{"id":26431,"date":"2026-02-27T11:23:25","date_gmt":"2026-02-27T15:23:25","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=26431"},"modified":"2026-02-27T11:46:33","modified_gmt":"2026-02-27T15:46:33","slug":"guy-de-maupassant-boule-de-suif","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-boule-de-suif\/26431\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant\u00a0: Boule de suif"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab Boule de suif \u00bb est la nouvelle la plus embl\u00e9matique de Guy de Maupassant, celle qui a marqu\u00e9 son ascension vers la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 litt\u00e9raire. Publi\u00e9e en 1880, elle raconte la fuite d\u2019un groupe h\u00e9t\u00e9roclite de personnes quittant Rouen, au c\u0153ur des bouleversements de la guerre franco-prussienne. Parmi les passagers se trouvent trois couples de la haute soci\u00e9t\u00e9, deux religieuses, un r\u00e9volutionnaire d\u00e9clar\u00e9 et une prostitu\u00e9e renomm\u00e9e, surnomm\u00e9e Boule de suif. Tout au long du voyage, Boule de suif se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une figure timide et g\u00e9n\u00e9reuse, d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9ment soucieuse du bien-\u00eatre de ses compagnons. En retour, cependant, elle doit affronter le d\u00e9dain, l\u2019humiliation et l\u2019hypocrisie.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-28fba3c5\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Guy-de-Maupassant-Bola-de-sebo.jpg\" alt=\"Guy de Maupassant\u00a0: Boule de suif\" class=\"wp-image-26430\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Guy-de-Maupassant-Bola-de-sebo.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Guy-de-Maupassant-Bola-de-sebo-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Guy-de-Maupassant-Bola-de-sebo-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Guy-de-Maupassant-Bola-de-sebo-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Boule de suif<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d\u2019arm\u00e9e en d\u00e9route avaient travers\u00e9 la ville. Ce n\u2019\u00e9tait point de la troupe, mais des hordes d\u00e9band\u00e9es. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avan\u00e7aient d\u2019une allure molle, sans drapeau, sans r\u00e9giment. Tous semblaient accabl\u00e9s, \u00e9reint\u00e9s, incapables d\u2019une pens\u00e9e ou d\u2019une r\u00e9solution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sit\u00f4t qu\u2019ils s\u2019arr\u00eataient. On voyait surtout des mobilis\u00e9s, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil ; des petits moblots alertes, faciles \u00e0 l\u2019\u00e9pouvante et prompts \u00e0 l\u2019enthousiasme, pr\u00eats \u00e0 l\u2019attaque comme \u00e0 la fuite ; puis, au milieu d\u2019eux, quelques culottes rouges, d\u00e9bris d\u2019une division moulue dans une grande bataille ; des artilleurs sombres align\u00e9s avec ces fantassins divers ; et, parfois, le casque brillant d\u2019un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus l\u00e9g\u00e8re des lignards.<\/p>\n\n\n\n<p>Des l\u00e9gions de francs-tireurs aux appellations h\u00e9ro\u00efques : \u00ab les Vengeurs de la d\u00e9faite \u2013 les Citoyens de la tombe \u2013 les Partageurs de la mort \u00bb \u2013 passaient \u00e0 leur tour, avec des airs de bandits.<\/p>\n\n\n\n<p>Leurs chefs, anciens commer\u00e7ants en drap ou en graines, ex-marchands de suif ou de savon, guerriers de circonstance, nomm\u00e9s officiers pour leurs \u00e9cus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d\u2019armes, de flanelle et de galons, parlaient d\u2019une voix retentissante, discutaient plans de campagne, et pr\u00e9tendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs \u00e9paules de fanfarons ; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves \u00e0 outrance, pillards et d\u00e9bauch\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.<\/p>\n\n\n\n<p>La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances tr\u00e8s prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres sentinelles, et se pr\u00e9parant au combat quand un petit lapin remuait sous des broussailles, \u00e9tait rentr\u00e9e dans ses foyers. Ses armes, ses uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle \u00e9pouvantait nagu\u00e8re les bornes des routes nationales \u00e0 trois lieues \u00e0 la ronde, avaient subitement disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Les derniers soldats fran\u00e7ais venaient enfin de traverser la Seine pour gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard ; et, marchant apr\u00e8s tous, le g\u00e9n\u00e9ral d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, ne pouvant rien tenter avec ces loques disparates, \u00e9perdu lui-m\u00eame dans la grande d\u00e9b\u00e2cle d\u2019un peuple habitu\u00e9 \u00e0 vaincre et d\u00e9sastreusement battu malgr\u00e9 sa bravoure l\u00e9gendaire, s\u2019en allait \u00e0 pied, entre deux officiers d\u2019ordonnance.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis un calme profond, une attente \u00e9pouvant\u00e9e et silencieuse avaient plan\u00e9 sur la cit\u00e9. Beaucoup de bourgeois bedonnants, \u00e9mascul\u00e9s par le commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu\u2019on ne consid\u00e9r\u00e2t comme une arme leurs broches \u00e0 r\u00f4tir ou leurs grands couteaux de cuisine.<\/p>\n\n\n\n<p>La vie semblait arr\u00eat\u00e9e ; les boutiques \u00e9taient closes, la rue muette. Quelquefois un habitant, intimid\u00e9 par ce silence, filait rapidement le long des murs.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019angoisse de l\u2019attente faisait d\u00e9sirer la venue de l\u2019ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019apr\u00e8s-midi du jour qui suivit le d\u00e9part des troupes fran\u00e7aises, quelques uhlans, sortis on ne sait d\u2019o\u00f9, travers\u00e8rent la ville avec c\u00e9l\u00e9rit\u00e9. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la c\u00f4te Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au m\u00eame moment, se joignirent sur la place de l\u2019H\u00f4tel-de-Ville ; et, par toutes les rues voisines, l\u2019arm\u00e9e allemande arrivait, d\u00e9roulant ses bataillons qui faisaient sonner les pav\u00e9s sous leur pas dur et rythm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Des commandements cri\u00e9s d\u2019une voix inconnue et gutturale montaient le long des maisons qui semblaient mortes et d\u00e9sertes, tandis que, derri\u00e8re les volets ferm\u00e9s, des yeux guettaient ces hommes victorieux, ma\u00eetres de la cit\u00e9, des fortunes et des vies, de par le \u00ab droit de guerre \u00bb. Les habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l\u2019affolement que donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car la m\u00eame sensation repara\u00eet chaque fois que l\u2019ordre \u00e9tabli des choses est renvers\u00e9, que la s\u00e9curit\u00e9 n\u2019existe plus, que tout ce que prot\u00e9geaient les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve \u00e0 la merci d\u2019une brutalit\u00e9 inconsciente et f\u00e9roce. Le tremblement de terre \u00e9crasant sous des maisons croulantes un peuple entier ; le fleuve d\u00e9bord\u00e9 qui roule les paysans noy\u00e9s avec les cadavres des b\u0153ufs et les poutres arrach\u00e9es aux toits, ou l\u2019arm\u00e9e glorieuse massacrant ceux qui se d\u00e9fendent, emmenait les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au son du canon, sont autant de fl\u00e9aux effrayants qui d\u00e9concertent toute croyance \u00e0 la justice \u00e9ternelle, toute la confiance qu\u2019on nous enseigne en la protection du ciel et en la raison de l\u2019homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00e0 chaque porte des petits d\u00e9tachements frappaient, puis disparaissaient dans les maisons. C\u2019\u00e9tait l\u2019occupation apr\u00e8s l\u2019invasion. Le devoir commen\u00e7ait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les vainqueurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelque temps, une fois la