{"id":25359,"date":"2025-12-01T11:23:18","date_gmt":"2025-12-01T15:23:18","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=25359"},"modified":"2025-12-01T11:23:21","modified_gmt":"2025-12-01T15:23:21","slug":"robert-bloch-la-nuit-avant-noel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/robert-bloch-la-nuit-avant-noel\/25359\/","title":{"rendered":"Robert Bloch : La nuit avant No\u00ebl"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis : <\/strong>\u00ab La nuit avant No\u00ebl \u00bb (The Night Before Christmas) est une nouvelle de Robert Bloch publi\u00e9e en 1980 dans l&rsquo;anthologie <em>Dark Forces<\/em>. Arnold Brandon, un peintre en difficult\u00e9, re\u00e7oit une commande qui pourrait relancer sa carri\u00e8re : r\u00e9aliser le portrait de Louise, l&rsquo;\u00e9l\u00e9gante \u00e9pouse de Carlos Santiago, un magnat argentin imposant et myst\u00e9rieux. D\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre, Santiago, avec sa pr\u00e9sence dominante et son pass\u00e9 trouble, provoque chez Arnold un m\u00e9lange de fascination et de rejet. Au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;Arnold avance dans son travail et que No\u00ebl approche, les relations entre les trois personnages s&rsquo;entrem\u00ealent de mani\u00e8re de plus en plus complexe, cr\u00e9ant une atmosph\u00e8re o\u00f9 le pouvoir, la jalousie et les secrets menacent de d\u00e9clencher une temp\u00eate tragique.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-07b707b8\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Robert-Bloch-Nochebuena.webp\" alt=\"Robert Bloch : La nuit avant No\u00ebl\" class=\"wp-image-25358\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Robert-Bloch-Nochebuena.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Robert-Bloch-Nochebuena-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Robert-Bloch-Nochebuena-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Robert-Bloch-Nochebuena-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La nuit avant No\u00ebl<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Robert Bloch<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas comment se termine l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre par le coup de feu que j\u2019entendis derri\u00e8re la porte close du salon, ou quand je m\u2019y pr\u00e9cipitai et trouvai son corps.<\/p>\n\n\n\n<p>La fin se situe peut-\u00eatre apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de la police&nbsp;; apr\u00e8s l\u2019interrogatoire, les explications et toute cette sordide publicit\u00e9 dans les journaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se peut aussi que la vraie fin soit ma d\u00e9pression, et ma gu\u00e9rison \u00e9ventuelle&nbsp;\u2013 si on peut parler de gu\u00e9rison.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est encore possible qu\u2019une telle histoire ne finisse jamais avant que ne s\u2019en efface le souvenir. Et je me souviens du moindre d\u00e9tail, depuis la premi\u00e8re minute.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout commen\u00e7a par un bel apr\u00e8s-midi d\u2019automne, quand je retrouvai Dirk Otjens sur le seuil de sa galerie \u00e0 La Cienaga. Il \u00e9tait en retard&nbsp;; il venait probablement de d\u00e9jeuner avec un de ses riches clients, et il para\u00eet que ces gens-l\u00e0 pr\u00e9f\u00e8rent les d\u00e9jeuners tardifs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Brandon&nbsp;! s\u2019exclama-t-il. O\u00f9 \u00e9tais-tu pass\u00e9&nbsp;? J\u2019ai essay\u00e9 de te joindre toute la matin\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;D\u00e9sol\u00e9\u2026 un rendez-vous\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Dirk secoua la t\u00eate avec impatience.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu devrais te faire installer un r\u00e9pondeur t\u00e9l\u00e9phonique.<\/p>\n\n\n\n<p>Inutile de lui dire que je peux pas me le permettre, et que mon rendez-vous \u00e9tait \u00e0 l\u2019Agence pour l\u2019emploi. Dirk a peut-\u00eatre connu la pauvret\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque, mais depuis, bien des d\u00e9jeuners d\u2019affaires s\u2019\u00e9taient d\u00e9roul\u00e9s, et il \u00e9voluait maintenant dans un autre milieu. L\u2019id\u00e9e d\u2019un artiste mourant de faim lui coupait l\u2019app\u00e9tit, et je ne pouvais pas me permettre de lui appara\u00eetre sous cet angle en ce moment&nbsp;\u2013 pas plus que de louer un r\u00e9pondeur. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 de la chance qu\u2019il ait accept\u00e9 de devenir mon agent, m\u00eame s\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien sorti jusque-l\u00e0\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 moins que\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu as vendu quelque chose&nbsp;? Je tentai de prendre un air d\u00e9contract\u00e9, mais mon c\u0153ur battait la chamade.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non, mais je t\u2019ai peut-\u00eatre obtenu une commande. As-tu entendu parler de Carlos Santiago&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne crois pas, non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Un de mes clients. Il est tout le temps fourr\u00e9 ici. Il a vu cette toile., tu sais bien, celle qui est au premier\u2026 et il voudrait un portrait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c0 quoi ressemble-t-il&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dirk haussa les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c9tranger. Un fort accent. Il parlait avec le d\u00e9dain qu\u2019affichent tous les Am\u00e9ricains naturalis\u00e9s depuis peu. Une sorte de magnat dans la marine, si j\u2019ai bien compris. Mais il y a de l\u2019argent \u00e0 gagner.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Combien&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai avanc\u00e9 le chiffre de vingt-cinq mille. Ce n\u2019est pas le P\u00e9rou, mais c\u2019est un d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour un d\u00e9but, c\u2019\u00e9tait un d\u00e9but. M\u00eame apr\u00e8s d\u00e9duction de sa commission, il me resterait largement assez pour voir venir. Le barrage \u00e9tait franchi, et quelque part devant se trouvait le royaume enchant\u00e9 o\u00f9 tout un chacun poss\u00e8de un r\u00e9pondeur qui enregistre les messages pendant qu\u2019on d\u00e9jeune dans un restaurant cher. N\u00e9anmoins\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne sais pas, dis-je. Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas un bon sujet pour moi. Un magnat espagnol de la marine, je ne sais pas si c\u2019est dans mes cordes. Je ne suis pas capricieux, mais il faut un certain \u00e9change entre l\u2019artiste et le mod\u00e8le, sinon \u00e7a ne donne rien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019expression de Dirk, je compris que ce que je disais ne donnait rien non plus&nbsp;; mais cela devait \u00eatre dit. Je suis un artiste, apr\u00e8s tout. J\u2019ai pass\u00e9 neuf ans de ma vie \u00e0 apprendre mon m\u00e9tier, ici et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, neuf longues et dures ann\u00e9es de sacrifice, o\u00f9 j\u2019avais pu explorer mes limites, et je n\u2019avais nullement l\u2019intention de tout remettre en question pour le premier venu agitant un dollar sous mon nez. \u00c0 ce compte-l\u00e0, j\u2019aurais aussi bien pu me lancer dans la production de masse, peindre les clowns \u00e0 trente-cinq dollars, prix de gros, \u00e0 vendre dans les foires ou les supermarch\u00e9s. Par ailleurs\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il faudrait que je le voie, dis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que tu vas faire. Tu as rendez-vous \u00e0 trois heures.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c0 son bureau&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non, chez lui. \u00c0 Trousdale. Tiens, je t\u2019ai not\u00e9 son adresse. Vas-y, et bonne chance&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><br>Je me souviens avoir roul\u00e9 le long de Coldwater avant de prendre, sur ma droite, une de ces rues qui m\u00e8nent \u00e0 Trousdale Estates. Je m\u2019en souviens parfaitement, parce que la mont\u00e9e \u00e9tait raide, \u00e0 flanc de colline, et que je me demandais si la voiture tiendrait le coup. La vieille guimbarde avait un complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, et j\u2019imaginais ce qu\u2019elle pouvait ressentir, ahanant comme un asthmatique le long des all\u00e9es circulaires bourr\u00e9es de Cadillacs, de Lancias, d\u2019Alfa-Rom\u00e9os et de l\u2019in\u00e9vitable Rolls, toutes neuves et rutilantes. Dans ce quartier, la Mercedes \u00e9tait tout juste bonne pour les domestiques. Je n\u2019aimais pas tellement cela, mais Dirk avait raison&nbsp;: c\u2019est l\u00e0 qu\u2019\u00e9tait l\u2019argent.