{"id":25861,"date":"2026-01-12T16:57:38","date_gmt":"2026-01-12T20:57:38","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=25861"},"modified":"2026-01-12T16:58:24","modified_gmt":"2026-01-12T20:58:24","slug":"jules-verne-frritt-flacc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/jules-verne-frritt-flacc\/25861\/","title":{"rendered":"Jules Verne: Frritt-Flacc"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab <em>Frritt-Flacc<\/em> \u00bb est une nouvelle de Jules Verne publi\u00e9e le 5 d\u00e9cembre 1884 dans la revue <em>Figaro illustr\u00e9<\/em>. Par une nuit d\u2019orage, une jeune femme cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment le docteur Trifulgas afin qu\u2019il sauve son p\u00e8re mourant. R\u00e9put\u00e9 pour sa froideur et son avarice, le m\u00e9decin n\u2019accepte que les patients capables de payer d\u2019avance, et refuse d\u2019abord la requ\u00eate en raison de la pauvret\u00e9 du malade. La pers\u00e9v\u00e9rance de la famille et la promesse d\u2019un paiement finissent par le convaincre d\u2019entreprendre le voyage, qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une exp\u00e9rience surnaturelle et surprenante.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-ae59e2c9\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jules-Verne-Frritt-Flacc-2.webp\" alt=\"Jules Verne - Frritt-Flacc 2\" class=\"wp-image-18430\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jules-Verne-Frritt-Flacc-2.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jules-Verne-Frritt-Flacc-2-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jules-Verne-Frritt-Flacc-2-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jules-Verne-Frritt-Flacc-2-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Frritt-Flacc<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Jules Verne<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Chapitre 1<\/h3>\n\n\n\n<p>Frritt&nbsp;! C&rsquo;est le vent qui se d\u00e9cha\u00eene.<\/p>\n\n\n\n<p>Flacc&nbsp;! C&rsquo;est la pluie qui tombe \u00e0 torrents.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette rafale mugissante courbe les arbres de la c\u00f4te volsinienne et va se briser contre le flanc des montagnes de Crimma. Le long du littoral, de hautes roches sont incessamment rong\u00e9es par les lames de cette vaste mer de la M\u00e9galocride.<\/p>\n\n\n\n<p>Frritt&nbsp;! Flacc&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond du port se cache la petite ville de Luktrop. Quelques centaines de maisons, avec miradors verd\u00e2tres, qui les d\u00e9fendent tant bien que mal contre les vents du large. Quatre ou cinq rues montantes, plus ravines que rues, pav\u00e9es de galets, souill\u00e9es de scories que projettent les c\u00f4nes \u00e9ruptifs de l&rsquo;arri\u00e8re-plan. Le volcan n&rsquo;est pas loin, \u2013 le Vanglor. Pendant le jour, la pouss\u00e9e int\u00e9rieure s&rsquo;\u00e9panche sous forme de vapeurs sulfur\u00e9es. Pendant la nuit, de minute en minute, gros vomissement de flammes. Comme un phare, d&rsquo;une port\u00e9e de cent cinquante kerstes, le Vanglor signale le port de Luktrop aux caboteurs, felzanes, verliches ou balanzes, dont l&rsquo;\u00e9trave scie les eaux de la M\u00e9galocride.<\/p>\n\n\n\n<p>De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la ville s&rsquo;entassent quelques ruines de l&rsquo;\u00e9poque crimm\u00e9rienne. Puis, un faubourg d&rsquo;aspect arabe, une casbah, \u00e0 murs blancs, \u00e0 toits ronds, \u00e0 terrasses d\u00e9vor\u00e9es du soleil. Amoncellement de cubes de pierre jet\u00e9s au hasard. Vrais tas de d\u00e9s \u00e0 jouer, dont les points se seraient effac\u00e9s sous la patine du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre autres, on remarque les Six-Quatre, nom donn\u00e9 \u00e0 une construction bizarre, avec une toiture carr\u00e9e, ayant six ouvertures sur une face, quatre sur l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Un clocher domine la ville, le clocher carr\u00e9 de Sainte-Philfil\u00e8ne, avec cloches suspendues dans l&rsquo;entrefend des murs, et que l&rsquo;ouragan met quelquefois en branle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mauvais signe. Alors on a peur dans le pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Telle est Luktrop. Puis, des habitations, des huttes mis\u00e9rables, \u00e9parses dans<\/p>\n\n\n\n<p>Un drame au Mexique la campagne, au milieu des gen\u00eats et des bruy\u00e8res, passim, comme en Bretagne. Mais on n&rsquo;est pas en Bretagne. Est-on en France&nbsp;? Je ne sais. En Europe&nbsp;? Je l&rsquo;ignore.