{"id":25988,"date":"2026-01-22T21:23:57","date_gmt":"2026-01-23T01:23:57","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=25988"},"modified":"2026-03-18T01:04:53","modified_gmt":"2026-03-18T05:04:53","slug":"julio-cortazar-une-fleur-jaune","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/julio-cortazar-une-fleur-jaune\/25988\/","title":{"rendered":"Julio Cort\u00e1zar\u00a0: Une fleur jaune"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis&nbsp;:<\/strong> \u00ab Une fleur jaune \u00bb (Una flor amarilla) est une nouvelle de Julio Cort\u00e1zar, publi\u00e9e en 1956 dans le recueil <em>Final del juego<\/em>. Dans un bistrot parisien, un homme ivre affirme avoir fait une d\u00e9couverte extraordinaire : nous sommes immortels. Selon son r\u00e9cit, la r\u00e9v\u00e9lation lui est venue dans un autobus, lorsqu\u2019il a reconnu, chez un gar\u00e7on de treize ans nomm\u00e9 Luc, une r\u00e9plique exacte de lui-m\u00eame \u00e0 cet \u00e2ge : le m\u00eame visage, les m\u00eames gestes, la m\u00eame timidit\u00e9, la m\u00eame voix. R\u00e9solu \u00e0 enqu\u00eater, il s\u2019immisce dans la vie du gar\u00e7on : il se rend chez lui et fait la connaissance de sa famille. \u00c0 mesure qu\u2019il reconstitue son histoire, il d\u00e9couvre d\u2019\u00e9tonnantes analogies entre leurs deux existences, comme si la vie se r\u00e9p\u00e9tait en cycles infinis.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-c69b5d6d\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Julio-Cortazar-Una-flor-amarilla.jpg\" alt=\"Julio Cort\u00e1zar\u00a0: Une fleur jaune\" class=\"wp-image-25989\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Julio-Cortazar-Una-flor-amarilla.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Julio-Cortazar-Una-flor-amarilla-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Julio-Cortazar-Una-flor-amarilla-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Julio-Cortazar-Una-flor-amarilla-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Une fleur jaune<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Julio Cort\u00e1zar<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas une blague, nous sommes immortels. Je le sais par d\u00e9duction, je le sais parce que je connais l\u2019unique mortel. Il m\u2019a racont\u00e9 son histoire dans un bistrot de la rue Cambronne et il \u00e9tait tellement rond qu\u2019il ne lui en co\u00fbtait pas de dire la v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame si le patron et les vieux habitu\u00e9s du comptoir rigolaient au point que le vin leur sortait par les yeux. Il a d\u00fb voir \u00e0 mon air qu\u2019il m\u2019int\u00e9ressait parce qu\u2019il m\u2019a pris \u00e0 partie et nous avons m\u00eame fini \u00e0 une table dans un coin o\u00f9 l\u2019on pouvait boire et parler en paix. Il me raconta qu\u2019il \u00e9tait employ\u00e9 municipal \u00e0 la retraite et que sa femme \u00e9tait repartie pour un temps chez ses parents, une fa\u00e7on comme une autre de reconna\u00eetre qu\u2019elle l\u2019avait quitt\u00e9. C\u2019\u00e9tait un type encore jeune, assez instruit, au visage tann\u00e9, avec des yeux de tuberculeux. Il buvait vraiment pour oublier et il le proclamait \u00e0 partir du cinqui\u00e8me verre de rouge. Il ne d\u00e9gageait pas cette odeur qui est la signature de Paris et que nous, \u00e9trangers, sommes seuls \u00e0 sentir, semble-t-il. Et il avait des ongles propres et pas de pellicules sur son col.