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Carlos Santiago.<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture gar\u00e9e dans son all\u00e9e \u00e9tait une Ferrari. Je me rangeai derri\u00e8re elle, esp\u00e9rant que personne ne m\u2019observait par la baie vitr\u00e9e du pseudo-palazzo dont les deux \u00e9tages se dressaient au-dessus d\u2019une rang\u00e9e de cypr\u00e8s. La maison \u00e9tait neuve et les arbres encore jeunes, mais qui \u00e9tais-je pour \u00e9mettre des critiques&nbsp;? L\u00e0 \u00e9tait l\u2019argent.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sonnai. Un carillon retentit doucement derri\u00e8re la lourde porte. Elle fut ouverte par une femme de chambre aux cheveux noirs et en tenue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Arnold Brandon. J\u2019ai rendez-vous avec M<sup>r<\/sup>&nbsp;Santiago.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle acquies\u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Par ici. Le se\u00f1or vous attend.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passai de la chaleur d\u2019un apr\u00e8s-midi ensoleill\u00e9 \u00e0 la fra\u00eecheur d\u2019une entr\u00e9e sombre, suivant la femme de chambre vers une arche \u00e0 notre gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Le salon, avec son haut plafond et sa chemin\u00e9e, \u00e9tait plus grand que je ne l\u2019aurais pens\u00e9. Et mon h\u00f4te aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Carlos Santiago se pr\u00e9tendait espagnol&nbsp;; j\u2019appris plus tard qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9 en Argentine, et du sang indien coulait certainement dans ses veines. Mais il me rappelait un certain Cr\u00e9tois.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Minotaure.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas litt\u00e9ralement, bien s\u00fbr. Ce n\u2019\u00e9tait pas un \u00eatre hybride, il n\u2019avait pas un corps d\u2019homme surmont\u00e9 d\u2019une t\u00eate de taureau. Les cheveux fris\u00e9s, grisonnants, tombaient sur un front que n\u2019ornait aucune corne, mais les yeux aux paupi\u00e8res lourdes, le nez \u00e9pat\u00e9 et l\u2019immense t\u00eate directement coll\u00e9e au fort poitrail sugg\u00e9raient un m\u00e9lange de taureau et d\u2019humain. En tant qu\u2019artiste, je vis dans Santiago la personnification de l\u2019homme-taureau, du taureau-homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Du premier coup d\u2019\u0153il, je le ha\u00efs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 vrai dire, j\u2019ai toujours redout\u00e9 ce genre d\u2019hommes, les grands hommes trapus et arrogants qui traversent la vie en jurant, ripaillant, se battant. Je ne leur fais pas confiance, car ils ont toujours \u00e9t\u00e9 des ennemis jur\u00e9s de l\u2019art, des br\u00fbleurs de livres, des briseurs de statues, m\u00e9prisant toute cr\u00e9ation qui ne jaillit pas de leurs propres entrailles. Et je les crains d\u2019autant plus qu\u2019ils endossent le masque de la cordialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Carlos Santiago \u00e9tait cordial.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019invita \u00e0 prendre place dans un immense fauteuil de cuir, me versa \u00e0 boire, s\u2019enquit de ma sant\u00e9, me complimenta sur les \u00e9chantillons de mon travail qu\u2019il avait vus \u00e0 la galerie. Mais la peur subsistait, ainsi que l\u2019image du Minautore. Bienvenue dans mon labyrinthe&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je dois admettre que ledit labyrinthe \u00e9tait meubl\u00e9 avec go\u00fbt et d\u00e9cor\u00e9 sans regarder \u00e0 la d\u00e9pense, ce que rehaussait d\u2019ailleurs la seule note discordante du d\u00e9cor&nbsp;\u2013 l\u2019ornement qui d\u00e9pareillait le linteau de la chemin\u00e9e. L\u2019arme rouill\u00e9e, \u00e0 double tranchant, accroch\u00e9e au mur et flanqu\u00e9e de photographies floues et mal encadr\u00e9es, semblait aussi d\u00e9plac\u00e9e dans cette pi\u00e8ce que la lourde pr\u00e9sence de mon h\u00f4te.<\/p>\n\n\n\n<p>Il remarqua mon examen, puis \u00e9clata d\u2019un rire semblable \u00e0 un mugissement bovin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je sais ce que vous pensez, amigo. Le d\u00e9corateur, \u00f4 combien raffin\u00e9, \u00e9tait choqu\u00e9 de mon insistance \u00e0 vouloir placer ces objets dans ce d\u00e9cor. Mais je suis un sentimental, et je n\u2019en ai pas honte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;La machette&nbsp;\u2013 c\u2019est tout ce que je poss\u00e9dais, autrefois, hormis les haillons que j\u2019avais sur le dos. Avec elle, j\u2019ai su\u00e9 sang et eau dans les champs pendant trois longues ann\u00e9es comme simple man\u0153uvre. Au bout de ce temps, je portais toujours mes haillons, et elle \u00e9tait mon unique bien. Mais avec l\u2019argent gagn\u00e9, je fis mon premier investissement&nbsp;\u2013 quelques petites actions dans un p\u00e9trolier r\u00e9form\u00e9 qui faisait son dernier voyage. Le succ\u00e8s de cette ultime travers\u00e9e se r\u00e9v\u00e9la le d\u00e9but de mon succ\u00e8s, \u00e0 moi. Je vous fais gr\u00e2ce des d\u00e9tails&nbsp;; ces photos disent tout. Elles repr\u00e9sentent les bateaux que j\u2019ai achet\u00e9s au fil des ans, la flotte Santiago. Beaucoup sont vieux et rouill\u00e9s, maintenant, comme la machette\u2026 comme moi. Mais nous allons ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago se resservit \u00e0 boire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vous ennuie, monsieur Brandon. Parlons plut\u00f4t de ce portrait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je connaissais d\u00e9j\u00e0 la suite. Il allait me dire quoi peindre et comment le peindre, et insister pour que j\u2019inclue les navires \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan&nbsp;; peut-\u00eatre m\u00eame voudrait-il tenir la machette \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa fiert\u00e9 \u00e9tait sans doute l\u00e9gitime, mais j\u2019avais aussi la mienne. Dieu sait que j\u2019avais besoin d\u2019argent, mais je n\u2019allais pas peindre ce minotaure, quel que f\u00fbt l\u2019arri\u00e8re-plan. Inutile de retarder l\u2019in\u00e9vitable&nbsp;; autant prendre le taureau par les cornes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Louise&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago tourna la t\u00eate, se leva en souriant. Je regardai la jeune femme qui venait d\u2019entrer&nbsp;\u2013 grande, mince, les cheveux fauves, des traits sans d\u00e9faut domin\u00e9s par des yeux noisette. Sa pr\u00e9sence embrasait la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Permettez-moi de vous pr\u00e9senter ma femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons certainement parl\u00e9 tous les deux, nous nous sommes salu\u00e9s, mais je ne me souviens de rien, sinon que ma bouche \u00e9tait s\u00e8che et que les mots ne voulaient rien dire. Seuls les mots de Santiago \u00e9taient importants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je veux que vous fassiez son portrait.<\/p>\n\n\n\n<p><br>C\u2019est ainsi que tout commen\u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Les s\u00e9ances de pose avaient lieu dans l\u2019atelier attenant au salon&nbsp;; la lumi\u00e8re \u00e9tait id\u00e9ale l\u2019apr\u00e8s-midi. Je venais trois fois par semaine. D\u2019abord pour les \u00e9bauches, puis pour remplir le fond. \u00c0 l\u2019inverse de la technique habituelle, j\u2019attendis pour travailler le portrait proprement dit que tous les autres \u00e9l\u00e9ments soient mis en place et compl\u00e9t\u00e9s. Je voulais que sa chair refl\u00e8te subtilement les couleurs du d\u00e9cor et des costumes. Ensuite seulement je me concentrerais sur la pose et l\u2019expression, essayerais de capturer l\u2019essence. Mais comment capturer le son de la voix douce, la subtile odeur du parfum, la gr\u00e2ce inconsciente des gestes, la sensualit\u00e9 \u00e9manant de tout son \u00eatre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je dois porter \u00e0 son cr\u00e9dit que Santiago se montra fort coop\u00e9ratif. Pas une fois il n\u2019interrompit les s\u00e9ances, ne s\u2019enquit jamais de leur progr\u00e8s. J\u2019avais exig\u00e9 que ni lui, ni mon mod\u00e8le ne voient mon travail avant qu\u2019il f\u00fbt achev\u00e9. Je recouvrais la toile pendant mon absence. Il ne me harcela pas de questions, et au bout de deux semaines il prit l\u2019avion pour le Moyen-Orient, o\u00f9 il devait surveiller le chargement de ses cargos.