{"id":26228,"date":"2026-02-17T21:19:59","date_gmt":"2026-02-18T01:19:59","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=26228"},"modified":"2026-02-17T21:20:01","modified_gmt":"2026-02-18T01:20:01","slug":"jean-paul-sartre-erostrate","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/jean-paul-sartre-erostrate\/26228\/","title":{"rendered":"Jean Paul Sartre :\u00a0\u00c9rostrate"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab \u00c9rostrate \u00bb est une nouvelle de Jean-Paul Sartre, publi\u00e9e en 1939 dans le recueil <em>Le Mur<\/em>. Elle raconte l\u2019histoire d\u2019un homme solitaire et rancunier qui observe l\u2019humanit\u00e9 avec un m\u00e9lange de sup\u00e9riorit\u00e9 et de r\u00e9pulsion. Obs\u00e9d\u00e9 par la qu\u00eate d\u2019une gloire inf\u00e2me et inspir\u00e9 par la figure d\u2019\u00c9rostrate, qui dans l\u2019Antiquit\u00e9 incendia le temple d\u2019Art\u00e9mis \u00e0 \u00c9ph\u00e8se dans le seul but d\u2019entrer dans la post\u00e9rit\u00e9, il acquiert un revolver et commence \u00e0 planifier un crime qui lui procurera la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 dont il a besoin pour transcender sa propre insignifiance.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-f6239ae9\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jean-Paul-Sartre-Erostrato.webp\" alt=\"Jean Paul Sartre :\u00a0\u00c9rostrate\" class=\"wp-image-26227\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jean-Paul-Sartre-Erostrato.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jean-Paul-Sartre-Erostrato-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jean-Paul-Sartre-Erostrato-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jean-Paul-Sartre-Erostrato-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">\u00c9rostrate<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Jean Paul Sartre<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes, il faut les voir d&rsquo;en haut. J&rsquo;\u00e9teignais la lumi\u00e8re et je me mettais \u00e0 la fen\u00eatre&nbsp;: ils ne soup\u00e7onnaient m\u00eame pas qu&rsquo;on p\u00fbt les observer d&rsquo;en dessus. Ils soignent la fa\u00e7ade, quelquefois les derri\u00e8res, mais tous leurs effets sont calcul\u00e9s pour des spectateurs d&rsquo;un m\u00e8tre soixante-dix. Qui donc a jamais r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 la forme d&rsquo;un chapeau melon vu d&rsquo;un sixi\u00e8me \u00e9tage&nbsp;? Ils n\u00e9gligent de d\u00e9fendre leurs \u00e9paules et leurs cr\u00e2nes par des couleurs vives et des \u00e9toffes voyantes, ils ne savent pas combattre ce grand ennemi de l&rsquo;Humain&nbsp;: la perspective plongeante. Je me penchais et je me mettais \u00e0 rire&nbsp;: o\u00f9 donc \u00e9tait-elle, cette fameuse \u00ab&nbsp;station debout&nbsp;\u00bb dont ils \u00e9taient si fiers&nbsp;: ils s&rsquo;\u00e9crasaient contre le trottoir et deux longues jambes \u00e0 demi rampantes sortaient de dessous leurs \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>Au balcon d&rsquo;un sixi\u00e8me&nbsp;: c&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;aurais d\u00fb passer toute ma vie. Il faut \u00e9tayer les sup\u00e9riorit\u00e9s morales par des symboles mat\u00e9riels, sans quoi elles retombent. Or, pr\u00e9cis\u00e9ment, quelle est ma sup\u00e9riorit\u00e9 sur les hommes&nbsp;? Une sup\u00e9riorit\u00e9 de position, rien d&rsquo;autre&nbsp;: je me suis plac\u00e9 au-dessus de l&rsquo;humain qui est en moi et je le contemple. Voil\u00e0 pourquoi j&rsquo;aimais les tours de Notre-Dame, les plates-formes de la tour&nbsp;Eiffel, le Sacr\u00e9-C\u0153ur, mon sixi\u00e8me de la rue Delambre. Ce sont d&rsquo;excellents symboles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait quelquefois redescendre dans les rues. Pour aller au bureau, par exemple. J&rsquo;\u00e9touffais. Quand on est de plain-pied avec les hommes, il est beaucoup plus difficile de les consid\u00e9rer comme des fourmis&nbsp;: ils&nbsp;<em>touchent.<\/em>&nbsp;Une fois, j&rsquo;ai vu un type mort dans la rue. Il \u00e9tait tomb\u00e9 sur le nez. On l&rsquo;a retourn\u00e9, il saignait. J&rsquo;ai vu ses yeux ouverts, et son air louche, et tout ce sang. Je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce n&rsquo;est rien, \u00e7a n&rsquo;est pas plus \u00e9mouvant que de la peinture fra\u00eeche. On lui a badigeonn\u00e9 le nez en rouge, voil\u00e0 tout.&nbsp;\u00bb Mais j&rsquo;ai senti une sale douceur qui me prenait aux jambes et \u00e0 la nuque, je me suis \u00e9vanoui. Ils m&rsquo;ont emmen\u00e9 dans une pharmacie, m&rsquo;ont donn\u00e9 des claques sur les \u00e9paules et fait boire de l&rsquo;alcool. Je les aurais tu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Je savais qu&rsquo;ils \u00e9taient mes ennemis, mais eux ne le savaient pas. Ils s&rsquo;aimaient entre eux, ils se serraient les coudes&nbsp;; et moi, ils m&rsquo;auraient bien donn\u00e9 un coup de main par-ci, par-l\u00e0, parce qu&rsquo;ils me croyaient leur semblable. Mais s&rsquo;ils avaient pu deviner la plus infime partie de la v\u00e9rit\u00e9, ils m&rsquo;auraient battu. D&rsquo;ailleurs, ils l&rsquo;ont fait plus tard. Quand ils m&rsquo;eurent pris et qu&rsquo;ils ont su&nbsp;<em>qui<\/em>&nbsp;j&rsquo;\u00e9tais, ils m&rsquo;ont pass\u00e9 \u00e0 tabac, ils m&rsquo;ont tap\u00e9 dessus pendant deux heures, au commissariat, ils m&rsquo;ont donn\u00e9 des gifles et des coups de poing, ils m&rsquo;ont tordu les bras, ils m&rsquo;ont arrach\u00e9 mon pantalon et puis, pour finir, ils ont jet\u00e9 mon lorgnon par terre et pendant que je le cherchais, \u00e0 quatre pattes, ils m&rsquo;envoyaient en riant des coups de pied dans le derri\u00e8re. J&rsquo;ai toujours pr\u00e9vu qu&rsquo;ils finiraient par me battre&nbsp;: je ne suis pas fort et je ne peux pas me d\u00e9fendre. Il y en a qui me guettaient depuis longtemps&nbsp;: les grands. Ils me bousculaient dans la rue, pour rire, pour voir ce que je ferais. Je ne disais rien. Je faisais semblant de n&rsquo;avoir&nbsp;pas compris. Et pourtant, ils m&rsquo;ont eu. J&rsquo;avais peur d&rsquo;eux&nbsp;: c&rsquo;\u00e9tait un pressentiment. Mais vous pensez bien que j&rsquo;avais des raisons plus s\u00e9rieuses pour les ha\u00efr.