{"id":25182,"date":"2025-11-22T00:22:06","date_gmt":"2025-11-22T04:22:06","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=25182"},"modified":"2025-11-22T00:33:48","modified_gmt":"2025-11-22T04:33:48","slug":"guy-de-maupassant-le-bonheur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-le-bonheur\/25182\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant\u00a0: Le bonheur"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong>\u00ab Le bonheur \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 16 mars 1884 dans <em>Le Gaulois<\/em>. Dans une villa surplombant la M\u00e9diterran\u00e9e, un groupe d&rsquo;invit\u00e9s discute de l&rsquo;amour et se demande s&rsquo;il est possible de le faire durer au fil des ans. La conversation se poursuit jusqu&rsquo;\u00e0 ce que, \u00e0 l&rsquo;horizon, apparaisse la silhouette de la Corse, visible depuis le continent uniquement dans des cas exceptionnels. Cette vision inattendue incite un vieil homme \u00e0 intervenir et \u00e0 partager un \u00e9pisode v\u00e9cu sur l&rsquo;\u00eele : une histoire qui, selon lui, r\u00e9v\u00e8le de mani\u00e8re simple comment l&rsquo;amour peut perdurer \u00e0 travers le temps.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-04dcb1ea\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Guy-de-Maupassant-La-dicha2.webp\" alt=\"Guy de Maupassant - La dicha2\" class=\"wp-image-25187\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Guy-de-Maupassant-La-dicha2.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Guy-de-Maupassant-La-dicha2-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Guy-de-Maupassant-La-dicha2-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Guy-de-Maupassant-La-dicha2-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le bonheur<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant&nbsp;<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019heure du th\u00e9, avant l\u2019entr\u00e9e des lampes. La villa dominait la mer ; le soleil disparu avait laiss\u00e9 le ciel tout rose de son passage, frott\u00e9 de poudre d\u2019or ; et la M\u00e9diterran\u00e9e, sans une ride, sans un frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une plaque de m\u00e9tal polie et d\u00e9mesur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Au loin, sur la droite, les montagnes dentel\u00e9es dessinaient leur profil noir sur la pourpre p\u00e2lie du couchant.<\/p>\n\n\n\n<p>On parlait de l\u2019amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des choses qu\u2019on avait dites, d\u00e9j\u00e0, bien souvent. La m\u00e9lancolie douce du cr\u00e9puscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement dans les \u00e2mes, et ce mot : \u00ab amour \u00bb, qui revenait sans cesse, tant\u00f4t prononc\u00e9 par une forte voix d\u2019homme, tant\u00f4t dit par une voix de femme au timbre l\u00e9ger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un oiseau, y planer comme un esprit.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-on aimer plusieurs ann\u00e9es de suite ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, pr\u00e9tendaient les uns.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non, affirmaient les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>On distinguait les cas, on \u00e9tablissait des d\u00e9marcations, on citait des exemples ; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et troublants, qu\u2019ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux l\u00e8vres, semblaient \u00e9mus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l\u2019accord tendre et myst\u00e9rieux de deux \u00eatres, avec une \u00e9motion profonde et un int\u00e9r\u00eat ardent.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout \u00e0 coup quelqu\u2019un, ayant les yeux fix\u00e9s au loin, s\u2019\u00e9cria :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oh ! Voyez, l\u00e0-bas, qu\u2019est-ce que c\u2019est ?<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la mer, au fond de l\u2019horizon, surgissait une masse grise, \u00e9norme et confuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes s\u2019\u00e9taient lev\u00e9es et regardaient sans comprendre cette chose surprenante qu\u2019elles n\u2019avaient jamais vue.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelqu\u2019un dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est la Corse ! On l\u2019aper\u00e7oit ainsi deux ou trois fois par an dans certaines conditions d\u2019atmosph\u00e8re exceptionnelles, quand l\u2019air d\u2019une limpidit\u00e9 parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d\u2019eau qui voilent toujours les lointains.