<\/p>\n\n\n\n<p>Il raconta que dans un autobus de la ligne&nbsp;95, il avait vu un jour un gar\u00e7on d\u2019environ treize ans et qu\u2019il avait d\u00e9couvert au bout d\u2019un moment que ce gar\u00e7on lui ressemblait beaucoup, qu\u2019il ressemblait du moins au souvenir qu\u2019il gardait de lui-m\u00eame \u00e0 cet \u00e2ge. Il finit m\u00eame par admettre que le gar\u00e7on lui ressemblait jusque dans les moindres d\u00e9tails, le visage et les mains, la m\u00e8che de cheveux retombant sur le front, les yeux tr\u00e8s \u00e9cart\u00e9s, et plus encore, la m\u00eame timidit\u00e9, la m\u00eame fa\u00e7on de se r\u00e9fugier derri\u00e8re un magazine, le m\u00eame geste pour rejeter en arri\u00e8re sa m\u00e8che de cheveux, la m\u00eame irr\u00e9m\u00e9diable gaucherie dans les mouvements. Il lui ressemblait tellement que cela lui donna presque envie de rire mais quand le gar\u00e7on descendit rue de Rennes, il descendit lui aussi et n\u2019alla pas rejoindre l\u2019ami qui l\u2019attendait \u00e0 Montparnasse. Il chercha un pr\u00e9texte pour aborder le gar\u00e7on, lui demanda un nom de rue et \u00e9couta sans surprise une voix qui \u00e9tait sa voix d\u2019enfant. Le gar\u00e7on allait dans la m\u00eame direction, ils chemin\u00e8rent timidement un moment ensemble. Et c\u2019est alors qu\u2019une esp\u00e8ce de r\u00e9v\u00e9lation lui tomba dessus. Rien n\u2019\u00e9tait expliqu\u00e9 mais c\u2019\u00e9tait une chose qui pouvait se passer d\u2019explication, qui devenait brumeuse et stupide quand on essayait&nbsp;\u2013 comme maintenant&nbsp;\u2013 de l\u2019expliquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, il s\u2019arrangea pour conna\u00eetre l\u2019adresse de l\u2019enfant et gr\u00e2ce au prestige que lui donnait un pass\u00e9 de chef \u00e9claireur, il put se frayer un passage jusqu\u2019\u00e0 cette forteresse des forteresses qu\u2019est un foyer fran\u00e7ais. Il trouva une mis\u00e8re d\u00e9cente, une m\u00e8re vieillie, un oncle retrait\u00e9, deux chats. Par la suite il n\u2019eut pas trop de mal \u00e0 persuader un de ses fr\u00e8res de lui confier son fils et les deux gar\u00e7ons devinrent amis. Il se mit \u00e0 aller toutes les semaines chez Luc&nbsp;; la m\u00e8re le recevait avec du caf\u00e9 r\u00e9chauff\u00e9, ils parlaient de la guerre, de l\u2019occupation, de Luc aussi. Ce qui avait commenc\u00e9 comme une r\u00e9v\u00e9lation s\u2019organisait g\u00e9om\u00e9triquement, prenait peu \u00e0 peu le profil d\u00e9monstratif de ce qu\u2019on aime appeler la fatalit\u00e9. Il \u00e9tait m\u00eame possible de le formuler avec la vie de tous les jours&nbsp;: Luc \u00e9tait lui de nouveau, il n\u2019y avait pas de mort, nous \u00e9tions tous immortels.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tous immortels, mon vieux. Rendez-vous compte, personne n\u2019avait jamais pu encore le prouver et c\u2019est \u00e0 moi que cela \u00e9choit, dans le 95. Une petite erreur dans le m\u00e9canisme, un pli du temps, un avatar simultan\u00e9 plut\u00f4t que cons\u00e9cutif. Luc aurait d\u00fb na\u00eetre apr\u00e8s ma mort et voil\u00e0 que\u2026 Sans compter ce hasard fabuleux de le rencontrer dans un autobus. Je crois que je vous l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, ce fut une esp\u00e8ce de certitude totale, sans mots. C\u2019\u00e9tait ainsi, un point c\u2019est tout. Mais ensuite naquirent les doutes parce que dans ces cas-l\u00e0 on se traite d\u2019imb\u00e9cile ou on prend des tranquillisants. Et parall\u00e8lement aux doutes les bonnes raisons qui les supprimaient l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre et qui prouvaient qu\u2019on ne s\u2019\u00e9tait pas tromp\u00e9, qu\u2019il n\u2019y avait aucune raison de douter. Ce que je vais vous dire c\u2019est ce qui fait le plus rire ces imb\u00e9ciles quand il m\u2019arrive parfois de le leur raconter. Luc \u00e9tait non seulement moi de nouveau mais il allait \u00eatre comme moi, comme ce pauvre malheureux qui vous parle. Il n\u2019y avait qu\u2019\u00e0 le voir jouer, qu\u2019\u00e0 le voir tomber, toujours mal, se tordre la cheville ou se d\u00e9mettre la clavicule, et ces sentiments \u00e0 fleur de peau, cette rougeur qui lui montait au visage d\u00e8s qu\u2019on lui demandait quelque chose. La m\u00e8re en revanche, comme elles aiment parler, comme elles racontent n\u2019importe quoi devant l\u2019enfant mort de honte, les choses intimes les plus incroyables, la premi\u00e8re dent, les dessins de huit ans, les maladies\u2026 La bonne dame ne soup\u00e7onnait rien, bien s\u00fbr, et l\u2019oncle jouait avec