{"id":25547,"date":"2025-12-15T18:54:00","date_gmt":"2025-12-15T22:54:00","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=25547"},"modified":"2025-12-15T18:54:02","modified_gmt":"2025-12-15T22:54:02","slug":"alexandre-dumas-histoire-de-la-dame-pale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/alexandre-dumas-histoire-de-la-dame-pale\/25547\/","title":{"rendered":"Alexandre Dumas : Histoire de la dame p\u00e2le"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis\u00a0:<\/strong><em> \u00ab Histoire de la Dame p\u00e2le \u00bb<\/em> est une nouvelle d\u2019Alexandre Dumas, publi\u00e9e en 1849 dans le recueil <em>Mille et un fant\u00f4mes<\/em>. Situ\u00e9e dans les monts Carpates durant l\u2019insurrection polonaise de 1825, elle raconte l\u2019histoire d\u2019Hedwige, une jeune noble que son p\u00e8re envoie chercher refuge dans un monast\u00e8re isol\u00e9. Au cours de son voyage, elle est attaqu\u00e9e par des brigands moldaves men\u00e9s par Kostaki, un jeune homme \u00e9nigmatique qui cherche \u00e0 s\u2019emparer d\u2019elle. Son salut vient de Gr\u00e9goriska, demi-fr\u00e8re de Kostaki, qui l\u2019accueille dans le ch\u00e2teau familial. Bient\u00f4t, la rivalit\u00e9 entre les deux fr\u00e8res d\u00e9clenche un conflit nourri par l\u2019amour, l\u2019honneur et de sombres secrets ancestraux.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-1f949505\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Alexandre-Dumas-La-dama-palida.jpg\" alt=\"Alexandre Dumas : Histoire de la dame p\u00e2le\" class=\"wp-image-25546\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Alexandre-Dumas-La-dama-palida.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Alexandre-Dumas-La-dama-palida-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Alexandre-Dumas-La-dama-palida-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Alexandre-Dumas-La-dama-palida-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Histoire de la dame p\u00e2le<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Alexandre Dumas<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><br>Les monts\u00a0Carpathes<\/h3>\n\n\n\n<p>Je suis Polonaise, n\u00e9e \u00e0&nbsp;Sandomir, c\u2019est-\u00e0-dire dans un pays o\u00f9 les l\u00e9gendes deviennent des articles de foi, o\u00f9 nous croyons \u00e0 nos traditions de famille autant, plus peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00c9vangile. Pas un de nos ch\u00e2teaux qui n\u2019ait son spectre, pas une de nos chaumi\u00e8res qui n\u2019ait son esprit familier. Chez le riche comme chez le pauvre, dans le ch\u00e2teau comme dans la chaumi\u00e8re, on reconna\u00eet le principe ami comme le principe ennemi. Parfois, ces deux principes entrent en lutte et combattent. Alors, ce sont des bruits si myst\u00e9rieux dans les corridors, des rugissements si \u00e9pouvantables dans les vieilles tours, des tremblements si effrayants dans les murailles, que l\u2019on s\u2019enfuit de la chaumi\u00e8re comme du ch\u00e2teau, et que paysans ou gentilshommes courent \u00e0 l\u2019\u00e9glise chercher la croix b\u00e9nite ou les saintes reliques, seuls pr\u00e9servatifs contre les d\u00e9mons qui nous tourmentent.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u00e0 aussi deux principes plus terribles, plus acharn\u00e9s, plus implacables encore, sont en pr\u00e9sence, la tyrannie et la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1825 vit se livrer, entre la Russie et la Pologne, une de ces luttes dans lesquelles on croirait que tout le sang d\u2019un peuple est \u00e9puis\u00e9, comme souvent s\u2019\u00e9puise tout le sang d\u2019une famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re et mes deux fr\u00e8res s\u2019\u00e9taient lev\u00e9s contre le nouveau czar, et avaient \u00e9t\u00e9 se ranger sous le drapeau de l\u2019ind\u00e9pendance polonaise, toujours abattu, toujours relev\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, j\u2019appris que mon plus jeune fr\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9&nbsp;; un autre jour, on m\u2019annon\u00e7a que mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e9tait bless\u00e9 \u00e0 mort&nbsp;; enfin, apr\u00e8s une journ\u00e9e pendant laquelle j\u2019avais \u00e9cout\u00e9 avec terreur le bruit du canon qui se rapprochait incessamment, je vis arriver mon p\u00e8re avec une centaine de cavaliers, d\u00e9bris de trois mille hommes qu\u2019il commandait.<\/p>\n\n\n\n<p>Il venait s\u2019enfermer dans notre ch\u00e2teau, avec l\u2019intention de s\u2019ensevelir sous ses ruines.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re, qui ne craignait rien pour lui, tremblait pour moi. En effet, pour mon p\u00e8re, il ne s\u2019agissait que de la mort, car il \u00e9tait bien s\u00fbr de ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis&nbsp;; mais, pour moi, il s\u2019agissait de l\u2019esclavage, du d\u00e9shonneur, de la honte. Mon p\u00e8re, parmi les cent hommes qui lui restaient, en choisit dix, appela l\u2019intendant, lui remit tout l\u2019or et tous les bijoux que nous poss\u00e9dions, et, se rappelant que, lors du second partage de la Pologne, ma m\u00e8re, presque enfant, avait trouv\u00e9 un refuge inabordable dans le monast\u00e8re de&nbsp;Sahastru, situ\u00e9 au milieu des monts&nbsp;Carpathes, il lui ordonna de me conduire dans ce monast\u00e8re, qui, hospitalier \u00e0 la m\u00e8re, ne serait pas moins hospitalier, sans doute, \u00e0 la fille.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 le grand amour que mon p\u00e8re avait pour moi, les adieux ne furent pas longs. Selon toute probabilit\u00e9, les Russes devaient \u00eatre le lendemain en vue du ch\u00e2teau, il n\u2019y avait donc pas de temps \u00e0 perdre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rev\u00eatis \u00e0 la h\u00e2te un habit d\u2019amazone, avec lequel j\u2019avais l\u2019habitude d\u2019accompagner mes fr\u00e8res \u00e0 la chasse. On me sella le cheval le plus s\u00fbr de l\u2019\u00e9curie&nbsp;; mon p\u00e8re glissa ses propres pistolets, chef-d\u2019\u0153uvre de la manufacture de Toula, dans mes fontes, m\u2019embrassa, et donna l\u2019ordre du d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant la nuit et pendant la journ\u00e9e du lendemain, nous f\u00eemes vingt lieues en suivant les bords d\u2019une de ces rivi\u00e8res sans nom qui viennent se jeter dans la Vistule. Cette premi\u00e8re \u00e9tape doubl\u00e9e nous avait mis hors de la port\u00e9e des Russes.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux derniers rayons du soleil, nous avions vu \u00e9tinceler les sommets neigeux des monts&nbsp;Carpathes.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers la fin de la journ\u00e9e du lendemain, nous atteign\u00eemes leur base&nbsp;; enfin, dans la matin\u00e9e du troisi\u00e8me jour, nous commen\u00e7\u00e2mes \u00e0 nous engager dans une de leurs gorges.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos monts&nbsp;Carpathes&nbsp;ne ressemblent point aux montagnes civilis\u00e9es de votre Occident. Tout ce que la nature a d\u2019\u00e9trange et de grandiose s\u2019y pr\u00e9sente aux regards dans sa plus compl\u00e8te majest\u00e9. Leurs cimes orageuses se perdent dans les nues, couvertes de neiges \u00e9ternelles&nbsp;: leurs immenses for\u00eats de sapins se penchent sur le miroir poli de lacs pareils \u00e0 des mers&nbsp;; et ces lacs, jamais une nacelle ne les a sillonn\u00e9s, jamais le filet d\u2019un p\u00eacheur n\u2019a troubl\u00e9 leur cristal, profond comme l\u2019azur du ciel&nbsp;; la voix humaine y retentit \u00e0 peine de temps en temps, faisant entendre un chant moldave auquel r\u00e9pondent les cris des animaux sauvages&nbsp;; chant et cris vont \u00e9veiller quelque \u00e9cho solitaire, tout \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019une rumeur quelconque lui ait appris sa propre existence. Pendant bien des milles, on voyage sous les vo\u00fbtes sombres de bois coup\u00e9s par ces merveilles inattendues que la solitude nous r\u00e9v\u00e8le \u00e0 chaque pas, et qui font passer notre esprit de l\u2019\u00e9tonnement \u00e0 l\u2019admiration. L\u00e0, le danger est partout, et se compose de mille dangers diff\u00e9rents&nbsp;; mais on n\u2019a pas le temps d\u2019avoir peur, tant ces dangers sont sublimes. Tant\u00f4t ce sont des cascades improvis\u00e9es par la fonte des glaces, qui, bondissant de rochers en rochers, envahissent tout \u00e0 coup l\u2019\u00e9troit sentier que vous suivez, sentier trac\u00e9 par le passage de la b\u00eate fauve et du chasseur qui la poursuit&nbsp;; tant\u00f4t ce sont des arbres min\u00e9s par le temps qui se d\u00e9tachent du sol et tombent avec un fracas terrible qui semble \u00eatre celui d\u2019un tremblement de terre&nbsp;; tant\u00f4t enfin ce sont les ouragans qui vous enveloppent de nuages au milieu desquels on voit jaillir, s\u2019allonger et se tordre l\u2019\u00e9clair, pareil \u00e0 un serpent de feu.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, apr\u00e8s ces pics alpestres, apr\u00e8s ces for\u00eats primitives, comme vous avez eu des montagnes g\u00e9antes, comme vous avez eu des bois sans limites, vous avez des steppes sans fin, v\u00e9ritable mer avec ses vagues et ses temp\u00eates, savanes arides et bossel\u00e9es o\u00f9 la vue se perd dans un horizon sans bornes&nbsp;; alors ce n\u2019est plus la terreur qui s\u2019empare de vous, c\u2019est la tristesse qui vous inonde&nbsp;; c\u2019est une vaste et profonde m\u00e9lancolie dont rien ne peut distraire&nbsp;; car l\u2019aspect du pays, aussi loin que votre regard peut s\u2019\u00e9tendre, est toujours le m\u00eame. Vous montez et vous descendez vingt fois des pentes semblables, cherchant vainement un chemin trac\u00e9&nbsp;; en vous voyant ainsi perdu dans votre isolement, au milieu des d\u00e9serts, vous vous croyez seul dans la nature, et votre m\u00e9lancolie devient de la d\u00e9solation. En effet la marche semble \u00eatre devenue une chose inutile et qui ne vous conduira \u00e0 rien&nbsp;; vous ne rencontrez ni village, ni ch\u00e2teau, ni chaumi\u00e8re, nulle trace d\u2019habitation humaine. Parfois seulement, comme une tristesse de plus dans ce morne paysage, un petit lac sans roseaux, sans buissons, endormi au fond d\u2019un ravin comme une autre mer Morte, vous barre la route avec ses eaux vertes au-dessus desquelles s\u2019\u00e9l\u00e8vent, \u00e0 votre approche, quelques oiseaux aquatiques aux cris prolong\u00e9s et discordants. Puis, vous faites un d\u00e9tour&nbsp;; vous gravissez la colline qui est devant vous, vous descendez dans une autre vall\u00e9e, vous gravissez une autre colline, et cela dure ainsi jusqu\u2019\u00e0 ce que vous ayez \u00e9puis\u00e9 la cha\u00eene moutonneuse, qui va toujours en s\u2019amoindrissant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, cette cha\u00eene \u00e9puis\u00e9e, si vous faites un coude vers le midi, alors le paysage reprend du grandiose, alors vous apercevez une autre cha\u00eene de montagnes plus \u00e9lev\u00e9es, de forme plus pittoresque, d\u2019aspect plus riche&nbsp;; celle-l\u00e0 est tout empanach\u00e9e de for\u00eats, toute coup\u00e9e de ruisseaux&nbsp;: avec l\u2019ombre et l\u2019eau, la vie rena\u00eet dans le paysage&nbsp;; on entend la cloche d\u2019un ermitage&nbsp;; on voit serpenter une caravane au flanc de quelque montagne. Enfin, aux derniers rayons du soleil, on distingue, comme une bande de blancs oiseaux appuy\u00e9s les uns aux autres, les maisons de quelques villages qui semblent s\u2019\u00eatre group\u00e9es pour se pr\u00e9server de quelque attaque nocturne&nbsp;; car, avec la vie, est revenu le danger, et ce ne sont plus, comme dans les premiers monts que l\u2019on a travers\u00e9s, des bandes d\u2019ours et de loups qu\u2019il faut craindre, mais des hordes de brigands moldaves qu\u2019il faut combattre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, nous approchions. Dix journ\u00e9es de marche s\u2019\u00e9taient pass\u00e9es sans accident. Nous pouvions d\u00e9j\u00e0 apercevoir la cime du mont Pion, qui d\u00e9passe de la t\u00eate toute cette famille de g\u00e9ants, et sur le versant m\u00e9ridional duquel est situ\u00e9 le couvent de&nbsp;Sahastru, o\u00f9 je me rendais. Encore trois jours, et nous \u00e9tions arriv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions \u00e0 la fin du mois de juillet&nbsp;; la journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 br\u00fblante, et c\u2019\u00e9tait avec une volupt\u00e9 sans pareille que, vers quatre heures, nous avions commenc\u00e9 d\u2019aspirer les premi\u00e8res fra\u00eecheurs du soir. Nous avions d\u00e9pass\u00e9 les tours en ruine de&nbsp;Niantzo. Nous descendions vers une plaine que nous commencions d\u2019apercevoir \u00e0 travers l\u2019ouverture des montagnes. Nous pouvions d\u00e9j\u00e0, d\u2019o\u00f9 nous \u00e9tions, suivre des yeux le cours de la&nbsp;Bistriza, aux rives \u00e9maill\u00e9es de rouges&nbsp;affrines&nbsp;et de grandes campanules aux fleurs blanches. Nous c\u00f4toyions un pr\u00e9cipice au fond duquel roulait la rivi\u00e8re, qui, l\u00e0, n\u2019\u00e9tait encore qu\u2019un torrent. \u00c0 peine nos montures avaient-elles un assez large espace pour marcher deux de front.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre guide nous pr\u00e9c\u00e9dait, couch\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, sur son cheval, chantant une chanson&nbsp;morlaque, aux monotones modulations, et dont je suivais les paroles avec un singulier int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chanteur \u00e9tait en m\u00eame temps le po\u00e8te. Quant \u00e0 l\u2019air il faudrait \u00eatre un de ces hommes des montagnes pour vous le rendre dans toute sa sauvage tristesse, dans toute sa sombre simplicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En voici les paroles&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\"><em>Dans le marais de&nbsp;Stavila,<\/em><br><em>O\u00f9 tant de sang guerrier coula,<\/em><br><em>Voyez-vous ce cadavre-l\u00e0&nbsp;?<\/em><br><em>Ce n\u2019est point un fils d\u2019Illyrie&nbsp;;<\/em><br><em>C\u2019est un brigand plein de furie<\/em><br><em>Qui, trompant la douce Marie,<\/em><br><em>Extermina, trompa, br\u00fbla.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\"><em>Une balle, au c\u0153ur du brigand<\/em><br><em>\u00c0 pass\u00e9 comme l\u2019ouragan,<\/em><br><em>Dans sa gorge est un yatagan.<\/em><br><em>Mais depuis trois jours, \u00f4 myst\u00e8re,<\/em><br><em>Sous le pin morne et solitaire,<\/em><br><em>Son sang ti\u00e8de abreuve la terre<\/em><br><em>Et noircit le p\u00e2le&nbsp;Ovigan.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\"><em>Ses yeux bleus pour jamais ont lui,<\/em><br><em>Fuyons tous, malheur \u00e0 celui<\/em><br><em>Qui passe au marais pr\u00e8s de lui,<\/em><br><em>C\u2019est un vampire&nbsp;! le loup fauve<\/em><br><em>Loin du cadavre impur se sauve,<\/em><br><em>Et sur la montagne au front chauve,<\/em><br><em>Le fun\u00e8bre vautour a fui.