<\/p>\n\n\n\n<p>De ce point de vue, tout est all\u00e9 beaucoup mieux \u00e0 dater du jour o\u00f9 je me suis achet\u00e9 un revolver. On se sent fort quand on porte assid\u00fbment sur soi une de ces choses qui peuvent exploser et faire du bruit. Je le prenais le dimanche, je le mettais tout simplement dans la poche de mon pantalon et puis j&rsquo;allais me promener&nbsp;\u2013&nbsp;en g\u00e9n\u00e9ral sur les boulevards. Je le sentais qui tirait sur mon pantalon comme un crabe, je le sentais contre ma cuisse, tout froid. Mais peu \u00e0 peu, il se r\u00e9chauffait au contact de mon corps. Je marchais avec une certaine raideur, j&rsquo;avais l&rsquo;allure du type qui est en train de bander et que sa verge freine \u00e0 chaque pas. Je glissais ma main dans ma poche et je t\u00e2tais l&rsquo;<em>objet.<\/em>&nbsp;De temps en temps, j&rsquo;entrais dans un urinoir&nbsp;\u2013 m\u00eame l\u00e0-dedans je faisais bien attention parce qu&rsquo;on a souvent des voisins&nbsp;\u2013, je sortais mon revolver, je le soupesais, je regardais sa crosse aux quadrillages noirs et sa g\u00e2chette noire qui ressemble \u00e0 une paupi\u00e8re demi-close. Les autres, ceux qui voyaient, du dehors, mes pieds \u00e9cart\u00e9s et le bas de mon pantalon, croyaient que je pissais. Mais je ne pisse jamais dans les urinoirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, l&rsquo;id\u00e9e m&rsquo;est venue de tirer sur des hommes. C&rsquo;\u00e9tait un samedi soir, j&rsquo;\u00e9tais sorti pour chercher L\u00e9a, une blonde qui fait le quart devant un h\u00f4tel de la rue du Montparnasse. Je n&rsquo;ai jamais eu de commerce intime avec une femme&nbsp;: je me serais senti vol\u00e9. On leur monte dessus, c&rsquo;est entendu, mais elles vous d\u00e9vorent le bas-ventre avec leur grande bouche poilue et, \u00e0 ce que j&rsquo;ai entendu dire, ce sont elles&nbsp;\u2013&nbsp;et de loin \u2013&nbsp;qui gagnent \u00e0 cet \u00e9change. Moi je ne demande rien \u00e0 personne, mais je ne veux rien donner non plus. Ou&nbsp;alors il m&rsquo;aurait fallu une femme froide et pieuse qui me subisse avec d\u00e9go\u00fbt. Le premier samedi de chaque mois, je montais avec L\u00e9a dans une chambre de l&rsquo;h\u00f4tel Duquesne. Elle se d\u00e9shabillait, et je la regardais sans la toucher. Quelquefois, \u00e7a partait tout seul dans mon pantalon&nbsp;; d&rsquo;autres fois, j&rsquo;avais le temps de rentrer chez moi pour me finir. Ce soir-l\u00e0, je ne la trouvai pas \u00e0 son poste. J&rsquo;attendis un moment et comme je ne la voyais pas venir, je supposai qu&rsquo;elle \u00e9tait gripp\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait au d\u00e9but de janvier et il faisait tr\u00e8s froid. J&rsquo;\u00e9tais d\u00e9sol\u00e9&nbsp;: je suis un imaginatif et je m&rsquo;\u00e9tais vivement repr\u00e9sent\u00e9 le plaisir que je comptais tirer de cette soir\u00e9e. Il y avait bien, dans la rue d&rsquo;Odessa, une brune que j&rsquo;avais souvent remarqu\u00e9e, un peu m\u00fbre mais ferme et potel\u00e9e&nbsp;: je ne d\u00e9teste pas les femmes m\u00fbres&nbsp;: quand elles sont d\u00e9v\u00eatues, elles ont l&rsquo;air plus nues que les autres. Mais elle n&rsquo;\u00e9tait pas au courant de mes convenances, et \u00e7a m&rsquo;intimidait un peu de lui exposer \u00e7a de but en blanc. Et puis je me d\u00e9fie des nouvelles connaissances&nbsp;: ces femmes-l\u00e0 peuvent tr\u00e8s bien cacher un voyou derri\u00e8re une porte, et, apr\u00e8s \u00e7a, le type s&rsquo;am\u00e8ne tout d&rsquo;un coup et vous prend votre argent. Bien heureux s&rsquo;il ne vous donne pas des coups de poing. Pourtant, ce soir-l\u00e0, j&rsquo;avais je ne sais quelle hardiesse, je d\u00e9cidai de passer chez moi pour prendre mon revolver et de tenter l&rsquo;aventure.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j&rsquo;abordai la femme, un quart d&rsquo;heure plus tard, mon arme \u00e9tait dans ma poche, et je ne craignais plus rien. A la regarder de pr\u00e8s, elle avait plut\u00f4t l&rsquo;air mis\u00e9rable. Elle ressemblait \u00e0 ma voisine d&rsquo;en face, la femme de l&rsquo;adjudant, et j&rsquo;en fus tr\u00e8s satisfait parce qu&rsquo;il y avait longtemps que j&rsquo;avais envie de la voir \u00e0 poil, celle-l\u00e0. Elle s&rsquo;habillait la fen\u00eatre ouverte, quand l&rsquo;adjudant \u00e9tait parti, et&nbsp;j&rsquo;\u00e9tais rest\u00e9 souvent derri\u00e8re mon rideau pour la surprendre. Mais elle faisait sa toilette au fond de la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;h\u00f4tel Stella, il ne restait qu&rsquo;une chambre libre, au quatri\u00e8me. Nous mont\u00e2mes. La femme \u00e9tait assez lourde et s&rsquo;arr\u00eatait \u00e0 chaque marche, pour souffler. J&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;aise&nbsp;: j&rsquo;ai un corps sec, malgr\u00e9 mon ventre et il faudrait plus de quatre \u00e9tages pour me faire perdre haleine. Sur le palier du quatri\u00e8me, elle s&rsquo;arr\u00eata et mit sa main droite sur son c\u0153ur en respirant tr\u00e8s fort. De la main gauche elle tenait la clef de la chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;C&rsquo;est haut, dit-elle en essayant de me sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui pris la clef sans r\u00e9pondre et j&rsquo;ouvris la porte. Je tenais mon revolver de la main gauche, braqu\u00e9 droit devant moi \u00e0 travers la poche et je ne le l\u00e2chai qu&rsquo;apr\u00e8s avoir tourn\u00e9 le commutateur. La chambre \u00e9tait vide. Sur le lavabo, ils avaient mis un petit carr\u00e9 de savon vert, pour la passe. Je souris&nbsp;: avec moi ni les bidets ni les petits carr\u00e9s de savon n&rsquo;ont fort \u00e0 faire. La femme soufflait toujours, derri\u00e8re moi, et \u00e7a m&rsquo;excitait. Je me retournai&nbsp;; elle me tendit ses l\u00e8vres. Je la repoussai.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;D\u00e9shabille-toi, lui dis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait un fauteuil en tapisserie&nbsp;; je m&rsquo;assis confortablement. C&rsquo;est dans ces cas-l\u00e0 que je regrette de ne pas fumer. La femme \u00f4ta sa robe puis s&rsquo;arr\u00eata en me jetant un regard m\u00e9fiant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Comment t&rsquo;appelles-tu&nbsp;? lui dis-je en me renversant en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ren\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Eh bien, Ren\u00e9e, presse-toi, j&rsquo;attends.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Tu ne te d\u00e9shabilles pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Va, va, lui dis-je, ne t&rsquo;occupe pas de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle fit tomber son pantalon \u00e0 ses pieds puis le&nbsp;ramassa et le posa soigneusement sur sa robe avec son soutien-gorge.