\u00e9 par le d\u00e9sir des femmes d\u2019autrefois ; j\u2019aime, de loin, toutes celles qui ont aim\u00e9&nbsp;! L\u2019histoire des tendresses pass\u00e9es m\u2019emplit le c\u0153ur de regrets. Oh&nbsp;! La beaut\u00e9, les sourires, les caresses jeunes, les esp\u00e9rances&nbsp;! Tout cela ne devrait-il pas \u00eatre \u00e9ternel&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Comme j\u2019ai pleur\u00e9, pendant des nuits enti\u00e8res, sur les pauvres femmes de jadis, si belles, si tendres, si douces, dont les bras se sont ouverts pour le baiser et qui sont mortes&nbsp;! Le baiser est immortel, lui&nbsp;! Il va de l\u00e8vre en l\u00e8vre, de si\u00e8cle en si\u00e8cle, d\u2019\u00e2ge en \u00e2ge. &#8211; Les hommes le recueillent, le donnent et meurent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pass\u00e9 m\u2019attire, le pr\u00e9sent m\u2019effraie parce que l\u2019avenir c\u2019est la mort. Je regrette tout ce qui s\u2019est fait, je pleure tous ceux qui ont v\u00e9cu ; je voudrais arr\u00eater le temps, arr\u00eater l\u2019heure. Mais elle va, elle va, elle passe, elle me prend de seconde en seconde un peu de moi pour le n\u00e9ant de demain. Et je ne revivrai jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Adieu celles d\u2019hier. Je vous aime.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je ne suis pas \u00e0 plaindre. Je l\u2019ai trouv\u00e9e, moi, celle que j\u2019attendais ; et j\u2019ai go\u00fbt\u00e9 par elle d\u2019incroyables plaisirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Je r\u00f4dais dans Paris par un matin de soleil, l\u2019\u00e2me en f\u00eate, le pied joyeux, regardant les boutiques avec cet int\u00e9r\u00eat vague du fl\u00e2neur. Tout \u00e0 coup, j\u2019aper\u00e7us chez un marchand d\u2019antiquit\u00e9s un meuble italien du XVII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Il \u00e9tait fort beau, fort rare. Je l\u2019attribuai \u00e0 un artiste v\u00e9nitien du nom de Vitelli, qui fut c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis je passai.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi le souvenir de ce meuble me poursuivit-il avec tant de force que je revins sur mes pas&nbsp;? Je m\u2019arr\u00eatai de nouveau devant le magasin pour le revoir, et je sentis qu\u2019il me tentait.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle singuli\u00e8re chose que la tentation&nbsp;! On regarde un objet et, peu \u00e0 peu, il vous s\u00e9duit, vous trouble, vous envahit comme ferait un visage de femme. Son charme entre en vous, charme \u00e9trange qui vient de sa forme, de sa couleur, de sa physionomie de chose&nbsp;; et on l\u2019aime d\u00e9j\u00e0, on le d\u00e9sire, on le veut. Un besoin de possession vous gagne, besoin doux d\u2019abord, comme timide, mais qui s\u2019accro\u00eet, devient violent, irr\u00e9sistible. Et les marchands semblent deviner \u00e0 la flamme du regard l\u2019envie secr\u00e8te et grandissante.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019achetai ce meuble et je le fis porter chez moi tout de suite. Je le pla\u00e7ai dans ma chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>Oh&nbsp;! Je plains ceux qui ne connaissent pas cette lune de miel du collectionneur avec le bibelot qu\u2019il vient d\u2019acheter. On le caresse de l\u2019\u0153il et de la main comme s\u2019il \u00e9tait de chair ; on revient \u00e0 tout moment pr\u00e8s de lui, on y pense toujours, o\u00f9 qu\u2019on aille, quoi qu\u2019on fasse. Son souvenir aim\u00e9 vous suit dans la rue, dans le monde, partout ; et quand on rentre chez soi, avant m\u00eame d\u2019avoir \u00f4t\u00e9 ses gants et son chapeau, on va le contempler avec une tendresse d\u2019amant.<\/p>\n\n\n\n<p>Vraiment, pendant huit jours, j\u2019adorai ce meuble. J\u2019ouvrai \u00e0 chaque instant ses portes, ses tiroirs ; je le maniais avec ravissement, go\u00fbtant toutes les joies intimes de la possession.