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup la d\u00e9tonation d\u2019une arme \u00e0 feu se fit entendre, une balle siffla. La chanson s\u2019interrompit et le guide, frapp\u00e9 \u00e0 mort, alla rouler au fond du pr\u00e9cipice, tandis que son cheval s\u2019arr\u00eatait fr\u00e9missant, en allongeant sa t\u00eate intelligente vers le fond de l\u2019ab\u00eeme o\u00f9 avait disparu son ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps un grand cri s\u2019\u00e9leva, et nous v\u00eemes se dresser aux flancs de la montagne une trentaine de bandits&nbsp;; nous \u00e9tions compl\u00e8tement entour\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Chacun saisit son arme, et, quoique pris \u00e0 l\u2019improviste, comme ceux qui m\u2019accompagnaient \u00e9taient de vieux soldats habitu\u00e9s au feu, ils ne se laiss\u00e8rent pas intimider, et ripost\u00e8rent&nbsp;; moi-m\u00eame, donnant l\u2019exemple, je saisis un pistolet, et, sentant le d\u00e9savantage de la position, je criai&nbsp;: \u00ab&nbsp;En avant&nbsp;!&nbsp;\u00bb et piquai mon cheval, qui s\u2019emporta dans la direction de la plaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais nous avions affaire \u00e0 des montagnards bondissant de rochers en rochers comme de v\u00e9ritables d\u00e9mons des ab\u00eemes, faisant feu tout en bondissant, et gardant toujours sur notre flanc la position qu\u2019ils avaient prise.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ailleurs, notre man\u0153uvre avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue. \u00c0 un endroit o\u00f9 le chemin s\u2019\u00e9largissait, o\u00f9 la montagne faisait un plateau, un jeune homme nous attendait \u00e0 la t\u00eate d\u2019une dizaine de gens \u00e0 cheval&nbsp;; en nous apercevant, ils mirent leurs montures au galop, et vinrent nous heurter de front, tandis que ceux qui nous poursuivaient se laissaient rouler des flancs de la montagne, et, nous ayant coup\u00e9 la retraite nous enveloppaient de tous c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La situation \u00e9tait grave et cependant, habitu\u00e9e d\u00e8s mon enfance aux sc\u00e8nes de guerre, je pus l\u2019envisager sans en perdre un d\u00e9tail.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ces hommes, v\u00eatus de peaux de mouton, portaient d\u2019immenses chapeaux ronds couronn\u00e9s de fleurs naturelles, comme ceux des Hongrois. Ils avaient chacun \u00e0 la main un long fusil turc qu\u2019ils agitaient apr\u00e8s avoir tir\u00e9, en poussant des cris sauvages, et, \u00e0 la ceinture, un sabre recourb\u00e9 et une paire de pistolets.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 leur chef, c\u2019\u00e9tait un jeune homme de vingt-deux ans \u00e0 peine, au teint p\u00e2le, aux longs yeux noirs, aux cheveux tombant boucl\u00e9s sur ses \u00e9paules. Son costume se composait de la robe moldave garnie de fourrures et serr\u00e9e \u00e0 la taille par une \u00e9charpe \u00e0 bandes d\u2019or et de soie. Un sabre recourb\u00e9 brillait \u00e0 sa main, et quatre pistolets \u00e9tincelaient \u00e0 sa ceinture. Pendant le combat, il poussait des cris rauques et inarticul\u00e9s qui semblaient ne point appartenir \u00e0 la langue humaine, et qui cependant exprimaient ses volont\u00e9s, car \u00e0 ses cris ses hommes ob\u00e9issaient, se jetant ventre \u00e0 terre pour \u00e9viter les d\u00e9charges de nos soldats, se relevant pour faire feu \u00e0 leur tour, abattant ceux qui \u00e9taient debout encore, achevant les bless\u00e9s et changeant enfin le combat en boucherie.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais vu tomber l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre les deux tiers de mes d\u00e9fenseurs. Quatre restaient encore debout, se serrant autour de moi, ne demandant pas une gr\u00e2ce qu\u2019ils \u00e9taient certains de ne pas obtenir, et ne songeant qu\u2019\u00e0 une chose, \u00e0 vendre leur vie le plus cher possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le jeune chef jeta un cri plus expressif que les autres, en \u00e9tendant la pointe de son sabre vers nous. Sans doute cet ordre \u00e9tait d\u2019envelopper d\u2019un cercle de feu ce dernier groupe, et de nous fusiller tous ensemble, car les longs mousquets moldaves s\u2019abaiss\u00e8rent d\u2019un m\u00eame mouvement. Je compris que notre derni\u00e8re heure \u00e9tait venue. Je levai les yeux et les mains au ciel avec une derni\u00e8re pri\u00e8re, et j\u2019attendis la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce moment, je vis, non pas descendre, mais se pr\u00e9cipiter, mais bondir de rocher en rocher, un jeune homme, qui s\u2019arr\u00eata, debout sur une pierre dominant toute cette sc\u00e8ne, pareil \u00e0 une statue sur un pi\u00e9destal, et qui, \u00e9tendant la main sur le champ de bataille, ne pronon\u00e7a que ce seul mot&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Assez.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette voix, tous les yeux se lev\u00e8rent, chacun parut ob\u00e9ir \u00e0 ce nouveau ma\u00eetre. Un seul bandit repla\u00e7a son fusil \u00e0 son \u00e9paule et l\u00e2cha le coup.<\/p>\n\n\n\n<p>Un de nos hommes poussa un cri, la balle lui avait cass\u00e9 le bras gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se retourna aussit\u00f4t pour fondre sur l\u2019homme qui l\u2019avait bless\u00e9&nbsp;; mais, avant que son cheval e\u00fbt fait quatre pas, un \u00e9clair brillait au-dessus de notre t\u00eate, et le bandit rebelle roulait la t\u00eate fracass\u00e9e par une balle.<\/p>\n\n\n\n<p>Tant d\u2019\u00e9motions diverses m\u2019avaient conduite au bout de mes forces, je m\u2019\u00e9vanouis.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je revins \u00e0 moi, j\u2019\u00e9tais couch\u00e9e sur l\u2019herbe, la t\u00eate appuy\u00e9e sur les genoux d\u2019un homme dont je ne voyais que la main blanche et couverte de bagues entourant ma taille, tandis que, devant moi, debout, les bras crois\u00e9s, le sabre sous un de ses bras, se tenait le jeune chef moldave qui avait dirig\u00e9 l\u2019attaque contre nous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Kostaki, disait en fran\u00e7ais et d\u2019un ton d\u2019autorit\u00e9 celui qui me soutenait, vous allez \u00e0 l\u2019instant m\u00eame faire retirer vos hommes et me laisser le soin de cette jeune femme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Mon fr\u00e8re, mon fr\u00e8re, r\u00e9pondit celui auquel ces paroles \u00e9taient adress\u00e9es et qui semblait se contenir avec peine&nbsp;; mon fr\u00e8re, prenez garde de lasser ma patience&nbsp;: je vous laisse le ch\u00e2teau, laissez-moi la for\u00eat. Au ch\u00e2teau vous \u00eates le ma\u00eetre, mais ici je suis tout puissant. Ici, il me suffirait d\u2019un mot pour vous forcer de m\u2019ob\u00e9ir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Kostaki, je suis l\u2019a\u00een\u00e9&nbsp;: c\u2019est vous dire que je suis le ma\u00eetre partout, dans la for\u00eat comme au ch\u00e2teau, l\u00e0-bas comme ici. Oh&nbsp;! je suis du sang des&nbsp;Brankovan&nbsp;comme vous, sang royal qui a l\u2019habitude de commander, et je commande.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous commandez, vous,&nbsp;Gr\u00e9goriska, \u00e0 vos valets, oui&nbsp;; \u00e0 mes soldats, non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vos soldats sont des brigands,&nbsp;Kostaki&#8230; des brigands que je ferai pendre aux cr\u00e9neaux de nos tours, s\u2019ils ne m\u2019ob\u00e9issent pas \u00e0 l\u2019instant m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Eh bien&nbsp;! essayez donc de leur commander.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors je sentis que celui qui me soutenait retirait son genou et posait doucement ma t\u00eate sur une pierre. Je le suivis du regard avec anxi\u00e9t\u00e9, et je pus voir le m\u00eame jeune homme qui \u00e9tait tomb\u00e9, pour ainsi dire, du ciel au milieu de la m\u00eal\u00e9e, et que je n\u2019avais pu qu\u2019entrevoir, m\u2019\u00e9tant \u00e9vanouie au moment m\u00eame o\u00f9 il avait parl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, avec de grands yeux bleus dans lesquels on lisait une r\u00e9solution et une fermet\u00e9 singuli\u00e8res. Ses longs cheveux blonds, indice de la race slave, tombaient sur ses \u00e9paules comme ceux de l\u2019archange Michel, encadrant des joues jeunes et fra\u00eeches&nbsp;; ses l\u00e8vres \u00e9taient relev\u00e9es par un sourire d\u00e9daigneux, et laissaient voir une double rang\u00e9e de perles&nbsp;; son regard \u00e9tait celui que croise l\u2019aigle avec l\u2019\u00e9clair. Il \u00e9tait v\u00eatu d\u2019une esp\u00e8ce de tunique en velours noir&nbsp;; un petit bonnet pareil \u00e0 celui de Rapha\u00ebl orn\u00e9 d\u2019une plume d\u2019aigle, couvrait sa t\u00eate&nbsp;; il avait un pantalon collant et des bottes brod\u00e9es. Sa taille \u00e9tait serr\u00e9e par un ceinturon supportant un couteau de chasse&nbsp;: il portait en bandouli\u00e8re une petite carabine \u00e0 deux coups, dont un des bandits avait pu appr\u00e9cier la justesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tendit la main, et cette main \u00e9tendue semblait commander \u00e0 son fr\u00e8re lui-m\u00eame. Il pronon\u00e7a quelques mots en langue moldave. Ces mots parurent faire une profonde impression sur les bandits.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, dans la m\u00eame langue, le jeune chef parla \u00e0 son tour, et je devinai que ses paroles \u00e9taient m\u00eal\u00e9es de menaces et d\u2019impr\u00e9cations.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, \u00e0 ce long et bouillant discours, l\u2019a\u00een\u00e9 des deux fr\u00e8res ne r\u00e9pondit qu\u2019un mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Les bandits s\u2019inclin\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Eh bien&nbsp;! soit,&nbsp;Gr\u00e9goriska, dit&nbsp;Kostaki&nbsp;reprenant la langue fran\u00e7aise. Cette femme n\u2019ira pas \u00e0 la caverne, mais elle n\u2019en sera pas moins \u00e0 moi, je la trouve belle, je l\u2019ai conquise et je la veux.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, en disant ces mots, il se jeta sur moi et m\u2019enleva dans ses bras.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Cette femme sera conduite au ch\u00e2teau et remise \u00e0 ma m\u00e8re, et je ne la quitterai pas d\u2019ici l\u00e0, r\u00e9pondit mon protecteur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Mon cheval&nbsp;! cria&nbsp;Kostaki&nbsp;en langue moldave.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix bandits se h\u00e2t\u00e8rent d\u2019ob\u00e9ir, et amen\u00e8rent \u00e0 leur ma\u00eetre le cheval qu\u2019il demandait.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;regarda autour de lui, saisit par la bride un cheval sans ma\u00eetre, et sauta dessus sans toucher les \u00e9triers.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki&nbsp;se mit presque aussi l\u00e9g\u00e8rement en selle que son fr\u00e8re quoiqu\u2019il me t\u00eent encore entre ses bras, et partit au galop.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cheval de&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;sembla avoir re\u00e7u la m\u00eame impulsion, et vint coller sa t\u00eate et son flanc \u00e0 la t\u00eate et au flanc du cheval de&nbsp;Kostaki.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une chose curieuse \u00e0 voir que ces deux cavaliers volant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, sombres, silencieux, ne se perdant pas un seul instant de vue, sans avoir l\u2019air de se regarder, s\u2019abandonnant \u00e0 leurs chevaux dont la course d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e les emportait \u00e0 travers les bois, les rochers et les pr\u00e9cipices.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma t\u00eate renvers\u00e9e me permettait de voir les beaux yeux de&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;fix\u00e9s sur les miens.&nbsp;Kostaki&nbsp;s\u2019en aper\u00e7ut, me releva la t\u00eate, et je ne vis plus que son regard sombre qui me d\u00e9vorait. Je baissai mes paupi\u00e8res, mais ce fut inutilement&nbsp;; \u00e0 travers leur voile, je continuais \u00e0 voir ce regard lancinant qui p\u00e9n\u00e9trait jusqu\u2019au fond de ma poitrine et me per\u00e7ait le c\u0153ur. Alors une \u00e9trange hallucination s\u2019empara de moi&nbsp;; il me sembla \u00eatre la&nbsp;L\u00e9nore&nbsp;de la ballade de Burger, emport\u00e9e par le cheval et le cavalier fant\u00f4mes, et, lorsque je sentis que nous nous arr\u00eations, ce ne fut qu\u2019avec terreur que j\u2019ouvris les yeux, tant j\u2019\u00e9tais convaincue que je n\u2019allais voir autour de moi que croix bris\u00e9es et tombes ouvertes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que je vis n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re plus gai, c\u2019\u00e9tait la cour int\u00e9rieure d\u2019un ch\u00e2teau moldave b\u00e2ti au quatorzi\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le ch\u00e2teau de\u00a0Brankovan<\/h3>\n\n\n\n<p>Alors&nbsp;Kostaki&nbsp;me laissa glisser de ses bras \u00e0 terre et presque aussit\u00f4t descendit pr\u00e8s de moi&nbsp;; mais, si rapide qu\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 son mouvement, il n\u2019avait fait que suivre celui de&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019avait dit&nbsp;Gr\u00e9goriska, au ch\u00e2teau il \u00e9tait bien le ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>En voyant arriver les deux jeunes gens et cette \u00e9trang\u00e8re qu\u2019ils amenaient, les domestiques accoururent&nbsp;; mais, quoique les soins fussent partag\u00e9s entre&nbsp;Kostaki&nbsp;et&nbsp;Gr\u00e9goriska, on sentait que les plus grands \u00e9gards, que les plus profonds respects \u00e9taient pour ce dernier.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux femmes s\u2019approch\u00e8rent&nbsp;;&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;leur donna un ordre en langue moldave, et me fit signe de la main de les suivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait tant de respect dans le regard qui accompagnait ce signe, que je n\u2019h\u00e9sitai point. Cinq minutes apr\u00e8s j\u2019\u00e9tais dans une chambre, qui, toute nue et tout inhabitable qu\u2019elle e\u00fbt paru \u00e0 l\u2019homme le moins difficile, \u00e9tait \u00e9videmment la plus belle du ch\u00e2teau.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une grande pi\u00e8ce carr\u00e9e, avec une esp\u00e8ce de divan de serge verte&nbsp;: si\u00e8ge le jour, lit la nuit. Cinq ou six grands fauteuils de ch\u00eane, un vaste bahut, et, dans un des angles de cette chambre, un dais pareil \u00e0 une grande et magnifique stalle d\u2019\u00e9glise.<\/p>\n\n\n\n<p>De rideaux aux fen\u00eatres, de rideaux au lit, il n\u2019en \u00e9tait pas question.<\/p>\n\n\n\n<p>On montait dans cette chambre par un escalier, o\u00f9, dans des niches, se tenaient debout, plus grandes que nature, trois statues des&nbsp;Brankovan.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette chambre, au bout d\u2019un instant, on monta les bagages, au milieu desquels se trouvaient mes malles. Les femmes m\u2019offrirent leurs services. Mais, tout en r\u00e9parant le d\u00e9sordre que cet \u00e9v\u00e9nement avait mis dans ma toilette, je conservai ma grande amazone, costume plus en harmonie avec celui de mes h\u00f4tes qu\u2019aucun de ceux que j\u2019eusse pu adopter.