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant qu\u2019il faisait couler du p\u00e9trole sur des eaux troubles, Louise et moi \u00e9tions seuls.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions naturellement arriv\u00e9s au tutoiement. Et pendant les s\u00e9ances, nous parlions. Ou plut\u00f4t elle parlait&nbsp;; je me concentrais sur le travail. Mais, pour qu\u2019un portrait soit davantage qu\u2019une simple repr\u00e9sentation, l\u2019artiste doit apprendre \u00e0 conna\u00eetre son mod\u00e8le, et j\u2019encourageais la conversation pour \u00e9couter et apprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce genre de situation, une certaine intimit\u00e9 se d\u00e9veloppe in\u00e9vitablement. Si ces discours avaient \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9s, on aurait facilement pu croire qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s sur le divan d\u2019un psychiatre ou dans le secret d\u2019un confessionnal.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la conversation n\u2019\u00e9tait pas enregistr\u00e9e. Et j\u2019\u00e9tais un artiste, exultant de voir que je travaillais au meilleur de mes capacit\u00e9s, pas un psychiatre ni un pr\u00eatre. J\u2019\u00e9coutais mais ne jugeais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ailleurs, ce que racontait Louise \u00e9tait somme toute assez banal. Elle n\u2019\u00e9tait pas plus Maria Cayetano, duchesse d\u2019Albe, que je n\u2019\u00e9tais Francisco Jos\u00e9 de Goya y Lucientes.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 partiellement devin\u00e9 de quel milieu elle \u00e9tait issue, et mes suppositions se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent exactes. Son histoire \u00e9tait celle, assez ordinaire, de la fille extraordinairement belle n\u00e9e dans une famille pauvre. Cendrillon de la classe, passant ses examens pour se retrouver sur le coup de minuit dans la cuisine\u2026 Les efforts d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s pour s\u2019en sortir\u2026 Class\u00e9e troisi\u00e8me dans un concours de beaut\u00e9, mannequin rat\u00e9, des ambitions d\u2019actrice d\u00e9courag\u00e9es par les figurations, o\u00f9 elle se d\u00e9couvrait l\u2019une parmi de nombreuses autres\u2026 Bien entendu, il y avait tous ceux qui proposaient leurs services comme agents, impr\u00e9sarios&nbsp;\u2013 ou franchement souteneurs&nbsp;; tous voulaient quelque chose en \u00e9change, toujours la m\u00eame. \u00c0 son cr\u00e9dit, Louise \u00e9tait trop fine pour y souscrire. Elle esp\u00e9rait encore rencontrer son Prince charmant. \u00c0 la place, elle rencontra le Minotaure.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit, elle fut invit\u00e9e \u00e0 un d\u00eener o\u00f9 elle devait rencontrer \u00ab&nbsp;des gens importants&nbsp;\u00bb. L\u2019un d\u2019eux \u00e9tait Carlos Santiago et avant que la soir\u00e9e s\u2019ach\u00e8ve, il avait clairement expos\u00e9 ses intentions.<\/p>\n\n\n\n<p>Louise eut l\u2019intelligence de refuser la r\u00e9ponse \u00e9vidente&nbsp;; et, quand il essaya de forcer l\u2019issue, elle lui laboura le visage de ses ongles. Manifestement, elle lui fit plus qu\u2019une impression physique, car le lendemain, les fleurs commenc\u00e8rent \u00e0 affluer. Apr\u00e8s les boucles d\u2019oreilles et les bracelets, la bague n\u2019\u00e9tait pas loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Cendrillon \u00e9pousa donc le Minotaure, pour d\u00e9couvrir peu apr\u00e8s que le labyrinthe n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 son go\u00fbt. Le taureau, para\u00eet-il, mugissait beaucoup, mais n\u2019\u00e9tait au fond qu\u2019un b\u0153uf.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019appris tout cela, et beaucoup plus, au cours de nos s\u00e9ances de pose. Et arrivai \u00e0 la conclusion attendue.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fis porter des cornes au taureau.<\/p>\n\n\n\n<p>La justification&nbsp;? Ces choses-l\u00e0 ne sont pas une simple question de morale. Et, en tout cas, Louise n\u2019avait pas de scrupules. Elle s\u2019\u00e9tait vendue au plus offrant, mais le march\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cevant. Je ne la condamnais pas, mais ne lui cherchais pas d\u2019excuses non plus. Cendrillon avait voulu s\u2019\u00e9chapper des cuisines et avait opt\u00e9 pour le moyen le plus \u00e9vident. Le quotient intellectuel n\u00e9cessaire pour trouver une autre issue lui faisait d\u00e9faut, et dans notre soci\u00e9t\u00e9, malgr\u00e9 la gu\u00e9rilla du M.L.F. local, la Belle finit d\u2019habitude dans le lit de la B\u00eate. C\u2019est parfois une jeune b\u00eate n\u2019ayant rien de plus \u00e0 offrir qu\u2019un \u00e9tat de rut perp\u00e9tuel&nbsp;; le plus souvent, c\u2019est une B\u00eate vieillissante qui procure la s\u00e9curit\u00e9 et un statut social en \u00e9change d\u2019un accouplement occasionnel. Mais Louise n\u2019avait m\u00eame pas \u00e7a&nbsp;; sa B\u00eate \u00e9tait un vieux taureau dont elle ne supportait plus les mugissements et les ren\u00e2clements. Ma venue avait intensifi\u00e9 un besoin naturel&nbsp;; ce fut le coup de passion.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 moi, j\u2019eus vite fait de comprendre que derri\u00e8re la fa\u00e7ade sans d\u00e9faut de son visage et de ses formes se cachait une enfant vaine et gourmande. Costume, coiffure et maquillage avaient cr\u00e9\u00e9 Cendrillon de toutes pi\u00e8ces&nbsp;; j\u2019avais prolong\u00e9 cette fiction avec des pigments. Mais conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 ne m\u2019\u00e9tait d\u2019aucune utilit\u00e9&nbsp;: j\u2019aimais la fille de cuisine.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avions gu\u00e8re de temps devant nous, et ne le perd\u00eemes gu\u00e8re en d\u00e9clarations oiseuses ou vains projets d\u2019avenir. Les apr\u00e8s-midi se muaient en soir\u00e9es, et chaque nuit \u00e9tait une f\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9veil brutal ne se fit pas attendre. Carlos Santiago revint une semaine avant No\u00ebl, le 18&nbsp;d\u00e9cembre. Et l\u2019apr\u00e8s-midi suivant, Louise et moi nous retrouv\u00e2mes pour la derni\u00e8re s\u00e9ance de pose dans l\u2019atelier illumin\u00e9 par le soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s calme, elle me regarda appliquer les derni\u00e8res touches au portrait&nbsp;\u2013 quelques reflets dans la chevelure satin\u00e9e, un adoucissement des feux dans les yeux noisette parsem\u00e9s de taches \u00e9meraude.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c7a y est&nbsp;? murmura-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Presque.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est donc la fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle garda la pose, mais sa voix trembla.<\/p>\n\n\n\n<p>Je jetai un rapide coup d\u2019\u0153il vers la porte et baissai le ton jusqu\u2019\u00e0 ce que ma voix ne f\u00fbt plus qu\u2019un murmure m\u00e9fiant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Est-il au courant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr que non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La femme de chambre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu es toujours parti apr\u00e8s les s\u00e9ances. Elle n\u2019a jamais soup\u00e7onn\u00e9 que tu revenais apr\u00e8s son d\u00e9part, le soir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Alors, nous sommes tranquilles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est tout ce que tu trouves \u00e0 dire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Sa voix s\u2019\u00e9leva, et je fis un geste apaisant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;S\u2019il te pla\u00eet\u2026 baisse un peu la t\u00eate\u2026 oui, comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reposai mon pinceau et reculai d\u2019un pas. Louise m\u2019observait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Puis-je le voir, maintenant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se leva, vint \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Pendant un long moment, elle regarda la toile en silence, les yeux voil\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019y a-t-il&nbsp;? demandai-je. Il ne te pla\u00eet pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Si\u2026 il est merveilleux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pourquoi cet air triste&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parce que c\u2019est fini.