{"id":25920,"date":"2026-01-15T22:05:31","date_gmt":"2026-01-16T02:05:31","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=25920"},"modified":"2026-01-15T22:05:32","modified_gmt":"2026-01-16T02:05:32","slug":"jorge-luis-borges-funes-ou-la-memoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/jorge-luis-borges-funes-ou-la-memoire\/25920\/","title":{"rendered":"Jorge Luis Borges : Funes ou la M\u00e9moire"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab Funes ou la M\u00e9moire \u00bb (<em>Funes el memorioso<\/em>) est une nouvelle de Jorge Luis Borges, publi\u00e9e en juin 1942 dans le quotidien <em>La Naci\u00f3n<\/em>, puis incluse dans le recueil <em>Fictions<\/em> (1944). Elle raconte l\u2019histoire d\u2019Ireneo Funes, un jeune homme qui, \u00e0 la suite d\u2019un accident, acquiert une m\u00e9moire prodigieuse : il peut se souvenir de chaque d\u00e9tail de sa vie et de son environnement avec une pr\u00e9cision absolue. Le narrateur, alter ego de Borges, r\u00e9fl\u00e9chit aux implications d\u2019une telle facult\u00e9. Loin de faire de lui un sage, cette m\u00e9moire parfaite le rend incapable d\u2019abstraire ou de g\u00e9n\u00e9raliser, l\u2019enfermant dans un monde de d\u00e9tails incommensurables. Borges propose ainsi une r\u00e9flexion profonde sur les limites de la connaissance et de la m\u00e9moire, et sugg\u00e8re que l\u2019oubli, dans une certaine mesure, est n\u00e9cessaire pour penser et vivre.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-7b4f71cf\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jorge-Luis-Borges-Funes-el-memorioso.webp\" alt=\"Jorge Luis Borges : Funes ou la M\u00e9moire\" class=\"wp-image-25919\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jorge-Luis-Borges-Funes-el-memorioso.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jorge-Luis-Borges-Funes-el-memorioso-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jorge-Luis-Borges-Funes-el-memorioso-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jorge-Luis-Borges-Funes-el-memorioso-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Funes ou la M\u00e9moire<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Jorge Luis Borges<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Je me le rappelle (je n\u2019ai pas le droit de prononcer ce verbe sacr\u00e9&nbsp;; un seul homme au monde eut ce droit et cet homme est mort) une passionnaire sombre \u00e0 la main, voyant cette fleur comme aucun \u00eatre ne l\u2019a vue, m\u00eame s\u2019il l\u2019a regard\u00e9e du cr\u00e9puscule de l\u2019aube au cr\u00e9puscule du soir, toute une vie enti\u00e8re. Je me rappelle son visage taciturne d\u2019indien, singuli\u00e8rement&nbsp;<em>lointain<\/em>&nbsp;derri\u00e8re sa cigarette. Je me rappelle (je crois) ses mains rudes de tresseur. Je me rappelle, pr\u00e8s de ses mains, un mat\u00e9 aux armes de l\u2019Uruguay&nbsp;; je me rappelle, \u00e0 la fen\u00eatre de sa maison, une natte jaune avec un vague paysage lacustre. Je me rappelle distinctement sa voix, la voix pos\u00e9e, aigrie et nasillarde de l\u2019ancien habitant des faubourgs sans les sifflements italiens de maintenant. Je ne l\u2019ai pas vu plus de trois fois&nbsp;; la derni\u00e8re en 1887\u2026 Je trouve tr\u00e8s heureux le projet de demander \u00e0 tous ceux qui l\u2019ont fr\u00e9quent\u00e9 d\u2019\u00e9crire \u00e0 son sujet&nbsp;; mon t\u00e9moignage sera peut-\u00eatre le plus bref et sans doute le plus pauvre, mais non le moins