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine ces petits changements \u00e9taient-ils faits, que j\u2019entendis frapper doucement \u00e0 ma porte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Entrez, dis-je naturellement en fran\u00e7ais&nbsp;; le fran\u00e7ais, vous le savez, \u00e9tant pour nous autres Polonais une langue presque maternelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;entra.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ah&nbsp;! madame, je suis heureux que vous parliez fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Et moi aussi, monsieur, lui r\u00e9pondis-je, je suis heureuse de parler cette langue, puisque j\u2019ai pu, gr\u00e2ce \u00e0 ce hasard, appr\u00e9cier votre g\u00e9n\u00e9reuse conduite vis-\u00e0-vis de moi. C\u2019est dans cette langue que vous m\u2019avez d\u00e9fendue contre les desseins de votre fr\u00e8re, c\u2019est dans cette langue que je vous offre l\u2019expression de ma sinc\u00e8re reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Merci, madame. Il \u00e9tait tout simple que je m\u2019int\u00e9ressasse \u00e0 une femme dans la position o\u00f9 vous vous trouviez. Je chassais dans la montagne lorsque j\u2019entendis des d\u00e9tonations irr\u00e9guli\u00e8res et continues&nbsp;; je compris qu\u2019il s\u2019agissait de quelque attaque \u00e0 main arm\u00e9e, et je marchai sur le feu, comme on dit en termes militaires. Je suis arriv\u00e9 \u00e0 temps, gr\u00e2ce au ciel&nbsp;; mais me permettrez-vous de m\u2019informer, madame, par quel hasard une femme de distinction comme vous \u00eates s\u2019\u00e9tait aventur\u00e9e dans nos montagnes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Je suis Polonaise, monsieur, lui r\u00e9pondis-je. Mes deux fr\u00e8res viennent d\u2019\u00eatre tu\u00e9s dans la guerre contre la Russie&nbsp;; mon p\u00e8re, que j\u2019ai laiss\u00e9 pr\u00eat \u00e0 d\u00e9fendre notre ch\u00e2teau contre l\u2019ennemi, les a sans doute rejoints \u00e0 cette heure, et moi sur l\u2019ordre de mon p\u00e8re, fuyant tous ces massacres, je venais chercher un refuge au monast\u00e8re de&nbsp;Sahastru, o\u00f9 ma m\u00e8re, dans sa jeunesse et dans des circonstances pareilles, avait trouv\u00e9 un asile s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous \u00eates l\u2019ennemie des Russes&nbsp;; alors tant mieux, dit le jeune homme, ce titre vous sera un auxiliaire puissant au ch\u00e2teau, et nous avons besoin de toutes nos forces pour soutenir la lutte qui se pr\u00e9pare. D\u2019abord, puisque je sais qui vous \u00eates, sachez, vous, madame, qui nous sommes&nbsp;: le nom de&nbsp;Brankovan&nbsp;ne vous est point \u00e9tranger, n\u2019est-ce pas, madame&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019inclinai.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ma m\u00e8re est la derni\u00e8re princesse de ce nom, la derni\u00e8re descendante de cet illustre chef que firent tuer les&nbsp;Cantimir, ces mis\u00e9rables courtisans de Pierre I<sup>er<\/sup>. Ma m\u00e8re \u00e9pousa en premi\u00e8res noces mon p\u00e8re,&nbsp;Serban&nbsp;Waivady, prince comme elle, mais de race moins illustre.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 \u00e0 Vienne&nbsp;; il avait pu y appr\u00e9cier les avantages de la civilisation. Il r\u00e9solut de faire de moi un Europ\u00e9en. Nous part\u00eemes pour la France, l\u2019Italie, l\u2019Espagne et l\u2019Allemagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re (ce n\u2019est pas \u00e0 un fils, je le sais bien, de vous raconter ce que je vais vous dire&nbsp;; mais comme, pour notre salut, il faut que vous nous connaissiez bien, vous appr\u00e9cierez les causes de cette r\u00e9v\u00e9lation)&nbsp;; ma m\u00e8re, qui, pendant les premiers voyages de mon p\u00e8re, lorsque j\u2019\u00e9tais, moi, dans ma plus jeune enfance, avait eu des relations coupables avec un chef de partisans, c\u2019est ainsi, ajouta&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;en souriant, qu\u2019on appelle dans ce pays les hommes qui vous ont attaqu\u00e9e&nbsp;; ma m\u00e8re, dis-je, qui avait eu des relations coupables avec un comte&nbsp;Giordaki&nbsp;Koproli, moiti\u00e9 Grec, moiti\u00e9 Moldave, \u00e9crivit \u00e0 mon p\u00e8re pour tout lui dire et lui demander le divorce, s\u2019appuyant, dans cette demande, sur ce qu\u2019elle ne voulait pas, elle, une&nbsp;Brankovan, demeurer la femme d\u2019un homme qui se faisait de jour en jour plus \u00e9tranger \u00e0 son pays. H\u00e9las&nbsp;! mon p\u00e8re n\u2019eut pas besoin d\u2019accorder son consentement \u00e0 cette demande, qui peut vous para\u00eetre \u00e9trange \u00e0 vous, mais qui, chez nous, est la chose la plus commune et la plus naturelle. Mon p\u00e8re venait de mourir d\u2019un an\u00e9vrisme dont il souffrait depuis longtemps, et ce fut moi qui re\u00e7us la lettre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais rien \u00e0 faire, sinon des v\u0153ux bien sinc\u00e8res pour le bonheur de ma m\u00e8re. Ces v\u0153ux, une lettre de moi les lui porta en lui annon\u00e7ant qu\u2019elle \u00e9tait veuve.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette m\u00eame lettre lui demandait pour moi la permission de continuer mes voyages, permission qui me fut accord\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon intention bien positive \u00e9tait de me fixer en France ou en Allemagne, pour ne point me trouver en face d\u2019un homme qui me d\u00e9testait et que je ne pouvais aimer, c\u2019est-\u00e0-dire du mari de ma m\u00e8re, quand, tout \u00e0 coup, j\u2019appris que le comte&nbsp;Giordaki&nbsp;Koproli&nbsp;venait d\u2019\u00eatre assassin\u00e9, \u00e0 ce que l\u2019on disait, par les anciens cosaques de mon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me h\u00e2tai de revenir&nbsp;; j\u2019aimais ma m\u00e8re, je comprenais son isolement, son besoin d\u2019avoir aupr\u00e8s d\u2019elle, dans un pareil moment, les personnes qui pouvaient lui \u00eatre ch\u00e8res. Sans qu\u2019elle e\u00fbt jamais eu pour moi un amour bien tendre, j\u2019\u00e9tais son fils. Je rentrai un matin, sans \u00eatre attendu, dans le ch\u00e2teau de nos p\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019y trouvai un jeune homme que je pris d\u2019abord pour un \u00e9tranger, et que je sus ensuite \u00eatre mon fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait&nbsp;Kostaki, le fils de l\u2019adult\u00e8re, qu\u2019un second mariage a l\u00e9gitim\u00e9&nbsp;;&nbsp;Kostaki, c\u2019est-\u00e0-dire la cr\u00e9ature indomptable que vous avez vue, dont les passions sont la seule loi, qui n\u2019a rien de sacr\u00e9 en ce monde que sa m\u00e8re, qui m\u2019ob\u00e9it comme le tigre ob\u00e9it au bras qui l\u2019a dompt\u00e9, mais avec un \u00e9ternel rugissement entretenu par le vague espoir de me d\u00e9vorer un jour. Dans l\u2019int\u00e9rieur du ch\u00e2teau, dans la demeure des&nbsp;Brankovan&nbsp;et des&nbsp;Waivady, je suis encore le ma\u00eetre&nbsp;; mais, une fois hors de cette enceinte, une fois en pleine campagne, il redevient le sauvage enfant des bois et des monts, qui veut tout faire ployer sous sa volont\u00e9 de fer. Comment a-t-il c\u00e9d\u00e9 aujourd\u2019hui, comment ses hommes ont-ils c\u00e9d\u00e9&nbsp;? je n\u2019en sais rien&nbsp;; une vieille habitude, un reste de respect. Mais je ne voudrais pas hasarder une nouvelle \u00e9preuve. Restez ici, ne quittez pas cette chambre, cette cour, l\u2019int\u00e9rieur des murailles enfin, je r\u00e9ponds de tout&nbsp;; faites un pas hors du ch\u00e2teau, je ne r\u00e9ponds plus de rien, que de me faire tuer pour vous d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ne pourrai-je donc, selon les d\u00e9sirs de mon p\u00e8re, continuer ma route vers le couvent de&nbsp;Sahastru&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Faites, essayez, ordonnez, je vous accompagnerai&nbsp;; mais moi, je resterai en route, et vous, vous&#8230; vous n\u2019arriverez pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Que faire alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Rester ici, attendre, prendre conseil des \u00e9v\u00e9nements et profiter des circonstances. Supposez que vous \u00eates tomb\u00e9e dans un repaire de bandits, et que votre courage seul peut vous tirer d\u2019affaire&nbsp;; que votre sang-froid seul peut vous sauver. Ma m\u00e8re, malgr\u00e9 sa pr\u00e9f\u00e9rence pour&nbsp;Kostaki, le fils de son amour, est bonne et g\u00e9n\u00e9reuse. D\u2019ailleurs, c\u2019est une&nbsp;Brankovan, c\u2019est-\u00e0-dire une vraie princesse. Vous la verrez&nbsp;; elle vous d\u00e9fendra des brutales passions de&nbsp;Kostaki. Mettez-vous sous sa protection&nbsp;; vous \u00eates belle, elle vous aimera. D\u2019ailleurs (il me regarda avec une expression ind\u00e9finissable) qui pourrait vous voir et ne pas vous aimer&nbsp;? Venez maintenant dans la salle du souper, o\u00f9 elle nous attend. Ne montrez ni embarras ni d\u00e9fiance&nbsp;; parlez en polonais&nbsp;: personne ne conna\u00eet cette langue ici&nbsp;; je traduirai vos paroles \u00e0 ma m\u00e8re, et, soyez tranquille, je ne dirai que ce qu\u2019il faudra dire. Surtout, pas un mot sur ce que je viens de vous r\u00e9v\u00e9ler&nbsp;; qu\u2019on ne se doute pas que nous nous entendons. Vous ignorez encore la ruse et la dissimulation du plus sinc\u00e8re d\u2019entre nous. Venez.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le suivis dans cet escalier, \u00e9clair\u00e9 par des torches de r\u00e9sine br\u00fblant \u00e0 des mains de fer qui sortaient des murailles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait \u00e9vident que c\u2019\u00e9tait pour moi qu\u2019on avait fait cette illumination inaccoutum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous arriv\u00e2mes \u00e0 la salle \u00e0 manger.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t que&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;en eut ouvert la porte, et eut en moldave, prononc\u00e9 un mot que j\u2019ai su depuis vouloir dire l\u2019\u00e9trang\u00e8re, une grande femme s\u2019avan\u00e7a vers nous.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait la princesse&nbsp;Brankovan.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle portait ses cheveux blancs natt\u00e9s autour de la t\u00eate&nbsp;; elle \u00e9tait coiff\u00e9e d\u2019un petit bonnet de marte-zibeline, surmont\u00e9 d\u2019une aigrette, t\u00e9moignage de son origine princi\u00e8re. Elle portait une esp\u00e8ce de tunique de drap d\u2019or, au corsage sem\u00e9 de pierreries, recouvrant une longue robe d\u2019\u00e9toffe turque, garnie de fourrure pareille \u00e0 celle du bonnet.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle tenait \u00e0 la main un chapelet \u00e0 grains d\u2019ambre qu\u2019elle roulait tr\u00e8s vite entre ses doigts.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle \u00e9tait&nbsp;Kostaki, portant le splendide et majestueux costume magyare, sous lequel il me sembla plus \u00e9trange encore.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une robe de velours vert, \u00e0 larges manches, tombant au-dessous du genou, des pantalons de cachemire rouge, des babouches de maroquin brod\u00e9es d\u2019or&nbsp;; sa t\u00eate \u00e9tait d\u00e9couverte, et ses longs cheveux, bleus \u00e0 force d\u2019\u00eatre noirs, tombaient sur son cou nu, qu\u2019accompagnait seulement le l\u00e9ger filet blanc d\u2019une chemise de soie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me salua gauchement, et pronon\u00e7a en moldave quelques paroles qui rest\u00e8rent inintelligibles pour moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous pouvez parler fran\u00e7ais, mon fr\u00e8re, dit&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;; madame est Polonaise et entend cette langue.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors,&nbsp;Kostaki&nbsp;pronon\u00e7a en fran\u00e7ais quelques paroles presque aussi inintelligibles pour moi que celles qu\u2019il avait prononc\u00e9es en moldave&nbsp;; mais la m\u00e8re, \u00e9tendant gravement le bras, les interrompit. Il \u00e9tait \u00e9vident pour moi qu\u2019elle d\u00e9clarait \u00e0 ses fils que c\u2019\u00e9tait \u00e0 elle de me recevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle commen\u00e7a en moldave un discours de bienvenue, auquel sa physionomie donnait un sens facile \u00e0 expliquer. Elle me montra la table, m\u2019offrit un si\u00e8ge pr\u00e8s d\u2019elle, d\u00e9signa du geste la maison tout enti\u00e8re, comme pour me dire qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 moi&nbsp;; et, s\u2019asseyant la premi\u00e8re avec une dignit\u00e9 bienveillante, elle fit un signe de croix et commen\u00e7a une pri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors chacun prit sa place, place fix\u00e9e par l\u2019\u00e9tiquette,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;pr\u00e8s de moi. J\u2019\u00e9tais l\u2019\u00e9trang\u00e8re, et, par cons\u00e9quent, je cr\u00e9ais une place d\u2019honneur \u00e0&nbsp;Kostaki, pr\u00e8s de sa m\u00e8re&nbsp;Sm\u00e9rande.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que s\u2019appelait la princesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska, lui aussi, avait chang\u00e9 de costume. Il portait la tunique magyare comme son fr\u00e8re, seulement cette tunique \u00e9tait de velours grenat, et ses pantalons de cachemire bleu. Une magnifique d\u00e9coration pendant \u00e0 son cou&nbsp;; c\u2019\u00e9tait le&nbsp;Nishan&nbsp;du Sultan Mahmoud.<\/p>\n\n\n\n<p>Le reste des commensaux de la maison soupait \u00e0 la m\u00eame table, chacun au rang que lui donnait sa position parmi les amis ou parmi les serviteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le souper fut triste&nbsp;; pas une seule fois&nbsp;Kostaki&nbsp;ne m\u2019adressa la parole, quoique son fr\u00e8re e\u00fbt toujours l\u2019attention de me parler en fran\u00e7ais. Quant \u00e0 la m\u00e8re, elle m\u2019offrit de tout elle-m\u00eame avec cet air solennel qui ne la quittait jamais.&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;avait dit vrai, c\u2019\u00e9tait une vraie princesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le souper,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;s\u2019avan\u00e7a vers sa m\u00e8re. Il lui expliqua, en langue moldave, le besoin que je devais avoir d\u2019\u00eatre seule, et combien le repos m\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire apr\u00e8s les \u00e9motions d\u2019une pareille journ\u00e9e.&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;fit de la t\u00eate un signe d\u2019approbation, me tendit la main, me baisa au front, comme elle e\u00fbt fait de sa fille, et me souhaita une bonne nuit dans son ch\u00e2teau.