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Tu es donc un petit vicieux, mon ch\u00e9ri, un petit paresseux&nbsp;? me demanda-t-elle&nbsp;; tu veux que ce soit ta petite femme qui fasse tout le travail&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps elle fit un pas vers moi et, s&rsquo;appuyant avec les mains sur les accoudoirs de mon fauteuil, elle essaya lourdement de s&rsquo;agenouiller entre mes jambes. Mais je la relevai avec rudesse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Pas de \u00e7a, pas de \u00e7a, lui dis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me regarda avec surprise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Mais qu&rsquo;est-ce que tu veux que je te fasse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Rien. Marche, prom\u00e8ne-toi, je ne t&rsquo;en demande pas plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se mit \u00e0 marcher de long en large, d&rsquo;un air gauche. Rien n&#8217;emb\u00eate plus les femmes que de marcher quand elles sont nues. Elles n&rsquo;ont pas l&rsquo;habitude de poser les talons \u00e0 plat. La putain vo\u00fbtait le dos et laissait pendre ses bras. Pour moi, j&rsquo;\u00e9tais aux anges&nbsp;: j&rsquo;\u00e9tais l\u00e0, tranquillement assis dans un fauteuil, v\u00eatu jusqu&rsquo;au cou, j&rsquo;avais gard\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 mes gants, et cette dame m\u00fbre s&rsquo;\u00e9tait mise toute nue sur mon ordre et virevoltait autour de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle tourna la t\u00eate vers moi et, pour sauver les apparences, me sourit coquettement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Tu me trouves belle&nbsp;? Tu te rinces l&rsquo;\u0153il&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;T&rsquo;occupe pas de \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Dis donc, me demanda-t-elle avec une indignation subite, t&rsquo;as l&rsquo;intention de me faire marcher longtemps comme \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Assieds-toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s&rsquo;assit sur le lit, et nous nous regard\u00e2mes en silence. Elle avait la chair de poule. On entendait le tic-tac d&rsquo;un r\u00e9veil, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du mur. Tout \u00e0 coup je lui dis&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;\u00c9carte les jambes.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle h\u00e9sita un quart de seconde, puis elle ob\u00e9it. Je regardai entre ses jambes et je reniflai. Puis je me mis \u00e0 rire si fort que les larmes me vinrent aux yeux. Je lui dis simplement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Tu te rends compte&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Et je repartis \u00e0 rire.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me regarda avec stupeur, puis rougit violemment et referma les jambes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Salaud, dit-elle entre ses dents.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je ris de plus belle, alors elle se leva d&rsquo;un bond et prit son soutien-gorge sur la chaise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;H\u00e9 l\u00e0, lui dis-je, \u00e7a n&rsquo;est pas fini. Je te donnerai cinquante francs tout \u00e0 l&rsquo;heure, mais j&rsquo;en veux pour mon argent.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle prit nerveusement son pantalon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;J&rsquo;en ai marre, tu comprends. Je ne sais pas ce que tu veux. Et si tu m&rsquo;as fait monter pour te fiche de moi&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors j&rsquo;ai sorti mon revolver et je le lui ai montr\u00e9. Elle m&rsquo;a regard\u00e9 d&rsquo;un air s\u00e9rieux et elle a laiss\u00e9 tomber son pantalon sans rien dire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Marche, lui dis-je, prom\u00e8ne-toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s&rsquo;est promen\u00e9e encore cinq minutes. Puis je lui ai donn\u00e9 ma canne et je lui ai fait faire l&rsquo;exercice. Quand j&rsquo;ai senti que mon cale\u00e7on \u00e9tait mouill\u00e9, je me suis lev\u00e9 et je lui ai tendu un billet de cinquante francs. Elle l&rsquo;a pris.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Au revoir, ajoutai-je, je ne t&rsquo;aurai pas beaucoup fatigu\u00e9e pour le prix.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis parti, je l&rsquo;ai laiss\u00e9e toute nue au milieu de la chambre, son soutien-gorge dans une main, le billet de cinquante francs dans l&rsquo;autre. Je ne regrettais pas mon argent&nbsp;: je l&rsquo;avais ahurie et \u00e7a ne s&rsquo;\u00e9tonne pas facilement, une putain. J&rsquo;ai pens\u00e9 en descendant l&rsquo;escalier&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Voil\u00e0 ce que je voudrais, les \u00e9tonner tous.&nbsp;\u00bb J&rsquo;\u00e9tais joyeux comme un enfant. J&rsquo;avais emport\u00e9 le savon vert et, rentr\u00e9 chez moi, je le frottai longtemps sous l&rsquo;eau chaude jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il ne f\u00fbt plus qu&rsquo;une mince pellicule entre mes doigts et qu&rsquo;il ressembl\u00e2t \u00e0 un bonbon \u00e0 la menthe suc\u00e9 tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, la nuit, je me r\u00e9veillai en sursaut et je revis son visage, les yeux qu&rsquo;elle faisait quand je lui ai montr\u00e9 mon feu, et son ventre gras qui sautait \u00e0 chacun de ses pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 b\u00eate, me dis-je. Et je sentis un remords amer&nbsp;: j&rsquo;aurais d\u00fb tirer pendant que j&rsquo;y \u00e9tais, crever ce ventre comme une \u00e9cumoire. Cette nuit-l\u00e0 et les trois nuits suivantes, je r\u00eavai de six petits trous rouges group\u00e9s en cercle autour du nombril.