impartial du volume que vous \u00e9diterez. Ma d\u00e9plorable condition d\u2019Argentin m\u2019emp\u00eachera de tomber dans le dithyrambe \u2013 genre obligatoire en Uruguay quand il s\u2019agit de quelqu\u2019un du pays. \u2013&nbsp;<em>Litt\u00e9rateur, rat de ville, Buenos-airien&nbsp;;<\/em>&nbsp;Funes ne pronon\u00e7a pas ces mots injurieux, mais je sais suffisamment que je symbolisais pour lui ces calamit\u00e9s. Pedro Leandro Ipuche a \u00e9crit que Funes \u00e9tait un pr\u00e9curseur des surhommes \u00ab&nbsp;un Zarathoustra \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage et vernaculaire&nbsp;\u00bb&nbsp;; je ne discute pas, mais il ne faut pas oublier qu\u2019il \u00e9tait aussi un gars du bourg de Fray Bentos, incurablement born\u00e9 pour certaines choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon premier souvenir de Funes est tr\u00e8s net. Je le vois une fin d\u2019apr\u00e8s-midi de mars ou de f\u00e9vrier de quatre-vingt-quatre. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, mon p\u00e8re m\u2019avait emmen\u00e9 passer l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 Fray Bentos. Je revenais de l\u2019estancia de San Francisco avec mon cousin Bernardo Haedo. Nous rentrions en chantant, \u00e0 cheval&nbsp;; et cette promenade n\u2019\u00e9tait pas la seule raison de mon bonheur. Apr\u00e8s une journ\u00e9e \u00e9touffante, des nuages \u00e9normes couleur d\u2019ardoise avaient cach\u00e9 le ciel. Le vent du sud excitait l\u2019orage&nbsp;; d\u00e9j\u00e0 les arbres s\u2019affolaient&nbsp;; je craignais (j\u2019esp\u00e9rais) que l\u2019eau \u00e9l\u00e9mentaire nous surpr\u00eet en rase campagne. Nous f\u00eemes une sorte de course avec l\u2019orage. Nous entr\u00e2mes dans une rue qui s\u2019enfon\u00e7ait entre deux tr\u00e8s hauts trottoirs en brique. Le temps s\u2019\u00e9tait obscurci brusquement&nbsp;; j\u2019entendis des pas rapides et presque secrets au-dessus de ma t\u00eate&nbsp;; je levai les yeux et vis un jeune gar\u00e7on qui courait sur le trottoir \u00e9troit et d\u00e9fonc\u00e9 comme sur un mur \u00e9troit et d\u00e9fonc\u00e9. Je me rappelle son pantalon bouffant, ses espadrilles&nbsp;; je me rappelle sa cigarette dans un visage dur, pointant vers le gros nuage d\u00e9j\u00e0 illimit\u00e9. Bernard lui cria impr\u00e9visiblement&nbsp;:&nbsp;<em>Quelle heure est-il Ir\u00e9n\u00e9e&nbsp;?<\/em>&nbsp;Sans consulter le ciel, sans s\u2019arr\u00eater, l\u2019autre r\u00e9pondit&nbsp;:&nbsp;<em>Dans quatre minutes, il sera huit heures, monsieur Bernardo Juan Francisco.<\/em>&nbsp;Sa voix \u00e9tait aigu\u00eb, moqueuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis si distrait que le dialogue que je viens de rapporter n\u2019aurait pas attir\u00e9 mon attention si mon cousin, stimul\u00e9 (je crois) par un certain orgueil local et par le d\u00e9sir de se montrer indiff\u00e9rent \u00e0 la r\u00e9ponse tripartite de l\u2019autre, n\u2019avait pas insist\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me dit que le jeune gar\u00e7on rencontr\u00e9 dans la rue \u00e9tait un certain Ir\u00e9n\u00e9e Funes, c\u00e9l\u00e8bre pour certaines bizarreries. Ainsi, il ne fr\u00e9quentait personne et il savait toujours l\u2019heure, comme une montre. Mon cousin ajouta qu\u2019il \u00e9tait le fils d\u2019une repasseuse du village, Maria Clementina Funes&nbsp;; certains disaient que son p\u00e8re, un Anglais, O\u2019Connor, \u00e9tait m\u00e9decin \u00e0 la fabrique de salaisons et les autres, dresseur ou guide du d\u00e9partement du Salto. Il habitait avec sa m\u00e8re, \u00e0 deux pas de la propri\u00e9t\u00e9 des Lauriers.