{"id":25929,"date":"2026-01-15T23:01:54","date_gmt":"2026-01-16T03:01:54","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=25929"},"modified":"2026-01-15T23:01:55","modified_gmt":"2026-01-16T03:01:55","slug":"gabriel-garcia-marquez-un-metier-de-reve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/gabriel-garcia-marquez-un-metier-de-reve\/25929\/","title":{"rendered":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez : Un m\u00e9tier de r\u00eave"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab Un m\u00e9tier de r\u00eave \u00bb (Me alquilo para so\u00f1ar) est une nouvelle de Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez publi\u00e9e en 1992 dans le recueil <em>12 cuentos peregrinos<\/em>. Elle relate les exp\u00e9riences de l\u2019auteur lui-m\u00eame avec une femme myst\u00e9rieuse qu\u2019il a rencontr\u00e9e \u00e0 Vienne. Un \u00e9v\u00e9nement tragique survenu \u00e0 La Havane sert de point de d\u00e9part \u00e0 Garc\u00eda M\u00e1rquez pour \u00e9voquer ce personnage fascinant, dot\u00e9 d\u2019un don tr\u00e8s particulier : la capacit\u00e9 d\u2019anticiper l\u2019avenir \u00e0 travers les r\u00eaves. C\u2019est un r\u00e9cit qui chemine entre le fantastique et le journalisme, dans lequel Garc\u00eda M\u00e1rquez inclut en outre une savoureuse anecdote mettant en sc\u00e8ne Pablo Neruda.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-71ae65f7\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Gabriel-Garcia-Marquez-Me-alquilo-para-sonar2.webp\" alt=\"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez : Un m\u00e9tier de r\u00eave\" class=\"wp-image-18421\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Gabriel-Garcia-Marquez-Me-alquilo-para-sonar2.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Gabriel-Garcia-Marquez-Me-alquilo-para-sonar2-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Gabriel-Garcia-Marquez-Me-alquilo-para-sonar2-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Gabriel-Garcia-Marquez-Me-alquilo-para-sonar2-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Un m\u00e9tier de r\u00eave<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 neuf heures du matin, tandis que nous prenions le petit d\u00e9jeuner sur la terrasse du Habana Riviera, un terrible coup de mer en plein soleil emporta plusieurs automobiles qui roulaient sur la promenade du Malec\u00f3n ou qui \u00e9taient gar\u00e9es le long du trottoir, et l\u2019une d\u2019elles demeura incrust\u00e9e dans un mur de l\u2019h\u00f4tel. Ce fut comme une explosion de dynamite qui sema la panique dans les vingt \u00e9tages de l\u2019immeuble et r\u00e9duisit en poussi\u00e8re la vitre du grand hall. Les nombreux touristes qui se trouvaient \u00e0 la r\u00e9ception furent projet\u00e9s en l\u2019air en m\u00eame temps que les meubles, et les gr\u00ealons de verre bless\u00e8rent plusieurs d\u2019entre eux. Ce fut sans aucun doute un raz de mar\u00e9e colossal, car entre la lev\u00e9e du Malec\u00f3n et l\u2019h\u00f4tel il y a une large avenue o\u00f9 l\u2019on circule dans les deux sens et par-dessus laquelle la vague bondit en conservant assez de force pour r\u00e9duire la baie vitr\u00e9e en miettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les joyeux volontaires cubains, aid\u00e9s des pompiers, ramass\u00e8rent les d\u00e9bris en moins de six heures, condamn\u00e8rent la porte donnant sur la mer, en am\u00e9nag\u00e8rent une autre et tout rentra dans l\u2019ordre. Pendant la matin\u00e9e, personne ne s\u2019\u00e9tait inqui\u00e9t\u00e9 de l\u2019automobile incrust\u00e9e dans le mur, car l\u2019on pensait que c\u2019\u00e9tait l\u2019une des voitures gar\u00e9es le long du trottoir. Mais quand la grue l\u2019extirpa de la meurtri\u00e8re on d\u00e9couvrit le cadavre d\u2019une femme attach\u00e9e avec sa ceinture de s\u00e9curit\u00e9 au si\u00e8ge du conducteur. Le choc avait \u00e9t\u00e9 si brutal qu\u2019il ne lui restait plus un seul os