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas, ne cherchez pas Luktrop sur la carte, \u2013 m\u00eame dans l&rsquo;atlas de Stieler.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Chapitre 2<\/h3>\n\n\n\n<p>Froc&nbsp;! Un coup discret a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 \u00e0 la porte du Six-Quatre, perc\u00e9e dans l&rsquo;angle gauche de la rue Messagli\u00e8re. C&rsquo;est une maison des plus confortables, si, toutefois, ce mot doit avoir court \u00e0 Luktrop \u2013 une des plus riches, si, de gagner bon an mal an quelques milliers de fretzers, constitue la richesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Au froc a r\u00e9pondu un de ces aboiements sauvages, dans lesquels il y a du hurlement, \u2013 ce qui serait l&rsquo;aboiement d&rsquo;un loup. Puis, une fen\u00eatre \u00e0 guillotine s&rsquo;ouvre au-dessus de la porte du Six-Quatre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u00c0 tous les diables, les importuns&nbsp;!&nbsp;\u00bb dit une voix de m\u00e9chante et d\u00e9sagr\u00e9able humeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Une jeune fille, grelottant sous la pluie, envelopp\u00e9e d&rsquo;une mauvaise cape, demande si le docteur Trifulgas est \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il y est ou n&rsquo;y est pas, \u2013 c&rsquo;est selon&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je viens pour mon p\u00e8re qui se meurt&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 O\u00f9 se meurt-il&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Du c\u00f4t\u00e9 de Val Karniou, \u00e0 quatre kertses d&rsquo;ici.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et il se nomme&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vort Kartif.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Chapitre 3<\/h3>\n\n\n\n<p>Un homme dur, ce docteur Trifulgas. Peu compatissant, ne soignant que contre esp\u00e8ces, vers\u00e9es d&rsquo;avance. Son vieux Hurzof, \u2013 un m\u00e9tis de bouledogue et d&rsquo;\u00e9pagneul, \u2013 aurait eu plus de coeur que lui. La maison du Six-Quatre, inhospitali\u00e8re aux pauvres gens, ne s&rsquo;ouvrait que pour les riches. D&rsquo;ailleurs, c&rsquo;\u00e9tait tarif\u00e9&nbsp;; tant pour une typho\u00efde, tant pour une congestion, tant pour une p\u00e9ricardite et autres maladies que les m\u00e9decins inventent par douzaines. Or, le craquelinier Vort Kartif \u00e9tait un pauvre homme, d&rsquo;une famille mis\u00e9rable. Pourquoi le docteur Trifulgas se serait-il d\u00e9rang\u00e9, et par une nuit pareille&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Rien que de m&rsquo;avoir fait lever, murmura-t-il en se couchant, \u00e7a valait d\u00e9j\u00e0 dix fretzers&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Vingt minutes s&rsquo;\u00e9taient \u00e0 peine \u00e9coul\u00e9es, que le marteau de fer frappait encore l&rsquo;huis du Six-Quatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout maugr\u00e9ant, le docteur quitta son lit, et, pench\u00e9 hors de la fen\u00eatre. \u00ab&nbsp;Qui va l\u00e0&nbsp;? Cria-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je suis la femme de Vort Kartif.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Le craquelinier du Val Karniou&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, et si vous refusez de venir, il mourra&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Eh bien, vous serez veuve&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Voici vingt fretzers&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vingt fretzers pour aller au Val Karniou, \u00e0 quatre kertses d&rsquo;ici&nbsp;! \u2013 Par gr\u00e2ce&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Au diable&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et la fen\u00eatre se referma. Vingt fretzers&nbsp;! La belle aubaine&nbsp;! Risquer un rhume ou une courbature pour vingt fretzers, surtout quand, le lendemain, on est attendu \u00e0 Kiltreno, chez le riche Edzingov, le goutteux, dont on exploite la goutte \u00e0 cinquante fretzers par visite&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Sur cette agr\u00e9able perspective, le docteur Trifulgas se rendormit plus dur que devant.