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les meilleures choses ont une fin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Est-ce vraiment indispensable&nbsp;? Vraiment&nbsp;? murmura-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Monsieur Brandon a raison.<\/p>\n\n\n\n<p>Carlos Santiago se tenait sur le seuil, approuvant de la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est d\u00e9j\u00e0 fini depuis plusieurs jours, ajouta-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Je battis des paupi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Comment le savez-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019aime bien savoir ce qui se passe chez moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu as regard\u00e9 le portrait&nbsp;? Louise fron\u00e7a les sourcils. Mais tu avais promis \u00e0 M<sup>r<\/sup>.&nbsp;Brandon\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mes excuses. (Santiago me sourit.) Je n\u2019\u00e9tais pas tranquille tant que je ne savais pas ce que vous faisiez au juste.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me for\u00e7ai \u00e0 lui rendre son sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00cates-vous satisfait, maintenant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Absolument. (Il regarda le portrait.) Un chef-d\u2019\u0153uvre. Vous avez montr\u00e9 ma femme dans toute sa splendeur. J\u2019aimerais pouvoir amener un tel sourire sur ses l\u00e8vres.<\/p>\n\n\n\n<p>Se moquait-il de moi, ou \u00e9tait-ce l\u2019\u00e9cho de ma culpabilit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il ne faudra pas toucher au portrait avant quelque temps. La peinture doit d\u2019abord s\u00e9cher. Je le vernirai ensuite, et nous pourrons choisir le cadre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr. Mais pour commencer\u2026 Il sortit un ch\u00e8que de sa poche et me le tendit. Voil\u00e0 pour vous. Le compte y est.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous \u00eates tr\u00e8s pr\u00e9venant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je suis un homme pr\u00e9venant, en effet. Il se retourna quand entra la femme de chambre, porteuse d\u2019un plateau et de verres \u00e0 cognac.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le posa sur une table basse et se retira. Santiago nous versa \u00e0 boire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Comme vous voyez, j\u2019avais pr\u00e9vu cet instant. Il nous tendit les verres et leva le sien. \u00c0 votre sant\u00e9, Mister Brandon. J\u2019appr\u00e9cie votre grand talent, et votre sagesse plus grande encore.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sagesse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Louise lui jeta un regard d\u00e9concert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parfaitement. Il hocha la t\u00eate. Je ne suis pas un expert en la mati\u00e8re, mais je sais qu\u2019un projet comme celui-ci comporte bien des dangers.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne comprends pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il y a toujours la tentation de continuer, d\u2019en faire trop. Mais M<sup>r<\/sup>.&nbsp;Brandon a su s\u2019arr\u00eater \u00e0 temps. Il a fait preuve, disons, de conscience artistique. Buvons \u00e0 sa d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago avala une gorg\u00e9e de cognac. Louise et moi l\u2019imit\u00e2mes. De nouveau je me demandai ce qu\u2019il savait\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous ne pouvez pas comprendre ce que ce moment repr\u00e9sente pour moi, reprit-il. De me trouver dans cette maison, avec le portrait de celle que j\u2019aime&nbsp;\u2013 c\u2019est le r\u00eave d\u2019un enfant pauvre qui se r\u00e9alise enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu n\u2019as pas toujours \u00e9t\u00e9 pauvre, interrompit Louise. Tu m\u2019as toi-m\u00eame avou\u00e9 que ton p\u00e8re \u00e9tait riche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est exact. Santiago s\u2019arr\u00eata pour reprendre une gorg\u00e9e de cognac. Mon enfance s\u2019est \u00e9coul\u00e9e dans le luxe&nbsp;; je n\u2019ai manqu\u00e9 de rien jusqu\u2019\u00e0 la mort de mon p\u00e8re. Mais mon fr\u00e8re h\u00e9rita de l\u2019estancia, et je partis faire ma propre place dans le monde. C\u2019est sans doute aussi bien\u2026 Il est souvent pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019oublier le pass\u00e9\u2026 on raconte certaines histoires. Il me sourit. L\u2019une d\u2019elles, en particulier, vous int\u00e9ressera.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s mon d\u00e9part, la femme de mon fr\u00e8re mourut en couches. Naturellement, il se remaria, mais personne n\u2019aurait pu deviner que son choix allait porter sur une moins que rien, une fille sans \u00e9ducation ni statut social\u2026 Je suppose que sa jeunesse et sa beaut\u00e9 expliquaient ce choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Le regard en coin qu\u2019il jeta \u00e0 Louise avait-il une signification profonde, ou \u00e9tait-ce l\u2019effet de mon imagination&nbsp;? Ses yeux se pos\u00e8rent \u00e0 nouveau sur moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c0 l\u2019inverse de sa premi\u00e8re femme, sa nouvelle \u00e9pouse n\u2019eut pas d\u2019enfants, et cela le troublait. Pour s\u2019assurer qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas en cause, il engrossa pendant cette p\u00e9riode plusieurs servantes de l\u2019estancia. Mais mon fr\u00e8re ne reprocha jamais rien \u00e0 sa femme&nbsp;; il se contenta d\u2019appeler un m\u00e9decin. Ses examens ne furent pas concluants, mais il d\u00e9couvrit autre chose\u2026 La femme de mon fr\u00e8re souffrait d\u2019une maladie des yeux, un mal \u00e9trange qui pouvait un jour provoquer la c\u00e9cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;Le m\u00e9decin conseilla une op\u00e9ration imm\u00e9diate, mais elle avait peur que l\u2019intervention elle-m\u00eame ne la rend\u00eet aveugle. Sa peur \u00e9tait si profonde qu\u2019elle fit solennellement jurer \u00e0 mon fr\u00e8re que, quoi qu\u2019il arrive, personne ne toucherait jamais \u00e0 ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pauvre femme&nbsp;! Louise r\u00e9prima un frisson.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;Qu\u2019est-il arriv\u00e9 ensuite&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Naturellement, mis au fait de son \u00e9tat, mon fr\u00e8re s\u2019abstint de l\u2019exercice de ses droits conjugaux. Selon le m\u00e9decin, elle n\u2019\u00e9tait pas st\u00e9rile et sa maladie pouvait se transmettre aux enfants \u00e9ventuels. Mon fr\u00e8re n\u2019ayant aucun d\u00e9sir d\u2019ajouter \u00e0 la souffrance du monde, il qu\u00eata ailleurs ses plaisirs. Pas une fois il ne se plaignit des d\u00e9sagr\u00e9ments qu\u2019elle lui occasionnait ainsi. Il avait la patience d\u2019un saint. On se serait attendu \u00e0 ce qu\u2019elle lui en s\u00fbt gr\u00e9, mais la femme est ainsi faite qu\u2019elle ne jouit d\u2019aucune intelligence v\u00e9ritable.<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago reprit une gorg\u00e9e de cognac.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Horrifi\u00e9, mon fr\u00e8re apprit que sa femme le trompait avec un jeune jardinier de l\u2019estancia. La trahison eut lieu alors qu\u2019il se trouvait en voyage&nbsp;; il passait en effet beaucoup de temps \u00e0 Buenos Aires o\u00f9 l\u2019appelaient ses affaires, et o\u00f9 une ma\u00eetresse compr\u00e9hensive et sympathique le consolait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb&nbsp;Quand le scandale \u00e9clata, il refusa d\u2019abord d\u2019y croire, mais les semaines suivantes, les preuves s\u2019accumul\u00e8rent. Sa femme \u00e9tait enceinte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il divor\u00e7a&nbsp;? demanda Louise.