intact. Elle avait le visage broy\u00e9, les bas d\u00e9chir\u00e9s et les v\u00eatements en lambeaux, et elle portait un anneau d\u2019or en forme de serpent aux yeux d\u2019\u00e9meraude. La police \u00e9tablit qu\u2019il s\u2019agissait de la gouvernante du nouvel ambassadeur du Portugal et de sa famille. Arriv\u00e9e en m\u00eame temps qu\u2019eux \u00e0 La Havane quinze jours auparavant, elle \u00e9tait sortie ce matin-l\u00e0 faire des courses au volant d\u2019une automobile neuve. Lorsque je lus la nouvelle dans les journaux son nom ne me dit rien, mais la bague en forme de serpent aux yeux d\u2019\u00e9meraude m\u2019intrigua. Je ne pus v\u00e9rifier, toutefois, \u00e0 quel doigt elle la portait.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un indice d\u00e9cisif, car je redoutais qu\u2019il ne s\u2019ag\u00eet de cette femme inoubliable dont je ne sus jamais le v\u00e9ritable nom, et qui portait un anneau semblable \u00e0 l\u2019index droit, d\u00e9tail, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, plus insolite encore. Je l\u2019avais connue trente-quatre ans auparavant, \u00e0 Vienne, un jour que je mangeais des saucisses et des pommes de terre bouillies, et buvais de la bi\u00e8re \u00e0 la pression dans une taverne fr\u00e9quent\u00e9e par des \u00e9tudiants latino-am\u00e9ricains. J\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 de Rome le matin m\u00eame et je me souviens encore de mon impression premi\u00e8re \u00e0 la vue de son buste superbe de soprano, des languides queues de renard au col de son manteau et de cette bague \u00e9gyptienne en forme de serpent. Je crus qu\u2019elle \u00e9tait la seule Autrichienne \u00e0 cette longue table de bois, car elle parlait sans reprendre haleine un espagnol rudimentaire avec un accent de quincaillerie. Pourtant, n\u00e9e en Colombie, elle \u00e9tait partie pour l\u2019Autriche entre les deux guerres alors qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait encore qu\u2019une enfant ou presque, afin d\u2019y \u00e9tudier la musique et le chant. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je fis sa connaissance, elle avait une trentaine d\u2019ann\u00e9es mais en paraissait plus car elle n\u2019avait sans doute jamais \u00e9t\u00e9 belle et avait commenc\u00e9 \u00e0 vieillir avant l\u2019\u00e2ge. C\u2019\u00e9tait par ailleurs un \u00eatre merveilleux. Mais aussi des plus redoutables.<\/p>\n\n\n\n<p>Vienne \u00e9tait encore une ancienne ville imp\u00e9riale que sa position g\u00e9ographique entre les deux mondes irr\u00e9conciliables issus de la Seconde Guerre mondiale avait fini par transformer en paradis du march\u00e9 noir et de l\u2019espionnage international. Je n\u2019aurais pu imaginer un lieu mieux accord\u00e9 \u00e0 cette compatriote fugitive qui continuait de prendre ses repas dans la taverne d\u2019\u00e9tudiants par seule fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son origine, car elle avait les moyens d\u2019acheter comptant et l\u2019endroit et tous les convives qui s\u2019y trouvaient. Elle ne r\u00e9v\u00e9la jamais son vrai nom, et je la connus toujours sous l\u2019impronon\u00e7able sobriquet que lui avaient invent\u00e9 les \u00e9tudiants latino-am\u00e9ricains de Vienne&nbsp;: Frau Frida. Ils venaient \u00e0 peine de me la pr\u00e9senter que je commis l\u2019heureuse impertinence de lui demander comment elle s\u2019y \u00e9tait prise pour s\u2019\u00e9tablir de la sorte dans un monde aussi distant et distinct de ses rochers vent\u00e9s du Quind\u00edo, et elle me r\u00e9pliqua sans attendre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;On me paie pour r\u00eaver.