<\/p>\n\n\n\n<p>Par la suite je ne sortis plus sans mon revolver. Je regardais le dos des gens et j&rsquo;imaginais, d&rsquo;apr\u00e8s leur d\u00e9marche, la fa\u00e7on dont ils tomberaient si je leur tirais dessus. Le dimanche, je pris l&rsquo;habitude d&rsquo;aller me poster devant le Ch\u00e2telet, \u00e0 la sortie des concerts classiques. Vers six heures, j&rsquo;entendais une sonnerie, et les ouvreuses venaient assujettir les portes vitr\u00e9es avec des crochets. C&rsquo;\u00e9tait le commencement&nbsp;: la foule sortait lentement&nbsp;; les gens marchaient d&rsquo;un pas flottant, les yeux encore pleins de r\u00eave, le c\u0153ur encore plein de jolis sentiments. Il y en avait beaucoup qui regardaient autour d&rsquo;eux d&rsquo;un air \u00e9tonn\u00e9&nbsp;: la rue devait leur para\u00eetre toute bleue. Alors, ils souriaient avec myst\u00e8re&nbsp;: ils passaient d&rsquo;un monde \u00e0 l&rsquo;autre. C&rsquo;est dans l&rsquo;autre que je les attendais, moi. J&rsquo;avais gliss\u00e9 ma main droite dans ma poche et je serrais de toutes mes forces la crosse de mon arme. Au bout d&rsquo;un moment, je me&nbsp;<em>voyais<\/em>&nbsp;en train de leur tirer dessus. Je les d\u00e9gringolais comme des pipes, ils tombaient les uns sur les autres, et les survivants, pris de panique, refluaient&nbsp;dans le th\u00e9\u00e2tre en brisant les vitres des portes. C&rsquo;\u00e9tait un jeu tr\u00e8s \u00e9nervant&nbsp;: mes mains tremblaient, \u00e0 la fin, et j&rsquo;\u00e9tais oblig\u00e9 d&rsquo;aller boire un cognac chez Dreher pour me remettre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes je ne les aurais pas tu\u00e9es. Je leur aurais tir\u00e9 dans les reins. Ou alors dans les mollets, pour les faire danser.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;avais rien d\u00e9cid\u00e9 encore. Mais je pris le parti de tout faire comme si ma d\u00e9cision \u00e9tait arr\u00eat\u00e9e. J&rsquo;ai commenc\u00e9 par r\u00e9gler des d\u00e9tails accessoires. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 m&rsquo;exercer dans un stand, \u00e0 la foire de Denfert-Rochereau. Mes cartons n&rsquo;\u00e9taient pas fameux mais les hommes offrent des cibles larges, surtout quand on tire \u00e0 bout portant. Ensuite, je me suis occup\u00e9 de ma publicit\u00e9. J&rsquo;ai choisi un jour o\u00f9 tous mes coll\u00e8gues \u00e9taient r\u00e9unis au bureau. Un lundi matin. J&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s aimable avec eux, par principe, bien que j&rsquo;eusse horreur de leur serrer la main. Ils \u00f4taient leurs gants pour dire bonjour, ils avaient une fa\u00e7on obsc\u00e8ne de d\u00e9culotter leur main, de rabattre leur gant et de le faire glisser lentement le long des doigts en d\u00e9voilant la nudit\u00e9 grasse et chiffonn\u00e9e de la paume. Moi, je gardais toujours mes gants.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lundi matin, on ne fait pas grand-chose. La dactylo du service commercial venait de nous apporter les quittances. Lemercier la plaisanta gentiment, et, quand elle fut sortie, ils d\u00e9taill\u00e8rent ses charmes avec une comp\u00e9tence blas\u00e9e. Puis ils parl\u00e8rent de Lindbergh. Ils aimaient bien Lindbergh. Je leur dis&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Moi j&rsquo;aime les h\u00e9ros noirs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Les n\u00e8gres&nbsp;? demanda Mass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non, noirs comme on dit Magie noire. Lindbergh est un h\u00e9ros blanc. Il ne m&rsquo;int\u00e9resse pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Allez voir si c&rsquo;est facile de traverser l&rsquo;Atlantique, dit aigrement Bouxin.<\/p>\n\n\n\n<p>Je leur exposai ma conception du h\u00e9ros noir&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Un anarchiste, r\u00e9suma Lemercier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Non, dis-je doucement, les anarchistes aiment les hommes \u00e0 leur fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Alors, ce serait un d\u00e9traqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Mass\u00e9, qui avait des lettres, intervint \u00e0 ce moment&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Je le connais votre type, me dit-il. Il s&rsquo;appelle \u00c9rostrate. Il voulait devenir illustre et il n&rsquo;a rien trouv\u00e9 de mieux que de br\u00fbler le temple d&rsquo;\u00c9ph\u00e8se, une des sept merveilles du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Et comment s&rsquo;appelait l&rsquo;architecte de ce temple&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Je ne me rappelle plus, confessa-t-il, je crois m\u00eame qu&rsquo;on ne sait pas son nom.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vraiment&nbsp;? Et vous vous rappelez le nom d&rsquo;\u00c9rostrate&nbsp;? Vous voyez qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas fait un si mauvais calcul.<\/p>\n\n\n\n<p>La conversation prit fin sur ces mots, mais j&rsquo;\u00e9tais bien tranquille&nbsp;; ils se la rappelleraient au bon moment. Pour moi, qui, jusqu&rsquo;alors, n&rsquo;avais jamais entendu parler d&rsquo;\u00c9rostrate, son histoire m&rsquo;encouragea. Il y avait plus de deux mille ans qu&rsquo;il \u00e9tait mort, et son acte brillait encore, comme un diamant noir. Je commen\u00e7ais \u00e0 croire que mon destin serait court et tragique. Cela me fit peur tout d&rsquo;abord, et puis je m&rsquo;y habituai. Si on prend \u00e7a d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, c&rsquo;est atroce, mais, d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, \u00e7a donne \u00e0 l&rsquo;instant qui passe une force et une beaut\u00e9 consid\u00e9rables. Quand je descendais dans la rue, je sentais en mon corps une puissance \u00e9trange. J&rsquo;avais sur moi mon revolver, cette chose qui \u00e9clate et qui fait du bruit. Mais ce n&rsquo;\u00e9tait plus de lui que je tirais mon assurance, c&rsquo;\u00e9tait de moi&nbsp;: j&rsquo;\u00e9tais un \u00eatre de l&rsquo;esp\u00e8ce des revolvers, des p\u00e9tards et des bombes. Moi aussi, un jour, au terme de ma&nbsp;sombre vie, j&rsquo;exploserais et j&rsquo;illuminerais le monde d&rsquo;une flamme violente et br\u00e8ve comme un \u00e9clair de magn\u00e9sium. Il m&rsquo;arriva, vers cette \u00e9poque, de faire plusieurs nuits le m\u00eame r\u00eave. J&rsquo;\u00e9tais un anarchiste, je m&rsquo;\u00e9tais plac\u00e9 sur le passage du tsar et je portais sur moi une machine infernale. A l&rsquo;heure dite, le cort\u00e8ge passait, la bombe \u00e9clatait, et nous sautions en l&rsquo;air, moi, le tsar et trois officiers chamarr\u00e9s d&rsquo;or, sous les yeux de la foule.