<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago haussa les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Impossible. Mon fr\u00e8re \u00e9tait un homme profond\u00e9ment religieux. Mais il fallait mettre fin aux comm\u00e9rages, aux \u0153illades sournoises, aux rires derri\u00e8re son dos. Sa r\u00e9putation, son honneur \u00e9taient en jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Je profitai d\u2019une pause pour prendre la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Laissez-moi finir l\u2019histoire, dis-je. Sachant combien sa femme avait peur de la c\u00e9cit\u00e9, il insista pour que l\u2019op\u00e9ration ait lieu et paya le chirurgien pour qu\u2019il la rende aveugle.<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago secoua la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous oubliez qu\u2019il avait jur\u00e9 \u00e0 la pobrecita qu\u2019on ne toucherait pas \u00e0 ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que fit-il, alors&nbsp;? demanda Louise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il lui ferma les paupi\u00e8res. (Santiago hocha la t\u00eate.) Il ne toucha pas aux yeux. Il lui fit coudre les paupi\u00e8res et la bannit dans un pavillon isol\u00e9 o\u00f9 une servante subvenait \u00e0 ses soins.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quelle horreur&nbsp;! murmura Louise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je suis s\u00fbr qu\u2019il en souffrit beaucoup, reprit Santiago. Mais pas longtemps, heureusement. Une nuit, un incendie ravagea le pavillon pendant que la servante \u00e9tait absente. Personne ne sait comment il d\u00e9buta\u2026 la femme de mon fr\u00e8re renversa peut-\u00eatre une bougie. Malheureusement, la porte \u00e9tait ferm\u00e9e et la servante d\u00e9tenait la seule cl\u00e9. Une trag\u00e9die.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019osais pas regarder Louise, mais il me fallait lui faire face, \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et son amant&nbsp;? demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il tenta de se r\u00e9fugier dans la pampa. C\u2019est l\u00e0 que mon fr\u00e8re le traqua avec des chiens et lui administra une punition ad\u00e9quate.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et quel genre de punition ad\u00e9quate, selon lui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago leva son verre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;On d\u00e9shabilla le jeune homme et on l\u2019attacha \u00e0 un arbre. Ses parties g\u00e9nitales furent enduites de miel. Vous avez entendu parler des fourmis rouges d\u2019Argentine, amigo&nbsp;? La r\u00e9gion en \u00e9tait infest\u00e9e\u2026 Elles d\u00e9vorent tout ce qui sent le miel, de pr\u00e8s ou de loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Louise poussa un cri \u00e9trangl\u00e9, fit demi-tour, et sortit de la pi\u00e8ce en courant. Santiago finit son verre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai l\u2019impression de l\u2019avoir boulevers\u00e9e. Ce n\u2019\u00e9tait pas mon intention\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quelle \u00e9tait donc votre intention&nbsp;? (Je regardai dans les yeux l\u2019homme-taureau.) Votre histoire ne me bouleverse pas, moi. Nous ne sommes pas dans la jungle. Et vous n\u2019\u00eates pas votre fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je n\u2019ai pas de fr\u00e8re, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Je roulais dans le cr\u00e9puscule. Les n\u00e9ons s\u2019allumaient sur Hollywood Boulevard, les d\u00e9corations de No\u00ebl clignotaient sur les guirlandes tendues \u00e0 travers les rues. Les scintillements et les lumi\u00e8res ne parvenaient pas \u00e0 dissimuler enti\u00e8rement la laideur des vitrines ou \u00e0 masquer les ombres furtives qui s\u2019y d\u00e9coupaient \u00e0 contre-jour. L\u2019obscurit\u00e9 faisait sortir ces ombres de leurs cachettes&nbsp;; pas de vacances pour l\u2019incessante parade de souteneurs et de revendeurs de drogue, fourgueurs, prostitu\u00e9es, alcooliques et junkies. No\u00ebl approchait, mais pour toutes ces \u00e9paves la f\u00eate ne r\u00e9servait pas grand-chose, et pour moi rien du tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais rien gagn\u00e9 \u00e0 m\u2019attaquer de face \u00e0 Santiago. Je m\u2019\u00e9tais pay\u00e9 un petit geste de r\u00e9volte avant de prendre le large, laissant Louise affronter seule la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas une jolie chanson qu\u2019il nous avait chant\u00e9e l\u00e0, et maintenant qu\u2019il \u00e9tait seul avec elle, il \u00e9tait libre d\u2019orchestrer sa fureur \u00e0 loisir. Avait-il vraiment des soup\u00e7ons&nbsp;? Que savait-il exactement&nbsp;? Et qu\u2019allait-il entreprendre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Un moment, je pensai faire demi-tour. Mais ensuite&nbsp;? Allais-je tenir Santiago en respect avec mon d\u00e9monte-pneu pendant que Louise faisait ses valises&nbsp;? Et si elle ne voulait pas partir avec moi&nbsp;? L\u2019aimais-je assez pour vouloir aller jusqu\u2019au bout&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je continuai mon chemin, mais les questions me poursuivirent jusqu\u2019\u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019ouvris la porte de l\u2019appartement, le t\u00e9l\u00e9phone sonnait. Ma main tremblait quand je d\u00e9crochai le r\u00e9cepteur, et ma voix tremblait \u00e9galement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ch\u00e9ri, j\u2019ai essay\u00e9 de t\u2019appeler\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que se passe-t-il&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il ne se passe rien. Il est parti.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parti&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je t\u2019en prie\u2026 je t\u2019expliquerai de vive voix. D\u00e9p\u00eache-toi&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je me d\u00e9p\u00eachai.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir gar\u00e9 ma voiture, apr\u00e8s nous \u00eatre enlac\u00e9s dans la p\u00e9nombre de l\u2019entr\u00e9e, apr\u00e8s nous \u00eatre install\u00e9s sur le divan du salon, devant la chemin\u00e9e, Louise l\u00e2cha sa bombe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vais divorcer, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Divorcer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Apr\u00e8s ton d\u00e9part, il est venu dans ma chambre. Il voulait s\u2019excuser pour son comportement, soi-disant, mais ce n\u2019\u00e9tait pas le v\u00e9ritable motif. Ce qu\u2019il voulait vraiment me dire, c\u2019est comment il t\u2019avait mis en fuite avec cette histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et tu l\u2019as cru&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr que non, ch\u00e9ri&nbsp;! Je lui ai dit qu\u2019il mentait. Je lui ai dit que tu n\u2019avais rien \u00e0 craindre, et qu\u2019il n\u2019avait aucune raison de m\u2019humilier ainsi. Je lui ai dit que j\u2019en avais soup\u00e9, de ses d\u00e9lires de malade, et que je d\u00e9m\u00e9nageais. En un clin d\u2019\u0153il, son sourire s\u2019est effac\u00e9\u2026 Tu aurais d\u00fb voir sa t\u00eate\u2026 comme s\u2019il avait re\u00e7u un coup de matraque&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne r\u00e9pondis pas, parce que je ne l\u2019avais pas vu. Mais je voyais Louise. Pas la Cendrillon \u00e9th\u00e9r\u00e9e du portrait, ni la pr\u00e9pos\u00e9e \u00e0 la vaisselle&nbsp;\u2013 c\u2019\u00e9tait une autre femme&nbsp;; ses yeux lan\u00e7aient des \u00e9clairs, sa voix \u00e9tait rauque, sa fureur implacable.