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 son seul m\u00e9tier. Troisi\u00e8me des onze enfants d\u2019un commer\u00e7ant prosp\u00e8re du vieux Caldas, d\u00e8s qu\u2019elle avait su parler elle avait instaur\u00e9 dans la maison la bonne habitude de raconter ses r\u00eaves \u00e0 jeun, d\u00e8s son r\u00e9veil, moment o\u00f9 leurs vertus pr\u00e9monitoires sont encore \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur. \u00c0 sept ans, elle avait r\u00eav\u00e9 que l\u2019un de ses fr\u00e8res \u00e9tait entra\u00een\u00e9 par un torrent. La m\u00e8re, par pure superstition religieuse, avait interdit \u00e0 l\u2019enfant de faire ce qu\u2019il aimait le plus&nbsp;: se baigner dans la rivi\u00e8re. Mais Frau Frida avait un syst\u00e8me de pr\u00e9dictions bien \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ce r\u00eave ne veut pas dire qu\u2019il va se noyer, dit-elle, mais qu\u2019il ne doit pas manger de bonbons.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette interpr\u00e9tation semblait une pure infamie car il s\u2019agissait d\u2019un enfant de cinq ans qui ne pouvait vivre sans ses confiseries dominicales. La m\u00e8re, convaincue des dons de voyance de sa fille, fit respecter sa mise en garde d\u2019une main de fer. Mais le petit gar\u00e7on, profitant d\u2019un instant de distraction maternelle, s\u2019\u00e9trangla avec un bonbon \u00e0 la cannelle qu\u2019il avait croqu\u00e9 en cachette, et on ne put le sauver.<\/p>\n\n\n\n<p>Frau Frida n\u2019avait pas song\u00e9 \u00e0 faire de ce don un m\u00e9tier, jusqu\u2019au jour o\u00f9 la vie la prit \u00e0 la gorge pendant les cruels hivers viennois. Alors, elle frappa pour demander un emploi \u00e0 la porte de la premi\u00e8re maison o\u00f9 elle pensa qu\u2019il ferait bon vivre, on lui demanda ce qu\u2019elle savait faire et elle r\u00e9pondit la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;R\u00eaver.&nbsp;\u00bb La ma\u00eetresse de maison se contenta d\u2019une br\u00e8ve explication et l\u2019embaucha contre des gages suffisant \u00e0 peine \u00e0 ses menues d\u00e9penses, mais en \u00e9change d\u2019une bonne chambre et de trois repas par jour. Surtout le petit d\u00e9jeuner, qui \u00e9tait le moment o\u00f9 la famille s\u2019asseyait pour conna\u00eetre l\u2019avenir imm\u00e9diat de chacun de ses membres&nbsp;: le p\u00e8re, un financier distingu\u00e9&nbsp;; la m\u00e8re, une femme gaie et passionn\u00e9e de musique de chambre romantique, et deux enfants de onze et neuf ans. Ils \u00e9taient tous croyants et par l\u00e0 m\u00eame enclins aux superstitions archa\u00efques, et ils accueillirent avec ravissement Frau Frida \u00e0 qui ils ne demandaient que de pr\u00e9dire l\u2019avenir quotidien de la famille en interpr\u00e9tant ses r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle fit bien et longtemps, surtout pendant les ann\u00e9es de guerre, lorsque la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait plus sinistre encore que les cauchemars. Elle seule avait le pouvoir de d\u00e9cider, \u00e0 l\u2019heure du petit d\u00e9jeuner, ce que chacun devait faire ce jour-l\u00e0 et comment il devait le faire, jusqu\u2019au jour o\u00f9 ses pr\u00e9dictions devinrent l\u2019autorit\u00e9 supr\u00eame de la maison. Son empire sur la famille \u00e9tait absolu&nbsp;: m\u00eame le soupir le plus t\u00e9nu n\u2019\u00e9tait \u00e9mis que sur son ordre. Lorsque je la connus \u00e0 Vienne, le ma\u00eetre de maison venait de mourir et il avait eu l\u2019\u00e9l\u00e9gance de lui l\u00e9guer une partie de ses rentes \u00e0 la seule condition qu\u2019elle continue de r\u00eaver pour les siens jusqu\u2019\u00e0 la fin de ses r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Je s\u00e9journai \u00e0 Vienne plus d\u2019un mois, partageant l\u2019indigence des \u00e9tudiants, car j\u2019attendais une somme d\u2019argent qui ne me parvint jamais. Les visites impr\u00e9vues et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de Frau Frida \u00e0 la taverne \u00e9taient alors comme des f\u00eates dans notre r\u00e9gime de p\u00e9nurie. Un soir, dans l\u2019euphorie de la bi\u00e8re, elle me parla \u00e0 l\u2019oreille avec une conviction qui ne tol\u00e9rait aucune perte de temps.