<\/p>\n\n\n\n<p>En quatre-vingt-cinq et en quatre-vingt-six, nous pass\u00e2mes l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 Montevideo. En quatre-vingt-sept, je retournai \u00e0 Fray Bentos. Naturellement, je demandai des nouvelles de toutes les connaissances et, finalement, du \u00ab&nbsp;chronom\u00e9trique Funes&nbsp;\u00bb. On me r\u00e9pondit qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9 par un cheval demi-sauvage, dans l\u2019estancia de San Francisco, et qu\u2019il \u00e9tait devenu infirme irr\u00e9m\u00e9diablement. Je me rappelle l\u2019impression magique, g\u00eanante que cette nouvelle me produisit&nbsp;: la seule fois que je l\u2019avais vu, nous venions \u00e0 cheval de San Francisco, et il marchait sur un lieu \u00e9lev\u00e9&nbsp;; le fait, racont\u00e9 par mon cousin Bernardo, tenait beaucoup du r\u00eave \u00e9labor\u00e9 avec des \u00e9l\u00e9ments ant\u00e9rieurs. On me dit qu\u2019il ne quittait pas son lit, les yeux fix\u00e9s sur le figuier du fond ou sur une toile d\u2019araign\u00e9e. Au cr\u00e9puscule, il permettait qu\u2019on l\u2019approch\u00e2t de la fen\u00eatre. Il poussait l\u2019orgueil au point de se comporter comme si le coup qui l\u2019avait foudroy\u00e9 \u00e9tait bienfaisant\u2026 Je le vis deux fois derri\u00e8re la grille qui accentuait grossi\u00e8rement sa condition d\u2019\u00e9ternel prisonnier&nbsp;: une fois, immobile, les yeux ferm\u00e9s&nbsp;; une autre, immobile aussi, plong\u00e9 dans la contemplation d\u2019un brin odorant de santonine.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque j\u2019avais commenc\u00e9, non sans quelque fatuit\u00e9, l\u2019\u00e9tude m\u00e9thodique du latin. Ma valise incluait le&nbsp;<em>De viris illustribus<\/em>&nbsp;de Lhomond, le&nbsp;<em>Th\u00e9saurus<\/em>&nbsp;de Quicherat, les commentaires de Jules C\u00e9sar et un volume d\u00e9pareill\u00e9 de la&nbsp;<em>Naturalis Historia<\/em>&nbsp;de Pline, qui d\u00e9passait (et d\u00e9passe encore) mes modestes connaissances de latiniste. Tout s\u2019\u00e9bruite dans un petit village&nbsp;: Ir\u00e9n\u00e9e, dans son ranch des faubourgs, ne tarda pas \u00e0 \u00eatre inform\u00e9 de l\u2019arrivage de mes livres anormaux. Il m\u2019adressa une lettre fleurie et c\u00e9r\u00e9monieuse dans laquelle il me rappelait notre rencontre, malheureusement fugitive \u00ab&nbsp;du sept f\u00e9vrier quatre-vingt-quatre&nbsp;\u00bb&nbsp;; il vantait les glorieux services que Don Gregorio Haedo, mon oncle, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 cette m\u00eame ann\u00e9e, \u00ab&nbsp;avait rendus \u00e0 nos deux patries dans la vaillante journ\u00e9e d\u2019Ituzaingo&nbsp;\u00bb et sollicitait le pr\u00eat de l\u2019un quelconque de mes livres, accompagn\u00e9 d\u2019un dictionnaire \u00ab&nbsp;pour la bonne intelligence du texte original, car j\u2019ignore encore le latin&nbsp;\u00bb. Il promettait de les rendre en bon \u00e9tat, presque imm\u00e9diatement. L\u2019\u00e9criture \u00e9tait parfaite, tr\u00e8s d\u00e9li\u00e9e&nbsp;; l\u2019orthographe, du type pr\u00e9conis\u00e9 par Andr\u00e9 Bello&nbsp;:&nbsp;<em>i<\/em>&nbsp;pour&nbsp;<em>y, j<\/em>&nbsp;pour&nbsp;<em>g.