moi aux \u00e9checs, j\u2019\u00e9tais comme de la famille, je leur avan\u00e7ais m\u00eame de l\u2019argent pour finir le mois. Il me fut facile de conna\u00eetre le pass\u00e9 de Luc, il me suffisait d\u2019intercaler quelques questions aux th\u00e8mes qui int\u00e9ressaient les vieux&nbsp;: les rhumatismes de l\u2019oncle, les m\u00e9chancet\u00e9s de la concierge, la politique. C\u2019est ainsi que je connus l\u2019enfance de Luc, entre deux \u00e9checs et mat et les r\u00e9flexions sur le prix de la viande&nbsp;; la d\u00e9monstration de ce que je pensais s\u2019accomplissait infailliblement. Mais comprenez-moi bien, et demandons, si vous voulez, un autre verre. Luc \u00e9tait moi, ce que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 enfant, mais n\u2019allez pas croire qu\u2019il f\u00fbt un calque. Plut\u00f4t une figure analogue, vous comprenez, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019\u00e0 sept ans, je m\u2019\u00e9tais d\u00e9mis un poignet et Luc la clavicule, \u00e0 neuf ans nous avions eu respectivement la rougeole et la scarlatine, l\u2019Histoire d\u2019ailleurs intervenait, ma rougeole avait dur\u00e9 quinze jours tandis que Luc avait \u00e9t\u00e9 gu\u00e9ri en quatre jours, les progr\u00e8s de la m\u00e9decine, mon vieux. Tout \u00e9tait analogue, et ainsi, pour vous donner un exemple significatif, il se pourrait bien que le boulanger du coin f\u00fbt un avatar de Napol\u00e9on mais il ne le sait pas, lui, car l\u2019ordre ne s\u2019est pas alt\u00e9r\u00e9, il ne rencontrera jamais la v\u00e9rit\u00e9 dans un autobus. Mais s\u2019il pouvait d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre percevoir cette v\u00e9rit\u00e9, il comprendrait qu\u2019il est en train de r\u00e9p\u00e9ter Napol\u00e9on, que passer de plongeur \u00e0 propri\u00e9taire d\u2019une bonne boulangerie \u00e0 Montparnasse cela \u00e9quivaut \u00e0 sauter de Corse sur le tr\u00f4ne de France et que si l\u2019on cherchait soigneusement dans l\u2019histoire de sa vie on y trouverait les moments qui correspondent \u00e0 la campagne d\u2019\u00c9gypte, au Consulat et \u00e0 Austerlitz, et l\u2019on pourrait pr\u00e9voir m\u00eame que sa boulangerie lui \u00e9chappera d\u2019ici quelques ann\u00e9es et qu\u2019il finira dans une Sainte-H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 sa mesure, une mansarde au sixi\u00e8me peut-\u00eatre mais vaincu lui aussi, entour\u00e9 lui aussi des eaux de la solitude, fier lui aussi de sa boulangerie qui fut comme un vol d\u2019aigles. Vous me suivez, n\u2019est-ce pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je le suivais mais je fis remarquer que nous avons tous dans l\u2019enfance des maladies contagieuses \u00e0 date fixe et que nous nous cassons tous quelque chose en jouant au football.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je sais, je ne vous ai parl\u00e9 que des co\u00efncidences visibles. Cela n\u2019avait, par exemple, aucune importance que Luc me ressembl\u00e2t, sauf pour la r\u00e9v\u00e9lation que j\u2019en eus dans l\u2019autobus. Ce qui \u00e9tait v\u00e9ritablement important c\u2019\u00e9taient les s\u00e9quences, et \u00e7a, c\u2019est difficile \u00e0 expliquer parce qu\u2019elles touchent aux caract\u00e8res, \u00e0 des souvenirs impr\u00e9cis, aux fabulations de l\u2019enfance. \u00c0 cette \u00e9poque-l\u00e0, je veux dire \u00e0 l\u2019\u00e2ge de Luc, j\u2019avais travers\u00e9 une p\u00e9riode am\u00e8re qui avait commenc\u00e9 par une maladie interminable, puis, \u00e0 peine convalescent, je me cassai un bras en jouant avec des amis et d\u00e8s que je fus remis, je tombai amoureux de la s\u0153ur d\u2019un camarade et je souffris comme on souffre quand on est incapable de regarder dans les yeux une petite fille qui se moque de vous. Luc tomba longuement malade lui aussi, on l\u2019invita au cirque au d\u00e9but de sa convalescence et, en glissant sur les gradins, il se foula la cheville. Peu apr\u00e8s, sa m\u00e8re le surprit en larmes pr\u00e8s de la fen\u00eatre, un