<\/p>\n\n\n\n<p>On distinguait vaguement les cr\u00eates, on crut reconna\u00eetre la neige des sommets. Et tout le monde restait surpris, troubl\u00e9, presque effray\u00e9 par cette brusque apparition d\u2019un monde, par ce fant\u00f4me sorti de la mer. Peut-\u00eatre eurent-ils de ces visions \u00e9tranges, ceux qui partirent, comme Colomb, \u00e0 travers les oc\u00e9ans inexplor\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors un vieux monsieur, qui n\u2019avait pas encore parl\u00e9, pronon\u00e7a :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Tenez, j\u2019ai connu dans cette \u00eele, qui se dresse devant nous, comme pour r\u00e9pondre elle-m\u00eame \u00e0 ce que nous disions et me rappeler un singulier souvenir, j\u2019ai connu un exemple admirable d\u2019un amour constant, d\u2019un amour invraisemblablement heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le voici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">* *<\/p>\n\n\n\n<p>Je fis, voil\u00e0 cinq ans, un voyage en Corse. Cette \u00eele sauvage est plus inconnue et plus loin de nous que l\u2019Am\u00e9rique, bien qu\u2019on la voie quelquefois des c\u00f4tes de France, comme aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Figurez-vous un monde encore en chaos, une temp\u00eate de montagnes que s\u00e9parent des ravins \u00e9troits o\u00f9 roulent des torrents ; pas une plaine, mais d\u2019immenses vagues de granit et de g\u00e9antes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes for\u00eats de ch\u00e2taigniers et de pins. C\u2019est un sol vierge, inculte, d\u00e9sert, bien que parfois on aper\u00e7oive un village, pareil \u00e0 un tas de rochers au sommet d\u2019un mont. Point de culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau de bois travaill\u00e9, un bout de pierre sculpt\u00e9e, jamais le souvenir du go\u00fbt enfantin ou raffin\u00e9 des anc\u00eatres pour les choses gracieuses et belles. C\u2019est l\u00e0 m\u00eame ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays : l\u2019indiff\u00e9rence h\u00e9r\u00e9ditaire pour cette recherche des formes s\u00e9duisantes qu\u2019on appelle l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Italie, o\u00f9 chaque palais, plein de chefs-d\u2019\u0153uvre, est un chef-d\u2019\u0153uvre lui-m\u00eame, o\u00f9 le marbre, le bois, le bronze, le fer, les m\u00e9taux et les pierres attestent le g\u00e9nie de l\u2019homme, o\u00f9 les plus petits objets anciens qui tra\u00eenent dans les vieilles maisons r\u00e9v\u00e8lent ce divin souci de la gr\u00e2ce, est pour nous tous la patrie sacr\u00e9e que l\u2019on aime parce qu\u2019elle nous montre et nous prouve l\u2019effort, la grandeur, la puissance et le triomphe de l\u2019intelligence cr\u00e9atrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, en face d\u2019elle, la Corse sauvage est rest\u00e9e telle qu\u2019en ses premiers jours. L\u2019\u00eatre y vit dans sa maison grossi\u00e8re, indiff\u00e9rent \u00e0 tout ce qui ne touche point son existence m\u00eame ou ses querelles de famille. Et il est rest\u00e9 avec les d\u00e9fauts et les qualit\u00e9s des races incultes, violent, haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier, g\u00e9n\u00e9reux, d\u00e9vou\u00e9, na\u00eff, ouvrant sa porte aux passants et donnant son amiti\u00e9 fid\u00e8le pour la moindre marque de sympathie.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc depuis un mois j\u2019errais \u00e0 travers cette \u00eele magnifique, avec la sensation que j\u2019\u00e9tais au bout du monde. Point d\u2019auberges, point de cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers \u00e0 mulets, ces hameaux accroch\u00e9s au flanc des montagnes, qui dominent des ab\u00eemes tortueux d\u2019o\u00f9 l\u2019on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu\u2019au lendemain. Et on s\u2019asseoit \u00e0 l\u2019humble table, et on dort sous l\u2019humble toit ; et on serre, au matin, la main tendue de l\u2019h\u00f4te qui vous a conduit jusqu\u2019aux limites du village.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, un soir, apr\u00e8s dix heures de marche, j\u2019atteignis une petite demeure toute seule au fond d\u2019un \u00e9troit vallon qui allait se jeter \u00e0 la mer une lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de maquis, de rocs \u00e9boul\u00e9s et de grands arbres, enfermaient comme deux sombres murailles ce ravin lamentablement triste.<\/p>\n\n\n\n<p>Autour de la chaumi\u00e8re, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin, quelques grands ch\u00e2taigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce pays pauvre.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme qui me re\u00e7ut \u00e9tait vieille, s\u00e9v\u00e8re et propre, par exception. L\u2019homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Excusez-le ; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle parlait le fran\u00e7ais de France. Je fus surpris.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui demandai :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous n\u2019\u00eates pas de Corse ?