<\/p>\n\n\n\n<p>Santiago avait d\u00fb voir tout cela, et plus encore. Il bredouilla, protesta, et pour finir il supplia. Et, quand il essaya de l\u2019enlacer, la boucle \u00e9tait boucl\u00e9e&nbsp;: une fois de plus, elle lui laboura le visage avec ses ongles&nbsp;; mais, maintenant, c\u2019\u00e9tait le dernier adieu. Et ce fut lui qui s\u2019en alla, \u00e9tourdi et d\u00e9rout\u00e9, sans m\u00eame prendre le temps d\u2019emporter une valise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il a vraiment dit qu\u2019il acceptait de divorcer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Louise haussa les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oh, il m\u2019a dit qu\u2019il ferait opposition, mais ce n\u2019est que du vent. Je l\u2019ai pr\u00e9venu que je l\u00e2cherais le morceau s\u2019il tentait de m\u2019arr\u00eater au tribunal&nbsp;\u2013 la jalousie, la boisson, tout. Que je parlerais m\u00eame de son impuissance. (Elle rit.) Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, je connais Carlos. Il fera tout pour \u00e9viter ce genre de publicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;O\u00f9 est-il all\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je n\u2019en sais rien et je ne veux pas le savoir. Ses yeux brillaient, sa voix rauque et alt\u00e9r\u00e9e murmura \u00e0 mon oreille&nbsp;: Tu es l\u00e0, toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, quand nos bouches se rencontr\u00e8rent, je sentis sa rage.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toujours, je partis avant l\u2019arriv\u00e9e de la femme de chambre, le matin, bien que Louise m\u2019e\u00fbt demand\u00e9 de rester.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu ne comprends pas&nbsp;? Si tu veux un divorce sans histoire, tu ne peux pas te permettre de me garder ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Dirk Otjens me conseilla un avocat nomm\u00e9 Bernie Prager&nbsp;; elle alla le voir, et ils se mirent d\u2019accord. Louise ne devait pas se montrer en public ou en priv\u00e9 avec un autre homme, \u00e0 moins qu\u2019une tierce personne ne f\u00fbt pr\u00e9sente.<\/p>\n\n\n\n<p>Louise m\u2019appela.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne crois pas que je pourrai le supporter, ch\u00e9ri\u2026 de ne pas te voir\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu as toujours la femme de chambre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Josefina&nbsp;? Elle passe tous les jours, comme d\u2019habitude.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Dans ce cas, je peux venir aussi. Tant qu\u2019elle sera l\u00e0, pas de probl\u00e8me. On pourra dire que je viens mettre les derni\u00e8res touches au tableau les apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et le soir&nbsp;?\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est l\u00e0 que le b\u00e2t blesse. Santiago a s\u00fbrement engag\u00e9 quelqu\u2019un pour te surveiller.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Impossible&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019en sais-tu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Prager n\u2019est pas un imb\u00e9cile. Il a l\u2019habitude des divorces d\u00e9licats, et il sait qu\u2019un arrangement profitable pour moi le sera \u00e9galement pour lui. (Louise rit.) Il se trouve qu\u2019il a \u00e0 sa solde des d\u00e9tectives priv\u00e9s. C\u2019est Carlos qu\u2019on surveille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;O\u00f9 est ton mari&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il s\u2019est install\u00e9 au Sepulveda Athletic Club hier soir, et s\u2019est rendu au bureau ce matin\u2026 toujours les affaires.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et s\u2019il avait engag\u00e9 un d\u00e9tective par t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les lignes du bureau et celles de sa chambre sont d\u00e9j\u00e0 sur \u00e9coute. Je te disais bien que Prager n\u2019est pas un imb\u00e9cile.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c7a m\u2019a l\u2019air d\u2019une op\u00e9ration bien co\u00fbteuse\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que \u00e7a peut faire&nbsp;? Ch\u00e9ri, ne comprends-tu pas&nbsp;? L\u2019argent lui sort par les oreilles. Je vais le saigner \u00e0 blanc et quand cette histoire sera finie je serai riche. Nous serons riches.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle rit de nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne partageais pas son all\u00e9gresse. D\u2019accord, Carlos Santiago n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9cis\u00e9ment M<sup>r<\/sup>.&nbsp;Gentil. Peut-\u00eatre m\u00e9ritait-il d\u2019\u00eatre cocufi\u00e9 et m\u00e9ritait-il de perdre Louise. Mais avait-elle le droit de le saigner avec de fausses pr\u00e9tentions&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Et valais-je mieux qu\u2019elle si je ne m\u2019y opposais pas&nbsp;? Je pensais \u00e0 ce qui se passerait quand le divorce serait prononc\u00e9. Finie la peinture, finies les d\u00e9marches serviles pour obtenir des commandes. Je me voyais d\u00e9j\u00e0 avec Louise, partageant la belle vie, la grande maison, les grosses voitures, les voyages, le luxe. Et pourtant, \u00e9bauchant ce portrait mental de mon avenir, mon \u0153il d\u2019artiste remarqua une ombre. L\u2019ombre d\u2019un de ces souteneurs qui hantent Hollywood Boulevard.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas un joli tableau.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, quand j\u2019arrivai dans le salon ensoleill\u00e9 de Louise, l\u2019ombre disparut.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bonne nouvelle, ch\u00e9ri&nbsp;! m\u2019accueillit-elle. Carlos est parti&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu me l\u2019as d\u00e9j\u00e0\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Elle secoua la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je veux dire, parti pour de bon. Les hommes de Prager viennent de faire leur rapport. Il a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 pour r\u00e9server une place sur l\u2019avion de midi pour La Nouvelle-Orl\u00e9ans. L\u2019un de ses p\u00e9troliers est attendu l\u00e0-bas, et il doit superviser les op\u00e9rations de d\u00e9chargement. Il ne rentrera qu\u2019apr\u00e8s les vacances.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;En es-tu absolument certaine&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Prager a envoy\u00e9 un homme. Il a vu Carlos s\u2019embarquer. Et il fait suivre tous les appels \u00e0 son bureau de La Nouvelle-Orl\u00e9ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019enla\u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;N\u2019est-ce pas merveilleux&nbsp;? Nous pouvons passer No\u00ebl ensemble&nbsp;! (Sa voix et ses yeux s\u2019adoucirent.) C\u2019est ce qui m\u2019a le plus manqu\u00e9. Un vrai No\u00ebl avec un sapin, des guirlandes et tout le reste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais toi et Carlos, vous ne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Louise secoua la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il y avait toujours un emp\u00eachement \u00e0 la derni\u00e8re minute, comme ce voyage \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans. Si nous ne nous \u00e9tions pas s\u00e9par\u00e9s, je serais avec lui dans cet avion. As-tu jamais f\u00eat\u00e9 No\u00ebl au Kowe\u00eft&nbsp;? C\u2019est l\u00e0 que nous \u00e9tions l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, en train de manger un curry d\u2019agneau avec l\u2019administrateur du port. Carlos m\u2019avait pourtant promis que les voyages d\u2019affaires, c\u2019\u00e9tait fini, que nous resterions \u00e0 la maison cette ann\u00e9e pour passer No\u00ebl ensemble. Tu vois comme il tient ses promesses&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sois raisonnable, dis-je. Qu\u2019attendais-tu, dans ces circonstances&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;De toute fa\u00e7on, ce serait pareil. Une fois encore, ses yeux s\u2019allum\u00e8rent et sa voix durcit. Il serait parti quand m\u00eame, m\u2019entra\u00eenant avec lui, juste pour se pavaner devant ses coll\u00e8gues. Regardez ce que j\u2019ai&nbsp;; du tonnerre, hein&nbsp;? Vous voyez comment je l\u2019habille, comment je la couvre de bijoux&nbsp;? Tu parles, rien n\u2019est trop beau pour Carlos Santiago&nbsp;\u2013 il ach\u00e8te toujours ce qu\u2019il y a de mieux&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Brusquement, les yeux br\u00fblants se remplirent de larmes et la voix stridente se fondit dans les sanglots.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la pris dans mes bras.