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je suis venue pour te dire que la nuit derni\u00e8re j\u2019ai r\u00eav\u00e9 de toi, me dit-elle. Tu dois partir tout de suite et ne plus remettre les pieds \u00e0 Vienne pendant les cinq prochaines ann\u00e9es.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Sa conviction \u00e9tait telle que le soir m\u00eame je pris le dernier train pour Rome. Et je fus si impressionn\u00e9 que depuis ce jour je me consid\u00e8re comme le survivant d\u2019une catastrophe qui ne m\u2019est pas arriv\u00e9e. Je n\u2019ai jamais remis les pieds \u00e0 Vienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant le cataclysme de La Havane, je revis Frau Frida \u00e0 Barcelone, lors d\u2019une rencontre si fortuite et si inattendue qu\u2019elle me sembla myst\u00e9rieuse. Ce fut le jour o\u00f9 Pablo Neruda posa le pied en terre espagnole pour la premi\u00e8re fois depuis la guerre civile, \u00e0 l\u2019escale d\u2019un lent voyage en mer jusqu\u2019\u00e0 Valpara\u00edso. Il passa avec nous toute une matin\u00e9e \u00e0 fouiner dans les librairies d\u2019ancien, et chez Porter il acheta un vieux livre, d\u00e9reli\u00e9 et d\u00e9fra\u00eechi, pour lequel il paya au moins l\u2019\u00e9quivalent de deux mois de son salaire au consulat de Rangoon. Il se d\u00e9pla\u00e7ait parmi les gens comme un \u00e9l\u00e9phant invalide, manifestant un int\u00e9r\u00eat infantile pour le m\u00e9canisme interne de chaque chose, car le monde lui semblait un immense jouet m\u00e9canique qui servait \u00e0 inventer la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai connu personne qui ressembl\u00e2t plus \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on peut se faire d\u2019un pape de la Renaissance&nbsp;: glouton et raffin\u00e9. M\u00eame contre sa volont\u00e9, c\u2019\u00e9tait toujours lui qui pr\u00e9sidait \u00e0 table. Matilde, son \u00e9pouse, nouait \u00e0 son cou une serviette qui \u00e9voquait davantage une serviette de barbier qu\u2019une serviette de table mais c\u2019\u00e9tait la seule fa\u00e7on d\u2019emp\u00eacher qu\u2019il ne se couvre de sauce. Ce jour-l\u00e0, chez Carvalleiras, il fut exemplaire. Il mangea trois langoustes enti\u00e8res en les d\u00e9cortiquant avec un art de chirurgien tout en d\u00e9vorant des yeux les assiettes des autres convives et, gagn\u00e9 par une gourmandise qui communiquait l\u2019envie de manger, picora dans les unes ou les autres&nbsp;: clovisses de Galice, pousse-pieds de Bilbao, langoustines d\u2019Alicante,&nbsp;<em>espardenyas<\/em>&nbsp;de la Costa Brava. Dans le m\u00eame temps, \u00e0 l\u2019instar des Fran\u00e7ais, il ne parlait que de raffinements culinaires et en particulier des fruits de mer pr\u00e9historiques du Chili qu\u2019il portait dans son c\u0153ur. Soudain, il s\u2019arr\u00eata de manger, dressa ses antennes de homard et me dit tout bas&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il y a quelqu\u2019un derri\u00e8re moi qui ne cesse de me regarder.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je jetai un coup d\u2019\u0153il par-dessus son \u00e9paule&nbsp;: c\u2019\u00e9tait vrai. Derri\u00e8re lui, trois tables plus loin, une femme impavide coiff\u00e9e d\u2019un chapeau de feutre d\u00e9mod\u00e9, une \u00e9charpe violette autour du cou, mastiquait avec lenteur, les yeux riv\u00e9s sur lui. Je la reconnus sur-le-champ. Elle avait vieilli et grossi, mais c\u2019\u00e9tait elle, avec, \u00e0 l\u2019index, sa bague en forme de serpent.