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, un soir, je m\u2019aper\u00e7us, en t\u00e2tant l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un panneau, qu\u2019il devait y avoir l\u00e0 une cachette. Mon c\u0153ur se mit \u00e0 battre, et je passai la nuit \u00e0 chercher le secret sans le pouvoir d\u00e9couvrir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019y parvins le lendemain en enfon\u00e7ant une lame dans une fente de la boiserie. Une planche glissa et j\u2019aper\u00e7us, \u00e9tal\u00e9e sur un fond de velours noir, une merveilleuse chevelure de femme&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, une chevelure, une \u00e9norme natte de cheveux blonds, presque roux, qui avaient d\u00fb \u00eatre coup\u00e9s contre la peau, et li\u00e9s par une corde d\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p>Je demeurai stup\u00e9fait, tremblant, troubl\u00e9&nbsp;! Un parfum presque insensible, si vieux qu\u2019il semblait l\u2019\u00e2me d\u2019une odeur, s\u2019envolait de ce tiroir myst\u00e9rieux et de cette surprenante relique.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai de sa cachette. Aussit\u00f4t elle se d\u00e9roula, r\u00e9pandant son flot dor\u00e9 qui tomba jusqu\u2019\u00e0 terre, \u00e9pais et l\u00e9ger, souple et brillant comme la queue en feu d\u2019une com\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>Une \u00e9motion \u00e9trange me saisit. Qu\u2019\u00e9tait-ce que cela&nbsp;? Quand&nbsp;? Comment&nbsp;? Pourquoi ces cheveux avaient-ils \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9s dans ce meuble&nbsp;? Quelle aventure, quel drame cachait ce souvenir&nbsp;? Qui les avait coup\u00e9s&nbsp;? Un amant, un jour d\u2019adieu&nbsp;? Un mari, un jour de vengeance&nbsp;? Ou bien celle qui les avait port\u00e9s sur son front, un jour de d\u00e9sespoir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Etait-ce \u00e0 l\u2019heure d\u2019entrer au clo\u00eetre qu\u2019on avait jet\u00e9 l\u00e0 cette fortune d\u2019amour, comme un gage laiss\u00e9 au monde des vivants&nbsp;? Etait-ce \u00e0 l\u2019heure de la clouer dans la tombe, la jeune et belle morte, que celui qui l\u2019adorait avait gard\u00e9 la parure de sa t\u00eate, la seule chose qu\u2019il p\u00fbt conserver d\u2019elle, la seule partie vivante de sa chair qui ne d\u00fbt point pourrir, la seule qu\u2019il pouvait aimer encore et caresser, et baiser dans ses rages de douleur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019\u00e9tait-ce point \u00e9trange que cette chevelure f\u00fbt demeur\u00e9e ainsi, alors qu\u2019il ne restait plus une parcelle du corps dont elle \u00e9tait n\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me coulait sur les doigts, me chatouillait la peau d\u2019une caresse singuli\u00e8re, d\u2019une caresse de morte. Je me sentais attendri comme si j\u2019allais pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la gardai longtemps, longtemps en mes mains, puis il me sembla qu\u2019elle m\u2019agitait, comme si quelque chose de l\u2019\u00e2me f\u00fbt rest\u00e9 cach\u00e9 dedans. Et je la remis sur le velours terni par le temps, et je repoussai le tiroir, et je refermai le meuble, et je m\u2019en allai par les rues pour r\u00eaver.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais devant moi, plein de tristesse, et aussi plein de trouble, de ce trouble qui vous reste au c\u0153ur apr\u00e8s un baiser d\u2019amour. Il me semblait que j\u2019avais v\u00e9cu autrefois d\u00e9j\u00e0, que j\u2019avais d\u00fb conna\u00eetre cette femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Et les vers de Villon me mont\u00e8rent aux l\u00e8vres, ainsi qu\u2019y monte un sanglot :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\">\u201cDictes-moy o\u00f9, ne en quel pays<br>Est Flora, la belle Romaine,<br>Archipiada, ne Tha\u00efs,<br>Qui fut sa cousine germaine&nbsp;?<br>Echo parlant quand bruyt on maine<br>Dessus rivi\u00e8re, ou sus estan&nbsp;;<br>Qui beaut\u00e9 eut plus que humaine&nbsp;?<br>Mais o\u00f9 sont les neiges d\u2019antan&nbsp;?