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;ne s\u2019\u00e9tait pas tromp\u00e9&nbsp;: ce moment de solitude, je le d\u00e9sirais ardemment. Aussi remerciai-je la princesse, qui vint me reconduire jusqu\u2019\u00e0 la porte, o\u00f9 m\u2019attendaient les deux femmes qui m\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 conduite dans ma chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la saluai \u00e0 mon tour, ainsi que ses deux fils, et rentrai dans ce m\u00eame appartement d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9tais sortie une heure auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sofa \u00e9tait devenu un lit. Voil\u00e0 le seul changement qui s\u2019y f\u00fbt fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je remerciai les femmes. Je leur fis signe que je me d\u00e9shabillerais seule&nbsp;; elles sortirent aussit\u00f4t avec des t\u00e9moignages de respect qui indiquaient qu\u2019elles avaient ordre de m\u2019ob\u00e9ir en toutes choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restai dans cette chambre immense, dont ma lumi\u00e8re, en se d\u00e9pla\u00e7ant, n\u2019\u00e9clairait que les parties que j\u2019en parcourais, sans jamais pouvoir en \u00e9clairer l\u2019ensemble. Singulier jeu de lumi\u00e8re, qui \u00e9tablissait une lutte entre la lueur de ma bougie et les rayons de la lune, qui passaient par ma fen\u00eatre sans rideaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre la porte par laquelle j\u2019\u00e9tais entr\u00e9e, et qui donnait sur l\u2019escalier, deux autres portes s\u2019ouvraient sur ma chambre&nbsp;; mais d\u2019\u00e9normes verrous, plac\u00e9s \u00e0 ces portes, et qui se tiraient de mon c\u00f4t\u00e9, suffisaient pour me rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allai \u00e0 la porte d\u2019entr\u00e9e que je visitai. Cette porte comme les autres, avait ses moyens de d\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ouvris ma fen\u00eatre, elle donnait sur un pr\u00e9cipice.<\/p>\n\n\n\n<p>Je compris que&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;avait fait de cette chambre un choix r\u00e9fl\u00e9chi.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, en revenant \u00e0 mon sofa, je trouvai sur une table plac\u00e9e \u00e0 mon chevet un petit billet pli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ouvris et je lus en polonais&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\"><em>Dormez tranquille\u00a0; vous n\u2019aurez rien \u00e0 craindre tant que vous demeurerez dans l\u2019int\u00e9rieur du ch\u00e2teau.<\/em>\u00a0GR\u00c9GORISKA.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suivis le conseil qui m\u2019\u00e9tait donn\u00e9, et, la fatigue l\u2019emportant sur mes pr\u00e9occupations, je me couchai et je m\u2019endormis.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Les deux fr\u00e8res<\/h3>\n\n\n\n<p><a><\/a>\u00c0 dater de ce moment, je fus \u00e9tablie au ch\u00e2teau, et, \u00e0 dater de ce moment, commen\u00e7a le drame que je vais vous raconter.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux fr\u00e8res devinrent amoureux de moi, chacun avec les nuances de son caract\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki, d\u00e8s le lendemain, me dit qu\u2019il m\u2019aimait, d\u00e9clara que je serais \u00e0 lui et non \u00e0 un autre, et qu\u2019il me tuerait plut\u00f4t que de me laisser appartenir \u00e0 qui que ce f\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;ne dit rien&nbsp;; mais il m\u2019entoura de soins et d\u2019attentions. Toutes les ressources d\u2019une \u00e9ducation brillante, tous les souvenirs d\u2019une jeunesse pass\u00e9e dans les plus nobles cours de l\u2019Europe furent employ\u00e9s pour me plaire. H\u00e9las&nbsp;! ce n\u2019\u00e9tait pas difficile&nbsp;: au premier son de sa voix, j\u2019avais senti que cette voix caressait mon \u00e2me&nbsp;; au premier regard de ses yeux, j\u2019avais senti que ce regard p\u00e9n\u00e9trait jusqu\u2019\u00e0 mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de trois mois,&nbsp;Kostaki&nbsp;m\u2019avait cent fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019il m\u2019aimait, et je le ha\u00efssais&nbsp;; au bout de trois mois,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;ne m\u2019avait pas encore dit un seul mot d\u2019amour, et je sentais que, lorsqu\u2019il l\u2019exigerait, je serais toute \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki&nbsp;avait renonc\u00e9 \u00e0 ses courses. Il ne quittait plus le ch\u00e2teau. Il avait momentan\u00e9ment abdiqu\u00e9 en faveur d\u2019une esp\u00e8ce de lieutenant qui, de temps en temps, venait lui demander ses ordres, et disparaissait.<\/p>\n\n\n\n<p>Sm\u00e9rande&nbsp;aussi m\u2019aimait d\u2019une amiti\u00e9 passionn\u00e9e, dont l\u2019expression me faisait peur. Elle prot\u00e9geait visiblement&nbsp;Kostaki, et semblait \u00eatre plus jalouse de moi qu\u2019il ne l\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame. Seulement, comme elle n\u2019entendait ni le polonais ni le fran\u00e7ais, et que moi je n\u2019entendais pas le moldave, elle ne pouvait faire pr\u00e8s de moi des instances bien pressantes en faveur de son fils&nbsp;; mais elle avait appris \u00e0 dire en fran\u00e7ais trois mots, qu\u2019elle me r\u00e9p\u00e9tait chaque fois que ses l\u00e8vres se posaient sur mon front&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Kostaki&nbsp;aime Hedwige.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, j\u2019appris une nouvelle terrible et qui venait mettre le comble \u00e0 mes malheurs&nbsp;: la libert\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 rendue \u00e0 ces quatre hommes qui avaient surv\u00e9cu au combat&nbsp;; ils \u00e9taient repartis pour la Pologne en engageant leur parole que l\u2019un d\u2019eux reviendrait, avant trois mois, me donner des nouvelles de mon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un d\u2019eux reparut, en effet, un matin. Notre ch\u00e2teau avait \u00e9t\u00e9 pris, br\u00fbl\u00e9 et ras\u00e9, et mon p\u00e8re s\u2019\u00e9tait fait tuer en le d\u00e9fendant.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais d\u00e9sormais seule au monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki&nbsp;redoubla d\u2019instances, et&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;de tendresse&nbsp;; mais, cette fois, je pr\u00e9textai le deuil de mon p\u00e8re.&nbsp;Kostaki&nbsp;insista, disant que, plus j\u2019\u00e9tais isol\u00e9e, plus j\u2019avais besoin d\u2019un soutien&nbsp;; sa m\u00e8re insista, comme et avec lui, plus que lui peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;m\u2019avait parl\u00e9 de cette puissance que les Moldaves ont sur eux-m\u00eames lorsqu\u2019ils ne veulent pas laisser lire dans leurs sentiments.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en \u00e9tait, lui, un vivant exemple. Il \u00e9tait impossible d\u2019\u00eatre plus certain de l\u2019amour d\u2019un homme que je ne l\u2019\u00e9tais du sien, et cependant, si l\u2019on m\u2019e\u00fbt demand\u00e9 sur quelle preuve reposait cette certitude, il m\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impossible de le dire&nbsp;; nul, dans le ch\u00e2teau, n\u2019avait vu sa main toucher la mienne, ses yeux chercher les miens. La jalousie seule pouvait \u00e9clairer&nbsp;Kostaki&nbsp;sur cette rivalit\u00e9, comme mon amour seul pouvait m\u2019\u00e9clairer sur cet amour.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, je l\u2019avoue, cette puissance de&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;sur lui-m\u00eame m\u2019inqui\u00e9tait. Je croyais certainement, mais ce n\u2019\u00e9tait pas assez, j\u2019avais besoin d\u2019\u00eatre convaincue, lorsqu\u2019un soir, comme je venais de rentrer dans ma chambre, j\u2019entendis frapper doucement \u00e0 l\u2019une de ces deux portes que j\u2019ai d\u00e9sign\u00e9es comme fermant en dedans. \u00c0 la mani\u00e8re dont on frappait, je devinai que cet appel \u00e9tait celui d\u2019un ami. Je m\u2019approchai et je demandai qui \u00e9tait l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Gr\u00e9goriska, r\u00e9pondit une voix \u00e0 l\u2019accent de laquelle il n\u2019y avait pas de danger que je me trompasse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Que me voulez-vous&nbsp;? lui demandai-je toute tremblante.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Si vous avez confiance en moi, dit&nbsp;Gr\u00e9goriska, si vous me croyez un homme d\u2019honneur, accordez-moi ma demande.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Quelle est-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;\u00c9teignez votre lumi\u00e8re, comme si vous \u00e9tiez couch\u00e9e, et, dans une demi heure, ouvrez-moi votre porte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Revenez dans une demi-heure, fut ma seule r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9teignis ma lumi\u00e8re, et j\u2019attendis.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon c\u0153ur battait avec violence, car je comprenais qu\u2019il s\u2019agissait de quelque \u00e9v\u00e9nement important.<\/p>\n\n\n\n<p>La demi-heure s\u2019\u00e9coula&nbsp;; j\u2019entendis frapper plus doucement encore que la premi\u00e8re fois. Pendant l\u2019intervalle, j\u2019avais tir\u00e9 les verrous&nbsp;; je n\u2019eus donc qu\u2019\u00e0 ouvrir la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;entra, et, sans m\u00eame qu\u2019il me le d\u00eet, je repoussai la porte derri\u00e8re lui et fermai les verrous.<\/p>\n\n\n\n<p>Il resta un moment muet et immobile, m\u2019imposant silence du geste. Puis, lorsqu\u2019il se fut assur\u00e9 que nul danger urgent ne nous mena\u00e7ait, il m\u2019emmena au milieu de la vaste chambre, et, sentant \u00e0 mon tremblement que je ne saurais rester debout, il alla me chercher une chaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019assis, ou plut\u00f4t je me laissai tomber sur cette chaise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! lui dis-je, qu\u2019y a-t-il donc et pourquoi tant de pr\u00e9cautions&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Parce que ma vie, ce qui ne serait rien, parce que la v\u00f4tre peut-\u00eatre aussi, d\u00e9pendent de la conversation que nous allons avoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui saisis la main, tout effray\u00e9e. Il porta ma main \u00e0 ses l\u00e8vres, tout en me regardant pour me demander pardon d\u2019une pareille audace. Je baissai les yeux&nbsp;: c\u2019\u00e9tait consentir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Je vous aime, me dit-il de sa voix m\u00e9lodieuse comme un chant&nbsp;; m\u2019aimez-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, lui r\u00e9pondis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Consentiriez-vous \u00e0 \u00eatre ma femme&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il passa la main sur son front avec une profonde aspiration de bonheur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Alors, vous ne refuserez pas de me suivre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Je vous suivrai partout&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Car vous comprenez, continua-t-il, que nous ne pouvons \u00eatre heureux qu\u2019en fuyant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oh oui&nbsp;! m\u2019\u00e9criai-je, fuyons.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Silence&nbsp;! fit-il en tressaillant, silence&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous avez raison.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je me rapprochai toute tremblante de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Voici ce que j\u2019ai fait, me dit-il&nbsp;; voici ce qui fait que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 si longtemps sans vous avouer que je vous aimais. C\u2019est que je voulais, une fois s\u00fbr de votre amour, que rien ne p\u00fbt s\u2019opposer \u00e0 notre union. Je suis riche, Hedwige, immens\u00e9ment riche, mais \u00e0 la fa\u00e7on des seigneurs moldaves&nbsp;: riche de terres, de troupeaux, de serfs. Eh bien&nbsp;! j\u2019ai vendu au monast\u00e8re de&nbsp;Hango&nbsp;pour un million de terres, de troupeaux, de villages. Ils m\u2019ont donn\u00e9 pour trois cent mille francs de pierreries, pour cent mille francs d\u2019or, le reste en lettres de change sur Vienne. Un million vous suffira-t-il&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui serrai la main.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Votre amour m\u2019eut suffi,&nbsp;Gr\u00e9goriska, jugez.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Eh bien&nbsp;! \u00e9coutez&nbsp;: demain, je vais au monast\u00e8re de&nbsp;Hango&nbsp;pour prendre mes derniers arrangements avec le sup\u00e9rieur. Il me tient des chevaux pr\u00eats&nbsp;; ces chevaux nous attendront \u00e0 partir de neuf heures, cach\u00e9s \u00e0 cent pas du ch\u00e2teau. Apr\u00e8s souper, vous remontez comme aujourd\u2019hui&nbsp;; comme aujourd\u2019hui vous \u00e9teignez votre lumi\u00e8re&nbsp;; comme aujourd\u2019hui j\u2019entre chez vous. Mais demain, au lieu d\u2019en sortir seul, vous me suivez, nous gagnons la porte qui donne sur la campagne, nous trouvons nos chevaux, nous nous \u00e9lan\u00e7ons dessus, et apr\u00e8s-demain, au jour, nous avons fait trente lieues.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Que ne sommes-nous \u00e0 apr\u00e8s-demain&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ch\u00e8re Hedwige&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;me serra contre son c\u0153ur, nos l\u00e8vres se rencontr\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Oh&nbsp;! il l\u2019avait bien dit&nbsp;: c\u2019\u00e9tait un homme d\u2019honneur \u00e0 qui j\u2019avais ouvert la porte de ma chambre&nbsp;: mais il le comprit bien&nbsp;: si je ne lui appartenais pas de corps, je lui appartenais d\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit s\u2019\u00e9coula sans que je pusse dormir un seul instant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me voyais fuyant avec&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;; je me sentais emport\u00e9e par lui comme je l\u2019avais \u00e9t\u00e9 par&nbsp;Kostaki&nbsp;! seulement, cette fois, cette course terrible, effrayante, fun\u00e8bre, se changeait en une douce et ravissante \u00e9treinte \u00e0 laquelle la vitesse ajoutait la volupt\u00e9, car la vitesse a aussi une volupt\u00e9 \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour vint.<\/p>\n\n\n\n<p>Je descendis.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me sembla qu\u2019il y avait quelque chose de plus sombre encore qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire dans la fa\u00e7on dont&nbsp;Kostaki&nbsp;me salua. Son sourire n\u2019\u00e9tait m\u00eame plus une ironie, c\u2019\u00e9tait une menace.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0&nbsp;Sm\u00e9rande, elle me parut la m\u00eame que d\u2019habitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant le d\u00e9jeuner,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;ordonna ses chevaux.&nbsp;Kostaki&nbsp;ne parut faire aucune attention \u00e0 cet ordre.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers onze heures, il nous salua, annon\u00e7ant son retour pour le soir seulement, et priant sa m\u00e8re de ne pas l\u2019attendre \u00e0 d\u00eener&nbsp;; puis, se retournant vers moi, il me pria, \u00e0 mon tour, d\u2019agr\u00e9er ses excuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sortit. L\u2019\u0153il de son fr\u00e8re le suivit jusqu\u2019au moment o\u00f9 il quitta la chambre, et, en ce moment, il jaillit de cet \u0153il un tel \u00e9clair de haine que je frissonnai.