<\/em>&nbsp;Au d\u00e9but, naturellement, je craignis une plaisanterie. Mes cousins m\u2019assur\u00e8rent que non, que cela faisait partie des bizarreries d\u2019Ir\u00e9n\u00e9e. Je ne sus pas s\u2019il fallait attribuer \u00e0 de l\u2019effronterie, de l\u2019ignorance ou de la stupidit\u00e9 l\u2019id\u00e9e que le latin ardu ne demandait pas d\u2019autre instrument qu\u2019un dictionnaire&nbsp;; pour le d\u00e9tromper pleinement je lui envoyai le&nbsp;<em>Gradus ad Parnassum<\/em>&nbsp;de Quicherat et l\u2019ouvrage de Pline.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 14&nbsp;f\u00e9vrier un t\u00e9l\u00e9gramme de Buenos Aires m\u2019enjoignait de rentrer imm\u00e9diatement, car mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait \u00ab&nbsp;pas bien du tout&nbsp;\u00bb. Dieu me pardonne&nbsp;; le prestige que me valut le fait d\u2019\u00eatre le destinataire d\u2019un t\u00e9l\u00e9gramme urgent, le d\u00e9sir de communiquer \u00e0 tout Fray Bentos la contradiction entre la forme n\u00e9gative de la nouvelle et l\u2019adverbe p\u00e9remptoire, la tentation de dramatiser ma douleur en feignant un sto\u00efcisme viril, durent me distraire de toute possibilit\u00e9 de douleur. En faisant ma valise, je remarquai que le&nbsp;<em>Gradus<\/em>&nbsp;et le premier tome de la&nbsp;<em>Naturalis Historia<\/em>&nbsp;me manquaient. Le \u00ab&nbsp;Saturne&nbsp;\u00bb levait l\u2019ancre le lendemain matin&nbsp;; ce soir-l\u00e0, apr\u00e8s le d\u00eener, je me rendis chez Funes. Je fus \u00e9tonn\u00e9 de constater que la nuit \u00e9tait aussi lourde que le jour.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re de Funes me re\u00e7ut dans le ranch bien entretenu. Elle me dit qu\u2019Ir\u00e9n\u00e9e \u00e9tait dans la pi\u00e8ce du fond, et de ne pas \u00eatre surpris si je le trouvais dans l\u2019obscurit\u00e9, car Ir\u00e9n\u00e9e passait habituellement les heures mortes sans allumer la bougie. Je traversai le patio dall\u00e9, le petit couloir, j\u2019arrivai dans le deuxi\u00e8me patio. Il y avait une treille&nbsp;; l\u2019obscurit\u00e9 put me para\u00eetre totale. J\u2019entendis soudain la voix haute et moqueuse d\u2019lr\u00e9n\u00e9e. Cette voix parlait en latin&nbsp;; cette voix (qui venait des t\u00e9n\u00e8bres) articulait avec une tra\u00eenante d\u00e9lectation un discours, une pri\u00e8re ou une incantation. Les syllabes romaines r\u00e9sonn\u00e8rent dans le patio de terre&nbsp;; mon effroi les croyait ind\u00e9chiffrables, interminables&nbsp;; puis, dans l\u2019extraordinaire dialogue de cette nuit, je sus qu\u2019elles constituaient le premier paragraphe du vingt-quatri\u00e8me chapitre du livre VII de la&nbsp;<em>Naturalis Historia.<\/em>&nbsp;Le sujet de ce chapitre est la m\u00e9moire&nbsp;; les derniers mots furent&nbsp;:&nbsp;<em>ut nihil non iisdem verbis redderetur auditum.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sans le moindre changement de voix, Ir\u00e9n\u00e9e me dit d\u2019entrer. Il fumait dans son lit. Il me semble que je ne vis pas son visage avant l\u2019aube&nbsp;; je crois me rappeler la braise momentan\u00e9e de sa cigarette, la pi\u00e8ce sentait vaguement l\u2019humidit\u00e9. Je m\u2019assisse r\u00e9p\u00e9tai l\u2019histoire du t\u00e9l\u00e9gramme et de la maladie de mon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en arrive maintenant au point le plus d\u00e9licat de mon r\u00e9cit. Celui-ci (il est bon que le lecteur le sache maintenant) n\u2019a pas d\u2019autre sujet que ce dialogue d\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 un demi-si\u00e8cle. Je n\u2019essaierai pas