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restais maintenant des semaines enti\u00e8res sans para\u00eetre au bureau. Je me promenais sur les boulevards, au milieu de mes futures victimes, ou bien je m&rsquo;enfermais dans ma chambre et je tirais des plans. On me cong\u00e9dia au d\u00e9but d&rsquo;octobre. J&rsquo;occupai alors mes loisirs en r\u00e9digeant la lettre suivante, que je copiai en cent deux exemplaires&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Monsieur,<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous \u00eates c\u00e9l\u00e8bre et vos ouvrages tirent \u00e0 trente mille. Je vais vous dire pourquoi&nbsp;: c&rsquo;est que vous aimez les hommes. Vous avez l&rsquo;humanisme dans le sang&nbsp;: c&rsquo;est bien de la chance. Vous vous \u00e9panouissez quand vous \u00eates en compagnie&nbsp;; d\u00e8s que vous voyez un de vos semblables, sans m\u00eame le conna\u00eetre, vous vous sentez de la sympathie pour lui. Vous avez du go\u00fbt pour son corps, pour la fa\u00e7on dont il est articul\u00e9, pour ses jambes qui s&rsquo;ouvrent et se ferment \u00e0 volont\u00e9, pour ses mains surtout&nbsp;: \u00e7a vous pla\u00eet qu&rsquo;il ait cinq doigts \u00e0 chaque main et qu&rsquo;il puisse opposer le pouce aux autres doigts. Vous vous d\u00e9lectez, quand votre voisin prend une tasse sur la table, parce qu&rsquo;il y a une mani\u00e8re de prendre qui est proprement humaine et que vous avez souvent d\u00e9crite dans vos ouvrages, moins souple, moins rapide que celle du singe, mais,&nbsp;n&rsquo;est-ce pas&nbsp;? tellement plus intelligente. Vous aimez aussi la chair de l&rsquo;homme, son allure de grand bless\u00e9 en r\u00e9\u00e9ducation, son air de r\u00e9inventer la marche \u00e0 chaque pas et son fameux regard que les fauves ne peuvent supporter. Il vous a donc \u00e9t\u00e9 facile de trouver l&rsquo;accent qui convient pour parler \u00e0 l&rsquo;homme de lui-m\u00eame&nbsp;; un accent pudique mais \u00e9perdu. Les gens se jettent sur vos livres avec gourmandise, ils les lisent dans un bon fauteuil, ils pensent au grand amour malheureux et discret que vous leur portez et \u00e7a les console de bien des choses, d&rsquo;\u00eatre laids, d&rsquo;\u00eatre l\u00e2ches, d&rsquo;\u00eatre cocus, de n&rsquo;avoir pas re\u00e7u d&rsquo;augmentation au premier janvier. Et l&rsquo;on dit volontiers de votre dernier roman&nbsp;: c&rsquo;est une bonne action.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous serez curieux de savoir, je suppose, ce que peut \u00eatre un homme qui n&rsquo;aime pas les hommes. Eh bien, c&rsquo;est moi, et je les aime si peu que je vais tout \u00e0 l&rsquo;heure en tuer une demi-douzaine&nbsp;; peut-\u00eatre vous demanderez-vous&nbsp;: pourquoi&nbsp;<em>seulement<\/em>&nbsp;une demi-douzaine&nbsp;? Parce que mon revolver n&rsquo;a que six cartouches. Voil\u00e0 une monstruosit\u00e9, n&rsquo;est-ce pas&nbsp;? Et, de plus, un acte proprement impolitique&nbsp;? Mais je vous dis que je ne&nbsp;<em>peux pas<\/em>&nbsp;les aimer. Je comprends fort bien ce que vous ressentez. Mais ce qui vous attire en eux me d\u00e9go\u00fbte. J&rsquo;ai vu comme vous des hommes mastiquer avec mesure en gardant l&rsquo;\u0153il pertinent, en feuilletant de la main gauche une revue \u00e9conomique. Est-ce ma faute si je pr\u00e9f\u00e8re assister au repas des phoques&nbsp;? L&rsquo;homme ne peut rien faire de son visage sans que \u00e7a tourne au jeu de physionomie. Quand il m\u00e2che en gardant la bouche close, les coins de sa bouche montent et descendent, il a l&rsquo;air de passer sans rel\u00e2che de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 \u00e0 la surprise pleurarde. Vous aimez \u00e7a, je le sais, vous appelez \u00e7a la vigilance de l&rsquo;Esprit. Mais moi \u00e7a m&rsquo;\u00e9c\u0153ure&nbsp;: je ne sais pas pourquoi&nbsp;; je suis n\u00e9 ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;S&rsquo;il n&rsquo;y avait entre nous qu&rsquo;une diff\u00e9rence de go\u00fbt, je ne vous importunerais pas. Mais tout se passe comme si vous aviez la gr\u00e2ce et que je ne l&rsquo;aie point. Je suis libre d&rsquo;aimer ou non le homard \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricaine, mais si je n&rsquo;aime pas les hommes, je suis un mis\u00e9rable et je ne puis trouver de place au soleil. Ils ont accapar\u00e9 le sens de la vie. J&rsquo;esp\u00e8re que vous comprenez ce que je veux dire. Voil\u00e0 trente-trois ans que je me heurte \u00e0 des portes closes au-dessus desquelles on a \u00e9crit&nbsp;: \u201cNul n&rsquo;entre ici s&rsquo;il n&rsquo;est humaniste.\u201d Tout ce que j&rsquo;ai entrepris j&rsquo;ai d\u00fb l&rsquo;abandonner&nbsp;; il fallait choisir&nbsp;: ou bien c&rsquo;\u00e9tait une tentative absurde et condamn\u00e9e ou bien il fallait qu&rsquo;elle tourn\u00e2t t\u00f4t ou tard \u00e0 leur profit. Les pens\u00e9es que je ne leur destinais pas express\u00e9ment, je n&rsquo;arrivais pas \u00e0 les d\u00e9tacher de moi, \u00e0 les formuler&nbsp;: elles demeuraient en moi comme de l\u00e9gers mouvements organiques. Les outils m\u00eames dont je me servais, je sentais qu&rsquo;ils \u00e9taient \u00e0 eux&nbsp;; les mots par exemple&nbsp;: j&rsquo;aurais voulu des mots&nbsp;<em>\u00e0 moi.<\/em>&nbsp;Mais ceux dont je dispose ont tra\u00een\u00e9 dans je ne sais combien de consciences&nbsp;; ils s&rsquo;arrangent tout seuls dans ma t\u00eate en vertu d&rsquo;habitudes qu&rsquo;ils ont prises chez les autres et \u00e7a n&rsquo;est pas sans r\u00e9pugnance que je les utilise en vous \u00e9crivant. Mais c&rsquo;est pour la derni\u00e8re fois. Je vous le dis&nbsp;: il faut aimer les hommes ou bien c&rsquo;est tout juste s&rsquo;ils vous permettent de bricoler. Eh bien, moi, je ne veux pas bricoler. Je vais prendre, tout \u00e0 l&rsquo;heure, mon revolver, je descendrai dans la rue et je verrai si l&rsquo;on peut r\u00e9ussir quelque chose&nbsp;<em>contre eux.<\/em>&nbsp;Adieu, monsieur, peut-\u00eatre est-ce vous que je vais rencontrer. Vous ne saurez jamais alors avec quel plaisir je vous ferai sauter la cervelle. Sinon&nbsp;\u2013&nbsp;et c&rsquo;est le cas le plus probable&nbsp;\u2013&nbsp;lisez les journaux de demain. Vous y verrez qu&rsquo;un individu nomm\u00e9 Paul Hilbert a descendu, dans une crise de fureur, cinq passants sur le&nbsp;boulevard Edgar-Quinet. Vous savez mieux que personne ce que vaut la prose des grands quotidiens. Vous comprendrez donc que je ne suis pas \u201cfurieux\u201d. Je suis tr\u00e8s calme au contraire et je vous prie d&rsquo;accepter, Monsieur, l&rsquo;assurance de mes sentiments distingu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Paul HILBERT.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je glissai les cent deux lettres dans cent deux enveloppes et j&rsquo;\u00e9crivis sur les enveloppes les adresses de cent deux \u00e9crivains fran\u00e7ais. Puis je mis le tout dans un tiroir de ma table avec six carnets de timbres.