<\/p>\n\n\n\n<p>La journ\u00e9e s\u2019\u00e9coula au milieu de transes que vous pouvez concevoir. Je n\u2019avais fait confidence de nos projets \u00e0 personne&nbsp;; \u00e0 peine m\u00eame dans mes pri\u00e8res, si j\u2019avais os\u00e9 en parler \u00e0 Dieu, et il me semblait que ces projets \u00e9taient connus de tout le monde&nbsp;; que chaque regard qui se fixait sur moi pouvait p\u00e9n\u00e9trer et lire au fond de mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00eener fut un supplice sombre et taciturne,&nbsp;Kostaki&nbsp;parlait rarement&nbsp;; cette fois, il se contenta d\u2019adresser deux ou trois fois la parole en moldave \u00e0 sa m\u00e8re, et chaque fois l\u2019accent de sa voix me fit tressaillir.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je me levai pour remonter \u00e0 ma chambre,&nbsp;Sm\u00e9rande, comme d\u2019habitude, m\u2019embrassa, et, en m\u2019embrassant, elle me dit cette phrase, que, depuis huit jours, je n\u2019avais point entendu sortir de sa bouche&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Kostaki&nbsp;aime Hedwige.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette phrase me poursuivit comme une menace&nbsp;; une fois dans ma chambre, il me semblait qu\u2019une voix fatale murmurait \u00e0 mon oreille&nbsp;:&nbsp;Kostaki&nbsp;aime Hedwige&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Or, l\u2019amour de&nbsp;Kostaki,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;me l\u2019avait dit, c\u2019\u00e9tait la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers sept heures du soir, et comme le jour commen\u00e7ait \u00e0 baisser, je vis&nbsp;Kostaki&nbsp;traverser la cour. Il se retourna pour regarder de mon c\u00f4t\u00e9, mais je me rejetai en arri\u00e8re, afin qu\u2019il ne p\u00fbt me voir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais inqui\u00e8te, car, aussi longtemps que la position de ma fen\u00eatre m\u2019avait permis de le suivre, je l\u2019avais vu se dirigeant vers les \u00e9curies. Je me hasardai \u00e0 tirer les verrous de ma porte et \u00e0 me glisser dans la chambre voisine, d\u2019o\u00f9 je pouvais voir tout ce qu\u2019il allait faire.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, il se rendait aux \u00e9curies. Il en fit sortir alors lui-m\u00eame son cheval favori, le sella de ses propres mains et avec le soin d\u2019un homme qui attache la plus grande importance aux moindres d\u00e9tails. Il avait le m\u00eame costume sous lequel il m\u2019\u00e9tait apparu pour la premi\u00e8re fois. Seulement, pour toute arme, il portait son sabre.<\/p>\n\n\n\n<p>Son cheval sell\u00e9, il jeta les yeux encore une fois sur la fen\u00eatre de ma chambre. Puis ne me voyant pas, il sauta en selle, se fit ouvrir la m\u00eame porte par laquelle \u00e9tait sorti et devait rentrer son fr\u00e8re, et s\u2019\u00e9loigna au galop, dans la direction du monast\u00e8re de&nbsp;Hango.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors mon c\u0153ur se serra d\u2019une fa\u00e7on terrible, un pressentiment fatal me disait que&nbsp;Kostaki&nbsp;allait au-devant de son fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restai \u00e0 cette fen\u00eatre tant que je pus distinguer cette route, qui, \u00e0 un quart de lieue du ch\u00e2teau, faisait un coude et se perdait dans le commencement d\u2019une for\u00eat. Mais la nuit descendit \u00e0 chaque instant plus \u00e9paisse, la route finit par s\u2019effacer tout \u00e0 fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restai encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin mon inqui\u00e9tude, par son exc\u00e8s m\u00eame, me rendit ma force, et, comme c\u2019\u00e9tait \u00e9videmment dans la salle d\u2019en bas que je devais avoir les premi\u00e8res nouvelles de l\u2019un et l\u2019autre des deux fr\u00e8res, je descendis.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon premier regard fut pour&nbsp;Sm\u00e9rande. Je vis, au calme de son visage, qu\u2019elle ne ressentait aucune appr\u00e9hension&nbsp;; elle donnait ses ordres pour le souper habituel, et les couverts des deux fr\u00e8res \u00e9taient \u00e0 leurs places.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019osais interroger personne. D\u2019ailleurs, qui euss\u00e9-je interrog\u00e9&nbsp;? Personne au ch\u00e2teau, except\u00e9&nbsp;Kostaki&nbsp;et&nbsp;Gr\u00e9goriska, ne parlait aucune des deux seules langues que je parlasse.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moindre bruit je tressaillais.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e0 neuf heures ordinairement que l\u2019on se mettait \u00e0 table pour le souper.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais descendue \u00e0 huit heures et demie&nbsp;; je suivais des yeux l\u2019aiguille des minutes, dont la marche \u00e9tait presque visible sur le vaste cadran de l\u2019horloge.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aiguille voyageuse franchit la distance qui la s\u00e9parait du quart.<\/p>\n\n\n\n<p>Le quart sonna. La vibration retentit sombre et triste, puis l\u2019aiguille reprit sa marche silencieuse, et je la vis de nouveau parcourir la distance avec la r\u00e9gularit\u00e9 et la lenteur d\u2019une pointe de compas.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques minutes avant neuf heures, il me sembla entendre le galop d\u2019un cheval dans la cour.&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;l\u2019entendit aussi, car elle tourna la t\u00eate du cot\u00e9 de la fen\u00eatre&nbsp;; mais la nuit \u00e9tait trop \u00e9paisse pour qu\u2019elle p\u00fbt voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Oh&nbsp;! si elle m\u2019eut regard\u00e9e en ce moment, comme elle e\u00fbt pu deviner ce qui se passait dans mon c\u0153ur&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019avait entendu que le trot d\u2019un seul cheval&nbsp;; et c\u2019\u00e9tait tout simple. Je savais bien, moi, qu\u2019il ne reviendrait qu\u2019un seul cavalier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais lequel&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Des pas r\u00e9sonn\u00e8rent dans l\u2019antichambre. Ces pas \u00e9taient lents et semblaient peser sur mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte s\u2019ouvrit, je vis dans l\u2019obscurit\u00e9 se dessiner une ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ombre s\u2019arr\u00eata un moment sur la porte. Mon c\u0153ur \u00e9tait suspendu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ombre s\u2019avan\u00e7a, et au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle entrait dans le cercle de lumi\u00e8re, je respirais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reconnus&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>Un instant de douleur de plus, et mon c\u0153ur se brisait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reconnus&nbsp;Gr\u00e9goriska, mais p\u00e2le comme un mort. Rien qu\u2019\u00e0 le voir, on devinait que quelque chose de terrible venait de se passer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Est-ce toi,&nbsp;Kostaki&nbsp;? demanda&nbsp;Sm\u00e9rande.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non, ma m\u00e8re, r\u00e9pondit&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;d\u2019une voix sourde.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ah&nbsp;! vous voil\u00e0, dit-elle&nbsp;; et depuis quand votre m\u00e8re doit-elle vous attendre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ma m\u00e8re, dit&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;en jetant un coup d\u2019\u0153il sur la pendule, il n\u2019est que neuf heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, en m\u00eame temps, en effet, neuf heures sonn\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;C\u2019est vrai, dit&nbsp;Sm\u00e9rande. O\u00f9 est votre fr\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 moi, je songeai que c\u2019\u00e9tait la m\u00eame question que Dieu avait faite \u00e0 Ca\u00efn.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;ne r\u00e9pondit point.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Personne n\u2019a-t-il vu&nbsp;Kostaki&nbsp;? demanda&nbsp;Sm\u00e9rande.<\/p>\n\n\n\n<p>Le&nbsp;vatar, ou majordome, s\u2019informa autour de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vers sept heures, dit-il, le comte a \u00e9t\u00e9 aux \u00e9curies, a sell\u00e9 son cheval lui m\u00eame, et est parti par la route de&nbsp;Hango.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce moment mes yeux rencontr\u00e8rent les yeux de&nbsp;Gr\u00e9goriska. Je ne sais si c\u2019\u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 ou une hallucination, il me sembla qu\u2019il avait une goutte de sang au milieu du front.<\/p>\n\n\n\n<p>Je portai lentement mon doigt \u00e0 mon propre front, indiquant l\u2019endroit o\u00f9 je croyais voir cette tache.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;me comprit&nbsp;; il prit son mouchoir et s\u2019essuya.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, oui, murmura&nbsp;Sm\u00e9rande, il aura rencontr\u00e9 quelque ours, quelque loup, qu\u2019il se sera amus\u00e9 \u00e0 poursuivre. Voil\u00e0 pourquoi un enfant fait attendre sa m\u00e8re. O\u00f9 l\u2019avez-vous laiss\u00e9,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;? dites.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ma m\u00e8re, r\u00e9pondit&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;d\u2019une voix \u00e9mue mais assur\u00e9e, mon fr\u00e8re et moi ne sommes pas sortis ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;C\u2019est bien, dit&nbsp;Sm\u00e9rande. Que l\u2019on serve, que l\u2019on se mette \u00e0 table et que l\u2019on ferme les portes&nbsp;; ceux qui seront dehors coucheront dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux premi\u00e8res parties de cet ordre furent ex\u00e9cut\u00e9es \u00e0 la lettre.&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;prit sa place,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;s\u2019assit \u00e0 sa droite et moi \u00e0 sa gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis les serviteurs sortirent pour accomplir la troisi\u00e8me, c\u2019est-\u00e0-dire pour fermer les portes du ch\u00e2teau.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce moment, on entendit un grand bruit dans la cour et un valet tout effar\u00e9 entra dans la salle en disant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Princesse, le cheval du comte&nbsp;Kostaki&nbsp;vient de rentrer dans la cour, seul et tout couvert de sang.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oh&nbsp;! murmura&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;en se dressant p\u00e2le et mena\u00e7ante, c\u2019est ainsi qu\u2019est rentr\u00e9 un soir le cheval de son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je jetai les yeux sur&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;: il n\u2019\u00e9tait plus p\u00e2le, il \u00e9tait livide.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, le cheval du comte&nbsp;Koproli&nbsp;\u00e9tait rentr\u00e9 un soir dans la cour du ch\u00e2teau, tout couvert de sang, et, une heure apr\u00e8s, les serviteurs avaient retrouv\u00e9 et rapport\u00e9 le corps couvert de blessures.<\/p>\n\n\n\n<p>Sm\u00e9rande&nbsp;prit une torche des mains d\u2019un des valets, s\u2019avan\u00e7a vers la porte, l\u2019ouvrit et descendit dans la cour.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cheval, tout effar\u00e9, \u00e9tait contenu malgr\u00e9 lui par les trois ou quatre serviteurs qui unissaient leurs efforts pour l\u2019apaiser.<\/p>\n\n\n\n<p>Sm\u00e9rande&nbsp;s\u2019avan\u00e7a vers l\u2019animal, regarda le sang qui tachait sa selle, et reconnut une blessure au haut de son front.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Kostaki&nbsp;a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 en face, dit-elle, en duel, et par un seul ennemi. Cherchez son corps, enfants, plus tard nous chercherons le meurtrier.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le cheval \u00e9tait rentr\u00e9 par la porte de&nbsp;Hango&nbsp;tous les serviteurs se pr\u00e9cipit\u00e8rent par cette porte, et on vit leurs torches s\u2019\u00e9garer dans la campagne et s\u2019enfoncer dans la for\u00eat, comme, dans un beau soir d\u2019\u00e9t\u00e9, on voit scintiller les lucioles dans les plaines de Nice et de Pise.<\/p>\n\n\n\n<p>Sm\u00e9rande, comme si elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9 convaincue que la recherche ne serait pas longue, attendit debout \u00e0 la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas une larme ne coulait des yeux de cette m\u00e8re d\u00e9sol\u00e9e et cependant on sentait gronder le d\u00e9sespoir au fond de son c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;se tenait derri\u00e8re elle, et j\u2019\u00e9tais pr\u00e8s de&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait un instant, en quittant la salle, eu l\u2019intention de m\u2019offrir le bras, mais il n\u2019avait point os\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019un quart d\u2019heure \u00e0 peu pr\u00e8s, on vit au tournant du chemin repara\u00eetre une torche, puis deux, puis toutes les torches.<\/p>\n\n\n\n<p>Seulement cette fois, au lieu de s\u2019\u00e9parpiller dans la campagne, elles \u00e9taient mass\u00e9es autour d\u2019un centre commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce centre commun, on put bient\u00f4t voir qu\u2019il se composait d\u2019une liti\u00e8re et d\u2019un homme \u00e9tendu sur cette liti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fun\u00e8bre cort\u00e8ge s\u2019avan\u00e7ait lentement, mais il s\u2019avan\u00e7ait. Au bout de dix minutes, il fut \u00e0 la porte. En apercevant la m\u00e8re vivante qui attendait le fils mort, ceux qui le portaient se d\u00e9couvrirent instinctivement, puis ils rentr\u00e8rent silencieux dans la cour.<\/p>\n\n\n\n<p>Sm\u00e9rande&nbsp;se mit \u00e0 leur suite, et nous, nous suiv\u00eemes&nbsp;Sm\u00e9rande. On atteignit ainsi la grande salle, dans laquelle on d\u00e9posa le corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, faisant un geste de supr\u00eame majest\u00e9,&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;\u00e9carta tout le monde, et, s\u2019approchant du cadavre, elle mit un genou en terre devant lui, \u00e9carta les cheveux qui faisaient un voile \u00e0 son visage, le contempla longtemps, les yeux secs toujours, puis, ouvrant la robe moldave, \u00e9carta la chemise souill\u00e9e de sang.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette blessure \u00e9tait au c\u00f4t\u00e9 droit de la poitrine. Elle avait d\u00fb \u00eatre faite par une lame droite et coupante des deux c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me rappelai avoir vu le jour m\u00eame, au c\u00f4t\u00e9 de&nbsp;Gr\u00e9goriska, le long couteau de chasse qui servait de ba\u00efonnette \u00e0 sa carabine.<\/p>\n\n\n\n<p>Je cherchai \u00e0 son c\u00f4t\u00e9 cette arme&nbsp;; mais elle avait disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Sm\u00e9rande&nbsp;demanda de l\u2019eau, trempa son mouchoir dans cette eau et lava la plaie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un sang frais et pur vint rougir les l\u00e8vres de la blessure.