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle arrivait de Naples et avait fait le voyage par le m\u00eame bateau que les Neruda mais ils ne s\u2019\u00e9taient pas vus \u00e0 bord. Nous l\u2019invit\u00e2mes \u00e0 prendre le caf\u00e9 \u00e0 notre table et je la priai de parler de ses r\u00eaves afin d\u2019\u00e9tonner le po\u00e8te. Mais celui-ci d\u00e9daigna de l\u2019entendre et d\u00e9clara tout \u00e0 trac qu\u2019il ne croyait pas aux oracles des r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Seule la po\u00e9sie est extralucide&nbsp;\u00bb, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, au cours de l\u2019in\u00e9vitable promenade sur les Ramblas, je m\u2019attardai expr\u00e8s avec Frau Frida afin de raviver des souvenirs loin des oreilles indiscr\u00e8tes. Elle me raconta qu\u2019elle avait vendu ses propri\u00e9t\u00e9s en Autriche et qu\u2019elle vivait retir\u00e9e \u00e0 Porto dans une maison qu\u2019elle d\u00e9crivit comme un faux ch\u00e2teau perch\u00e9 sur une colline d\u2019o\u00f9 l\u2019on voyait tout l\u2019oc\u00e9an jusqu\u2019aux Am\u00e9riques. Elle ne m\u2019en toucha mot, mais \u00e0 ses propos il \u00e9tait \u00e9vident que, de r\u00eave en r\u00eave, elle avait fini par s\u2019approprier la fortune de ses ineffables patrons viennois. Je n\u2019en fus pas surpris outre mesure parce que j\u2019avais toujours pens\u00e9 que ses r\u00eaves n\u2019\u00e9taient qu\u2019un stratag\u00e8me qui lui permettait de survivre. Je le lui dis.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9clata de son rire irr\u00e9sistible. \u00ab&nbsp;Tu es toujours aussi insolent&nbsp;\u00bb, me dit-elle. Puis elle se tut parce que le reste du groupe s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 pour attendre que Neruda ait fini de parler en jargon chilien avec les perroquets des Ramblas. Lorsque nous repr\u00eemes notre conversation, Frau Frida changea de sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u00c0 propos, me dit-elle, tu peux retourner \u00e0 Vienne.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, je me rendis compte soudain que treize ans avaient pass\u00e9 depuis que nous nous \u00e9tions rencontr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;M\u00eame si tes r\u00eaves sont faux, je ne retournerai pas \u00e0 Vienne, lui dis-je. On ne sait jamais.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 trois heures, nous pr\u00eemes cong\u00e9 d\u2019elle afin d\u2019accompagner Neruda \u00e0 sa sieste sacr\u00e9e. Il la fit chez nous, apr\u00e8s des pr\u00e9paratifs solennels qui n\u2019\u00e9taient pas sans rappeler la c\u00e9r\u00e9monie du th\u00e9 au Japon. Il fallait ouvrir des fen\u00eatres et en fermer d\u2019autres afin que r\u00e9gnent la bonne temp\u00e9rature, une certaine lumi\u00e8re dans une certaine direction et un silence absolu. Neruda s\u2019endormit \u00e0 l\u2019instant et se r\u00e9veilla dix minutes plus tard, comme les enfants, au moment o\u00f9 nous nous y attendions le moins. Il apparut dans le salon, en pleine forme, le monogramme de l\u2019oreiller imprim\u00e9 sur sa joue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00eav\u00e9 de cette femme qui r\u00eave&nbsp;\u00bb, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Matilde voulut qu\u2019il raconte son r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00eav\u00e9 qu\u2019elle r\u00eavait de moi, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c7a, c\u2019est du Borges&nbsp;\u00bb, r\u00e9pliquai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me regarda, d\u00e9\u00e7u&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Si \u00e7a ne l\u2019est pas, il l\u2019\u00e9crira un jour. Ce sera un de ses labyrinthes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 six heures du soir, aussit\u00f4t mont\u00e9 \u00e0 bord, Neruda prit cong\u00e9 de nous, s\u2019assit \u00e0 une table \u00e9cart\u00e9e et commen\u00e7a d\u2019\u00e9crire des vers limpides, trempant sa plume dans l\u2019encre verte avec laquelle il dessinait des fleurs, des poissons, des oiseaux en guise de d\u00e9dicaces \u00e0 ses livres. Au premier coup de sir\u00e8ne, nous cherch\u00e2mes Frau Frida et la trouv\u00e2mes sur le pont des secondes au moment o\u00f9 nous allions repartir sans lui avoir dit adieu. Elle aussi venait de se r\u00e9veiller de la sieste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00eav\u00e9 du