&nbsp;[\u2026]&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\">[\u2026]&nbsp;La royne blanche comme un lys<br>Qui chantait \u00e0 voix de sereine,<br>Berthe au grand pied, Bietris, Allys,<br>Harembouges qui tint le Mayne,<br>Et Jehanne la bonne Lorraine<br>Que Anglais brusl\u00e8rent \u00e0 Rouen&nbsp;?<br>O\u00f9 sont-ils, Vierge souveraine&nbsp;?<br>Mais o\u00f9 sont les neiges d\u2019antan&nbsp;?\u201d&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je rentrai chez moi, j\u2019\u00e9prouvai un irr\u00e9sistible d\u00e9sir de revoir mon \u00e9trange trouvaille ; et je la repris, et je sentis, en la touchant, un long frisson qui me courut dans les membres.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant quelques jours, il fallait que je la visse et que je la maniasse. Je tournais la clef de l\u2019armoire avec ce fr\u00e9missement qu\u2019on a en ouvrant la porte de la bien-aim\u00e9e, car j\u2019avais aux mains et au c\u0153ur un besoin confus, singulier, continu, sensuel de tremper mes doigts dans ce ruisseau charmant de cheveux morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, quand j\u2019avais fini de la caresser, quand j\u2019avais referm\u00e9 le meuble, je la sentais l\u00e0 toujours, comme si elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9 un \u00eatre vivant, cach\u00e9, prisonnier ; je la sentais et je la d\u00e9sirais encore&nbsp;; j\u2019avais de nouveau le besoin imp\u00e9rieux de la reprendre, de la palper, de m\u2019\u00e9nerver jusqu\u2019au malaise par ce contact froid, glissant, irritant, affolant, d\u00e9licieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Je v\u00e9cus ainsi un mois ou deux, je ne sais plus. Elle m\u2019obs\u00e9dait, me hantait. J\u2019\u00e9tais heureux et tortur\u00e9, comme dans une attente d\u2019amour, comme apr\u00e8s les aveux qui pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019\u00e9treinte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019enfermais seul avec elle pour la sentir sur ma peau, pour enfoncer mes l\u00e8vres dedans, pour la baiser, la mordre. Je l\u2019enroulais autour de mon visage, je la buvais, je noyais mes yeux dans son onde dor\u00e9e afin de voir le jour blond, \u00e0 travers.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019aimais&nbsp;! Oui, je l\u2019aimais. Je ne pouvais plus me passer d\u2019elle, ni rester une heure sans la revoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019attendais&#8230;j\u2019attendais&#8230;quoi&nbsp;? Je ne le savais pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit je me r\u00e9veillai brusquement avec la pens\u00e9e que je ne me trouvais pas seul dans ma chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais seul pourtant. Mais je ne pus me rendormir&nbsp;; et comme je m\u2019agitais dans une fi\u00e8vre d\u2019insomnie, je me levai pour aller toucher la chevelure. Elle me parut plus douce que de coutume, plus anim\u00e9e. Les morts reviennent-ils&nbsp;? Les baisers dont je la r\u00e9chauffais me faisaient d\u00e9faillir de bonheur&nbsp;; et je l\u2019emportai dans mon lit, et je me couchai, en la pressant sur mes l\u00e8vres, comme une ma\u00eetresse qu\u2019on va poss\u00e9der.<\/p>\n\n\n\n<p>Les morts reviennent&nbsp;! Elle est venue. Oui, je l\u2019ai vue, je l\u2019ai tenue, je l\u2019ai eue, telle qu\u2019elle \u00e9tait vivante autrefois, grande, blonde, grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j\u2019ai parcouru de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la gorge aux pieds en suivant toutes les courbes de la chair.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, je l\u2019ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est revenue, la Morte, la belle morte, l\u2019Adorable, la Myst\u00e9rieuse, l\u2019Inconnue, toutes les nuits.