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Va te pr\u00e9parer, dis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;O\u00f9 allons-nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Faire des achats. Pour les d\u00e9corations&nbsp;\u2013 et le plus \u00e9norme sapin de No\u00ebl de la ville&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><br>Si vous avez d\u00e9j\u00e0 fait les courses de No\u00ebl avec un enfant, vous pouvez imaginer ce que furent les jours suivants. Nous achet\u00e2mes les d\u00e9corations dans les grands magasins de Wilshire Avenue&nbsp;; comme Hollywood Boulevard, la rue \u00e9tait pleine de cantiques et d\u2019illuminations de f\u00eates. Mais, pour Louise, les cheveux d\u2019ange n\u2019avaient rien de toc, la musique rien de m\u00e9canique, pas d\u2019ombres au tableau. Pour elle, tout ce stuc \u00e9tait bien r\u00e9el&nbsp;; chaque jour elle redevenait une enfant impatiente et passionn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Les nuits aussi, elle \u00e9tait impatiente et passionn\u00e9e, mais elle n\u2019\u00e9tait pas alors une enfant. Le contraste \u00e9tait excitant, chaque moment rec\u00e9lant des tr\u00e9sors cach\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque moment, sauf un.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a la prit en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, le 23, quand le sapin fut livr\u00e9. L\u2019homme qui l\u2019apporta le posa sur son socle dans l\u2019atelier et, apr\u00e8s son d\u00e9part, nous le regard\u00e2mes ensemble dans la p\u00e9nombre croissante. Soudain, elle frissonna dans mes bras.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019y a-t-il&nbsp;? murmurai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne sais pas\u2026 j\u2019ai l\u2019impression que quelqu\u2019un nous \u00e9pie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr. (Je montrai le chevalet dans un coin de la pi\u00e8ce.) Ton portrait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non, pas \u00e7a. (Elle leva les yeux vers moi.) Ch\u00e9ri, j\u2019ai peur. Si Carlos revenait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 Prager il y a une heure \u00e0 peine. Il a les transcriptions de tous les appels de ton mari, y compris d\u2019aujourd\u2019hui. Carlos a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 sa secr\u00e9taire pour confirmer qu\u2019il serait \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans jusqu\u2019au vingt-sept.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais s\u2019il revenait sans pr\u00e9venir son bureau&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Dans ce cas, il serait rep\u00e9r\u00e9. Prager fait surveiller l\u2019a\u00e9roport, au cas o\u00f9. (Je l\u2019embrassai.) Cesse de t\u2019inqui\u00e9ter. Pas la peine de devenir parano\u00efaque\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parano\u00efaque. (Je la sentis frissonner.) C\u2019est Carlos qui est parano\u00efaque. Tu te rappelles cette horrible histoire qu\u2019il nous a racont\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une histoire. Il n\u2019a pas de fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je crois que c\u2019est vrai. C\u2019est lui qui a fait tout \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est ce qu\u2019il voulait nous faire croire. C\u2019\u00e9tait du bluff, et \u00e7a n\u2019a pas march\u00e9. Et nous n\u2019allons pas le laisser g\u00e2cher nos vacances.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tu as raison. (Louise se rass\u00e9r\u00e9na.) Quand d\u00e9corons-nous le sapin&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La veille de No\u00ebl, dis-je. Demain soir.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Le lendemain, je la quittai tard dans la matin\u00e9e&nbsp;\u2013 il \u00e9tait presque midi, et Josefina se pr\u00e9parait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 partir. Elle avait encore quelques courses \u00e0 faire, dit-elle, pour sa famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quand rentres-tu&nbsp;? demanda Louise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Dans quelques heures.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Emm\u00e8ne-moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Impossible\u2026 c\u2019est une surprise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Promets-moi de te d\u00e9p\u00eacher, alors. (Ses yeux brillaient.) Je suis si impatiente de d\u00e9corer l\u2019arbre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ferai aussi vite que possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00ab&nbsp;aussi vite que possible&nbsp;\u00bb est un terme relatif, et irr\u00e9aliste quand il s\u2019agit de se garer et de faire des courses la veille de No\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n<p>Je savais exactement ce que je cherchais, mais quand je le d\u00e9couvris enfin dans une petite joaillerie, l\u2019heure de la fermeture \u00e9tait proche.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais jamais achet\u00e9 de bague de fian\u00e7ailles auparavant, et ne savais pas si Louise approuverait mon choix. Les pierres \u00e9taient taill\u00e9es en marquise, mais elles paraissaient insignifiantes compar\u00e9es aux diamants que Santiago lui offrait. N\u00e9anmoins, on dit toujours que c\u2019est l\u2019intention qui compte. J\u2019esp\u00e9rais qu\u2019elle serait de cet avis.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je sortis enfin de la boutique, la rue \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tout illumin\u00e9e, et le ciel avait vir\u00e9 du cr\u00e9puscule \u00e0 la nuit. Je m\u2019arr\u00eatai devant une cabine pour t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Prager avant de regagner ma voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais d\u00fb savoir que le bureau serait ferm\u00e9&nbsp;\u2013 s\u2019il y avait eu un pot, la f\u00eate devait \u00eatre finie. Je pourrais peut-\u00eatre le joindre de la maison. Mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, pourquoi m\u2019inqui\u00e9ter&nbsp;? s\u2019il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 quoi que ce soit d\u2019anormal, il aurait imm\u00e9diatement pr\u00e9venu Louise.<\/p>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9ritable probl\u00e8me maintenant \u00e9tait de me frayer un chemin jusqu\u2019\u00e0 la voiture, de man\u0153uvrer dans la rue et d\u2019endurer la torture de la circulation embouteill\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un ch\u0153ur c\u00e9leste s\u2019\u00e9levait des haut-parleurs dans la rue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>\u00ab&nbsp;Douce nuit, belle nuit,<br>Tout s\u2019endort, seule luit\u2026&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les avertisseurs des automobiles d\u00e9chiraient la douceur nocturne. Les gens \u00e9taient loin de s\u2019endormir, et ne brillaient que par leur b\u00eatise.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais finalement j\u2019atteignis Beverly Drive et grimpai \u00e0 une allure d\u2019escargot vers Coldwater Canyon. L\u00e0 encore, les voitures \u00e9taient pare-chocs contre pare-chocs. Les aiguilles de ma montre indiquaient sept heures et demie. Pendant que j\u2019y \u00e9tais, j\u2019aurais d\u00fb appeler Louise pour lui dire de ne pas s\u2019inqui\u00e9ter. Maintenant, c\u2019\u00e9tait trop tard&nbsp;; pas de cabine dans ce quartier r\u00e9sidentiel. D\u2019ailleurs, je serai bient\u00f4t rentr\u00e9 \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Tandis que je virais dans l\u2019all\u00e9e qui escalade le coteau, le mot r\u00e9sonna curieusement \u00e0 mes oreilles. C\u2019\u00e9tait maintenant&nbsp;<em>ma<\/em>&nbsp;maison, ou le serait bient\u00f4t. C\u2019est-\u00e0-dire notre maison. Notre maison, nos voitures, notre argent, \u00e0 Louise et \u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Rien n\u2019est \u00e0 toi<\/em>&nbsp;! C\u2019est sa maison, son argent, sa femme. Tu es un voleur. Tu lui voles son honneur, sa vie m\u00eame\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je secouai la t\u00eate. Dingue&nbsp;! C\u2019est ce que dirait Santiago. C\u2019est lui le dingue.<\/p>\n\n\n\n<p>Je songeai \u00e0 l\u2019expression du visage du taureau-homme quand il nous avait racont\u00e9 cette sombre histoire de trahison et de vengeance. S\u2019agissait-il vraiment de lui&nbsp;? Si c\u2019\u00e9tait le cas, il devait \u00eatre totalement fou.