d\u2019en reproduire les mots, irr\u00e9cup\u00e9rables maintenant. Je pr\u00e9f\u00e8re r\u00e9sumer v\u00e9ridiquement la foule de choses que me dit Ir\u00e9n\u00e9e. Le style indirect est lointain et faible&nbsp;; je le sais&nbsp;: je sacrifie l\u2019efficacit\u00e9 de mon r\u00e9cit&nbsp;; que mes lecteurs imaginent les p\u00e9riodes entrecoup\u00e9es qui m\u2019accabl\u00e8rent cette nuit-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Ir\u00e9n\u00e9e commen\u00e7a par \u00e9num\u00e9rer, en latin et en espagnol, les cas de m\u00e9moire prodigieuse consign\u00e9s par la&nbsp;<em>Naturalis Historia&nbsp;:<\/em>&nbsp;Cyrus, le roi des Perses, qui pouvait appeler par leur nom tous les soldats de ses arm\u00e9es&nbsp;; Mithridate Eupator qui rendait la justice dans les vingt-deux langues de son empire&nbsp;; Simonide, l\u2019inventeur de la mn\u00e9motechnie&nbsp;; M\u00e9trodore, qui professait l\u2019art de r\u00e9p\u00e9ter fid\u00e8lement ce qu\u2019on avait entendu une seule fois. Il s\u2019\u00e9tonna avec une bonne foi \u00e9vidente que de tels cas pussent surprendre. Il me dit qu\u2019avant cette apr\u00e8s-midi pluvieuse o\u00f9 il fut renvers\u00e9 par un cheval pie, il avait \u00e9t\u00e9 ce que sont tous les chr\u00e9tiens&nbsp;: un aveugle, un sourd, un \u00e9cervel\u00e9, un oublieux. (J\u2019essayai de lui rappeler sa perception exacte du temps, sa m\u00e9moire des noms propres&nbsp;; il ne m\u2019\u00e9couta pas.) Pendant dix-neuf ans il avait v\u00e9cu comme dans un r\u00eave&nbsp;: il regardait sans voir, il entendait sans entendre, il oubliait tout, presque tout. Dans sa chute, il avait perdu connaissance&nbsp;; quand il \u00e9tait revenu \u00e0 lui, le pr\u00e9sent ainsi que les souvenirs les plus anciens et les plus banals \u00e9taient devenus intol\u00e9rables \u00e0 force de richesse et de nettet\u00e9. Il s\u2019aper\u00e7ut peu apr\u00e8s qu\u2019il \u00e9tait infirme. Le fait l\u2019int\u00e9ressa \u00e0 peine. Il estima (sentit) que l\u2019immobilit\u00e9 n\u2019\u00e9tait qu\u2019un prix minime. Sa perception et sa m\u00e9moire \u00e9taient maintenant infaillibles.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un coup d\u2019\u0153il, nous percevons trois verres sur une table&nbsp;; Funes, lui, percevait tous les rejets, les grappes et les fruits qui composent une treille. Il connaissait les formes des nuages austraux de l\u2019aube du trente avril mil huit cent quatre-vingt-deux et pouvait les comparer au souvenir des marbrures d\u2019un livre en papier espagnol qu\u2019il n\u2019avait regard\u00e9 qu\u2019une fois et aux lignes de l\u2019\u00e9cume soulev\u00e9e par une rame sur le Rio Negro la veille du combat du Quebracho. Ces souvenirs n\u2019\u00e9taient pas simples&nbsp;; chaque image visuelle \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 des sensations musculaires, thermiques, etc. Il pouvait reconstituer tous les r\u00eaves, tous les demi-r\u00eaves. Deux ou trois fois il avait reconstitu\u00e9 un jour entier&nbsp;; il n\u2019avait jamais h\u00e9sit\u00e9, mais chaque reconstitution avait demand\u00e9 un jour entier. Il me dit&nbsp;:&nbsp;<em>J\u2019ai \u00e0 moi seul plus de souvenirs que n\u2019en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde<\/em>&nbsp;et aussi&nbsp;:&nbsp;<em>Mes r\u00eaves sont comme votre veille.<\/em>&nbsp;Et aussi, vers l\u2019aube&nbsp;:&nbsp;<em>Ma m\u00e9moire, monsieur, est comme un tas d\u2019ordures.