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon bonheur fut si grand, que je ne l\u2019ai pu cacher. J\u2019\u00e9prouvais pr\u00e8s d\u2019elle un ravissement surhumain, la joie profonde, inexplicable, de poss\u00e9der l\u2019Insaisissable, l\u2019Invisible, la Morte&nbsp;! Nul amant ne go\u00fbta des jouissances plus ardentes, plus terribles&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai point su cacher mon bonheur. Je l\u2019aimais si fort que je n\u2019ai plus voulu la quitter. Je l\u2019ai emport\u00e9e avec moi toujours, partout. Je l\u2019ai promen\u00e9e par la ville comme ma femme, et conduite au th\u00e9\u00e2tre en des loges grill\u00e9es, comme ma ma\u00eetresse&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on l\u2019a vue &#8230; on a devin\u00e9 &#8230; on me l\u2019a prise &#8230; Et on m\u2019a jet\u00e9 dans une prison, comme un malfaiteur. On l\u2019a prise &#8230; oh&nbsp;! Mis\u00e8re&nbsp;!&#8230;&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><br>Le manuscrit s\u2019arr\u00eatait l\u00e0. Et soudain, comme je relevais sur le m\u00e9decin des yeux effar\u00e9s, un cri \u00e9pouvantable, un hurlement de fureur impuissante et de d\u00e9sir exasp\u00e9r\u00e9 s\u2019\u00e9leva dans l\u2019asile.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ecoutez-le, dit le docteur. Il faut doucher cinq fois par jour ce fou obsc\u00e8ne. Il n\u2019y a pas que le sergent Bertrand qui ait aim\u00e9 les mortes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je balbutiai, \u00e9mu d\u2019\u00e9tonnement, d\u2019horreur et de piti\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Mais&#8230; cette chevelure&#8230; existe-t-elle r\u00e9ellement&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9decin se leva, ouvrit une armoire pleine de fioles et d\u2019instruments et il me jeta, \u00e0 travers son cabinet, une longue fus\u00e9e de cheveux blonds qui vola vers moi comme un oiseau d\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fr\u00e9mis en sentant sur mes mains son toucher caressant et l\u00e9ger. Et je restai le c\u0153ur battant de d\u00e9go\u00fbt et d\u2019envie, de d\u00e9go\u00fbt comme au contact des objets tra\u00een\u00e9s dans les crimes, d\u2019envie comme devant la tentation d\u2019une chose inf\u00e2me et myst\u00e9rieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9decin reprit en haussant les \u00e9paules :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;L\u2019esprit de l\u2019homme est capable de tout.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n<p><em>13 mai 1884<\/em><\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La Chevelure \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 13 mai 1884 dans le journal Gil Blas. Dans un asile, un m\u00e9decin pr\u00e9sente \u00e0 un visiteur le cas d\u2019un homme consum\u00e9 par une obsession d\u00e9lirante. Pour lui faire comprendre sa folie, il lui remet un cahier o\u00f9 le patient raconte les \u00e9v\u00e9nements qui l\u2019ont conduit \u00e0 cet \u00e9tat. \u00c0 travers ces pages se d\u00e9voile comment une \u00e9trange fascination pour un objet ancien s\u2019est peu \u00e0 peu empar\u00e9e de son esprit, transformant son go\u00fbt pour la beaut\u00e9 en une passion troublante et d\u00e9mesur\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":24790,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843,834],"class_list":["post-24791","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","tag-horreur","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"},{"value":834,"label":"Horreur"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Guy-de-Maupassant-La-cabellera.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"},{"term_id":834,"name":"Horreur","slug":"horreur","term_group":0,"term_taxonomy_id":834,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":22,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24791","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24791"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24791\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/24790"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24791"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24791"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24791"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}