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Chapitre 4<\/h3>\n\n\n\n<p>Frritt&nbsp;! Flacc&nbsp;! Et puis, froc&nbsp;! Froc&nbsp;! Froc&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la rafale se sont joints, cette fois, trois coups de marteau, frapp\u00e9s d&rsquo;une main plus d\u00e9cid\u00e9e&nbsp;? Le docteur dormait. Il se r\u00e9veilla, mais de quelle humeur&nbsp;! La fen\u00eatre ouverte, l&rsquo;ouragan entra comme une bo\u00eete \u00e0 mitraille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C&rsquo;est pour le craquelinier&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Encore ce mis\u00e9rable&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je suis sa m\u00e8re&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Que la m\u00e8re, la femme et la fille cr\u00e8vent avec lui&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Il a eu une attaque&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Eh&nbsp;! Qu&rsquo;il se d\u00e9fende&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 On nous a remis quelque argent, reprit l&rsquo;a\u00efeule, un acompte sur la maison qui est vendue au camondeur Dontrup, de la rue Messagli\u00e8re. Si vous ne venez pas, ma petite fille n&rsquo;aura pas de p\u00e8re, ma fille n&rsquo;aura plus de mari, moi, je n&rsquo;aurai plus de fils&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait pitoyable et terrible d&rsquo;entendre la voix de cette vieille, de penser que le vent lui gla\u00e7ait le sang dans les veines, que la pluie lui trempait les os jusque sous sa maigre chair.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Une attaque, c&rsquo;est deux cents fretzers&nbsp;! r\u00e9pondit le sans-coeur Trifulgas. \u2013 Nous n&rsquo;en avons que cent vingt&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bonsoir&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et la fen\u00eatre de se refermer.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, apr\u00e8s r\u00e9flexion, cent vingt fretzers pour une heure et demie de course, plus une demi-heure de visite, cela fait encore soixante fretzers l&rsquo;heure, \u2013 un fretzer par minute. Petit profit, point \u00e0 d\u00e9daigner pourtant.<\/p>\n\n\n\n<p>Au lieu de se recoucher, le docteur se coula dans son habit de valv\u00e8tre, descendit dans ses grandes bottes de marais, s&rsquo;enfourna dans sa houppelande de lurtaine, et, son surou\u00ebt \u00e0 la t\u00eate, ses mouffles aux mains, il laissa sa lampe allum\u00e9e, pr\u00e8s de son Codex, ouvert \u00e0 la page 197. Puis, poussant la porte du Six-Quatre, il s&rsquo;arr\u00eata sur le seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille \u00e9tait l\u00e0, appuy\u00e9e sur son b\u00e2ton, d\u00e9charn\u00e9e par ses quatre-vingts ans de mis\u00e8re&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Les cent vingt fretzers&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Les voici, et que Dieu vous les rende au centuple&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Dieu&nbsp;! L&rsquo;argent de Dieu&nbsp;! Est-ce que personne en a jamais vu la couleur&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur siffla Hurzof, lui mit une petite lanterne \u00e0 la gueule, prit le chemin de la mer.<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille suivait.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Chapitre 5<\/h3>\n\n\n\n<p>Quel temps de Frritts et de Flaccs&nbsp;! Les cloches de Sainte-Philfil\u00e8ne se sont mises en branle sous la bourrasque. Mauvais signe. Bah&nbsp;! Le docteur Trifulgas n&rsquo;est pas superstitieux. Il ne croit \u00e0 rien, pas m\u00eame \u00e0 sa science, \u2013 except\u00e9 pour ce qu&rsquo;elle lui rapporte.