<\/p>\n\n\n\n<p>Le spectacle que j\u2019avais sous les yeux pr\u00e9sentait quelque chose d\u2019atroce et de sublime \u00e0 la fois. Cette vaste chambre, enfum\u00e9e par les torches de r\u00e9sine, ces visages barbares, ces yeux brillants de f\u00e9rocit\u00e9, ces costumes \u00e9tranges, cette m\u00e8re qui calculait, \u00e0 la vue du sang encore chaud depuis combien de temps la mort lui avait pris son fils, ce grand silence interrompu seulement par les sanglots de ces brigands dont&nbsp;Kostaki&nbsp;\u00e9tait le chef, tout cela, je le r\u00e9p\u00e8te, \u00e9tait atroce et sublime \u00e0 voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;approcha ses l\u00e8vres du front de son fils, puis se relevant, puis rejetant en arri\u00e8re les longues nattes de ses cheveux blancs qui s\u2019\u00e9taient d\u00e9roul\u00e9s&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;! dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;tressaillit, secoua la t\u00eate, et sortant de son atonie&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ma m\u00e8re&nbsp;? r\u00e9pondit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Venez ici, mon fils, et \u00e9coutez-moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;ob\u00e9it en fr\u00e9missant, mais il ob\u00e9it.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 mesure qu\u2019il approchait du corps, le sang, plus abondant et plus vermeil, sortait de la blessure. Heureusement,&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;ne regardait plus de ce c\u00f4t\u00e9, car, \u00e0 la vue de ce sang accusateur, elle n\u2019e\u00fbt plus eu besoin de chercher qui \u00e9tait le meurtrier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Gr\u00e9goriska, dit-elle, je sais bien que&nbsp;Kostaki&nbsp;et toi ne vous aimiez point. Je sais bien que tu es&nbsp;Waivady&nbsp;par ton p\u00e8re, et lui&nbsp;Koproli&nbsp;par le sien mais, par votre m\u00e8re, vous \u00e9tiez tous deux des&nbsp;Brankovan. Je sais que toi tu es un homme des villes d\u2019occident, et lui un enfant des montagnes orientales&nbsp;; mais enfin, par le ventre qui vous a port\u00e9s tous deux, vous \u00eates fr\u00e8res. Eh bien&nbsp;!&nbsp;Gr\u00e9goriska, je veux savoir si nous allons porter mon fils aupr\u00e8s de son p\u00e8re sans que le serment ait \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9&nbsp;; si je puis pleurer tranquille, enfin, comme une femme, me reposant sur vous, c\u2019est-\u00e0-dire sur un homme, de la punition.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Nommez-moi le meurtrier de mon fr\u00e8re, madame, et ordonnez&nbsp;; je vous jure qu\u2019avant une heure, si vous l\u2019exigez, il aura cess\u00e9 de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Jurez toujours,&nbsp;Gr\u00e9goriska, jurez, sous peine de ma mal\u00e9diction, entendez-vous, mon fils&nbsp;? Jurez que le meurtrier mourra, que vous ne laisserez pas pierre sur pierre de sa maison&nbsp;; que sa m\u00e8re, ses enfants, ses fr\u00e8res, sa femme ou sa fianc\u00e9e p\u00e9riront de votre main. Jurez, et, en jurant, appelez sur vous la col\u00e8re du ciel si vous manquez \u00e0 ce serment sacr\u00e9. Si vous manquez \u00e0 ce serment sacr\u00e9, soumettez-vous \u00e0 la mis\u00e8re, \u00e0 l\u2019ex\u00e9cration de vos amis, \u00e0 la mal\u00e9diction de votre m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;\u00e9tendit la main sur le cadavre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Je jure que le meurtrier mourra, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce serment \u00e9trange et dont moi et le mort peut-\u00eatre pouvions seuls comprendre le v\u00e9ritable sens, je vis ou je crus voir s\u2019accomplir un effroyable prodige. Les yeux du cadavre s\u2019ouvrirent et s\u2019attach\u00e8rent sur moi plus vivants que je ne les avais jamais vus, et je sentis, comme si ce double rayon e\u00fbt \u00e9t\u00e9 palpable, p\u00e9n\u00e9trer un fer br\u00fblant jusqu\u2019\u00e0 mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait plus que je n\u2019en pouvais supporter&nbsp;; je m\u2019\u00e9vanouis.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le monast\u00e8re de\u00a0Hango<\/h3>\n\n\n\n<p>Quand je me r\u00e9veillai, j\u2019\u00e9tais dans ma chambre, couch\u00e9e sur mon lit&nbsp;; une des deux femmes veillait pr\u00e8s de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je demandai o\u00f9 \u00e9tait&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;; on me r\u00e9pondit qu\u2019elle veillait pr\u00e8s du corps de son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Je demandai o\u00f9 \u00e9tait&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;; on me r\u00e9pondit qu\u2019il \u00e9tait au monast\u00e8re de&nbsp;Hango.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait plus question de fuite.&nbsp;Kostaki&nbsp;n\u2019\u00e9tait-il pas mort&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait plus question de mariage. Pouvais-je \u00e9pouser le fratricide&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Trois jours et trois nuits s\u2019\u00e9coul\u00e8rent ainsi au milieu de r\u00eaves \u00e9tranges. Dans ma veille ou dans mon sommeil, je voyais toujours ces deux yeux vivants au milieu de ce visage mort&nbsp;: c\u2019\u00e9tait une vision horrible.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le troisi\u00e8me jour que devait avoir lieu l\u2019enterrement de&nbsp;Kostaki.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin de ce jour on m\u2019apporta de la part de&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;un costume complet de veuve. Je m\u2019habillai et je descendis.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison semblait vide&nbsp;; tout le monde \u00e9tait \u00e0 la chapelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019acheminai vers le lieu de la r\u00e9union. Au moment o\u00f9 j\u2019en franchis le seuil,&nbsp;Sm\u00e9rande, que je n\u2019avais pas vue depuis trois jours, franchit le seuil et vint \u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle semblait une statue de la Douleur. D\u2019un mouvement lent comme celui d\u2019une statue, elle posa ses l\u00e8vres glac\u00e9es sur mon front, et, d\u2019une voix qui semblait d\u00e9j\u00e0 sortir de la tombe, elle pronon\u00e7a ses paroles habituelles&nbsp;: \u00ab&nbsp;Kostaki&nbsp;vous aime.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Vous ne pouvez vous faire une id\u00e9e de l\u2019effet que produisirent sur moi ces paroles. Cette protestation d\u2019amour faite au pr\u00e9sent, au lieu d\u2019\u00eatre faite au pass\u00e9&nbsp;; ce&nbsp;<em>vous aime<\/em>&nbsp;au lieu de&nbsp;<em>vous aimait<\/em>&nbsp;; cet amour d\u2019outre-tombe qui venait me chercher dans la vie produisit sur moi une impression terrible.<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps, un \u00e9trange sentiment s\u2019emparait de moi, comme si j\u2019eusse \u00e9t\u00e9 en effet la femme de celui qui \u00e9tait mort, et non la fianc\u00e9e de celui qui \u00e9tait vivant. Ce cercueil m\u2019attirait \u00e0 lui, malgr\u00e9 moi, douloureusement, comme on dit que le serpent attire l\u2019oiseau qu\u2019il fascine. Je cherchai des yeux&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019aper\u00e7us, p\u00e2le et debout, contre une colonne&nbsp;; ses yeux \u00e9taient au ciel. Je ne puis dire s\u2019il me vit.<\/p>\n\n\n\n<p>Les moines du couvent de&nbsp;Hango&nbsp;entouraient le corps en chantant des psalmodies du rite grec, quelquefois harmonieuses, plus souvent monotones. Je voulais prier aussi, moi&nbsp;; mais la pri\u00e8re expirait sur mes l\u00e8vres, mon esprit \u00e9tait tellement boulevers\u00e9, qu\u2019il me semblait bien plut\u00f4t assister \u00e0 un consistoire de d\u00e9mons qu\u2019\u00e0 une r\u00e9union de pr\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 on enleva le corps, je voulus le suivre mais mes forces s\u2019y refus\u00e8rent. Je sentais mes jambes craquer sous moi, et je m\u2019appuyai \u00e0 la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;vint \u00e0 moi, et fit un signe \u00e0&nbsp;Gr\u00e9goriska.&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;ob\u00e9it et s\u2019approcha. Alors&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;m\u2019adressa la parole en langue moldave.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ma m\u00e8re m\u2019ordonne de vous r\u00e9p\u00e9ter mot pour mot ce qu\u2019elle va dire, fit&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors&nbsp;Sm\u00e9rande&nbsp;parla de nouveau&nbsp;; quand elle eut fini&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Voici les paroles de ma m\u00e8re, dit-il&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous pleurez mon fils, Hedwige, vous l\u2019aimiez, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Je vous remercie de vos larmes et de votre amour&nbsp;; d\u00e9sormais vous \u00eates autant ma fille que si&nbsp;Kostaki&nbsp;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 votre \u00e9poux&nbsp;; vous avez d\u00e9sormais une patrie, une m\u00e8re, une famille. R\u00e9pandons la somme de larmes que l\u2019on doit aux morts, puis ensuite redevenons toutes deux dignes de celui qui n\u2019est plus&#8230; moi sa m\u00e8re, vous sa femme&nbsp;! Adieu&nbsp;! rentrez chez vous&nbsp;: moi, je vais suivre mon fils jusqu\u2019\u00e0 sa derni\u00e8re demeure&nbsp;; \u00e0 mon retour, je m\u2019enfermerai avec ma douleur, et vous ne me verrez que lorsque je l\u2019aurai vaincue&nbsp;; soyez tranquille, je la tuerai, car je ne veux pas qu\u2019elle me tue.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne pus r\u00e9pondre \u00e0 ces paroles de&nbsp;Sm\u00e9rande, traduites par&nbsp;Gr\u00e9goriska, que par un g\u00e9missement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je remontai dans ma chambre, le convoi s\u2019\u00e9loigna. Je le vis dispara\u00eetre \u00e0 l\u2019angle du chemin. Le couvent de&nbsp;Hango&nbsp;n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e0 une demi-lieue du ch\u00e2teau en droite ligne&nbsp;; mais les obstacles du sol for\u00e7aient la route de d\u00e9vier, et, en suivant la route, il s\u2019\u00e9loignait de pr\u00e8s de deux heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions au mois de novembre. Les journ\u00e9es \u00e9taient redevenues froides et courtes. \u00c0 cinq heures du soir, il faisait nuit close.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers sept heures, je vis repara\u00eetre des torches. C\u2019\u00e9tait le cort\u00e8ge fun\u00e8bre qui rentrait. Le cadavre reposait dans le tombeau de ses p\u00e8res. Tout \u00e9tait dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vous ai dit \u00e0 quelle obsession \u00e9trange je vivais en proie depuis le fatal \u00e9v\u00e9nement qui nous avait tous habill\u00e9s de deuil, et surtout depuis que j\u2019avais vu se rouvrir et se fixer sur moi les yeux que la mort avait ferm\u00e9s. Ce soir-l\u00e0, accabl\u00e9e par les \u00e9motions de la journ\u00e9e, j\u2019\u00e9tais plus triste encore. J\u2019\u00e9coutais sonner les diff\u00e9rentes heures \u00e0 l\u2019horloge du ch\u00e2teau, et je m\u2019attristais au fur et \u00e0 mesure que le temps envol\u00e9 me rapprochait de l\u2019instant o\u00f9&nbsp;Kostaki&nbsp;avait d\u00fb mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entendis sonner neuf heures moins un quart.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors une \u00e9trange sensation s\u2019empara de moi. C\u2019\u00e9tait une terreur frissonnante qui courait par tout mon corps et le gla\u00e7ait&nbsp;; puis, avec cette terreur, quelque chose comme un sommeil invincible qui alourdissait mes sens&nbsp;; ma poitrine s\u2019oppressa, mes yeux se voil\u00e8rent. J\u2019\u00e9tendis les bras, et j\u2019allai \u00e0 reculons tomber sur mon lit.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant mes sens n\u2019avaient pas tellement disparu que je ne pusse entendre comme un pas qui s\u2019approchait de ma porte&nbsp;; puis il me sembla que ma porte s\u2019ouvrait&nbsp;; puis je ne vis et n\u2019entendis plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Seulement je sentis une vive douleur au cou.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quoi je tombai dans une l\u00e9thargie compl\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 minuit, je me r\u00e9veillai, ma lampe br\u00fblait encore&nbsp;; je voulus me lever, mais j\u2019\u00e9tais si faible qu\u2019il me fallut m\u2019y reprendre \u00e0 deux fois. Cependant je vainquis cette faiblesse, et comme \u00e9veill\u00e9e j\u2019\u00e9prouvais au cou la m\u00eame douleur que j\u2019avais \u00e9prouv\u00e9e dans mon sommeil, je me tra\u00eenai, en m\u2019appuyant contre la muraille, jusqu\u2019\u00e0 la glace et je regardai.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque chose de pareil \u00e0 une piq\u00fbre d\u2019\u00e9pingle marquait l\u2019art\u00e8re de mon col.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pensai que quelque insecte m\u2019avait mordue pendant mon sommeil, et, comme j\u2019\u00e9tais \u00e9cras\u00e9e de fatigue, je me couchai et je m\u2019endormis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, je me r\u00e9veillai comme d\u2019habitude. Comme d\u2019habitude, je voulus me lever aussit\u00f4t que mes yeux furent ouverts&nbsp;; mais j\u2019\u00e9prouvai une faiblesse que je n\u2019avais \u00e9prouv\u00e9e encore qu\u2019une seule fois dans ma vie, le lendemain d\u2019un jour o\u00f9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 saign\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019approchai de ma glace, et, je fus frapp\u00e9e de ma p\u00e2leur.<\/p>\n\n\n\n<p>La journ\u00e9e se passa triste et sombre&nbsp;; j\u2019\u00e9prouvais une chose \u00e9trange&nbsp;: o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, j\u2019avais besoin de rester, tout d\u00e9placement \u00e9tait une fatigue.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit vint, on m\u2019apporta ma lampe&nbsp;; mes femmes, je le compris du moins \u00e0 leurs gestes, m\u2019offraient de rester pr\u00e8s de moi. Je les remerciai&nbsp;: elles sortirent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la m\u00eame heure que la veille, j\u2019\u00e9prouvai les m\u00eames sympt\u00f4mes. Je voulus me lever alors et appeler du secours&nbsp;; mais je ne pus aller jusqu\u2019\u00e0 la porte. J\u2019entendis vaguement le timbre de l\u2019horloge sonnant neuf heures moins un quart&nbsp;; les pas r\u00e9sonn\u00e8rent, la porte s\u2019ouvrit&nbsp;; mais je ne voyais, je n\u2019entendais rien&nbsp;; comme la veille, j\u2019\u00e9tais all\u00e9e tomber renvers\u00e9e sur mon lit.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme la veille, j\u2019\u00e9prouvai une douleur aigu\u00eb au m\u00eame endroit.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme la veille, je me r\u00e9veillai \u00e0 minuit&nbsp;; seulement, je me r\u00e9veillai plus faible et plus p\u00e2le que la veille.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain encore, l\u2019horrible obsession se renouvela.