premi\u00e8re terreur disparue, un calme nouveau s\u2019\u00e9tablit. Dans beaucoup de familles, l\u2019officier prussien mangeait \u00e0 table. Il \u00e9tait parfois bien \u00e9lev\u00e9, et, par politesse, plaignait la France, disait sa r\u00e9pugnance en prenant part \u00e0 cette guerre. On lui \u00e9tait reconnaissant de ce sentiment ; puis on pouvait, un jour ou l\u2019autre, avoir besoin de sa protection. En le m\u00e9nageant, on obtiendrait peut-\u00eatre quelques hommes de moins \u00e0 nourrir. Et pourquoi blesser quelqu\u2019un dont on d\u00e9pendait tout \u00e0 fait ? Agir ainsi serait moins de la bravoure que de la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9. \u2013 Et la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 n\u2019est plus un d\u00e9faut des bourgeois de Rouen, comme au temps des d\u00e9fenses h\u00e9ro\u00efques o\u00f9 s\u2019illustra leur cit\u00e9. \u2013 On se disait enfin, raison supr\u00eame tir\u00e9e de l\u2019urbanit\u00e9 fran\u00e7aise, qu\u2019il demeurait bien permis d\u2019\u00eatre poli dans son int\u00e9rieur pourvu qu\u2019on ne se montr\u00e2t pas familier, en public, avec le soldat \u00e9tranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la maison on causait volontiers, et l\u2019Allemand demeurait plus longtemps, chaque soir, \u00e0 se chauffer au foyer commun.<\/p>\n\n\n\n<p>La ville m\u00eame reprenait peu \u00e0 peu de son aspect ordinaire. Les Fran\u00e7ais ne sortaient gu\u00e8re encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui tra\u00eenaient avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pav\u00e9, ne semblaient pas avoir pour les simples citoyens \u00e9norm\u00e9ment plus de m\u00e9pris que les officiers de chasseurs, qui, l\u2019ann\u00e9e d\u2019avant, buvaient aux m\u00eames caf\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait cependant quelque chose dans l\u2019air, quelque chose de subtil et d\u2019inconnu, une atmosph\u00e8re \u00e9trang\u00e8re intol\u00e9rable, comme une odeur r\u00e9pandue, l\u2019odeur de l\u2019invasion. Elle emplissait les demeures et les places publiques, changeait le go\u00fbt des aliments, donnait l\u2019impression d\u2019\u00eatre en voyage, tr\u00e8s loin, chez des tribus barbares et dangereuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Les vainqueurs exigeaient de l\u2019argent, beaucoup d\u2019argent. Les habitants payaient toujours ; ils \u00e9taient riches d\u2019ailleurs. Mais plus un n\u00e9gociant normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute parcelle de sa fortune qu\u2019il voit passer aux mains d\u2019un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, \u00e0 deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de la rivi\u00e8re, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les p\u00eacheurs ramenaient souvent du fond de l\u2019eau quelque cadavre d\u2019Allemand gonfl\u00e9 dans son uniforme, tu\u00e9 d\u2019un coup de couteau ou de savate, la t\u00eate \u00e9cras\u00e9e par une pierre, ou jet\u00e9 \u00e0 l\u2019eau d\u2019une pouss\u00e9e du haut d\u2019un pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et l\u00e9gitimes, h\u00e9ro\u00efsmes inconnus, attaques muettes, plus p\u00e9rilleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.<\/p>\n\n\n\n<p>Car la haine de l\u2019\u00e9tranger arme toujours quelques intr\u00e9pides pr\u00eats \u00e0 mourir pour une Id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, comme les envahisseurs, bien qu\u2019assujettissant la ville \u00e0 leur inflexible discipline, n\u2019avaient accompli aucune des horreurs que la renomm\u00e9e leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale, on s\u2019enhardit, et le besoin du n\u00e9goce travailla de nouveau le c\u0153ur des commer\u00e7ants du pays. Quelques-uns avaient de gros int\u00e9r\u00eats engag\u00e9s au Havre que l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise occupait, et ils voulurent tenter de gagner ce port en allant par terre \u00e0 Dieppe o\u00f9 ils s\u2019embarqueraient.<\/p>\n\n\n\n<p>On employa l\u2019influence des officiers allemands dont on avait fait la connaissance, et une autorisation de d\u00e9part fut obtenue du g\u00e9n\u00e9ral en chef.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc, une grande diligence \u00e0 quatre chevaux ayant \u00e9t\u00e9 retenue pour ce voyage, et dix personnes s\u2019\u00e9tant fait inscrire chez le voiturier, on r\u00e9solut de partir un mardi matin, avant le jour, pour \u00e9viter tout rassemblement.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelque temps d\u00e9j\u00e0 la gel\u00e9e avait durci la terre, et le lundi, vers trois heures, de gros nuages noirs venant du nord apport\u00e8rent la neige qui tomba sans interruption pendant toute la soir\u00e9e et toute la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se r\u00e9unirent dans la cour de l\u2019h\u00f4tel de Normandie, o\u00f9 l\u2019on devait monter en voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous leurs couvertures. On se voyait mal dans l\u2019obscurit\u00e9 ; et l\u2019entassement des lourds v\u00eatements d\u2019hiver faisait ressembler tous ces corps \u00e0 des cur\u00e9s ob\u00e8ses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se reconnurent, un troisi\u00e8me les aborda, ils caus\u00e8rent : \u00ab J\u2019emm\u00e8ne ma femme, dit l\u2019un. \u2013 J\u2019en fais autant. \u2013 Et moi aussi. \u00bb Le premier ajouta : \u00ab Nous ne reviendrons pas \u00e0 Rouen, et si les Prussiens approchent du Havre nous gagnerons l\u2019Angleterre. \u00bb Tous avaient les m\u00eames projets, \u00e9tant de complexion semblable.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant on n\u2019attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que portait un valet d\u2019\u00e9curie, sortait de temps \u00e0 autre d\u2019une porte obscure pour dispara\u00eetre imm\u00e9diatement dans une autre. Des pieds de chevaux frappaient la terre, amortis par le fumier des liti\u00e8res, et une voix d\u2019homme parlant aux b\u00eates et jurant s\u2019entendait au fond du b\u00e2timent. Un l\u00e9ger murmure de grelots annon\u00e7a qu\u2019on maniait les harnais ; ce murmure devint bient\u00f4t un fr\u00e9missement clair et continu rythm\u00e9 par le mouvement de l\u2019animal, s\u2019arr\u00eatant parfois, puis reprenant dans une brusque secousse qu\u2019accompagnait le bruit mat d\u2019un sabot ferr\u00e9 battant le sol.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois, gel\u00e9s, s\u2019\u00e9taient tus : ils demeuraient immobiles et roidis.<\/p>\n\n\n\n<p>Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en descendant vers la terre ; il effa\u00e7ait les formes, poudrait les choses d\u2019une mousse de glace ; et l\u2019on n\u2019entendait plus, dans le grand silence de la ville calme et ensevelie sous l\u2019hiver, que ce froissement vague, innommable et flottant de la neige qui tombe, plut\u00f4t sensation que bruit, entrem\u00ealement d\u2019atomes l\u00e9gers qui semblaient emplir l\u2019espace, couvrir le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d\u2019une corde un cheval triste qui ne venait pas volontiers. Il le pla\u00e7a contre le timon, attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais, car il ne pouvait se servir que d\u2019une main, l\u2019autre portant sa lumi\u00e8re. Comme il allait chercher la seconde b\u00eate, il remarqua tous ces voyageurs immobiles, d\u00e9j\u00e0 blancs de neige, et leur dit : \u00ab Pourquoi ne montez-vous pas dans la voiture ? Vous serez \u00e0 l\u2019abri, au moins. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ils n\u2019y avaient pas song\u00e9, sans doute, et ils se pr\u00e9cipit\u00e8rent. Les trois hommes install\u00e8rent leurs femmes dans le fond, mont\u00e8rent ensuite ; puis les autres formes ind\u00e9cises et voil\u00e9es prirent \u00e0 leur tour les derni\u00e8res places sans \u00e9changer une parole.