<\/p>\n\n\n\n<p>Et m\u00eame s\u2019il avait tout invent\u00e9, sa logique tortueuse ne faisait que r\u00e9v\u00e9ler la ruse d\u2019un fou. Commencer par jurer de ne pas toucher aux yeux d\u2019une femme, pour lui coudre ensuite les paupi\u00e8res&nbsp;\u2013 un esprit capable d\u2019inventer cela \u00e9tait capable de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon pied \u00e9crasa l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur&nbsp;; la voiture bondit, d\u00e9rapant dans les virages. Je serrai le volant des deux mains, moites de sueur, et fon\u00e7ai \u00e0 tombeau ouvert le long des grandes b\u00e2tisses, avec leurs d\u00e9corations de No\u00ebl dans le jardin et les lumi\u00e8res des sapins clignotant aux fen\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucune lumi\u00e8re ne brillait dans la maison au sommet de la colline&nbsp;\u2013 mais, quand je vis la Ferrari gar\u00e9e dans l\u2019all\u00e9e, je compris.<\/p>\n\n\n\n<p>Je freinai brutalement derri\u00e8re et courus \u00e0 la porte. Louise m\u2019avait donn\u00e9 un double de la cl\u00e9 et, les doigts tremblants, je l\u2019ins\u00e9rai dans la serrure.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte s\u2019ouvrit sur l\u2019obscurit\u00e9 compl\u00e8te. J\u2019entrai et me dirigeai vers le salon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Louise, appelai-je. Louise\u2026 o\u00f9 es-tu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou presque.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le salon, je per\u00e7us le bruit d\u2019une respiration lourde qui semblait venir du grand fauteuil, devant la chemin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma main chercha l\u2019interrupteur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;N\u2019allumez pas&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>La voix \u00e9tait brouill\u00e9e, mais je la reconnus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Santiago\u2026 que faites-vous ici&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je t\u2019attendais, amigo.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais je pensais\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que j\u2019\u00e9tais parti&nbsp;? Louise le pensait \u00e9galement.&nbsp;\u00bb Je l\u2019entendis glousser dans le noir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avan\u00e7ai d\u2019un pas&nbsp;; \u00e0 pr\u00e9sent, je percevais des effluves d\u2019alcool. Le murmure brouill\u00e9 reprit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous voyez, je me doutais des \u00e9coutes t\u00e9l\u00e9phoniques et de la surveillance. Aussi, quand je suis rentr\u00e9 ce matin, j\u2019ai pris un trajet diff\u00e9rent, changeant d\u2019avion \u00e0 Denver. Personne ne pensait \u00e0 surveiller les arriv\u00e9es en provenance de cette ville. Je voulais faire une surprise \u00e0 Louise\u2026 mais c\u2019est elle qui m\u2019en a fait une.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quand \u00eates-vous arriv\u00e9 ici&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Apr\u00e8s le d\u00e9part de la femme de chambre. Personne n\u2019a d\u00e9rang\u00e9 notre intimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que vous a dit Louise&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La v\u00e9rit\u00e9, amigo. Je m\u2019en doutais, bien s\u00fbr, mais n\u2019en \u00e9tais pas s\u00fbr avant qu\u2019elle n\u2019avoue. Aucune importance, d\u2019ailleurs\u2026 notre diff\u00e9rend est r\u00e9solu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;O\u00f9 est Louise&nbsp;? Dites-moi ce que\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Naturellement. Je serai franc avec vous, comme elle l\u2019a \u00e9t\u00e9 avec moi. Elle m\u2019a tout racont\u00e9\u2026 combien elle vous aimait, vos projets d\u2019avenir, et m\u00eame son d\u00e9sir pu\u00e9ril de d\u00e9corer le sapin de No\u00ebl. Ses supplications auraient attendri un c\u0153ur de pierre, amigo. Je n\u2019ai pas pu lui r\u00e9sister.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Si vous lui avez fait le moindre mal\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 son d\u00e9sir. Elle est dans l\u2019atelier. Santiago gloussa, mais sa voix se brisa sur une quinte de toux.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 atteint la porte de l\u2019atelier, l\u2019ouvrant \u00e0 la vol\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La lumi\u00e8re des ampoules du sapin \u00e9tait faible, juste assez pour m\u2019emp\u00eacher de tr\u00e9bucher sur la machette. Je regardai rapidement vers le chevalet, m\u2019attendant \u00e0 demi \u00e0 trouver le portrait lac\u00e9r\u00e9. Mais il \u00e9tait intact.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me for\u00e7ai \u00e0 regarder de nouveau par terre, redoutant d\u2019y d\u00e9couvrir quelque chose, et poussai un soupir de soulagement. Il n\u2019y avait que la machette.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me baissai pour la ramasser, et remarquai alors les taches sur la lame rouill\u00e9e&nbsp;\u2013 des taches rouges qui tombaient en petites gouttes.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant un moment, je m\u2019imaginai m\u00eame les entendre tomber, puis me rendis compte qu\u2019elles \u00e9taient trop petites et trop peu nombreuses pour expliquer le clapotis r\u00e9gulier en provenance du\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 cet instant que Santiago dut se tuer dans la pi\u00e8ce voisine, mais ce n\u2019est pas la d\u00e9tonation qui me fit hurler\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je fixai le sapin de No\u00ebl, les lumi\u00e8res qui clignotaient gaiement, les immenses branches et les curieuses d\u00e9corations qui s\u2019y balan\u00e7aient. Fixai\u2026 et hurlai, parce que le fou avait dit vrai.<\/p>\n\n\n\n<p>Louise d\u00e9corait le sapin de No\u00ebl, pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La nuit avant No\u00ebl \u00bb (The Night Before Christmas) est une nouvelle de Robert Bloch publi\u00e9e en 1980 dans l&rsquo;anthologie Dark Forces. Arnold Brandon, un peintre en difficult\u00e9, re\u00e7oit une commande qui pourrait relancer sa carri\u00e8re : r\u00e9aliser le portrait de Louise, l&rsquo;\u00e9l\u00e9gante \u00e9pouse de Carlos Santiago, un magnat argentin imposant et myst\u00e9rieux. D\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre, Santiago, avec sa pr\u00e9sence dominante et son pass\u00e9 trouble, provoque chez Arnold un m\u00e9lange de fascination et de rejet. Au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;Arnold avance dans son travail et que No\u00ebl approche, les relations entre les trois personnages s&rsquo;entrem\u00ealent de mani\u00e8re de plus en plus complexe, cr\u00e9ant une atmosph\u00e8re o\u00f9 le pouvoir, la jalousie et les secrets menacent de d\u00e9clencher une temp\u00eate tragique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":25358,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[837,1489,1456,1488],"class_list":["post-25359","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-etats-unis","tag-noel","tag-realiste","tag-robert-bloch","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":837,"label":"\u00c9tats-Unis"},{"value":1489,"label":"No\u00ebl"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"},{"value":1488,"label":"Robert Bloch"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Robert-Bloch-Nochebuena.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":837,"name":"\u00c9tats-Unis","slug":"etats-unis","term_group":0,"term_taxonomy_id":837,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":51,"filter":"raw"},{"term_id":1489,"name":"No\u00ebl","slug":"noel","term_group":0,"term_taxonomy_id":1489,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":4,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"},{"term_id":1488,"name":"Robert Bloch","slug":"robert-bloch","term_group":0,"term_taxonomy_id":1488,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25359","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25359"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25359\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25358"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25359"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25359"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25359"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}