po\u00e8te&nbsp;\u00bb, nous dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Abasourdi, je lui demandai de me raconter son r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00eav\u00e9 qu\u2019il r\u00eavait de moi&nbsp;\u00bb, dit-elle et, troubl\u00e9e par mon expression ahurie, elle ajouta&nbsp;: \u00ab&nbsp;Que veux-tu, parmi tous ces r\u00eaves, de temps en temps il y en a un qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne la revis plus et ne m\u2019inqui\u00e9tai pas davantage de son sort jusqu\u2019au jour o\u00f9 j\u2019appris la mort de la femme \u00e0 la bague en forme de serpent dans le naufrage de l\u2019h\u00f4tel Riviera. Je ne pus m\u2019emp\u00eacher d\u2019interroger l\u2019ambassadeur du Portugal lorsque, quelques mois plus tard, je fis sa connaissance au cours d\u2019une r\u00e9ception diplomatique. Il me parla d\u2019elle avec grand enthousiasme et une \u00e9norme admiration. \u00ab&nbsp;Vous ne vous imaginez pas \u00e0 quel point elle \u00e9tait extraordinaire, me dit-il. Vous n\u2019auriez pas r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la tentation d\u2019\u00e9crire un conte sur elle.&nbsp;\u00bb Et il poursuivit sur le m\u00eame ton, avec des d\u00e9tails surprenants mais dont pas un seul ne me permettait d\u2019arriver \u00e0 une conclusion finale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Mais en d\u00e9finitive, finis-je par lui dire, que faisait-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Rien, me r\u00e9pondit-il, d\u2019un ton de l\u00e9g\u00e8re d\u00e9ception. Elle r\u00eavait.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mars 1980<\/em><\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Un m\u00e9tier de r\u00eave \u00bb (Me alquilo para so\u00f1ar) est une nouvelle de Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez publi\u00e9e en 1992 dans le recueil 12 cuentos peregrinos. Elle relate les exp\u00e9riences de l\u2019auteur lui-m\u00eame avec une femme myst\u00e9rieuse qu\u2019il a rencontr\u00e9e \u00e0 Vienne. Un \u00e9v\u00e9nement tragique survenu \u00e0 La Havane sert de point de d\u00e9part \u00e0 Garc\u00eda M\u00e1rquez pour \u00e9voquer ce personnage fascinant, dot\u00e9 d\u2019un don tr\u00e8s particulier : la capacit\u00e9 d\u2019anticiper l\u2019avenir \u00e0 travers les r\u00eaves. C\u2019est un r\u00e9cit qui chemine entre le fantastique et le journalisme, dans lequel Garc\u00eda M\u00e1rquez inclut en outre une savoureuse anecdote mettant en sc\u00e8ne Pablo Neruda.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18421,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[899,855,898],"class_list":["post-25929","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-colombie","tag-fantastique","tag-gabriel-garcia-marquez-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":899,"label":"Colombie"},{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":898,"label":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Gabriel-Garcia-Marquez-Me-alquilo-para-sonar2.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":899,"name":"Colombie","slug":"colombie","term_group":0,"term_taxonomy_id":899,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":6,"filter":"raw"},{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":898,"name":"Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez","slug":"gabriel-garcia-marquez-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":898,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":6,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25929","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25929"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25929\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18421"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25929"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25929"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25929"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}