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plancher \u00e9tait couvert de paille o\u00f9 les pieds s\u2019enfonc\u00e8rent. Les dames du fond, ayant apport\u00e9 des petites chaufferettes en cuivre avec un charbon chimique, allum\u00e8rent ces appareils, et, pendant quelque temps, \u00e0 voix basse, elles en \u00e9num\u00e9r\u00e8rent les avantages, se r\u00e9p\u00e9tant des choses qu\u2019elles savaient d\u00e9j\u00e0 depuis longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, la diligence \u00e9tant attel\u00e9e, avec six chevaux au lieu de quatre \u00e0 cause du tirage plus p\u00e9nible, une voix du dehors demanda : \u00ab Tout le monde est-il mont\u00e9 ? \u00bb Une voix du dedans r\u00e9pondit : \u00ab Oui. \u00bb \u2013 On partit.<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture avan\u00e7ait lentement, lentement, \u00e0 tout petits pas. Les roues s\u2019enfon\u00e7aient dans la neige ; le coffre entier geignait avec des craquements sourds ; les b\u00eates glissaient, soufflaient, fumaient et le fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les c\u00f4t\u00e9s, se nouant et se d\u00e9roulant comme un serpent mince, et cinglant brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort plus violent.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons l\u00e9gers qu\u2019un voyageur, Rouennais pur sang, avait compar\u00e9s \u00e0 une pluie de coton, ne tombaient plus. Une lueur sale filtrait \u00e0 travers de gros nuages obscurs et lourds qui rendaient plus \u00e9clatante la blancheur de la campagne o\u00f9 apparaissaient tant\u00f4t une ligne de grands arbres v\u00eatus de givre, tant\u00f4t une chaumi\u00e8re avec un capuchon de neige.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la voiture, on se regardait curieusement, \u00e0 la triste clart\u00e9 de cette aurore.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l\u2019un de l\u2019autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue Grand-Pont.<\/p>\n\n\n\n<p>Ancien commis d\u2019un patron ruin\u00e9 dans les affaires, Loiseau avait achet\u00e9 le fonds et fait fortune. Il vendait \u00e0 tr\u00e8s bon march\u00e9 de tr\u00e8s mauvais vins aux petits d\u00e9bitants des campagnes et passait parmi ses connaissances et ses amis pour un fripon madr\u00e9, un vrai Normand plein de ruses et de jovialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa r\u00e9putation de filou \u00e9tait si bien \u00e9tablie, qu\u2019un soir \u00e0 la pr\u00e9fecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant et fin, une gloire locale, ayant propos\u00e9 aux dames qu\u2019il voyait un peu somnolentes de faire une partie de \u00ab Loiseau vole \u00bb, le mot lui-m\u00eame vola \u00e0 travers les salons du pr\u00e9fet, puis, gagnant ceux de la ville, avait fait rire pendant un mois toutes les m\u00e2choires de la province.<\/p>\n\n\n\n<p>Loiseau \u00e9tait en outre c\u00e9l\u00e8bre par ses farces de toute nature, ses plaisanteries bonnes ou mauvaises ; et personne ne pouvait parler de lui sans ajouter imm\u00e9diatement : \u00ab Il est impayable, ce Loiseau. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De taille exigu\u00eb, il pr\u00e9sentait un ventre en ballon surmont\u00e9 d\u2019une face rougeaude entre deux favoris grisonnants.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa femme, grande, forte, r\u00e9solue, avec la voix haute et la d\u00e9cision rapide, \u00e9tait l\u2019ordre et l\u2019arithm\u00e9tique de la maison de commerce, qu\u2019il animait par son activit\u00e9 joyeuse.<\/p>\n\n\n\n<p>A c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux se tenait, plus digne, appartenant \u00e0 une caste sup\u00e9rieure, M. Carr\u00e9-Lamadon, homme consid\u00e9rable, pos\u00e9 dans les cotons, propri\u00e9taire de trois filatures, officier de la L\u00e9gion d\u2019honneur et membre du Conseil g\u00e9n\u00e9ral. Il \u00e9tait rest\u00e9, tout le temps de l\u2019Empire, chef de l\u2019opposition bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement \u00e0 la cause qu\u2019il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre expression. Mme Carr\u00e9-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari, demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoy\u00e9s \u00e0 Rouen en garnison.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle faisait vis-\u00e0-vis \u00e0 son \u00e9poux, toute mignonne, toute jolie, pelotonn\u00e9e dans ses fourrures, et regardait d\u2019un air navr\u00e9 l\u2019int\u00e9rieur lamentable de la voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Br\u00e9ville, portaient un des noms les plus anciens et les plus nobles de la Normandie. Le comte, vieux gentilhomme de grande tournure, s\u2019effor\u00e7ait d\u2019accentuer, par les artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roi Henri IV, qui, suivant une l\u00e9gende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse une dame de Br\u00e9ville, dont le mari, pour ce fait, \u00e9tait devenu comte et gouverneur de province.<\/p>\n\n\n\n<p>Coll\u00e8gue de M. Carr\u00e9-Lamadon au Conseil g\u00e9n\u00e9ral, le comte Hubert repr\u00e9sentait le parti orl\u00e9aniste dans le d\u00e9partement. L\u2019histoire de son mariage avec la fille d\u2019un petit armateur de Nantes \u00e9tait toujours demeur\u00e9e myst\u00e9rieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait mieux que personne, passait m\u00eame pour avoir \u00e9t\u00e9 aim\u00e9e par un des fils de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait f\u00eate, et son salon demeurait le premier du pays, le seul o\u00f9 se conserv\u00e2t la vieille galanterie, et dont l\u2019entr\u00e9e f\u00fbt difficile.<\/p>\n\n\n\n<p>La fortune des Br\u00e9ville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on, cinq cent mille livres de revenu.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le c\u00f4t\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 rent\u00e9e, sereine et forte, des honn\u00eates gens autoris\u00e9s qui ont de la religion et des principes.<\/p>\n\n\n\n<p>Par un hasard \u00e9trange, toutes les femmes se trouvaient sur le m\u00eame banc ; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes s\u0153urs qui \u00e9grenaient de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave. L\u2019une \u00e9tait vieille avec une face d\u00e9fonc\u00e9e par la petite v\u00e9role comme si elle e\u00fbt re\u00e7u \u00e0 bout portant une bord\u00e9e de mitraille en pleine figure. L\u2019autre, tr\u00e8s ch\u00e9tive, avait une t\u00eate jolie et maladive sur une poitrine de phtisique rong\u00e9e par cette foi d\u00e9vorante qui fait les martyrs et les illumin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les regards de tous.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme, bien connu, \u00e9tait Cornudet le&nbsp;<em>d\u00e9moc<\/em>, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa barbe rousse dans les bocks de tous les caf\u00e9s d\u00e9mocratiques. Il avait mang\u00e9 avec les fr\u00e8res et amis une assez belle fortune qu\u2019il tenait de son p\u00e8re, ancien confiseur, et il attendait impatiemment la R\u00e9publique pour obtenir enfin la place m\u00e9rit\u00e9e par tant de consommations r\u00e9volutionnaires. Au quatre septembre, par suite d\u2019une farce peut-\u00eatre, il s\u2019\u00e9tait cru nomm\u00e9 pr\u00e9fet ; mais quand il voulut entrer en fonctions, les gar\u00e7ons de bureau, demeur\u00e9s seuls ma\u00eetres de la place, refus\u00e8rent de le reconna\u00eetre, ce qui le contraignit \u00e0 la retraite. Fort bon gar\u00e7on du reste, inoffensif et serviable, il s\u2019\u00e9tait occup\u00e9 avec une ardeur incomparable d\u2019organiser la d\u00e9fense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous les jeunes arbres des for\u00eats voisines, sem\u00e9 des pi\u00e8ges sur toutes les routes, et, \u00e0 l\u2019approche de l\u2019ennemi, satisfait de ses pr\u00e9paratifs, il s\u2019\u00e9tait vivement repli\u00e9 vers la ville. Il pensait maintenant se rendre plus utile au Havre, o\u00f9 de nouveaux retranchements allaient \u00eatre n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme, une de celles appel\u00e9es galantes, \u00e9tait c\u00e9l\u00e8bre par son embonpoint pr\u00e9coce qui lui avait valu le surnom de Boule de suif. Petite, ronde de partout, grasse \u00e0 lard, avec des doigts bouffis, \u00e9trangl\u00e9s aux phalanges, pareils \u00e0 des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge \u00e9norme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant app\u00e9tissante et courue, tant sa fra\u00eecheur faisait plaisir \u00e0 voir. Sa figure \u00e9tait une pomme rouge, un bouton de pivoine pr\u00eat \u00e0 fleurir ; et l\u00e0-dedans s\u2019ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombrag\u00e9s de grands cils \u00e9pais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, \u00e9troite, humide pour le baiser, meubl\u00e9e de quenottes luisantes et microscopiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait de plus, disait-on, pleine de qualit\u00e9s inappr\u00e9ciables.