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 descendre pr\u00e8s de&nbsp;Sm\u00e9rande, si faible que je fusse, lorsqu\u2019une de mes femmes entra dans ma chambre et pronon\u00e7a le nom de&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;venait derri\u00e8re elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voulus me lever pour le recevoir, mais je retombai sur mon fauteuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Il jeta un cri en m\u2019apercevant, et voulut s\u2019\u00e9lancer vers moi&nbsp;; mais j\u2019eus la force d\u2019\u00e9tendre le bras vers lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Que venez-vous faire ici&nbsp;? lui demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;H\u00e9las&nbsp;! dit-il, je venais vous dire adieu&nbsp;! je venais vous dire que je quitte ce monde qui m\u2019est insupportable sans votre amour et sans votre pr\u00e9sence&nbsp;; je venais vous dire que je me retire au monast\u00e8re de&nbsp;Hango.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ma pr\u00e9sence vous est \u00f4t\u00e9e,&nbsp;Gr\u00e9goriska, lui r\u00e9pondis-je, mais non mon amour. H\u00e9las&nbsp;! je vous aime toujours, et ma grande douleur, c\u2019est que d\u00e9sormais cet amour soit presque un crime.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Alors, je puis esp\u00e9rer que vous prierez pour moi, Hedwige.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui&nbsp;; seulement je ne prierai pas longtemps, ajoutai-je avec un sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Qu\u2019avez-vous donc, en effet, et pourquoi \u00eates-vous si p\u00e2le&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;J\u2019ai&#8230; que Dieu prend piti\u00e9 de moi, sans doute, et qu\u2019il m\u2019appelle \u00e0 lui&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;s\u2019approcha de moi, me prit une main, que je n\u2019eus pas la force de lui retirer, et, me regardant fixement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Cette p\u00e2leur n\u2019est point naturelle, Hedwige&nbsp;; d\u2019o\u00f9 vient-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Si je vous le disais,&nbsp;Gr\u00e9goriska, vous croiriez que je suis folle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non, non, dites, Hedwige, je vous en supplie&nbsp;; nous sommes ici dans un pays qui ne ressemble \u00e0 aucun autre pays, dans une famille qui ne ressemble \u00e0 aucune autre famille. Dites, dites tout, je vous en supplie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui racontai tout&nbsp;: cette \u00e9trange hallucination qui me prenait \u00e0 cette heure o\u00f9&nbsp;Kostaki&nbsp;avait d\u00fb mourir&nbsp;; cette terreur, cet engourdissement, ce froid de glace, cette prostration qui me couchait sur mon lit, ce bruit de pas que je croyais entendre, cette porte que je croyais voir s\u2019ouvrir, enfin cette douleur aigu\u00eb suivie d\u2019une p\u00e2leur et d\u2019une faiblesse sans cesse croissantes.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais cru que mon r\u00e9cit para\u00eetrait \u00e0&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;un commencement de folie, et je l\u2019achevais avec une certaine timidit\u00e9, quand, au contraire, je vis qu\u2019il pr\u00eatait \u00e0 ce r\u00e9cit une attention profonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s que j\u2019eus cess\u00e9 de parler, il r\u00e9fl\u00e9chit un instant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ainsi, demanda-t-il, vous vous endormez chaque soir \u00e0 neuf heures moins un quart&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, quelques efforts que je fasse pour r\u00e9sister au sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ainsi, vous croyez voir s\u2019ouvrir votre porte&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, quoique je la ferme au verrou.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ainsi vous ressentez une douleur aigu\u00eb au cou&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, quoique \u00e0 peine mon cou conserve la trace d\u2019une blessure.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Voulez-vous me permettre que je voie&nbsp;? dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Je renversai ma t\u00eate sur mon \u00e9paule.<\/p>\n\n\n\n<p>Il examina cette cicatrice.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Hedwige, dit-il apr\u00e8s un instant, avez-vous confiance en moi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous le demandez&nbsp;! r\u00e9pondis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Croyez-vous en ma parole&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Comme je crois aux saints&nbsp;Evangiles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Eh bien&nbsp;! Hedwige, sur ma parole&nbsp;! je vous jure que vous n\u2019avez pas huit jours \u00e0 vivre, si vous ne consentez pas \u00e0 faire, aujourd\u2019hui m\u00eame, ce que je vais vous dire&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Et si j\u2019y consens&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Si vous y consentez, vous serez sauv\u00e9e peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Peut-\u00eatre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il se tut.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Quoi qu\u2019il doive arriver,&nbsp;Gr\u00e9goriska, repris-je, je ferai ce que vous m\u2019ordonnerez de faire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Eh bien&nbsp;! \u00e9coutez, dit-il, et surtout ne vous effrayez pas. Dans votre pays comme en Hongrie, comme dans notre Roumanie, il existe une tradition.<\/p>\n\n\n\n<p>Je frissonnai, car cette tradition m\u2019\u00e9tait revenue \u00e0 la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ah&nbsp;! dit-il, vous savez ce que je veux dire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, r\u00e9pondis-je, j\u2019ai vu, en Pologne, des personnes soumises \u00e0 cette horrible fatalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous voulez parler des vampires, n\u2019est-ce pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, dans mon enfance, j\u2019ai vu d\u00e9terrer, dans le cimeti\u00e8re d\u2019un village appartenant \u00e0 mon p\u00e8re, quarante personnes mortes en quinze jours sans que l\u2019on p\u00fbt deviner la cause de leur mort. Dix-sept ont donn\u00e9 tous les signes du vampirisme, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on les a retrouv\u00e9s frais, vermeils et pareils \u00e0 des vivants&nbsp;; les autres \u00e9taient leurs victimes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Et que fit-on pour en d\u00e9livrer le pays&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;On leur enfon\u00e7a un pieu dans le c\u0153ur, et on les br\u00fbla ensuite.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, c\u2019est ainsi que l\u2019on agit d\u2019ordinaire, mais pour nous, cela ne suffit pas. Pour vous d\u00e9livrer du fant\u00f4me je veux d\u2019abord le conna\u00eetre, et, de par le ciel, je le conna\u00eetrai. Oui, et, s\u2019il le faut, je lutterai corps \u00e0 corps avec lui, quel qu\u2019il soit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ah&nbsp;!&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;! m\u2019\u00e9criai-je, effray\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;J\u2019ai dit \u00ab&nbsp;quel qu\u2019il soit&nbsp;\u00bb, et je le r\u00e9p\u00e8te. Mais il faut, pour mener \u00e0 bien cette terrible aventure, que vous consentiez \u00e0 tout ce que je vais exiger.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Dites.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Tenez-vous pr\u00eate \u00e0 sept heures. Descendez \u00e0 la chapelle, descendez-y seule&nbsp;; il faut vaincre votre faiblesse, Hedwige, il le faut. L\u00e0, nous recevrons la b\u00e9n\u00e9diction nuptiale. Consentez-y, ma bien-aim\u00e9e&nbsp;; il faut, pour vous d\u00e9fendre, que devant Dieu et devant les hommes j\u2019aie le droit de veiller sur vous. Nous remonterons ici et alors nous verrons.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oh&nbsp;!&nbsp;Gr\u00e9goriska, m\u2019\u00e9criai-je, si c\u2019est lui il vous tuera&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ne craignez rien, ma bien-aim\u00e9e Hedwige. Seulement, consentez.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous savez bien que je ferai tout ce que vous voudrez,&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;\u00c0 ce soir, alors.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oui, faites de votre c\u00f4t\u00e9 ce que vous voulez faire, et je vous seconderai de mon mieux, allez.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sortit. Un quart d\u2019heure apr\u00e8s, je vis un cavalier bondissant sur la route du monast\u00e8re&nbsp;: c\u2019\u00e9tait lui&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine l\u2019eus-je&nbsp;perdu de vue que je tombai \u00e0 genoux et que je priai comme on ne prie plus dans vos pays sans croyance, et j\u2019attendis sept heures, offrant \u00e0 Dieu et aux saints l\u2019holocauste de mes pens\u00e9es&nbsp;; je ne me relevai qu\u2019au moment o\u00f9 sonn\u00e8rent sept heures.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais faible comme une mourante, p\u00e2le comme une morte. Je jetai sur ma t\u00eate un grand voile noir, je descendis l\u2019escalier, me soutenant aux murailles, et me rendis \u00e0 la chapelle sans avoir rencontr\u00e9 personne.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;m\u2019attendait avec le p\u00e8re&nbsp;Bazile, sup\u00e9rieur du couvent de&nbsp;Hango. Il portait au c\u00f4t\u00e9 une \u00e9p\u00e9e sainte, relique d\u2019un vieux crois\u00e9 qui avait pris Constantinople avec Villehardouin et Beaudouin de Flandre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Hedwige, dit-il en frappant de la main sur son \u00e9p\u00e9e, avec l\u2019aide de Dieu, voici qui rompra le charme qui menace votre vie. Approchez donc r\u00e9solument, voici un saint homme qui, apr\u00e8s avoir re\u00e7u ma confession, va recevoir nos serments.<\/p>\n\n\n\n<p>La c\u00e9r\u00e9monie commen\u00e7a&nbsp;; jamais peut-\u00eatre il n\u2019y en eut de plus simple et de plus solennelle \u00e0 la fois. Nul n\u2019assistait le pope&nbsp;; lui-m\u00eame nous pla\u00e7a sur la t\u00eate les couronnes nuptiales. V\u00eatus de deuil tous deux, nous f\u00eemes le tour de l\u2019autel un cierge \u00e0 la main&nbsp;; puis le religieux ayant prononc\u00e9 les paroles saintes, ajouta&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Allez, maintenant, mes enfants, et que Dieu vous donne la force et le courage de lutter contre l\u2019ennemi du genre humain. Vous \u00eates arm\u00e9s de votre innocence et de sa justice&nbsp;; vous vaincrez le d\u00e9mon. Allez, et soyez b\u00e9nis.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous bais\u00e2mes les livres saints, et nous sort\u00eemes de la chapelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, pour la premi\u00e8re fois, je m\u2019appuyai sur le bras de&nbsp;Gr\u00e9goriska, et il me sembla qu\u2019au toucher de ce bras vaillant, qu\u2019au contact de ce noble c\u0153ur, la vie rentrait dans mes veines. Je me croyais certaine de triompher, puisque&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;\u00e9tait avec moi&nbsp;; nous remont\u00e2mes dans ma chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>Huit heures et demie sonnaient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Hedwige, me dit alors&nbsp;Gr\u00e9goriska, nous n\u2019avons pas de temps \u00e0 perdre. Veux-tu t\u2019endormir comme d\u2019habitude et que tout se passe pendant ton sommeil&nbsp;? Veux-tu rester habill\u00e9e et tout voir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Pr\u00e8s de toi, je ne crains rien, je veux rester \u00e9veill\u00e9e, je veux tout voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;tira de sa poitrine un buis b\u00e9nit tout humide encore d\u2019eau sainte, et me le donna.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Prends donc ce rameau, dit-il, couche-toi sur ton lit, r\u00e9cite les pri\u00e8res \u00e0 la Vierge et attends sans crainte. Dieu est avec nous. Surtout ne laisse pas tomber ton rameau&nbsp;; avec lui, tu commanderas \u00e0 l\u2019enfer m\u00eame. Ne m\u2019appelle pas, ne crie pas&nbsp;; prie, esp\u00e8re et attends.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me couchai sur le lit, je croisai mes mains sur ma poitrine, sur laquelle j\u2019appuyai le rameau b\u00e9nit.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0&nbsp;Gr\u00e9goriska, il se cacha derri\u00e8re le dais dont j\u2019ai parl\u00e9, et qui coupait l\u2019angle de ma chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je comptais les minutes, et, sans doute,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;les comptait aussi de son c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois quarts sonn\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le retentissement du marteau vibrait encore, que je ressentis ce m\u00eame engourdissement, cette m\u00eame terreur, ce m\u00eame froid glacial&nbsp;; mais j\u2019approchai le rameau b\u00e9nit de mes l\u00e8vres, et cette premi\u00e8re sensation se dissipa.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, j\u2019entendis bien distinctement le bruit de ce pas lent et mesur\u00e9 qui retentissait dans l\u2019escalier et qui s\u2019approchait de ma porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis ma porte s\u2019ouvrit lentement, sans bruit, comme pouss\u00e9e par une force surnaturelle, et alors&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>La voix s\u2019arr\u00eata comme \u00e9touff\u00e9e dans la gorge de la narratrice.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Et alors, continua-t-elle avec un effort, j\u2019aper\u00e7us&nbsp;Kostaki, p\u00e2le comme je l\u2019avais vu sur la liti\u00e8re&nbsp;; ses longs cheveux noirs, \u00e9pars sur ses \u00e9paules, d\u00e9gouttaient de sang&nbsp;; il portait son costume habituel&nbsp;; seulement il \u00e9tait ouvert sur sa poitrine et laissait voir sa blessure saignante.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e9tait mort, tout \u00e9tait cadavre&#8230; chair, habits, d\u00e9marche&#8230; les yeux seuls, ces yeux terribles, \u00e9taient vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette vue, chose \u00e9trange&nbsp;! au lieu de sentir redoubler mon \u00e9pouvante, je sentis cro\u00eetre mon courage. Dieu me l\u2019envoyait sans doute pour que je pusse juger ma position et me d\u00e9fendre contre l\u2019enfer. Au premier pas que le fant\u00f4me fit vers mon lit, je croisai hardiment mon regard avec ce regard de plomb, et lui pr\u00e9sentai le rameau b\u00e9nit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le spectre essaya d\u2019avancer&nbsp;; mais un pouvoir plus fort que le sien le maintint \u00e0 sa place. Il s\u2019arr\u00eata&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Oh&nbsp;! murmura-t-il, elle ne dort pas, elle sait tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Il parlait en moldave, et cependant j\u2019entendais comme si ces paroles eussent \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9es dans une langue que j\u2019eusse comprise.