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel temps, mais aussi quel chemin&nbsp;! Des galets et des scories&nbsp;; les galets, glissants de varechs, les scories, qui cr\u00e9pitent comme du m\u00e2chefer. Pas d&rsquo;autre lumi\u00e8re que la lanterne du chien Hurzof, vague, vacillante. Parfois, la pouss\u00e9e des flammes du Vanglor, au milieu desquelles paraissent se d\u00e9mener de grandes silhouettes falotes. On ne sait vraiment pas ce qu&rsquo;il y a au fond de ces crat\u00e8res insondables. Peut-\u00eatre les \u00e2mes du monde souterrain, qui se volatilisent en sortant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur et la vieille suivent le contour des petites baies du littoral. La mer est blanche d&rsquo;un blanc livide, \u2013 un blanc de deuil. Elle brasille en s&rsquo;\u00e9cr\u00eatant \u00e0 la ligne phosphorescente du ressac, qui semble verser des vers luisants sur la gr\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous deux remontent ainsi jusqu&rsquo;au d\u00e9tour du chemin, entre les dunes vallonn\u00e9es, dont les gen\u00eats et les joncs s&rsquo;entrechoquent avec un cliquetis de ba\u00efonnettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chien s&rsquo;\u00e9tait rapproch\u00e9 de son ma\u00eetre et semblait lui dire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Hein&nbsp;! Cent vingt fretzers \u00e0 mettre dans le coffre-fort&nbsp;! C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on fait fortune&nbsp;! Une mesure de plus \u00e0 l&rsquo;enclos de vigne&nbsp;! Un plat de plus au souper du soir&nbsp;! Une p\u00e2t\u00e9e de plus au fid\u00e8le Hurzof&nbsp;! Soignons les riches malades, et saignons-les&#8230; \u00c0 leur bourse&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En cet endroit, la vieille s&rsquo;arr\u00eate. De son doigt tremblant elle montre, dans l&rsquo;ombre, une lumi\u00e8re rouge\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est la maison de Vort Kartif, le craquelinier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;L\u00e0&nbsp;? Fait le docteur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, r\u00e9pond la vieille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Harraouah&nbsp;!&nbsp;\u00bb pousse le chien Hurzof.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, le Vanglor d\u00e9tonne, secou\u00e9 jusque dans les contreforts de sa base. Une gerbe de flammes fuligineuses monte jusqu&rsquo;au z\u00e9nith, trouant les nuages. Le docteur Trifulgas a \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9 d&rsquo;un coup.<\/p>\n\n\n\n<p>Il jure comme un chr\u00e9tien, se rel\u00e8ve, regarde.<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille n&rsquo;est plus derri\u00e8re lui. A-t-elle disparu dans quelque entr&rsquo;ouverture du sol, ou s&rsquo;est-elle envol\u00e9e \u00e0 travers le frottement des brumes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quant au chien, il est toujours l\u00e0, debout sur ses pattes de derri\u00e8re, la gueule ouverte, sa lanterne \u00e9teinte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Allons toujours&nbsp;!&nbsp;\u00bb murmure le docteur Trifulgas.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;honn\u00eate homme a re\u00e7u ses cent vingt fretzers. Il faut bien les gagner.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Chapitre 6<\/h3>\n\n\n\n<p>Plus qu&rsquo;un point lumineux, \u00e0 une demi-kertse. C&rsquo;est la lampe du mourant, \u2013 du mort peut-\u00eatre. Voil\u00e0 bien la maison du craquelinier. L&rsquo;a\u00efeule l&rsquo;a indiqu\u00e9e du doigt. Pas d&rsquo;erreur possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Au milieu des Frritts sifflants, des Flaccs cr\u00e9pitants dans le brouhaha de la tourmente, le docteur Trifulgas marche \u00e0 pas press\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 mesure qu&rsquo;il s&rsquo;avance, la maison se dessine mieux, \u00e9tant isol\u00e9e au milieu de la lande.