petit mouchoir bleu serr\u00e9 dans sa main, un mouchoir qui n\u2019\u00e9tait pas de la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme il faut bien que quelqu\u2019un joue les contradicteurs dans cette vie, je lui dis que les amours enfantines sont le compl\u00e9ment in\u00e9vitable des chutes et des pleur\u00e9sies. Mais je dus reconna\u00eetre que l\u2019avion c\u2019\u00e9tait autre chose. Un avion \u00e0 h\u00e9lice qu\u2019il lui avait apport\u00e9 pour son anniversaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;En le lui donnant, je n\u2019ai pu m\u2019emp\u00eacher de penser au Meccano que ma m\u00e8re m\u2019avait donn\u00e9 pour mes quatorze ans et \u00e0 ce qui \u00e9tait arriv\u00e9. J\u2019\u00e9tais dans le jardin malgr\u00e9 l\u2019approche d\u2019un orage, on entendait d\u00e9j\u00e0 le tonnerre et je m\u2019\u00e9tais mis \u00e0 monter une grue sur la table de la tonnelle pr\u00e8s de la porte de la rue. Quelqu\u2019un m\u2019appela dans la maison et je dus rentrer cinq minutes. Quand je revins, la bo\u00eete de Meccano avait disparu et la porte \u00e9tait ouverte. Avec des cris de d\u00e9sespoir, je courus \u00e0 la rue o\u00f9 il n\u2019y avait plus personne et au m\u00eame instant la foudre tomba sur la villa d\u2019en face. Tout cela \u00e9tait arriv\u00e9 coup sur coup et je me le rappelai en donnant l\u2019avion \u00e0 Luc qui le regarda avec ce m\u00eame air de bonheur que j\u2019avais eu devant mon Meccano. La m\u00e8re vint m\u2019apporter une tasse de caf\u00e9 et nous \u00e9changions les phrases d\u2019usage quand nous entend\u00eemes un cri. Luc avait couru \u00e0 la fen\u00eatre comme s\u2019il voulait se jeter en bas. Il \u00e9tait blanc, il avait les yeux pleins de larmes et il parvint \u00e0 b\u00e9gayer que l\u2019avion avait d\u00e9vi\u00e9 et qu\u2019il \u00e9tait pass\u00e9 juste dans l\u2019entreb\u00e2illement de la fen\u00eatre. \u00ab&nbsp;On ne le voit plus, on ne le voit plus&nbsp;\u00bb, r\u00e9p\u00e9tait-il en pleurant. Nous entend\u00eemes crier en bas, l\u2019oncle entra en courant pour nous annoncer qu\u2019il y avait un incendie dans la maison d\u2019en face. Vous comprenez, maintenant&nbsp;? Oui, prenons un autre verre, \u00e7a vaudra mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, comme je me taisais, l\u2019homme dit qu\u2019il avait pens\u00e9 seulement \u00e0 Luc, au sort de Luc. Sa m\u00e8re le destinait \u00e0 une \u00e9cole des arts et m\u00e9tiers pour qu\u2019il puisse faire modestement ce qu\u2019elle appelait son chemin dans la vie, mais ce chemin \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait et lui seul&nbsp;\u2013 qui ne pouvait parler car on l\u2019aurait pris pour un fou et on l\u2019aurait s\u00e9par\u00e9 pour toujours de Luc&nbsp;\u2013 aurait pu dire \u00e0 la m\u00e8re et \u00e0 l\u2019oncle que tout \u00e9tait inutile, que, quoi qu\u2019ils fassent, le r\u00e9sultat serait le m\u00eame, l\u2019humiliation, la routine lamentable, les ann\u00e9es monotones, les \u00e9checs qui \u00e9liment peu \u00e0 peu les v\u00eatements et l\u2019\u00e2me, le refuge en une solitude aigrie, dans un bistrot de quartier. Mais le pis de tout n\u2019\u00e9tait pas le destin de Luc, le pis c\u2019\u00e9tait que Luc mourrait \u00e0 son tour et qu\u2019un autre homme r\u00e9p\u00e9terait la figure de Luc et la mienne, et quand cet homme mourrait, un autre, \u00e0 son tour, entrerait dans la ronde. Luc ne lui importait presque plus&nbsp;; la nuit, son insomnie se projetait au-del\u00e0, vers un autre Luc, vers d\u2019autres qui s\u2019appelleraient Robert, Claude ou Michel, une th\u00e9orie infinie de pauvres diables r\u00e9p\u00e9tant sans le savoir une m\u00eame figure, convaincus de leur libert\u00e9 et de leur libre arbitre. L\u2019homme avait le vin triste, je n\u2019y pouvais rien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ils rient aussi quand je leur dis que Luc est mort quelques mois plus tard, ils sont trop b\u00eates pour comprendre que\u2026 Oui, ne me regardez pas vous