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t qu\u2019elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honn\u00eates, et les mots de \u00ab prostitu\u00e9e \u00bb, de \u00ab honte publique \u00bb furent chuchot\u00e9s si haut qu\u2019elle leva la t\u00eate. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu\u2019un grand silence aussit\u00f4t r\u00e9gna, et tout le monde baissa les yeux \u00e0 l\u2019exception de Loiseau, qui la guettait d\u2019un air \u00e9moustill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais bient\u00f4t la conversation reprit entre les trois dames, que la pr\u00e9sence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignit\u00e9s d\u2019\u00e9pouses en face de cette vendue sans vergogne ; car l\u2019amour l\u00e9gal le prend toujours de haut avec son libre confr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois hommes aussi, rapproch\u00e9s par un instinct de conservateurs \u00e0 l\u2019aspect de Cornudet, parlaient argent d\u2019un certain ton d\u00e9daigneux pour les pauvres. Le comte Hubert disait les d\u00e9g\u00e2ts que lui avaient fait subir les Prussiens, les pertes qui r\u00e9sulteraient du b\u00e9tail vol\u00e9 et des r\u00e9coltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois millionnaire que ces ravages g\u00eaneraient \u00e0 peine une ann\u00e9e. M. Carr\u00e9-Lamadon, fort \u00e9prouv\u00e9 dans l\u2019industrie cotonni\u00e8re, avait eu soin d\u2019envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif qu\u2019il se m\u00e9nageait \u00e0 toute occasion. Quant \u00e0 Loiseau, il s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9 pour vendre \u00e0 l\u2019Intendance fran\u00e7aise tous les vins communs qui lui restaient en cave, de sorte que l\u2019\u00c9tat lui devait une somme formidable qu\u2019il comptait bien toucher au Havre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et tous les trois se jetaient des coups d\u2019\u0153il rapides et amicaux. Bien que de conditions diff\u00e9rentes, ils se sentaient fr\u00e8res par l\u2019argent, de la grande franc-ma\u00e7onnerie de ceux qui poss\u00e8dent, qui font sonner de l\u2019or en mettant la main dans la poche de leur culotte.<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture allait si lentement qu\u2019\u00e0 dix heures du matin on n\u2019avait pas fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des c\u00f4tes \u00e0 pied. On commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter, car on devait d\u00e9jeuner \u00e0 T\u00f4tes et l\u2019on d\u00e9sesp\u00e9rait maintenant d\u2019y parvenir avant la nuit. Chacun guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence sombra dans un amoncellement de neige, et il fallut deux heures pour la d\u00e9gager.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019app\u00e9tit grandissait, troublait les esprits ; et aucune gargote, aucun marchand de vin ne se montraient, l\u2019approche des Prussiens et le passage des troupes fran\u00e7aises affam\u00e9es ayant effray\u00e9 toutes les industries.<\/p>\n\n\n\n<p>Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du chemin, mais ils n\u2019y trouv\u00e8rent pas m\u00eame de pain, car le paysan, d\u00e9fiant, cachait ses r\u00e9serves dans la crainte d\u2019\u00eatre pill\u00e9 par les soldats qui, n\u2019ayant rien \u00e0 se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu\u2019ils d\u00e9couvraient.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers une heure de l\u2019apr\u00e8s-midi, Loiseau annon\u00e7a que d\u00e9cid\u00e9ment il se sentait un rude creux dans l\u2019estomac. Tout le monde souffrait comme lui depuis longtemps ; et le violent besoin de manger, augmentant toujours, avait tu\u00e9 les conversations.<\/p>\n\n\n\n<p>De temps en temps, quelqu\u2019un b\u00e2illait ; un autre presque aussit\u00f4t l\u2019imitait ; et chacun, \u00e0 tour de r\u00f4le, suivant son caract\u00e8re, son savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou modestement en portant vite sa main devant le trou b\u00e9ant d\u2019o\u00f9 sortait une vapeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif, \u00e0 plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait quelque chose sous ses jupons. Elle h\u00e9sitait une seconde, regardait ses voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures \u00e9taient p\u00e2les et crisp\u00e9es. Loiseau affirma qu\u2019il payerait mille francs un jambonneau. Sa femme fit un geste comme pour protester ; puis elle se calma. Elle souffrait toujours en entendant parler d\u2019argent gaspill\u00e9, et ne comprenait m\u00eame pas les plaisanteries sur ce sujet. \u00ab Le fait est que je ne me sens pas bien, dit le comte ; comment n\u2019ai-je pas song\u00e9 \u00e0 apporter des provisions ? \u00bb Chacun se faisait le m\u00eame reproche.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum ; il en offrit : on refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu\u2019il rendit la gourde, il remercia : \u00ab C\u2019est bon tout de m\u00eame, \u00e7a r\u00e9chauffe, et \u00e7a trompe l\u2019app\u00e9tit. \u00bb L\u2019alcool le mit en belle humeur et il proposa de faire comme sur le petit navire de la chanson : de manger le plus gras des voyageurs. Cette allusion indirecte \u00e0 Boule de suif choqua les gens bien \u00e9lev\u00e9s. On ne r\u00e9pondit pas ; Cornudet seul eut un sourire. Les deux bonnes s\u0153urs avaient cess\u00e9 de marmotter leur rosaire, et, les mains enfonc\u00e9es dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles, baissant obstin\u00e9ment les yeux, offrant sans doute au ciel la souffrance qu\u2019il leur envoyait.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, \u00e0 trois heures, comme on se trouvait au milieu d\u2019une plaine interminable, sans un seul village en vue, Boule de suif, se baissant vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d\u2019une serviette blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle en sortit d\u2019abord une petite assiette de fa\u00efence, une fine timbale en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers, tout d\u00e9coup\u00e9s, avaient confit sous leur gel\u00e9e ; et l\u2019on apercevait encore dans le panier d\u2019autres bonnes choses envelopp\u00e9es, des p\u00e2t\u00e9s, des fruits, des friandises, les provisions pr\u00e9par\u00e9es pour un voyage de trois jours, afin de ne point toucher \u00e0 la cuisine des auberges. Quatre goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle prit une aile de poulet et, d\u00e9licatement, se mit \u00e0 la manger avec un de ces petits pains qu\u2019on appelle \u00ab R\u00e9gence \u00bb en Normandie.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les regards \u00e9taient tendus vers elle. Puis l\u2019odeur se r\u00e9pandit, \u00e9largissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante avec une contraction douloureuse de la m\u00e2choire sous les oreilles. Le m\u00e9pris des dames pour cette fille devenait f\u00e9roce, comme une envie de la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa timbale, son panier et ses provisions.