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9pondit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non ; nous sommes des continentaux. Mais voil\u00e0 cinquante ans que nous habitons ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Une sensation d\u2019angoisse et de peur me saisit \u00e0 la pens\u00e9e de ces cinquante ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es dans ce trou sombre, si loin des villes o\u00f9 vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l\u2019on se mit \u00e0 manger le seul plat du d\u00eener, une soupe \u00e9paisse o\u00f9 avaient cuit ensemble des pommes de terre, du lard et des choux.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque le court repas fut fini, j\u2019allai m\u2019asseoir devant la porte, le c\u0153ur serr\u00e9 par la m\u00e9lancolie du morne paysage, \u00e9treint par cette d\u00e9tresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en certains lieux d\u00e9sol\u00e9s. Il semble que tout soit pr\u00e8s de finir, l\u2019existence et l\u2019univers. On per\u00e7oit brusquement l\u2019affreuse mis\u00e8re de la vie, l\u2019isolement de tous, le n\u00e9ant de tout, et la noire solitude du c\u0153ur qui se berce et se trompe lui-m\u00eame par des r\u00eaves jusqu\u2019\u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille femme me rejoignit et, tortur\u00e9e par cette curiosit\u00e9 qui vit toujours au fond des \u00e2mes les plus r\u00e9sign\u00e9es :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Alors vous venez de France ? dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, je voyage pour mon plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous \u00eates de Paris, peut-\u00eatre ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non, je suis de Nancy.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me sembla qu\u2019une \u00e9motion extraordinaire l\u2019agitait. Comment ai-je vu ou plut\u00f4t senti cela, je n\u2019en sais rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9p\u00e9ta d\u2019une voix lente :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous \u00eates de Nancy ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle reprit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 \u00c7a ne fait rien. Il n\u2019entend pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, au bout de quelques secondes :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Alors vous connaissez du monde \u00e0 Nancy ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Mais oui, presque tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 La famille de Sainte-Allaize ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, tr\u00e8s bien ; c\u2019\u00e9taient des amis de mon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Comment vous appelez-vous ?<\/p>\n\n\n\n<p>Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis pronon\u00e7a, de cette voix basse qu\u2019\u00e9veillent les souvenirs :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu\u2019est-ce qu\u2019ils sont devenus ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Tous sont morts.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ah ! Et les Sirmont, vous les connaissiez ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, le dernier est g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle dit, fr\u00e9missante d\u2019\u00e9motion, d\u2019angoisse, de je ne sais quel sentiment confus, puissant et sacr\u00e9, de je ne sais quel besoin d\u2019avouer, de dire tout, de parler de ces choses qu\u2019elle avait tenues jusque-l\u00e0 enferm\u00e9es au fond de son c\u0153ur, et de ces gens dont le nom bouleversait son \u00e2me :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C\u2019est mon fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je levai les yeux vers elle, effar\u00e9 de surprise. Et tout d\u2019un coup le souvenir me revint.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e par un sous-officier de hussards du r\u00e9giment que commandait son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un beau gar\u00e7on, fils de paysans, mais portant bien le dolman bleu, ce soldat qui avait s\u00e9duit la fille de son colonel. Elle l\u2019avait vu, remarqu\u00e9, aim\u00e9 en regardant d\u00e9filer les escadrons, sans doute. Mais comment lui avait-elle parl\u00e9, comment avaient-ils pu se voir, s\u2019entendre ? Comment avait-elle os\u00e9 lui faire comprendre qu\u2019elle l\u2019aimait ? Cela, on ne le sut jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019avait rien devin\u00e9, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les retrouva pas. On n\u2019en eut jamais des nouvelles et on la consid\u00e9rait comme morte.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors je repris \u00e0 mon tour :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, je me rappelle bien. Vous \u00eates Mademoiselle Suzanne.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle fit \u00ab oui \u00bb, de la t\u00eate. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me montrant d\u2019un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle me dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je compris qu\u2019elle l\u2019aimait toujours, qu\u2019elle le voyait encore avec ses yeux s\u00e9duits.