<\/em>&nbsp;Une circonf\u00e9rence sur un tableau, un triangle rectangle, un losange, sont des formes que nous pouvons percevoir pleinement&nbsp;; de m\u00eame Ir\u00e9n\u00e9e percevait les crins embroussaill\u00e9s d\u2019un poulain, quelques t\u00eates de b\u00e9tail sur un coteau, le feu changeant et la cendre innombrable, les multiples visages d\u2019un mort au cours d\u2019une longue veill\u00e9e. Je ne sais combien d\u2019\u00e9toiles il voyait dans le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 les choses qu\u2019il m\u2019a dites&nbsp;; ni alors ni depuis je ne les ai mises en doute. Dans ce temps-l\u00e0 il n\u2019y avait pas de cin\u00e9matographe ni de phonographe&nbsp;; il est cependant invraisemblable et m\u00eame incroyable que personne n\u2019ait fait une exp\u00e9rience avec Funes. Ce qu\u2019il y a de certain c\u2019est que nous remettons au lendemain tout ce qui peut \u00eatre remis&nbsp;; nous savons peut-\u00eatre profond\u00e9ment que nous sommes immortels et que, t\u00f4t ou tard, tout homme fera tout et saura tout.<\/p>\n\n\n\n<p>La voix de Funes continuait \u00e0 parler, du fond de l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me dit que vers 1886, il avait imagin\u00e9 un syst\u00e8me original de num\u00e9ration et qu\u2019en tr\u00e8s peu de jours il avait d\u00e9pass\u00e9 le nombre vingt-quatre mille. Il ne l\u2019avait pas \u00e9crit, car ce qu\u2019il avait pens\u00e9 une seule fois ne pouvait plus s\u2019effacer de sa m\u00e9moire. Il fut d\u2019abord, je crois, conduit \u00e0 cette recherche par le m\u00e9contentement que lui procura le fait que les Trente-Trois Orientaux<a href=\"sigil:\/\/C:\/Users\/spart\/AppData\/Local\/sigil-ebook\/sigil\/workspace\/Sigil-gNTCDG\/OEBPS\/Text\/notes.html#a82\"><sup>{19}<\/sup><\/a>&nbsp;exigeaient deux signes et deux mots, au lieu d\u2019un seul mot et d\u2019un seul signe. Il appliqua ensuite ce principe extravagant aux autres nombres. Au lieu de sept mille treize, il disait (par exemple),&nbsp;<em>Maxime P\u00e9rez&nbsp;;<\/em>&nbsp;au lieu de sept mille quatorze.&nbsp;<em>Le chemin de fer&nbsp;;<\/em>&nbsp;d\u2019autres nombres \u00e9taient&nbsp;<em>Luis Melian Lafinur, Olimar, soufre, le b\u00e2t, la baleine, le gaz, la chaudi\u00e8re, Napol\u00e9on, Augustin de Vedia.<\/em>&nbsp;Au lieu de cinq cents il disait&nbsp;<em>neuf.<\/em>&nbsp;Chaque mot avait un signe particulier, une sorte de marque&nbsp;; les derniers \u00e9taient tr\u00e8s compliqu\u00e9s\u2026 J\u2019essayai de lui expliquer que cette rhapsodie de mots d\u00e9cousus \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment le contraire d\u2019un syst\u00e8me de num\u00e9ration. Je lui dis que dire 365 c\u2019\u00e9tait dire trois centaines, six dizaines, cinq unit\u00e9s&nbsp;: analyse qui n\u2019existe pas dans les \u00ab&nbsp;nombres&nbsp;\u00bb&nbsp;<em>Le N\u00e8gre Timoth\u00e9e<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>couverture de chair.<\/em>&nbsp;Funes ne me comprit pas ou ne voulut pas me comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Locke, au XVII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle postula (et r\u00e9prouva) une langue impossible dans laquelle chaque chose individuelle, chaque pierre, chaque oiseau et chaque branche e\u00fbt un nom propre&nbsp;; Funes projeta une fois une langue analogue mais il la rejeta parce qu\u2019elle lui semblait trop g\u00e9n\u00e9rale, trop ambigu\u00eb. En effet, non seulement Funes se rappelait chaque feuille de chaque arbre