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Loiseau d\u00e9vorait des yeux la terrine de poulet. Il dit : \u00ab A la bonne heure, Madame a eu plus de pr\u00e9caution que nous. Il y a des personnes qui savent toujours penser \u00e0 tout. \u00bb Elle leva la t\u00eate vers lui : \u00ab Si vous en d\u00e9sirez, Monsieur ? C\u2019est dur de je\u00fbner depuis le matin. \u00bb Il salua : \u00ab Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n\u2019en peux plus. A la guerre comme \u00e0 la guerre, n\u2019est-ce pas, Madame ? \u00bb Et, jetant un regard circulaire, il ajouta : \u00ab Dans des moments comme celui-l\u00e0, on est bien aise de trouver des gens qui vous obligent. \u00bb Il avait un journal, qu\u2019il \u00e9tendit pour ne point tacher son pantalon, et sur la pointe d\u2019un couteau toujours log\u00e9 dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gel\u00e9e, la d\u00e9pe\u00e7a des dents, puis la m\u00e2cha avec une satisfaction si \u00e9vidente qu\u2019il y eut dans la voiture un grand soupir de d\u00e9tresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Boule de suif, d\u2019une voix humble et douce, proposa aux bonnes s\u0153urs de partager sa collation. Elles accept\u00e8rent toutes les deux instantan\u00e9ment, et, sans lever les yeux, se mirent \u00e0 manger tr\u00e8s vite apr\u00e8s avoir balbuti\u00e9 des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus les offres de sa voisine, et l\u2019on forma avec les religieuses une sorte de table en d\u00e9veloppant des journaux sur les genoux.<\/p>\n\n\n\n<p>Les bouches s\u2019ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient, mastiquaient, engloutissaient f\u00e9rocement. Loiseau, dans son coin, travaillait dur, et, \u00e0 voix basse, il engageait sa femme \u00e0 l\u2019imiter. Elle r\u00e9sista longtemps, puis, apr\u00e8s une crispation qui lui parcourut les entrailles, elle c\u00e9da. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda \u00e0 leur \u00ab charmante compagne \u00bb si elle lui permettait d\u2019offrir un petit morceau \u00e0 Mme Loiseau. Elle dit : \u00ab Mais oui, certainement, Monsieur \u00bb, avec un sourire aimable, et tendit la terrine.<\/p>\n\n\n\n<p>Un embarras se produisit lorsqu\u2019on eut d\u00e9bouch\u00e9 la premi\u00e8re bouteille de bordeaux : il n\u2019y avait qu\u2019une timbale. On se la passa apr\u00e8s l\u2019avoir essuy\u00e9e. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses l\u00e8vres \u00e0 la place humide encore des l\u00e8vres de sa voisine.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, entour\u00e9s de gens qui mangeaient, suffoqu\u00e9s par les \u00e9manations des nourritures, le comte et la comtesse de Br\u00e9ville, ainsi que M. et Mme Carr\u00e9-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gard\u00e9 le nom de Tantale. Tout d\u2019un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir qui fit retourner les t\u00eates ; elle \u00e9tait aussi blanche que la neige du dehors ; ses yeux se ferm\u00e8rent, son front tomba : elle avait perdu connaissance. Son mari, affol\u00e9, implorait le secours de tout le monde. Chacun perdait l\u2019esprit, quand la plus \u00e2g\u00e9e des bonnes s\u0153urs, soutenant la t\u00eate de la malade, glissa entre ses l\u00e8vres la timbale de Boule de suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua, ouvrit les yeux, sourit et d\u00e9clara d\u2019une voix mourante qu\u2019elle se sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvel\u00e2t plus, la religieuse la contraignit \u00e0 boire un plein verre de bordeaux, et elle ajouta : \u00ab C\u2019est la faim, pas autre chose. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors Boule de suif, rougissante et embarrass\u00e9e, balbutia en regardant les quatre voyageurs rest\u00e9s \u00e0 jeun : \u00ab Mon Dieu, si j\u2019osais offrir \u00e0 ces messieurs et \u00e0 ces dames\u2026 \u00bb Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la parole : \u00ab Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est fr\u00e8re et doit s\u2019aider. Allons, Mesdames, pas de c\u00e9r\u00e9monie, acceptez, que diable ! Savons-nous si nous trouverons seulement une maison o\u00f9 passer la nuit ? Du train dont nous allons, nous ne serons pas \u00e0 T\u00f4tes avant demain midi. \u00bb On h\u00e9sitait, personne n\u2019osant assumer la responsabilit\u00e9 du \u00ab oui \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille intimid\u00e9e, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit : \u00ab Nous acceptons avec reconnaissance, Madame. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier pas seul co\u00fbtait. Une fois le Rubicon pass\u00e9, on s\u2019en donna carr\u00e9ment. Le panier fut vid\u00e9. Il contenait encore un p\u00e2t\u00e9 de foie gras, un p\u00e2t\u00e9 de mauviettes, un morceau de langue fum\u00e9e, des poires de Crassane, un pav\u00e9 de Pont-l\u2019Ev\u00eaque, des petits fours et une tasse pleine de cornichons et d\u2019oignons au vinaigre, Boule de suif, comme toutes les femmes, adorant les crudit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc on causa, avec r\u00e9serve d\u2019abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on s\u2019abandonna davantage. Mmes de Br\u00e9ville et Carr\u00e9-Lamadon, qui avaient un grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec d\u00e9licatesse. La comtesse surtout montra cette condescendance aimable des tr\u00e8s nobles dames qu\u2019aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme Loiseau, qui avait une \u00e2me de gendarme, resta rev\u00eache, parlant peu et mangeant beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Fran\u00e7ais ; et tous ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les histoires personnelles commenc\u00e8rent bient\u00f4t, et Boule de suif raconta, avec une \u00e9motion vraie, avec cette chaleur de parole qu\u2019ont parfois les filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait quitt\u00e9 Rouen : \u00ab J\u2019ai cru d\u2019abord que je pourrais rester, disait-elle. J\u2019avais ma maison pleine de provisions, et j\u2019aimais mieux nourrir quelques soldats que m\u2019expatrier je ne sais o\u00f9. Mais quand je les ai vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi ! Ils m\u2019ont tourn\u00e9 le sang de col\u00e8re ; et j\u2019ai pleur\u00e9 de honte toute la journ\u00e9e. Oh, si j\u2019\u00e9tais un homme, allez ! Je les regardais de ma fen\u00eatre, ces gros porcs avec leur casque \u00e0 pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m\u2019emp\u00eacher de leur jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi ; alors j\u2019ai saut\u00e9 \u00e0 la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles \u00e0 \u00e9trangler que d\u2019autres ! Et je l\u2019aurais termin\u00e9, celui-l\u00e0, si l\u2019on ne m\u2019avait pas tir\u00e9e par les cheveux. Il a fallu me cacher apr\u00e8s \u00e7a. Enfin, quand j\u2019ai trouv\u00e9 une occasion, je suis partie, et me voici. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On la f\u00e9licita beaucoup. Elle grandissait dans l\u2019estime de ses compagnons qui ne s\u2019\u00e9taient pas montr\u00e9s si cr\u00e2nes ; et Cornudet, en l\u2019\u00e9coutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d\u2019ap\u00f4tre ; de m\u00eame un pr\u00eatre entend un d\u00e9vot louer Dieu, car les d\u00e9mocrates \u00e0 longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion. Il parla \u00e0 son tour d\u2019un ton doctrinaire, avec l\u2019emphase apprise dans les proclamations qu\u2019on collait chaque jour aux murs, et il finit par un morceau d\u2019\u00e9loquence o\u00f9 il \u00e9trillait magistralement cette \u00ab crapule de Badinguet \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Boule de suif aussit\u00f4t se f\u00e2cha, car elle \u00e9tait bonapartiste. Elle devenait plus rouge qu\u2019une guigne, et, b\u00e9gayant d\u2019indignation : \u00ab J\u2019aurais bien voulu vous voir \u00e0 sa place, vous autres. Ca aurait \u00e9t\u00e9 du propre, ah oui ! C\u2019est vous qui l\u2019avez trahi, cet homme ! On n\u2019aurait plus qu\u2019\u00e0 quitter la France si l\u2019on \u00e9tait gouvern\u00e9 par des polissons comme vous ! \u00bb Cornudet, impassible, gardait un sourire d\u00e9daigneux et sup\u00e9rieur ; mais on sentait que les gros mots allaient arriver quand le comte s\u2019interposa et calma, non sans peine, la fille exasp\u00e9r\u00e9e, en proclamant avec autorit\u00e9 que toutes les opinions sinc\u00e8res \u00e9taient respectables. Cependant la comtesse et la manufacturi\u00e8re, qui avaient dans l\u2019\u00e2me la haine irraisonn\u00e9e des gens comme il faut pour la R\u00e9publique, et cette instinctive tendresse que nourrissent toutes les femmes pour les gouvernements \u00e0 panache et despotiques, se sentaient, malgr\u00e9 elles, attir\u00e9es vers cette prostitu\u00e9e pleine de dignit\u00e9, dont les sentiments ressemblaient si fort aux leurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le panier \u00e9tait vide. A dix on l\u2019avait tari sans peine, en regrettant qu\u2019il ne f\u00fbt pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un peu refroidie n\u00e9anmoins depuis qu\u2019on avait fini de manger.