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant les quinze jours qui suivirent, je sortis fort peu, je me laissais occuper lentement par mon crime. Dans la glace, o\u00f9 j&rsquo;allais parfois me regarder, je constatais avec plaisir les changements de mon visage. Les yeux s&rsquo;\u00e9taient agrandis, ils mangeaient toute la face. Ils \u00e9taient noirs et tendres sous les lorgnons, et je les faisais rouler comme des plan\u00e8tes. De beaux yeux d&rsquo;artiste et d&rsquo;assassin. Mais je comptais changer bien plus profond\u00e9ment encore apr\u00e8s l&rsquo;accomplissement du massacre. J&rsquo;ai vu les photos de ces deux belles filles, ces servantes qui tu\u00e8rent et saccag\u00e8rent leurs ma\u00eetresses. J&rsquo;ai vu leurs photos&nbsp;<em>d&rsquo;avant<\/em>&nbsp;et d&rsquo;<em>apr\u00e8s. Avant<\/em>, leurs visages se balan\u00e7aient comme des fleurs sages au-dessus de cols de piqu\u00e9. Elles respiraient l&rsquo;hygi\u00e8ne et l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 app\u00e9tissante. Un fer discret avait ondul\u00e9 pareillement leurs cheveux. Et, plus rassurante encore que leurs cheveux fris\u00e9s, que leurs cols et que leur air d&rsquo;\u00eatre en visite chez le photographe, il y avait leur ressemblance de s\u0153urs, leur ressemblance si bien pensante, qui mettait tout de suite en avant les liens du sang et les racines naturelles du groupe familial.&nbsp;<em>Apr\u00e8s,&nbsp;<\/em>leurs faces resplendissaient comme des incendies. Elles avaient le cou nu des futures d\u00e9capit\u00e9es. Des rides&nbsp;partout, d&rsquo;horribles rides de peur et de haine, des plis, des trous dans la chair comme si une b\u00eate avec des griffes avait tourn\u00e9 en rond sur leurs visages. Et ces yeux, toujours ces grands yeux noirs et sans fond&nbsp;\u2013 comme les miens. Pourtant elles ne se ressemblaient plus. Chacune portait \u00e0 sa mani\u00e8re le souvenir de leur crime commun. \u00ab&nbsp;S&rsquo;il suffit, me disais-je, d&rsquo;un forfait o\u00f9 le hasard a la plus grande part pour transformer ainsi ces t\u00eates d&rsquo;orphelinat, que ne puis-je esp\u00e9rer d&rsquo;un crime enti\u00e8rement con\u00e7u et organis\u00e9 par moi&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il s&#8217;emparerait de moi, bouleverserait ma laideur trop humaine&#8230; un crime, \u00e7a coupe en deux la vie de celui qui le commet. Il devait y avoir des moments o\u00f9 l&rsquo;on souhaiterait revenir en arri\u00e8re, mais il est l\u00e0, derri\u00e8re vous, il vous barre le passage, ce min\u00e9ral \u00e9tincelant. Je ne demandais qu&rsquo;une heure pour jouir du mien, pour sentir son poids \u00e9crasant. Cette heure, j&rsquo;arrangerai tout pour l&rsquo;avoir \u00e0 moi&nbsp;: je d\u00e9cidai de faire l&rsquo;ex\u00e9cution dans le haut de la rue d&rsquo;Odessa. Je profiterais de l&rsquo;affolement pour m&rsquo;enfuir en les laissant ramasser leurs morts. Je courrais, je traverserais le boulevard Edgar-Quinet et tournerais rapidement dans la rue Delambre. Je n&rsquo;aurais besoin que de trente secondes pour atteindre la porte de l&rsquo;immeuble o\u00f9 j&rsquo;habite. A ce moment-l\u00e0, mes poursuivants seraient encore sur le boulevard Edgar-Quinet, ils perdraient ma trace et il leur faudrait s\u00fbrement plus d&rsquo;une heure pour la retrouver. Je les attendrais chez moi et, quand je les entendrais frapper \u00e0 ma porte, je rechargerais mon revolver et je me tirerais dans la bouche.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vivais plus largement&nbsp;; je m&rsquo;\u00e9tais entendu avec un traiteur de la rue Vavin qui me faisait porter, matin et soir, de bons petits plats. Le commis sonnait, je n&rsquo;ouvrais pas, j&rsquo;attendais quelques minutes puis j&rsquo;entreb\u00e2illais ma porte et je voyais, dans un long&nbsp;panier pos\u00e9 sur le sol. des assiettes pleines qui fumaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Le&nbsp;27&nbsp;octobre, \u00e0 six heures du soir, il me restait dix-sept francs cinquante. Je pris mon revolver et le paquet de lettres, je descendis. J&rsquo;eus soin de ne pas fermer la porte, pour pouvoir rentrer plus vite quand j&rsquo;aurais fait mon coup. Je ne me sentais pas bien, j&rsquo;avais les mains froides et le sang \u00e0 la t\u00eate, les yeux me chatouillaient. Je regardai les magasins, l&rsquo;h\u00f4tel des \u00c9coles, la papeterie o\u00f9 j&rsquo;ach\u00e8te mes crayons et je ne les reconnus pas. Je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que cette rue&nbsp;?&nbsp;\u00bb Le boulevard du Montparnasse \u00e9tait plein de gens. Ils me bousculaient, me repoussaient, me frappaient de leurs coudes ou de leurs \u00e9paules. Je me laissais ballotter, la force me manquait pour me glisser entre eux. Je me vis soudain au c\u0153ur de cette foule, horriblement seul et petit. Comme ils auraient pu me faire mal, s&rsquo;ils l&rsquo;avaient voulu&nbsp;! J&rsquo;avais peur \u00e0 cause de l&rsquo;arme, dans ma poche. Il me semblait qu&rsquo;ils allaient deviner qu&rsquo;elle \u00e9tait l\u00e0. Ils me regarderaient de leurs yeux durs, ils diraient&nbsp;: \u00ab&nbsp;H\u00e9 mais&#8230; mais&#8230;&nbsp;\u00bb avec une indignation joyeuse, en me harponnant de leurs pattes d&rsquo;hommes. Lynch\u00e9&nbsp;! Ils me jetteraient au-dessus de leurs t\u00eates, et je retomberais dans leurs bras comme une marionnette. Je jugeai plus sage de remettre au lendemain l&rsquo;ex\u00e9cution de mon projet. J&rsquo;allai d\u00eener \u00e0&nbsp;<em>La Coupole<\/em>&nbsp;pour seize francs quatre-vingts. Il me restait soixante-dix centimes que je jetai dans le ruisseau.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis rest\u00e9 trois jours dans ma chambre, sans manger, sans dormir. J&rsquo;avais ferm\u00e9 les persiennes et je n&rsquo;osais ni m&rsquo;approcher de la fen\u00eatre ni faire de la lumi\u00e8re. Le lundi, quelqu&rsquo;un carillonna \u00e0 ma porte. Je retins mon souffle et j&rsquo;attendis. Au bout d&rsquo;une minute, on sonna encore. J&rsquo;allai sur la pointe des pieds coller mon \u0153il au trou de la serrure. Je ne vis qu&rsquo;un morceau&nbsp;d&rsquo;\u00e9toffe noire et un bouton. Le type sonna encore puis redescendit&nbsp;: je ne sais pas qui c&rsquo;\u00e9tait. Dans la nuit, j&rsquo;eus des visions fra\u00eeches, des palmiers, de l&rsquo;eau qui coulait, un ciel violet au-dessus d&rsquo;une coupole. Je n&rsquo;avais pas soif parce que, d&rsquo;heure en heure, j&rsquo;allais boire au robinet de l&rsquo;\u00e9vier. Mais j&rsquo;avais faim. J&rsquo;ai revu aussi la putain brune. C&rsquo;\u00e9tait dans un ch\u00e2teau que j&rsquo;avais fait construire sur les Causses Noires \u00e0 vingt lieues de tout village. Elle \u00e9tait nue et seule avec moi. Je l&rsquo;ai forc\u00e9e \u00e0 se mettre \u00e0 genoux sous la menace de mon revolver, \u00e0 courir \u00e0 quatre pattes&nbsp;; puis je l&rsquo;ai attach\u00e9e \u00e0 un pilier et, apr\u00e8s lui avoir longuement expliqu\u00e9 ce que j&rsquo;allais faire, je l&rsquo;ai cribl\u00e9e de balles. Ces images m&rsquo;avaient tellement troubl\u00e9 que j&rsquo;ai d\u00fb me contenter. Apr\u00e8s, je suis rest\u00e9 immobile dans le noir, la t\u00eate absolument vide. Les meubles se sont mis \u00e0 craquer. Il \u00e9tait cinq heures du matin. J&rsquo;aurais donn\u00e9 n&rsquo;importe quoi pour quitter ma chambre, mais je ne pouvais pas descendre \u00e0 cause des gens qui marchaient dans les rues.