de chaque bois, mais chacune des fois qu\u2019il l\u2019avait vue ou imagin\u00e9e. Il d\u00e9cida de r\u00e9duire chacune de ses journ\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 quelque soixante-dix mille souvenirs, qu\u2019il d\u00e9finirait ensuite par des chiffres. Il en fut dissuad\u00e9 par deux consid\u00e9rations&nbsp;: la conscience que la besogne \u00e9tait interminable, la conscience qu\u2019elle \u00e9tait inutile. Il pensa qu\u2019\u00e0 l\u2019heure de sa mort il n\u2019aurait pas fini de classer tous ses souvenirs d\u2019enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux projets que j\u2019ai indiqu\u00e9s (un vocabulaire infini pour la s\u00e9rie naturelle des nombres, un inutile catalogue mental de toutes les images du souvenir) sont insens\u00e9s, mais r\u00e9v\u00e8lent une certaine grandeur balbutiante. Ils nous laissent entrevoir ou d\u00e9duire, le monde vertigineux de Funes. Celui-ci, ne l\u2019oublions pas, \u00e9tait presque incapable d\u2019id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, platoniques. Non seulement il lui \u00e9tait difficile de comprendre que le symbole g\u00e9n\u00e9rique&nbsp;<em>chien<\/em>&nbsp;embrass\u00e2t tant d\u2019individus dissemblables et de formes diverses&nbsp;; cela le g\u00eanait que le chien de trois heures quatorze (vu de profil) e\u00fbt le m\u00eame nom que le chien de trois heures un quart (vu de face). Son propre visage dans la glace, ses propres mains, le surprenaient chaque fois. Swift raconte que l\u2019empereur de Lilliput discernait le mouvement de l\u2019aiguille des minutes&nbsp;; Funes discernait continuellement les avances tranquilles de la corruption, des caries, de la fatigue. Il remarquait les progr\u00e8s de la mort, de l\u2019humidit\u00e9. Il \u00e9tait le spectateur solitaire et lucide d\u2019un monde multiforme, instantan\u00e9 et presque intol\u00e9rablement pr\u00e9cis. Babylone, Londres et New York ont accabl\u00e9 d\u2019une splendeur f\u00e9roce l\u2019imagination des hommes&nbsp;; personne, dans leurs tours populeuses ou leurs avenues urgentes, n\u2019a senti la chaleur et la pression d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 aussi infatigable que celle qui le jour et la nuit convergeait sur le malheureux Ir\u00e9n\u00e9e, dans son pauvre faubourg sud-am\u00e9ricain. Il lui \u00e9tait tr\u00e8s difficile de dormir. Dormir, c\u2019est se distraire du monde&nbsp;; Funes, allong\u00e9 dans son lit, dans l\u2019ombre, se repr\u00e9sentait chaque fissure et chaque moulure des maisons pr\u00e9cises qui l\u2019entouraient. (Je r\u00e9p\u00e8te que le moins important de ses souvenirs \u00e9tait plus minutieux et plus vif que notre perception d\u2019une jouissance ou d\u2019un supplice physique.) Vers l\u2019Est, dans une partie qui ne constituait pas encore un p\u00e2t\u00e9 de maisons, il y avait des b\u00e2tisses neuves, inconnues. Funes les imaginait noires, compactes, faites de t\u00e9n\u00e8bres homog\u00e8nes&nbsp;; il tournait la t\u00eate dans leur direction pour dormir. Il avait aussi l\u2019habitude de s\u2019imaginer dans le fond du fleuve, berc\u00e9 et annul\u00e9 par le courant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait appris sans effort l\u2019anglais, le fran\u00e7ais, le portugais, le latin. Je soup\u00e7onne cependant qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s capable de penser. Penser c\u2019est oublier des diff\u00e9rences, c\u2019est g\u00e9n\u00e9raliser, abstraire. Dans le monde surcharg\u00e9 de Funes il n\u2019y avait que des d\u00e9tails, presque imm\u00e9diats.