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est singulier d&rsquo;observer combien elle ressemble \u00e0 celle du docteur, au Six-Quatre de Luktrop. M\u00eame disposition de fen\u00eatres sur la fa\u00e7ade, m\u00eame petite porte cintr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur Trifulgas se h\u00e2te aussi rapidement que le permet la rafale. La porte est entr&rsquo;ouverte, il n&rsquo;a qu&rsquo;\u00e0 la pousser, il la pousse, il entre, et le vent la referme sur lui \u2013 brutalement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chien Hurzof, dehors, hurle, se taisant par intervalles, comme les chantres, entre les versets d&rsquo;un psaume des Quarante-Heures.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e9trange&nbsp;! On dirait que le docteur Trifulgas est revenu dans sa propre maison. Il ne s&rsquo;est pas \u00e9gar\u00e9, cependant. Il n&rsquo;a point fait un d\u00e9tour. Il est bien au Val Karniou, non \u00e0 Luktrop. Et pourtant, m\u00eame corridor, bas et vo\u00fbt\u00e9, m\u00eame escalier de bois tournant, \u00e0 grosse rampe, us\u00e9e de frottements de mains.<\/p>\n\n\n\n<p>Il monte. Il arrive au palier. Devant la porte, une faible lueur filtre en dessous, comme au Six-Quatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce une hallucination&nbsp;? Dans la lumi\u00e8re vague, il reconna\u00eet sa chambre, le canap\u00e9 jaune, \u00e0 droite, le bahut en vieux poirier, \u00e0 gauche, le coffre-fort bard\u00e9, o\u00f9 il comptait d\u00e9poser ses cent vingt fretzers.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 son fauteuil \u00e0 oreillons de cuir, voil\u00e0 sa table \u00e0 pied tors, et dessus, pr\u00e8s de la lampe qui se meurt, son Codex, ouvert \u00e0 la page 197.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qu&rsquo;ai-je donc&nbsp;?&nbsp;\u00bb murmure-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu&rsquo;il a&nbsp;? Il a peur. Sa pupille s&rsquo;est dilat\u00e9e. Son corps s&rsquo;est comme contract\u00e9, amoindri. Une transsudation glac\u00e9e refroidit sa peau, sur laquelle il sent courir de rapides horripilations.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais h\u00e2te-toi donc&nbsp;! Faute d&rsquo;huile, la lampe va s&rsquo;\u00e9teindre, \u2013 le moribond aussi&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, le lit est l\u00e0, \u2013 son lit, \u00e0 colonnes, \u00e0 baldaquin, aussi long que large, ferm\u00e9 de courtines \u00e0 grands ramages. Est-il possible que se soit l\u00e0 le grabat d&rsquo;un mis\u00e9rable craquelinier&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;une main qui tremble, le docteur Trifulgas saisit les rideaux. Il les ouvre, il regarde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le moribond, sa t\u00eate hors des couvertures, est immobile, comme au bout de sa derni\u00e8re respiration.<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur se penche sur lui&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Ah&nbsp;! Quel cri, auquel r\u00e9pond, en dehors, un sinistre aboiement de chien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le moribond, ce n&rsquo;est pas le craquelinier Vort Kartif&nbsp;! C&rsquo;est le docteur Trifulgas&nbsp;! C&rsquo;est lui que la congestion a frapp\u00e9, \u2013 lui-m\u00eame&nbsp;! Une apoplexie c\u00e9r\u00e9brale, avec brusque accumulation de s\u00e9rosit\u00e9s dans les cavit\u00e9s du cerveau, avec paralysie du corps au c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 celui o\u00f9 se trouve le si\u00e8ge de la l\u00e9sion&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Oui&nbsp;! C&rsquo;est lui, pour qui on est venu le chercher, pour qui on a pay\u00e9 cent vingt fretzers&nbsp;! Lui, qui, par duret\u00e9 du coeur refusait d&rsquo;aller soigner le craquelinier pauvre&nbsp;! Lui, qui va mourir&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur Trifulgas est comme fou.