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit tombait, l\u2019obscurit\u00e9 peu \u00e0 peu devint profonde, et le froid, plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de suif, malgr\u00e9 sa graisse. Alors Mme de Br\u00e9ville lui proposa sa chaufferette dont le charbon, depuis le matin, avait \u00e9t\u00e9 plusieurs fois renouvel\u00e9, et l\u2019autre accepta tout de suite car elle se sentait les pieds gel\u00e9s. Mme Carr\u00e9-Lamadon et Loiseau donn\u00e8rent les leurs aux religieuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cocher avait allum\u00e9 ses lanternes. Elles \u00e9clairaient d\u2019une lueur vive un nuage de bu\u00e9e au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des deux c\u00f4t\u00e9s de la route, la neige qui semblait se d\u00e9rouler sous le reflet mobile des lumi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne distinguait plus rien dans la voiture ; mais tout \u00e0 coup un mouvement se fit entre Boule de suif et Cornudet ; et Loiseau, dont l\u2019\u0153il fouillait l\u2019ombre, crut voir l\u2019homme \u00e0 la grande barbe s\u2019\u00e9carter vivement comme s\u2019il e\u00fbt re\u00e7u quelque bon coup lanc\u00e9 sans bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C\u2019\u00e9tait T\u00f4tes. On avait march\u00e9 onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos laiss\u00e9es en quatre fois aux chevaux pour manger l\u2019avoine et souffler, faisait quatorze. On entra dans le bourg, et devant l\u2019h\u00f4tel du Commerce on s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n\n\n\n<p>La porti\u00e8re s\u2019ouvrit. Un bruit bien connu fit tressaillir tous les voyageurs : c\u2019\u00e9taient les heurts d\u2019un fourreau de sabre sur le sol. Aussit\u00f4t la voix d\u2019un Allemand cria quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que la diligence f\u00fbt immobile, personne ne descendait, comme si l\u2019on se f\u00fbt attendu \u00e0 \u00eatre massacr\u00e9 \u00e0 la sortie. Alors le conducteur apparut, tenant \u00e0 la main une de ses lanternes, qui \u00e9claira subitement jusqu\u2019au fond de la voiture les deux rangs de t\u00eates effar\u00e9es, dont les bouches \u00e9taient ouvertes et les yeux \u00e9carquill\u00e9s de surprise et d\u2019\u00e9pouvante.<\/p>\n\n\n\n<p>A c\u00f4t\u00e9 du cocher se tenait, en pleine lumi\u00e8re, un officier allemand, un grand jeune homme excessivement mince et blond, serr\u00e9 dans son uniforme comme une fille en son corset, et portant sur le c\u00f4t\u00e9 sa casquette plate et cir\u00e9e qui le faisait ressembler au chasseur d\u2019un h\u00f4tel anglais. Sa moustache d\u00e9mesur\u00e9e, \u00e0 longs poils droits, s\u2019amincissant ind\u00e9finiment de chaque c\u00f4t\u00e9 et termin\u00e9e par un seul fil blond, si mince qu\u2019on n\u2019en apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et, tirant la joue, imprimait aux l\u00e8vres un pli tombant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il invita en fran\u00e7ais d\u2019Alsacien les voyageurs \u00e0 sortir, disant d\u2019un ton raide : \u00ab Foulez-vous descendre, Messieurs et Dames ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux bonnes s\u0153urs ob\u00e9irent les premi\u00e8res avec une docilit\u00e9 de saintes filles habitu\u00e9es \u00e0 toutes les soumissions. Le comte et la comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis de Loiseau poussant devant lui sa grande moiti\u00e9. Celui-ci, en mettant pied \u00e0 terre, dit \u00e0 l\u2019officier : \u00ab Bonjour, Monsieur \u00bb, par un sentiment de prudence bien plus que de politesse. L\u2019autre, insolent comme les gens tout-puissants, le regarda sans r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif et Cornudet, bien que pr\u00e8s de la porti\u00e8re, descendirent les derniers, graves et hautains devant l\u2019ennemi. La grosse fille t\u00e2chait de se dominer et d\u2019\u00eatre calme : le&nbsp;<em>d\u00e9moc<\/em>&nbsp;tourmentait d\u2019une main tragique et un peu tremblante sa longue barbe rouss\u00e2tre. Ils voulaient garder de la dignit\u00e9, comprenant qu\u2019en ces rencontres-l\u00e0 chacun repr\u00e9sente un peu son pays ; et, pareillement r\u00e9volt\u00e9s par la souplesse de leurs compagnons, elle t\u00e2chait de se montrer plus fi\u00e8re que ses voisines, les femmes honn\u00eates, tandis que lui, sentant bien qu\u2019il devait l\u2019exemple, continuait en toute son attitude sa mission de r\u00e9sistance commenc\u00e9e au d\u00e9foncement des routes.<\/p>\n\n\n\n<p>On entra dans la vaste cuisine de l\u2019auberge, et l\u2019Allemand, s\u2019\u00e9tant fait pr\u00e9senter l\u2019autorisation de d\u00e9part sign\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral en chef et o\u00f9 \u00e9taient mentionn\u00e9s les noms, le signalement et la profession de chaque voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux renseignements \u00e9crits.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il dit brusquement : \u00ab C\u2019est pien \u00bb, et il disparut.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors on respira. On avait faim encore ; le souper fut command\u00e9. Une demi-heure \u00e9tait n\u00e9cessaire pour l\u2019appr\u00eater ; et, pendant que deux servantes avaient l\u2019air de s\u2019en occuper, on alla visiter les chambres. Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte vitr\u00e9e marqu\u00e9e d\u2019un num\u00e9ro parlant.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin on allait se mettre \u00e0 table, quand le patron de l\u2019auberge parut lui-m\u00eame. C\u2019\u00e9tait un ancien marchand de chevaux, un gros homme asthmatique qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des chants de glaires dans le larynx. Son p\u00e8re lui avait transmis le nom de Follenvie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il demanda : \u00ab Mademoiselle \u00c9lisabeth Rousset ? \u00bb Boule de suif tressaillit, se retourna : \u00ab C\u2019est moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Mademoiselle, l\u2019officier prussien veut vous parler imm\u00e9diatement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 A moi ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, si vous \u00eates bien Mlle \u00c9lisabeth Rousset. \u00bb Elle se troubla, r\u00e9fl\u00e9chit une seconde, puis d\u00e9clara carr\u00e9ment : \u00ab C\u2019est possible, mais je n\u2019irai pas. \u00bb Un mouvement se fit autour d\u2019elle ; chacun discutait, cherchait la cause de cet ordre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comte s\u2019approcha : \u00ab Vous avez tort, Madame, car votre refus peut amener des difficult\u00e9s consid\u00e9rables, non seulement pour vous, mais m\u00eame pour tous vos compagnons. Il ne faut jamais r\u00e9sister aux gens qui sont les plus forts. Cette d\u00e9marche assur\u00e9ment ne peut pr\u00e9senter aucun danger : c\u2019est sans doute pour quelque formalit\u00e9 oubli\u00e9e. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde se joignit \u00e0 lui, on la pria, on la pressa, on la sermonna, et l\u2019on finit par la convaincre ; car tous redoutaient les complications qui pourraient r\u00e9sulter d\u2019un coup de t\u00eate. Elle dit enfin :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab C\u2019est pour vous que je le fais, bien s\u00fbr ! \u00bb La comtesse lui prit la main : \u00ab Et nous vous en remercions. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sortit. On l\u2019attendit pour se mettre \u00e0 table. Chacun se d\u00e9solait de n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 demand\u00e9 \u00e0 la place de cette fille violente et irascible, et pr\u00e9parait mentalement des platitudes pour le cas o\u00f9 on l\u2019appellerait \u00e0 son tour.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais au bout de dix minutes elle reparut, soufflant, rouge \u00e0 suffoquer, exasp\u00e9r\u00e9e. Elle balbutiait : \u00ab Oh la canaille ! La canaille ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tous s\u2019empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien ; et, comme le comte insistait, elle r\u00e9pondit avec une grande dignit\u00e9 : \u00ab Non, cela ne vous regarde pas, je ne peux pas parler. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors on s\u2019assit autour d\u2019une haute soupi\u00e8re d\u2019o\u00f9 sortait un parfum de choux. Malgr\u00e9 cette alerte, le souper fut gai. Le cidre \u00e9tait bon, le m\u00e9nage Loiseau et les bonnes s\u0153urs en prirent, par \u00e9conomie. Les autres demand\u00e8rent du vin ; Cornudet r\u00e9clama de la bi\u00e8re. Il avait une fa\u00e7on particuli\u00e8re de d\u00e9boucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de le consid\u00e9rer en penchant le verre, qu\u2019il \u00e9levait ensuite entre la lampe et son \u0153il pour bien appr\u00e9cier la couleur. Quand il buvait, sa grande barbe, qui avait gard\u00e9 la nuance de son breuvage aim\u00e9, semblait tressaillir de tendresse ; ses yeux louchaient pour ne point perdre de vue sa chope, et il avait l\u2019air de remplir l\u2019unique fonction pour laquelle il \u00e9tait n\u00e9. On e\u00fbt dit qu\u2019il \u00e9tablissait en son esprit un rapprochement et comme une affinit\u00e9 entre les deux grandes passions qui occupaient toute sa vie : le Pale-Ale et la R\u00e9volution ; et assur\u00e9ment il ne pouvait d\u00e9guster l\u2019un sans songer \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>M. et Mme Follenvie d\u00eenaient tout au bout de la table. L\u2019homme, r\u00e2lant comme une locomotive crev\u00e9e, avait trop de tirage dans la poitrine pour pouvoir parler en mangeant ; mais la femme ne se taisait jamais. Elle raconta toutes ses impressions \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des Prussiens, ce qu\u2019ils faisaient, ce qu\u2019ils disaient, les ex\u00e9crant, d\u2019abord, parce qu\u2019ils lui co\u00fbtaient de l\u2019argent, et, ensuite, parce qu\u2019elle avait deux fils \u00e0 l\u2019arm\u00e9e. Elle s\u2019adressait surtout \u00e0 la comtesse, flatt\u00e9e de causer avec une dame de qualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis elle baissait la voix pour dire les choses d\u00e9licates, et son mari de temps en temps, l\u2019interrompait : \u00ab Tu ferais mieux de te taire, Madame Follenvie. \u00bb Mais elle n\u2019en tenait aucun compte, et continuait : \u00ab Oui, Madame, ces gens-l\u00e0, \u00e7a ne fait que manger des pommes de terre et du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut pas croire qu\u2019ils sont propres. Oh non ! Ils&nbsp;<em>ordurent<\/em>&nbsp;partout, sauf le respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l\u2019exercice pendant des heures et des jours ; ils sont l\u00e0 tous dans un champ : Et marche en avant, et marche en arri\u00e8re, et tourne par-ci, et tourne par-l\u00e0. S\u2019ils cultivaient la terre au moins, ou s\u2019ils travaillaient aux routes dans leur pays ! Mais non, Madame, ces militaires, \u00e7a n\u2019est profitable \u00e0 personne ! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n\u2019apprendre rien qu\u2019\u00e0 massacrer ! Je ne suis qu\u2019une vieille femme sans \u00e9ducation, c\u2019est vrai, mais en les voyant qui s\u2019esquintent le temp\u00e9rament \u00e0 pi\u00e9tiner du matin au soir, je me dis : Quand il y a des gens qui font tant de d\u00e9couvertes pour \u00eatre utiles, faut-il que d\u2019autres se donnent tant de mal pour \u00eatre nuisibles ! Vraiment, n\u2019est-ce pas une abomination de tuer des gens, qu\u2019ils soient prussiens, ou bien anglais, ou bien polonais, ou bien fran\u00e7ais ? Si l\u2019on se revenge sur quelqu\u2019un qui vous a fait tort, c\u2019est mal, puisqu\u2019on vous condamne ; mais quand on extermine nos gar\u00e7ons comme du gibier, avec des fusils, c\u2019est donc bien, puisqu\u2019on donne des d\u00e9corations \u00e0 celui qui en d\u00e9truit le plus ? Non, voyez-vous, je ne comprendrai jamais \u00e7a ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cornudet \u00e9leva la voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible ; c\u2019est un devoir sacr\u00e9 quand on d\u00e9fend la patrie. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille femme baissa la t\u00eate :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Oui, quand on se d\u00e9fend, c\u2019est autre chose ; mais si l\u2019on ne devrait pas plut\u00f4t tuer tous les rois qui font \u00e7a pour leur plaisir ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153il de Cornudet s\u2019enflamma :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Bravo, citoyenne \u00bb, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Carr\u00e9-Lamadon r\u00e9fl\u00e9chissait profond\u00e9ment. Bien qu\u2019il f\u00fbt fanatique des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait songer \u00e0 l\u2019opulence qu\u2019apporteraient dans un pays tant de bras inoccup\u00e9s et par cons\u00e9quent ruineux, tant de forces qu\u2019on entretient improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu\u2019il faudra des si\u00e8cles pour achever.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l\u2019aubergiste. Le gros homme riait, toussait, crachait ; son \u00e9norme ventre sautillait de joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le souper \u00e0 peine achev\u00e9, comme on \u00e9tait bris\u00e9 de fatigue, on se coucha.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant Loiseau, qui avait observ\u00e9 les choses, fit mettre au lit son \u00e9pouse, puis colla tant\u00f4t son oreille et tant\u00f4t son \u0153il au trou de la serrure, pour t\u00e2cher de d\u00e9couvrir ce qu\u2019il appelait : \u00ab les myst\u00e8res du corridor \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019une heure environ, il entendit un fr\u00f4lement, regarda bien vite, et aper\u00e7ut Boule de suif qui paraissait plus repl\u00e8te encore sous un peignoir de cachemire bleu, bord\u00e9 de dentelles blanches. Elle tenait un bougeoir \u00e0 la main et se dirigeait vers le gros num\u00e9ro tout au fond du couloir. Mais une porte, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, s\u2019entrouvrit, et, quand elle revint au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles, la suivait. Ils parlaient bas, puis ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent. Boule de suif semblait d\u00e9fendre l\u2019entr\u00e9e de sa chambre avec \u00e9nergie. Loiseau, malheureusement, n\u2019entendait pas les paroles, mais, \u00e0 la fin, comme ils \u00e9levaient la voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait avec vivacit\u00e9. Il disait :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Voyons, vous \u00eates b\u00eate, qu\u2019est-ce que \u00e7a vous fait ? \u00bb Elle avait l\u2019air indign\u00e9 et r\u00e9pondit : \u00ab Non, mon cher, il y a des moments o\u00f9 ces choses-l\u00e0 ne se font pas ; et puis, ici, ce serait une honte. \u00bb Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle s\u2019emporta, \u00e9levant encore le ton : \u00ab Pourquoi ? Vous ne comprenez pas pourquoi ? Quand il y a des Prussiens dans la maison, dans la chambre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 peut-\u00eatre ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point caresser pr\u00e8s de l\u2019ennemi dut r\u00e9veiller en son c\u0153ur sa dignit\u00e9 d\u00e9faillante, car, apr\u00e8s l\u2019avoir seulement embrass\u00e9e, il regagna sa porte \u00e0 pas de loup.