aussi avec ces yeux-l\u00e0. Il est mort quelques mois apr\u00e8s, cela a d\u00e9but\u00e9 par une esp\u00e8ce de bronchite, tout comme j\u2019avais eu au m\u00eame \u00e2ge une infection h\u00e9patique. Mais moi, on m\u2019avait emmen\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital tandis que la m\u00e8re de Luc s\u2019ent\u00eata \u00e0 le soigner chez elle. J\u2019y allais presque tous les jours et j\u2019emmenais parfois mon neveu avec moi pour qu\u2019il joue avec Luc. Il y avait une telle mis\u00e8re dans cette maison que ma visite \u00e9tait une providence pour tous, une distraction pour Luc, des filets de harengs ou un biscuit de Savoie pour les autres. Ils s\u2019habitu\u00e8rent \u00e0 me laisser acheter les m\u00e9dicaments, je leur avais parl\u00e9 d\u2019une pharmacie o\u00f9 l\u2019on me faisait des prix sp\u00e9ciaux. Ils finirent m\u00eame par m\u2019admettre comme infirmier de Luc et vous pouvez bien vous imaginer que dans une maison comme celle-l\u00e0, o\u00f9 le m\u00e9decin entre et sort avec la plus parfaite indiff\u00e9rence, personne ne songe \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter si les sympt\u00f4mes finaux ne correspondent pas exactement au premier diagnostic\u2026 Pourquoi me regardez-vous comme \u00e7a&nbsp;? J\u2019ai dit quelque chose de mal&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Non, il n\u2019avait rien dit de mal, vu surtout la quantit\u00e9 de vin. Bien au contraire m\u00eame, et \u00e0 moins d\u2019imaginer quelque chose d\u2019horrible, la mort du pauvre Luc venait d\u00e9montrer qu\u2019une personne dou\u00e9e d\u2019imagination peut commencer par s\u2019offrir une r\u00e9v\u00e9lation dans un 95 et finir au chevet d\u2019un lit o\u00f9 meurt silencieusement un enfant. C\u2019est ce que je lui dis, pour le tranquilliser. L\u2019homme resta un moment le regard perdu dans le vague avant de reprendre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Bon, comme vous voudrez. La v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est que pendant les semaines qui ont suivi l\u2019enterrement j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de ma vie quelque chose qui pouvait ressembler au bonheur. J\u2019allais encore voir la m\u00e8re de Luc de temps en temps, je lui apportais un paquet de biscuits mais je ne me souciais plus d\u2019elle ni de la maison, j\u2019\u00e9tais comme submerg\u00e9 par la certitude merveilleuse d\u2019\u00eatre le premier mortel, de sentir que ma vie se d\u00e9t\u00e9riorait jour apr\u00e8s jour, vin apr\u00e8s vin et qu\u2019\u00e0 la fin elle s\u2019ach\u00e8verait je ne sais o\u00f9, je ne sais quand, r\u00e9p\u00e9tant jusqu\u2019au dernier moment le destin d\u2019un inconnu mort allez donc savoir o\u00f9 et quand, mais moi, oui, je serais cette fois-ci mort pour de vrai, sans un Luc entr\u00e9 dans la ronde pour r\u00e9p\u00e9ter stupidement une stupide vie. Comprenez cette pl\u00e9nitude, mon vieux, enviez-moi ce bonheur tout le temps qu\u2019il dura.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, apparemment, il n\u2019avait pas dur\u00e9. Ce bistrot et ce vin bon march\u00e9 le prouvaient et ces yeux o\u00f9 brillait une fi\u00e8vre qui ne venait pas du corps. Et cependant, pendant quelques mois, il avait v\u00e9cu en savourant chaque moment de sa m\u00e9diocrit\u00e9 quotidienne, de son \u00e9chec conjugal, de sa ruine \u00e0 cinquante ans, s\u00fbr de sa mortalit\u00e9 inali\u00e9nable. Un apr\u00e8s-midi, en traversant le Luxembourg, il vit une fleur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle \u00e9tait au bord d\u2019une plate-bande, une banale fleur jaune. Je m\u2019\u00e9tais arr\u00eat\u00e9 pour allumer une cigarette et elle a attir\u00e9 mon attention. Ce fut un peu comme si elle aussi me regardait, il y a de ces contacts parfois\u2026 Vous savez bien, n\u2019importe qui peut les \u00e9prouver, ce qu\u2019on appelle la beaut\u00e9. Pr\u00e9cis\u00e9ment cela, la fleur \u00e9tait belle, c\u2019\u00e9tait une ravissante fleur. Et