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour est venu. Je ne sentais plus ma faim, mais je me suis mis \u00e0 suer&nbsp;: j&rsquo;ai tremp\u00e9 ma chemise. Dehors, il y avait du soleil. Alors j&rsquo;ai pens\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans une chambre close, dans le noir Il est tapi. Depuis trois jours, Il n&rsquo;a ni mang\u00e9 ni dormi. On a sonn\u00e9, et Il n&rsquo;a pas ouvert. Tout \u00e0 l&rsquo;heure, Il va descendre dans la rue et Il tuera.&nbsp;\u00bb Je me faisais peur. A six heures du soir, la faim m&rsquo;a repris. J&rsquo;\u00e9tais fou de col\u00e8re. Je me suis cogn\u00e9 un moment dans les meubles, puis j&rsquo;ai allum\u00e9 l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 dans les chambres, \u00e0 la cuisine, aux cabinets. Je me suis mis \u00e0 chanter \u00e0 tue-t\u00eate, j&rsquo;ai lav\u00e9 mes mains et je suis sorti. Il m&rsquo;a fallu deux bonnes minutes pour mettre toutes mes lettres \u00e0 la bo\u00eete. Je les enfon\u00e7ais par paquets de dix. J&rsquo;ai d\u00fb friper quelques enveloppes. Puis, j&rsquo;ai suivi le boulevard du Montparnasse jusqu&rsquo;\u00e0&nbsp;la rue d&rsquo;Odessa. Je me suis arr\u00eat\u00e9 devant la glace d&rsquo;une chemiserie et, quand j&rsquo;y ai vu mon visage, j&rsquo;ai pens\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;C&rsquo;est pour ce soir.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je me postai dans le haut de la rue d&rsquo;Odessa, non loin du bec de gaz, et j&rsquo;attendis. Deux femmes pass\u00e8rent. Elles se donnaient le bras, la blonde disant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ils avaient mis des tapis \u00e0 toutes les fen\u00eatres et c&rsquo;\u00e9taient les nobles du pays qui faisaient la figuration.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Ils sont pan\u00e9s&nbsp;? demanda l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Il n&rsquo;y a pas besoin d&rsquo;\u00eatre pan\u00e9 pour accepter un travail qui rapporte cinq louis par jour.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Cinq louis&nbsp;! dit la brune, \u00e9blouie.&nbsp;\u2013&nbsp;Elle ajouta, en passant pr\u00e8s de moi&nbsp;: Et puis je me figure que \u00e7a devait les amuser de mettre les costumes de leurs anc\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles s&rsquo;\u00e9loign\u00e8rent. J&rsquo;avais froid, mais je suais abondamment. Au bout d&rsquo;un moment, je vis arriver trois hommes&nbsp;; je les laissai passer&nbsp;: il m&rsquo;en fallait six. Celui de gauche me regarda et fit claquer sa langue. Je d\u00e9tournai les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>A sept heures cinq, deux groupes qui se suivaient de pr\u00e8s d\u00e9bouch\u00e8rent du boulevard Edgar-Quinet. Il y avait un homme et une femme avec deux enfants. Derri\u00e8re eux venaient trois vieilles femmes. Je fis un pas en avant. La femme avait l&rsquo;air en col\u00e8re et secouait le petit gar\u00e7on par le bras. L&rsquo;homme dit d&rsquo;une voix tra\u00eenante&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Il est emmerdant, aussi, ce morpion.<\/p>\n\n\n\n<p>Le c\u0153ur me battait si fort que j&rsquo;en avais mal dans les bras. Je m&rsquo;avan\u00e7ai et me tins devant eux, immobile. Mes doigts, dans ma poche, \u00e9taient tout mous autour de la g\u00e2chette.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Pardon, dit l&rsquo;homme en me bousculant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me rappelai que j&rsquo;avais ferm\u00e9 la porte de mon appartement et cela me contraria&nbsp;: il me faudrait&nbsp;perdre un temps pr\u00e9cieux \u00e0 l&rsquo;ouvrir. Les gens s&rsquo;\u00e9loign\u00e8rent. Je fis volte-face et je les suivis machinalement. Mais je n&rsquo;avais plus envie de tirer sur eux. Ils se perdirent dans la foule du boulevard. Moi, je m&rsquo;appuyai contre le mur. J&rsquo;entendis sonner huit heures et neuf heures. Je me r\u00e9p\u00e9tais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi faut-il tuer tous ces gens qui sont d\u00e9j\u00e0&nbsp;<em>morts<\/em>&nbsp;\u00bb, et j&rsquo;avais envie de rire. Un chien vint flairer mes pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le gros homme me d\u00e9passa, je sursautai et je lui embo\u00eetai le pas. Je voyais le pli de sa nuque rouge entre son melon et le col de son pardessus. Il se dandinait un peu et respirait fort, il avait l&rsquo;air costaud. Je sortis mon revolver&nbsp;: il \u00e9tait brillant et froid, il me d\u00e9go\u00fbtait, je ne me rappelai pas tr\u00e8s bien ce que je devais en faire. Tant\u00f4t je le regardais et tant\u00f4t je regardais la nuque du type. Le pli de la nuque me souriait, comme une bouche souriante et am\u00e8re. Je me demandais si je n&rsquo;allais pas jeter mon revolver dans un \u00e9gout.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d&rsquo;un coup le type se retourna et me regarda d&rsquo;un air irrit\u00e9. Je fis un pas en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;C&rsquo;est pour vous&#8230; demander&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;avait pas l&rsquo;air d&rsquo;\u00e9couter, il regardait mes mains. J&rsquo;achevai p\u00e9niblement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Pouvez-vous me dire o\u00f9 est la rue de la Ga\u00eet\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Son visage \u00e9tait gros, et ses l\u00e8vres tremblaient. Il ne dit rien, il allongea la main. Je reculai encore et je lui dis&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Je voudrais&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>A ce moment je&nbsp;<em>sus<\/em>&nbsp;que j&rsquo;allais me mettre \u00e0 hurler. Je ne voulais pas&nbsp;: je lui l\u00e2chai trois balles dans le ventre. Il tomba d&rsquo;un air idiot, sur les genoux, et sa t\u00eate roula sur son \u00e9paule gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Salaud, lui dis-je, sacr\u00e9 salaud&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je m&rsquo;enfuis. Je l&rsquo;entendis tousser. J&rsquo;entendis aussi&nbsp;des cris et une galopade derri\u00e8re moi. Quelqu&rsquo;un demanda&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est, ils se battent&nbsp;?