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions ainsi en face, le fant\u00f4me et moi, sans que mes yeux pussent se d\u00e9tacher des siens, lorsque je vis, sans avoir besoin de tourner la t\u00eate de son c\u00f4t\u00e9,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;sortir de derri\u00e8re la stalle de bois, semblable \u00e0 l\u2019ange exterminateur et tenant son \u00e9p\u00e9e \u00e0 la main. Il fit le signe de la croix de la main gauche et s\u2019avan\u00e7a lentement, l\u2019\u00e9p\u00e9e tendue vers le fant\u00f4me&nbsp;; celui-ci, \u00e0 l\u2019aspect de son fr\u00e8re, avait \u00e0 son tour tir\u00e9 son sabre avec un \u00e9clat de rire terrible&nbsp;; mais, \u00e0 peine le sabre eut-il touch\u00e9 le fer b\u00e9nit, que le bras du fant\u00f4me retomba inerte pr\u00e8s de son corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki&nbsp;poussa un soupir plein de lutte et de d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Que veux-tu&nbsp;? dit-il \u00e0 son fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Au nom du Dieu vivant&nbsp;! dit&nbsp;Gr\u00e9goriska, je t\u2019adjure de r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Parle, dit le fant\u00f4me en grin\u00e7ant des dents.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Est-ce moi qui t\u2019ai attendu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Est-ce moi qui t\u2019ai attaqu\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Est-ce moi qui t\u2019ai frapp\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Tu t\u2019es jet\u00e9 sur mon \u00e9p\u00e9e, et voil\u00e0 tout. Donc, aux yeux de Dieu et des hommes, je ne suis pas coupable du crime de fratricide&nbsp;; donc tu n\u2019as pas re\u00e7u une mission divine, mais infernale&nbsp;; donc tu es sorti de la tombe, non comme une ombre sainte, mais comme un spectre maudit, et tu vas rentrer dans ta tombe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Avec elle, oui&nbsp;! s\u2019\u00e9cria&nbsp;Kostaki&nbsp;en faisant un effort supr\u00eame pour s\u2019emparer de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Seul&nbsp;! s\u2019\u00e9cria \u00e0 son tour&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;; cette femme m\u2019appartient.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, en pronon\u00e7ant ces paroles, du bout du fer b\u00e9nit, il toucha la plaie vive.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki&nbsp;poussa un cri comme si un glaive de flamme l\u2019e\u00fbt touch\u00e9, et, portant la main gauche \u00e0 sa poitrine, il fit un pas en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps, et d\u2019un mouvement qui semblait \u00eatre embo\u00eet\u00e9 avec le sien,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;fit un pas en avant&nbsp;; alors, les yeux sur les yeux du mort, l\u2019\u00e9p\u00e9e sur la poitrine de son fr\u00e8re, commen\u00e7a une marche lente, terrible, solennelle&nbsp;; quelque chose de pareil au passage de don Juan et du Commandeur&nbsp;; le spectre reculant sous le glaive sacr\u00e9, sous la volont\u00e9 irr\u00e9sistible du champion de Dieu&nbsp;; celui-ci le suivant pas \u00e0 pas sans prononcer une parole&nbsp;; tous deux haletants, tous deux livides, le vivant poussant le mort devant lui et le for\u00e7ant d\u2019abandonner ce ch\u00e2teau qui \u00e9tait sa demeure dans le pass\u00e9, pour la tombe qui \u00e9tait sa demeure dans l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Oh&nbsp;! c\u2019\u00e9tait horrible \u00e0 voir, je vous jure.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, mue moi-m\u00eame par une force sup\u00e9rieure, invisible, inconnue, sans me rendre compte de ce que je faisais, je me levai et je les suivis. Nous descend\u00eemes l\u2019escalier, \u00e9clair\u00e9s seulement par les prunelles ardentes de&nbsp;Kostaki. Nous travers\u00e2mes ainsi la galerie, ainsi la cour. Nous franch\u00eemes ainsi la porte de ce m\u00eame pas mesur\u00e9&nbsp;: le spectre \u00e0 reculons,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;le bras tendu, moi les suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette course fantastique dura une heure&nbsp;: il fallait reconduire le mort \u00e0 sa tombe&nbsp;; seulement, au lieu de suivre le chemin habituel,&nbsp;Kostaki&nbsp;et&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;avaient coup\u00e9 le terrain en droite ligne, s\u2019inqui\u00e9tant peu des obstacles qui avaient cess\u00e9 d\u2019exister&nbsp;: sous leurs pieds, le sol s\u2019aplanissait, les torrents se dess\u00e9chaient, les arbres se reculaient, les rocs s\u2019\u00e9cartaient. Le m\u00eame miracle s\u2019op\u00e9rait pour moi qui s\u2019op\u00e9rait pour eux&nbsp;; seulement tout le ciel me semblait couvert d\u2019un cr\u00eape noir, la lune et les \u00e9toiles avaient disparu, et je ne voyais toujours dans la nuit briller que les yeux de flamme du vampire.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous arriv\u00e2mes ainsi \u00e0&nbsp;Hango, ainsi nous pass\u00e2mes \u00e0 travers la haie d\u2019arbousiers qui servait de cl\u00f4ture au cimeti\u00e8re. \u00c0 peine entr\u00e9e, je distinguai dans l\u2019ombre la tombe de&nbsp;Kostaki&nbsp;plac\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celle de son p\u00e8re&nbsp;; j\u2019ignorais qu\u2019elle f\u00fbt l\u00e0, et cependant je la reconnus.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nuit l\u00e0 je savais tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bord de la fosse ouverte,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Kostaki, dit-il, tout n\u2019est pas encore fini pour toi, et une voix du ciel me dit que tu seras pardonn\u00e9 si tu te repens&nbsp;: promets-tu de rentrer dans ta tombe&nbsp;? Promets-tu de n\u2019en plus sortir&nbsp;? Promets-tu de vouer enfin \u00e0 Dieu le culte que tu as vou\u00e9 \u00e0 l\u2019enfer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non&nbsp;! r\u00e9pondit&nbsp;Kostaki.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Te repens-tu&nbsp;? demanda&nbsp;Gr\u00e9goriska.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Pour la derni\u00e8re fois,&nbsp;Kostaki&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Eh bien&nbsp;! appelle \u00e0 ton secours Satan, comme j\u2019appelle Dieu au mien, et voyons, cette fois encore, \u00e0 qui restera la victoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux cris retentirent en m\u00eame temps&nbsp;; les fers se crois\u00e8rent tout jaillissants d\u2019\u00e9tincelles, et le combat dura une minute qui me parut un si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki&nbsp;tomba, je vis se lever l\u2019\u00e9p\u00e9e terrible, je la vis s\u2019enfoncer dans son corps et clouer ce corps \u00e0 la terre fra\u00eechement remu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un cri supr\u00eame, et qui n\u2019avait rien d\u2019humain, passa dans l\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019accourus.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska&nbsp;\u00e9tait rest\u00e9 debout, mais chancelant.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019accourus et je le soutins dans mes bras.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Etes-vous bless\u00e9&nbsp;? lui demandai-je avec anxi\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non, me dit-il, mais, dans un duel pareil, ch\u00e8re Hedwige, ce n\u2019est pas la blessure qui tue, c\u2019est la lutte. J\u2019ai lutt\u00e9 avec la mort, j\u2019appartiens \u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ami, ami, m\u2019\u00e9criai-je, \u00e9loigne-toi, \u00e9loigne-toi d\u2019ici, et la vie reviendra peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non, dit-il, voil\u00e0 ma tombe, Hedwige&nbsp;; mais ne perdons pas de temps&nbsp;; prends un peu de cette terre impr\u00e9gn\u00e9e de son sang et applique-la sur la morsure qu\u2019il t\u2019a faite&nbsp;; c\u2019est le seul moyen de te pr\u00e9server dans l\u2019avenir de son horrible amour.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ob\u00e9is en frissonnant. Je me baissai pour ramasser cette terre sanglante, et, en me baissant, je vis le cadavre clou\u00e9 au sol&nbsp;; l\u2019\u00e9p\u00e9e b\u00e9nite lui traversait le c\u0153ur, et un sang noir et abondant sortait de sa blessure, comme s\u2019il venait seulement de mourir \u00e0 l\u2019instant m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Je p\u00e9tris un peu de terre avec le sang, et j\u2019appliquai l\u2019horrible talisman sur ma blessure.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Maintenant, mon Hedwige ador\u00e9e, dit&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;d\u2019une voix affaiblie, \u00e9coute bien mes derni\u00e8res instructions. Quitte le pays aussit\u00f4t que tu pourras. La distance seule est une s\u00e9curit\u00e9 pour toi. Le p\u00e8re&nbsp;Bazile&nbsp;a re\u00e7u aujourd\u2019hui mes volont\u00e9s supr\u00eames, et il les accomplira. Hedwige&nbsp;! un baiser&nbsp;! le dernier, le seul, Hedwige&nbsp;! je meurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, en disant ces mots,&nbsp;Gr\u00e9goriska&nbsp;tomba pr\u00e8s de son fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans toute autre circonstance, au milieu de ce cimeti\u00e8re, pr\u00e8s de cette tombe ouverte, avec ces deux cadavres couch\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 l\u2019un de l\u2019autre, je fusse devenue folle&nbsp;; mais, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, Dieu avait mis en moi une force \u00e9gale aux \u00e9v\u00e9nements dont il me faisait non seulement le t\u00e9moin, mais l\u2019actrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 je regardais autour de moi, cherchant quelques secours, je vis s\u2019ouvrir la porte du clo\u00eetre, et les moines, conduits par le p\u00e8re&nbsp;Bazile, s\u2019avanc\u00e8rent deux \u00e0 deux, portant des torches allum\u00e9es et chantant les pri\u00e8res des morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re&nbsp;Bazile&nbsp;venait d\u2019arriver au couvent&nbsp;; il avait pr\u00e9vu ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, et, \u00e0 la t\u00eate de toute la communaut\u00e9, il se rendait au cimeti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me trouva vivante pr\u00e8s des deux morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Kostaki&nbsp;avait le visage boulevers\u00e9 par une derni\u00e8re convulsion.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e9goriska, au contraire, \u00e9tait calme et presque souriant.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019avait recommand\u00e9&nbsp;Gr\u00e9goriska, on l\u2019enterra pr\u00e8s de son fr\u00e8re&nbsp;: le chr\u00e9tien gardant le damn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sm\u00e9rande, en apprenant ce nouveau malheur et la part que j\u2019y avais prise, voulut me voir&nbsp;; elle vint me trouver au couvent de&nbsp;Hango, et apprit de ma bouche tout ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 dans cette terrible nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui racontai dans tous ses d\u00e9tails la fantastique histoire&nbsp;; mais elle m\u2019\u00e9couta comme m\u2019avait \u00e9cout\u00e9e&nbsp;Gr\u00e9goriska, sans \u00e9tonnement, sans frayeur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Hedwige, r\u00e9pondit-elle apr\u00e8s un moment de silence, si \u00e9trange que soit ce que vous venez de raconter, vous n\u2019avez dit cependant que la v\u00e9rit\u00e9 pure. La race des&nbsp;Brankovan&nbsp;est maudite, jusqu\u2019\u00e0 la troisi\u00e8me et quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, et cela parce qu\u2019un&nbsp;Brankovan&nbsp;a tu\u00e9 un pr\u00eatre. Mais le terme de la mal\u00e9diction est arriv\u00e9&nbsp;; car, quoique \u00e9pouse, vous \u00eates vierge, et en moi la race s\u2019\u00e9teint. Si mon fils vous a l\u00e9gu\u00e9 un million, prenez-le. Apr\u00e8s moi, \u00e0 part les legs pieux que je compte faire, vous aurez le reste de ma fortune. Maintenant, suivez le conseil de votre \u00e9poux. Retournez au plus vite dans les pays o\u00f9 Dieu ne permet point que s\u2019accomplissent ces terribles prodiges. Je n\u2019ai besoin de personne pour pleurer mes fils avec moi. Adieu, ne vous enqu\u00e9rez plus de moi. Mon sort \u00e0 venir n\u2019appartient plus qu\u2019\u00e0 moi et \u00e0 Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, m\u2019ayant embrass\u00e9e sur le front comme d\u2019habitude, elle me quitta et vint s\u2019enfermer au ch\u00e2teau de&nbsp;Brankovan.<\/p>\n\n\n\n<p>Huit jours apr\u00e8s, je partis pour la France. Comme l\u2019avait esp\u00e9r\u00e9&nbsp;Gr\u00e9goriska, mes nuits cess\u00e8rent d\u2019\u00eatre fr\u00e9quent\u00e9es par le terrible fant\u00f4me. Ma sant\u00e9 m\u00eame s\u2019est r\u00e9tablie, et je n\u2019ai gard\u00e9 de cet \u00e9v\u00e9nement que cette p\u00e2leur mortelle qui accompagne jusqu\u2019au tombeau toute cr\u00e9ature qui a subi le baiser d\u2019un vampire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Histoire de la Dame p\u00e2le \u00bb est une nouvelle d\u2019Alexandre Dumas, publi\u00e9e en 1849 dans le recueil Mille et un fant\u00f4mes. Situ\u00e9e dans les monts Carpates durant l\u2019insurrection polonaise de 1825, elle raconte l\u2019histoire d\u2019Hedwige, une jeune noble que son p\u00e8re envoie chercher refuge dans un monast\u00e8re isol\u00e9. Au cours de son voyage, elle est attaqu\u00e9e par des brigands moldaves men\u00e9s par Kostaki, un jeune homme \u00e9nigmatique qui cherche \u00e0 s\u2019emparer d\u2019elle. Son salut vient de Gr\u00e9goriska, demi-fr\u00e8re de Kostaki, qui l\u2019accueille dans le ch\u00e2teau familial. Bient\u00f4t, la rivalit\u00e9 entre les deux fr\u00e8res d\u00e9clenche un conflit nourri par l\u2019amour, l\u2019honneur et de sombres secrets ancestraux.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":25546,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[1498,855,844,901,834,1499],"class_list":["post-25547","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-alexandre-dumas","tag-fantastique","tag-france-fr","tag-halloween-fr","tag-horreur","tag-vampires","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":1498,"label":"Alexandre Dumas"},{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":844,"label":"France"},{"value":901,"label":"Halloween"},{"value":834,"label":"Horreur"},{"value":1499,"label":"Vampires"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Alexandre-Dumas-La-dama-palida.jpg",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":1498,"name":"Alexandre Dumas","slug":"alexandre-dumas","term_group":0,"term_taxonomy_id":1498,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":901,"name":"Halloween","slug":"halloween-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":901,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":7,"filter":"raw"},{"term_id":834,"name":"Horreur","slug":"horreur","term_group":0,"term_taxonomy_id":834,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":22,"filter":"raw"},{"term_id":1499,"name":"Vampires","slug":"vampires","term_group":0,"term_taxonomy_id":1499,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25547","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25547"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25547\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25546"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25547"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25547"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25547"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}