moi j\u2019\u00e9tais condamn\u00e9, moi j\u2019allais mourir bient\u00f4t pour toujours. La fleur \u00e9tait belle, il y aurait toujours des fleurs pour les hommes futurs. Soudain je compris le n\u00e9ant, ce que j\u2019avais cru \u00eatre la paix, la fin de la cha\u00eene. Moi j\u2019allais mourir et Luc \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort, il n\u2019y aurait jamais plus une fleur pour quelqu\u2019un comme nous, il n\u2019y aurait rien, il n\u2019y aurait absolument rien, et le n\u00e9ant c\u2019\u00e9tait \u00e7a, qu\u2019il n\u2019y ait plus jamais une fleur. La flamme de l\u2019allumette me br\u00fbla les doigts. Sur la place, je sautai dans un autobus qui allait je ne sais o\u00f9 et, absurdement, je me mis \u00e0 regarder, \u00e0 regarder tout ce qui se voyait dans la rue et tout ce qu\u2019il y avait dans l\u2019autobus. Quand j\u2019arrivai au terminus, je descendis et je remontai dans un autre autobus qui allait en banlieue. Tout l\u2019apr\u00e8s-midi et une partie de la soir\u00e9e, je pris des autobus en pensant \u00e0 la fleur et \u00e0 Luc, cherchant parmi les passagers quelqu\u2019un qui ressembl\u00e2t \u00e0 Luc, quelqu\u2019un qui ressembl\u00e2t \u00e0 moi ou \u00e0 Luc, quelqu\u2019un qui p\u00fbt \u00eatre moi \u00e0 nouveau, quelqu\u2019un \u00e0 regarder en sachant qu\u2019il \u00e9tait moi, et puis le laisser partir sans rien dire, le prot\u00e9geant presque pour qu\u2019il continue sa pauvre vie stupide, son imb\u00e9cile vie rat\u00e9e vers une autre imb\u00e9cile vie rat\u00e9e vers une autre imb\u00e9cile vie rat\u00e9e vers une autre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je payai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Une fleur jaune \u00bb (Una flor amarilla) est une nouvelle de Julio Cort\u00e1zar, publi\u00e9e en 1956 dans le recueil Final del juego. Dans un bistrot parisien, un homme ivre affirme avoir fait une d\u00e9couverte extraordinaire : nous sommes immortels. Selon son r\u00e9cit, la r\u00e9v\u00e9lation lui est venue dans un autobus, lorsqu\u2019il a reconnu, chez un gar\u00e7on de treize ans nomm\u00e9 Luc, une r\u00e9plique exacte de lui-m\u00eame \u00e0 cet \u00e2ge : le m\u00eame visage, les m\u00eames gestes, la m\u00eame timidit\u00e9, la m\u00eame voix. R\u00e9solu \u00e0 enqu\u00eater, il s\u2019immisce dans la vie du gar\u00e7on : il se rend chez lui et fait la connaissance de sa famille. \u00c0 mesure qu\u2019il reconstitue son histoire, il d\u00e9couvre d\u2019\u00e9tonnantes analogies entre leurs deux existences, comme si la vie se r\u00e9p\u00e9tait en cycles infinis.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":25989,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[841,855,1449],"class_list":["post-25988","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-argentine","tag-fantastique","tag-julio-cortazar-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":841,"label":"Argentine"},{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":1449,"label":"Julio Cort\u00e1zar"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Julio-Cortazar-Una-flor-amarilla.jpg",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":841,"name":"Argentine","slug":"argentine","term_group":0,"term_taxonomy_id":841,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":10,"filter":"raw"},{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":1449,"name":"Julio Cort\u00e1zar","slug":"julio-cortazar-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":1449,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":3,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25988","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25988"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25988\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25989"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25988"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25988"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25988"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}