<\/p>\n\n\n\n<p>La clart\u00e9 craintive de l\u2019aube entra par le patio de terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis alors le visage de la voix qui avait parl\u00e9 toute la nuit. Ir\u00e9n\u00e9e avait dix-neuf ans&nbsp;; il \u00e9tait n\u00e9 en 1868&nbsp;; il me parut monumental comme le bronze, plus ancien que l\u2019\u00c9gypte, ant\u00e9rieur aux proph\u00e9ties et aux pyramides. Je pensai que chacun de mes mots (que chacune de mes attitudes) demeurerait dans son implacable m\u00e9moire&nbsp;; je fus engourdi par la crainte de multiplier des gestes inutiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Ir\u00e9n\u00e9e Funes mourut en 1889, d\u2019une congestion pulmonaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n<p>1942.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Funes ou la M\u00e9moire \u00bb (Funes el memorioso) est une nouvelle de Jorge Luis Borges, publi\u00e9e en juin 1942 dans le quotidien La Naci\u00f3n, puis incluse dans le recueil Fictions (1944). Elle raconte l\u2019histoire d\u2019Ireneo Funes, un jeune homme qui, \u00e0 la suite d\u2019un accident, acquiert une m\u00e9moire prodigieuse : il peut se souvenir de chaque d\u00e9tail de sa vie et de son environnement avec une pr\u00e9cision absolue. Le narrateur, alter ego de Borges, r\u00e9fl\u00e9chit aux implications d\u2019une telle facult\u00e9. Loin de faire de lui un sage, cette m\u00e9moire parfaite le rend incapable d\u2019abstraire ou de g\u00e9n\u00e9raliser, l\u2019enfermant dans un monde de d\u00e9tails incommensurables. Borges propose ainsi une r\u00e9flexion profonde sur les limites de la connaissance et de la m\u00e9moire, et sugg\u00e8re que l\u2019oubli, dans une certaine mesure, est n\u00e9cessaire pour penser et vivre.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":25919,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[912,841,855,840],"class_list":["post-25920","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-15-fr","tag-argentine","tag-fantastique","tag-jorge-luis-borges-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":912,"label":"+15"},{"value":841,"label":"Argentine"},{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":840,"label":"Jorge Luis Borges"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jorge-Luis-Borges-Funes-el-memorioso.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":912,"name":"+15","slug":"15-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":912,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":841,"name":"Argentine","slug":"argentine","term_group":0,"term_taxonomy_id":841,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":10,"filter":"raw"},{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":840,"name":"Jorge Luis Borges","slug":"jorge-luis-borges-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":840,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":7,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25920","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25920"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25920\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25919"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25920"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25920"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25920"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}