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se sent perdu. Les accidents croissent de minute en minute. Non seulement toutes les fonctions de relations les suppriment en lui, mais les mouvements du coeur et de la respiration vont cesser. Et pourtant, il n&rsquo;a pas enti\u00e8rement perdu la connaissance de lui-m\u00eame&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Que faire&nbsp;! Diminuer la masse du sang au moyen d&rsquo;une \u00e9mission sanguine&nbsp;? Le docteur Trifulgas est mort, s&rsquo;il h\u00e9site&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>On saignait encore dans ce temps-l\u00e0, et, comme \u00e0 pr\u00e9sent, les m\u00e9decins gu\u00e9rissaient de l&rsquo;apoplexie tous ceux qui ne devaient pas en mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur Trifulgas saisit sa trousse, tire sa lancette, pique la veine du bras de son sosie&nbsp;: le sang ne vient pas \u00e0 son bras. Il lui fait d&rsquo;\u00e9nergiques frictions \u00e0 la poitrine&nbsp;: le jeu de la sienne s&rsquo;arr\u00eate. Il lui br\u00fble les pieds avec des pierres chaudes&nbsp;; les siens se refroidissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors son sosie se redresse, se d\u00e9bat, pousse un r\u00e2le supr\u00eame&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Et le docteur Trifulgas, malgr\u00e9 tout ce qu&rsquo;a pu lui inspirer la science, se meurt entre ses mains. Frritt&nbsp;! Flacc&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Chapitre 7<\/h3>\n\n\n\n<p>Le matin, dans la maison du Six-Quatre, on ne trouva plus qu&rsquo;un cadavre, \u2013 celui du docteur Trifulgas. On le mit en bi\u00e8re, et il fut conduit en grande pompe au cimeti\u00e8re de Luktrop, apr\u00e8s tant d&rsquo;autres qu&rsquo;il y avait envoy\u00e9s \u2013 selon la formule.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant au vieux Hurzof, on dit que, depuis ce jour, il court la lande, avec sa lanterne rallum\u00e9e, hurlant au chien perdu.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais si cela est, mais il se passe tant de choses \u00e9tranges dans ce pays de Volsinie, pr\u00e9cis\u00e9ment aux alentours de Luktrop&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;ailleurs, je le r\u00e9p\u00e8te, ne cherchez pas cette ville sur la carte. Les meilleurs g\u00e9ographes n&rsquo;ont pas encore pu se mettre d&rsquo;accord sur sa situation en latitude \u2013 ni m\u00eame en longitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Frritt-Flacc \u00bb est une nouvelle de Jules Verne publi\u00e9e le 5 d\u00e9cembre 1884 dans la revue Figaro illustr\u00e9. Par une nuit d\u2019orage, une jeune femme cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment le docteur Trifulgas afin qu\u2019il sauve son p\u00e8re mourant. R\u00e9put\u00e9 pour sa froideur et son avarice, le m\u00e9decin n\u2019accepte que les patients capables de payer d\u2019avance, et refuse d\u2019abord la requ\u00eate en raison de la pauvret\u00e9 du malade. La pers\u00e9v\u00e9rance de la famille et la promesse d\u2019un paiement finissent par le convaincre d\u2019entreprendre le voyage, qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une exp\u00e9rience surnaturelle et surprenante.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18430,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[855,844,834,1505],"class_list":["post-25861","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-fantastique","tag-france-fr","tag-horreur","tag-jules-verne","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":844,"label":"France"},{"value":834,"label":"Horreur"},{"value":1505,"label":"Jules Verne"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jules-Verne-Frritt-Flacc-2.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":834,"name":"Horreur","slug":"horreur","term_group":0,"term_taxonomy_id":834,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":22,"filter":"raw"},{"term_id":1505,"name":"Jules Verne","slug":"jules-verne","term_group":0,"term_taxonomy_id":1505,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25861","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25861"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25861\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18430"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25861"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25861"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25861"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}