&nbsp;\u00bb puis tout de suite apr\u00e8s on cria&nbsp;: \u00ab&nbsp;A l&rsquo;assassin&nbsp;! A l&rsquo;assassin&nbsp;!&nbsp;\u00bb Je ne pensais pas que ces cris me concernaient. Mais ils me semblaient sinistres, comme la sir\u00e8ne des pompiers quand j&rsquo;\u00e9tais enfant. Sinistres et l\u00e9g\u00e8rement ridicules. Je courais de toute la force de mes jambes.<\/p>\n\n\n\n<p>Seulement j&rsquo;avais commis une erreur impardonnable&nbsp;: au lieu de remonter la rue d&rsquo;Odessa vers le boulevard Edgar-Quinet,&nbsp;<em>je la descendais vers le boulevard du Montparnasse.<\/em>&nbsp;Quand je m&rsquo;en aper\u00e7us, il \u00e9tait trop tard&nbsp;: j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 au beau milieu de la foule, des visages \u00e9tonn\u00e9s se tournaient vers moi (je me rappelle celui d&rsquo;une femme tr\u00e8s fard\u00e9e qui portait un chapeau vert avec une aigrette), et j&rsquo;entendais les imb\u00e9ciles de la rue d&rsquo;Odessa crier \u00e0 l&rsquo;assassin derri\u00e8re mon dos. Une main se posa sur mon \u00e9paule. Alors je perdis la t\u00eate&nbsp;: je ne voulais pas mourir \u00e9touff\u00e9 par cette foule. Je tirai encore deux coups de revolver. Les gens se mirent \u00e0 piailler et s&rsquo;\u00e9cart\u00e8rent. J&rsquo;entrai en courant dans un caf\u00e9. Les consommateurs se lev\u00e8rent sur mon passage mais ils n&rsquo;essay\u00e8rent pas de m&rsquo;arr\u00eater, je traversai le caf\u00e9 dans toute sa longueur et je m&rsquo;enfermai dans les lavabos. Il restait encore une balle dans mon revolver.<\/p>\n\n\n\n<p>Un moment s&rsquo;\u00e9coula. J&rsquo;\u00e9tais essouffl\u00e9 et je haletais. Tout \u00e9tait d&rsquo;un silence extraordinaire, comme si les gens faisaient expr\u00e8s de se taire. J&rsquo;\u00e9levai mon arme jusqu&rsquo;\u00e0 mes yeux et je vis son petit trou noir et rond&nbsp;: la balle sortirait par l\u00e0&nbsp;; la poudre me br\u00fblerait le visage. Je laissai retomber mon bras et j&rsquo;attendis. Au bout d&rsquo;un instant, ils s&rsquo;amen\u00e8rent \u00e0 pas de loup&nbsp;; ils devaient \u00eatre toute une troupe, \u00e0 en juger par le fr\u00f4lement des pieds sur le plancher. Ils chuchot\u00e8rent un peu puis se turent. Moi, je soufflais toujours et je&nbsp;pensais qu&rsquo;ils m&rsquo;entendaient souffler, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la cloison. Quelqu&rsquo;un s&rsquo;avan\u00e7a doucement et secoua la poign\u00e9e de la porte. Il devait s&rsquo;\u00eatre plaqu\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 contre le mur, pour \u00e9viter mes balles. J&rsquo;eus tout de m\u00eame envie de tirer&nbsp;\u2013&nbsp;mais la derni\u00e8re balle \u00e9tait pour moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;ils attendent&nbsp;? me demandai-je. S&rsquo;ils se jetaient sur la porte et s&rsquo;ils la d\u00e9fon\u00e7aient&nbsp;<em>tout de suite<\/em>, je n&rsquo;aurais pas le temps de me tuer, et ils me prendraient vivant.&nbsp;\u00bb Mais ils ne se pressaient pas, ils me laissaient tout le loisir de mourir. Les salauds, ils avaient peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d&rsquo;un instant, une voix s&rsquo;\u00e9leva.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Allons, ouvrez, on ne vous fera pas de mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut un silence, et la m\u00eame voix reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;Vous savez bien que vous ne pouvez pas vous \u00e9chapper.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne r\u00e9pondis pas, je haletais toujours. Pour m&rsquo;encourager \u00e0 tirer, je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;S&rsquo;ils me prennent, ils vont me battre, me casser des dents, ils me cr\u00e8veront peut-\u00eatre un \u0153il.&nbsp;\u00bb J&rsquo;aurais voulu savoir si le gros type \u00e9tait mort. Peut-\u00eatre que je l&rsquo;avais seulement bless\u00e9&#8230; et les deux autres balles, peut-\u00eatre qu&rsquo;elles n&rsquo;avaient atteint personne&#8230; Ils pr\u00e9paraient quelque chose, ils \u00e9taient en train de tirer un objet lourd sur le plancher&nbsp;? Je me h\u00e2tai de mettre le canon de mon arme dans ma bouche et je le mordis tr\u00e8s fort. Mais je ne pouvais pas tirer, pas m\u00eame poser le doigt sur la g\u00e2chette. Tout \u00e9tait retomb\u00e9 dans le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors j&rsquo;ai jet\u00e9 le revolver et je leur ai ouvert la porte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab \u00c9rostrate \u00bb est une nouvelle de Jean-Paul Sartre, publi\u00e9e en 1939 dans le recueil Le Mur. Elle raconte l\u2019histoire d\u2019un homme solitaire et rancunier qui observe l\u2019humanit\u00e9 avec un m\u00e9lange de sup\u00e9riorit\u00e9 et de r\u00e9pulsion. Obs\u00e9d\u00e9 par la qu\u00eate d\u2019une gloire inf\u00e2me et inspir\u00e9 par la figure d\u2019\u00c9rostrate, qui dans l\u2019Antiquit\u00e9 incendia le temple d\u2019Art\u00e9mis \u00e0 \u00c9ph\u00e8se dans le seul but d\u2019entrer dans la post\u00e9rit\u00e9, il acquiert un revolver et commence \u00e0 planifier un crime qui lui procurera la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 dont il a besoin pour transcender sa propre insignifiance.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":26227,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,1669,1456],"class_list":["post-26228","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-jean-paul-sartre","tag-realiste","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":1669,"label":"Jean Paul Sartre"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Jean-Paul-Sartre-Erostrato.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":1669,"name":"Jean Paul Sartre","slug":"jean-paul-sartre","term_group":0,"term_taxonomy_id":1669,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26228","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26228"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26228\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/26227"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26228"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26228"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26228"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}