<\/p>\n\n\n\n<p>Je demandai :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Avez-vous \u00e9t\u00e9 heureuse au moins ?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9pondit, avec une voix qui venait du c\u0153ur :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oh ! Oui, tr\u00e8s heureuse. Il m\u2019a rendue tr\u00e8s heureuse. Je n\u2019ai jamais rien regrett\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la contemplais, triste, surpris, \u00e9merveill\u00e9 par la puissance de l\u2019amour ! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle \u00e9tait devenue elle-m\u00eame une paysanne. Elle s\u2019\u00e9tait faite \u00e0 sa vie sans charmes, sans luxe, sans d\u00e9licatesse d\u2019aucune sorte, elle s\u2019\u00e9tait pli\u00e9e \u00e0 ses habitudes simples. Et elle l\u2019aimait encore. Elle \u00e9tait devenue une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse \u00e0 son c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019avait jamais pens\u00e9 \u00e0 rien, qu\u2019\u00e0 lui ! Elle n\u2019avait regrett\u00e9 ni les parures, ni les \u00e9toffes, ni les \u00e9l\u00e9gances, ni la mollesse des si\u00e8ges, ni la ti\u00e9deur parfum\u00e9e des chambres envelopp\u00e9es de tentures, ni la douceur des duvets o\u00f9 plongent les corps pour le repos. Elle n\u2019avait eu jamais besoin que de lui ; pourvu qu\u2019il f\u00fbt l\u00e0, elle ne d\u00e9sirait rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait abandonn\u00e9 la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l\u2019avaient \u00e9lev\u00e9e, aim\u00e9e. Elle \u00e9tait venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait \u00e9t\u00e9 tout pour elle, tout ce qu\u2019on d\u00e9sire, tout ce qu\u2019on r\u00eave, tout ce qu\u2019on attend sans cesse, tout ce qu\u2019on esp\u00e8re sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019aurait pas pu \u00eatre plus heureuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Et toute la nuit, en \u00e9coutant le souffle rauque du vieux soldat \u00e9tendu sur son grabat, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celle qui l\u2019avait suivi si loin, je pensais \u00e0 cette \u00e9trange et simple aventure, \u00e0 ce bonheur si complet, fait de si peu.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je partis au soleil levant, apr\u00e8s avoir serr\u00e9 la main des deux vieux \u00e9poux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">* *<\/p>\n\n\n\n<p>Le conteur se tut. Une femme dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est \u00e9gal, elle avait un id\u00e9al trop facile, des besoins trop primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait \u00eatre qu\u2019une sotte.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre pronon\u00e7a d\u2019une voix lente :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Qu\u2019importe ! Elle fut heureuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u00e0-bas, au fond de l\u2019horizon, la Corse s\u2019enfon\u00e7ait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer, effa\u00e7ait sa grande ombre apparue comme pour raconter elle-m\u00eame l\u2019histoire des deux humbles amants qu\u2019abritait son rivage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le bonheur \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 16 mars 1884 dans Le Gaulois. Dans une villa surplombant la M\u00e9diterran\u00e9e, un groupe d&rsquo;invit\u00e9s discute de l&rsquo;amour et se demande s&rsquo;il est possible de le faire durer au fil des ans. La conversation se poursuit jusqu&rsquo;\u00e0 ce que, \u00e0 l&rsquo;horizon, apparaisse la silhouette de la Corse, visible depuis le continent uniquement dans des cas exceptionnels. Cette vision inattendue incite un vieil homme \u00e0 intervenir et \u00e0 partager un \u00e9pisode v\u00e9cu sur l&rsquo;\u00eele : une histoire qui, selon lui, r\u00e9v\u00e8le de mani\u00e8re simple comment l&rsquo;amour peut perdurer \u00e0 travers le temps.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":25187,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843,1456],"class_list":["post-25182","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","tag-realiste","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Guy-de-Maupassant-La-dicha2.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":73,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":73,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":29,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":18,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25182","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25182"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25182\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25187"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25182"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25182"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25182"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}