<\/p>\n\n\n\n<p>Loiseau, tr\u00e8s allum\u00e9, quitta la serrure, battit un entrechat dans sa chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait la dure carcasse de sa compagne qu\u2019il r\u00e9veilla d\u2019un baiser en murmurant : \u00ab M\u2019aimes-tu, ch\u00e9rie ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bient\u00f4t s\u2019\u00e9leva quelque part, dans une direction ind\u00e9termin\u00e9e qui pouvait \u00eatre la cave aussi bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, r\u00e9gulier, un bruit sourd et prolong\u00e9, avec des tremblements de chaudi\u00e8re sous pression. M. Follenvie dormait.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme on avait d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019on partirait \u00e0 huit heures le lendemain, tout le monde se trouva dans la cuisine ; mais la voiture, dont la b\u00e2che avait un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les \u00e9curies, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se r\u00e9solurent \u00e0 battre le pays et ils sortirent. Ils se trouv\u00e8rent sur la place, avec l\u2019\u00e9glise au fond et, des deux c\u00f4t\u00e9s, des maisons basses o\u00f9 l\u2019on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu\u2019ils virent \u00e9pluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique du coiffeur. Un autre, barbu jusqu\u2019aux yeux, embrassait un mioche qui pleurait et le ber\u00e7ait sur ses genoux pour t\u00e2cher de l\u2019apaiser ; et les grosses paysannes dont les hommes \u00e9taient \u00e0 \u00ab l\u2019arm\u00e9e de la guerre \u00bb, indiquaient par signes \u00e0 leurs vainqueurs ob\u00e9issants le travail qu\u2019il fallait entreprendre : fendre du bois, tremper la soupe, moudre le caf\u00e9 ; un d\u2019eux m\u00eame lavait le linge de son h\u00f4tesse, une a\u00efeule tout impotente.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comte, \u00e9tonn\u00e9, interrogea le bedeau qui sortait du presbyt\u00e8re. Le vieux rat d\u2019\u00e9glise lui r\u00e9pondit : \u00ab Oh ! Ceux-l\u00e0 ne sont pas m\u00e9chants : c\u2019est pas des Prussiens \u00e0 ce qu\u2019on dit. Ils sont de plus loin, je ne sais pas bien d\u2019o\u00f9 ; et ils ont tous laiss\u00e9 une femme et des enfants au pays ; \u00e7a ne les amuse pas, la guerre, allez ! Je suis s\u00fbr qu\u2019on pleure bien aussi l\u00e0-bas apr\u00e8s les hommes ; et \u00e7a fournira une fameuse mis\u00e8re chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n\u2019est pas trop malheureux pour le moment, parce qu\u2019ils ne font pas de mal et qu\u2019ils travaillent comme s\u2019ils \u00e9taient dans leurs maisons. Voyez-vous, Monsieur, entre pauvres gens, faut bien qu\u2019on s\u2019aide\u2026 C\u2019est les grands qui font la guerre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cornudet, indign\u00e9 de l\u2019entente cordiale \u00e9tablie entre les vainqueurs et les vaincus, se retira, pr\u00e9f\u00e9rant s\u2019enfermer dans l\u2019auberge. Loiseau eut un mot pour rire : \u00ab Ils repeuplent. \u00bb M. Carr\u00e9-Lamadon eut un mot grave : \u00ab Ils r\u00e9parent. \u00bb Mais on ne trouvait pas le cocher. A la fin on le d\u00e9couvrit dans le caf\u00e9 du village attabl\u00e9 fraternellement avec l\u2019ordonnance de l\u2019officier. Le comte l\u2019interpella :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ne vous avait-on pas donn\u00e9 l\u2019ordre d\u2019atteler pour huit heures ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ah bien oui, mais on m\u2019en a donn\u00e9 un autre depuis.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Lequel ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 De ne pas atteler du tout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Qui vous a donn\u00e9 cet ordre ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ma foi ! Le commandant prussien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Pourquoi ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je n\u2019en sais rien. Allez lui demander. On me d\u00e9fend d\u2019atteler, moi je n\u2019attelle pas. Voil\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est lui-m\u00eame qui vous a dit cela ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non, Monsieur : c\u2019est l\u2019aubergiste qui m\u2019a donn\u00e9 l\u2019ordre de sa part.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Quand \u00e7a ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Hier soir, comme j\u2019allais me coucher. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois hommes rentr\u00e8rent fort inquiets. On demanda M. Follenvie, mais la servante r\u00e9pondit que Monsieur, \u00e0 cause de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait m\u00eame formellement d\u00e9fendu de le r\u00e9veiller plus t\u00f4t, except\u00e9 en cas d\u2019incendie.<\/p>\n\n\n\n<p>On voulut voir l\u2019officier, mais cela \u00e9tait impossible absolument, bien qu\u2019il loge\u00e2t dans l\u2019auberge. M. Follenvie seul \u00e9tait autoris\u00e9 \u00e0 lui parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes remont\u00e8rent dans leurs chambres, et des futilit\u00e9s les occup\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Cornudet s\u2019installa sous la haute chemin\u00e9e de la cuisine, o\u00f9 flambait un grand feu. Il se fit apporter l\u00e0 une des petites tables du caf\u00e9, une canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les d\u00e9mocrates d\u2019une consid\u00e9ration presque \u00e9gale \u00e0 la sienne, comme si elle avait servi la patrie en servant \u00e0 Cornudet. C\u2019\u00e9tait une superbe pipe en \u00e9cume admirablement culott\u00e9e, aussi noire que les dents de son ma\u00eetre, mais parfum\u00e9e, recourb\u00e9e, luisante, famili\u00e8re \u00e0 sa main, et compl\u00e9tant sa physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tant\u00f4t fix\u00e9s sur la flamme du foyer, tant\u00f4t sur la mousse qui couronnait sa chope ; et chaque fois qu\u2019il avait bu, il passait d\u2019un air satisfait ses longs doigts maigres dans ses longs cheveux gras, pendant qu\u2019il humait sa moustache frang\u00e9e d\u2019\u00e9cume.<\/p>\n\n\n\n<p>Loiseau, sous pr\u00e9texte de se d\u00e9gourdir les jambes, alla placer du vin aux d\u00e9bitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent \u00e0 causer politique. Ils pr\u00e9voyaient l\u2019avenir de la France. L\u2019un croyait aux d\u2019Orl\u00e9ans, l\u2019autre \u00e0 un sauveur inconnu, un h\u00e9ros qui se r\u00e9v\u00e9lerait quand tout serait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 : un Du Guesclin, une Jeanne d\u2019Arc peut-\u00eatre ? Ou un autre Napol\u00e9on Ier ? Ah ! Si le prince imp\u00e9rial n\u2019\u00e9tait pas si jeune ! Cornudet, les \u00e9coutant, souriait en homme qui sait le mot des destin\u00e9es. Sa pipe embaumait la cuisine.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l\u2019interrogea bien vite ; mais il ne put que r\u00e9p\u00e9ter deux ou trois fois, sans une variante, ces paroles : \u00ab L\u2019officier m\u2019a dit comme \u00e7a : \u00ab Monsieur Follenvie, vous d\u00e9fendrez qu\u2019on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux pas qu\u2019ils partent sans mon ordre. Vous entendez. Ca suffit. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors on voulut voir l\u2019officier. Le comte lui envoya sa carte o\u00f9 M. Carr\u00e9-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit r\u00e9pondre qu\u2019il admettrait ces deux hommes \u00e0 lui parler quand il aurait d\u00e9jeun\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire vers une heure.<\/p>\n\n\n\n<p>Les dames reparurent et l\u2019on mangea quelque peu, malgr\u00e9 l\u2019inqui\u00e9tude. Boule de suif semblait malade et prodigieusement troubl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On achevait le caf\u00e9 quand l\u2019ordonnance vint chercher ces messieurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Loiseau se joignit aux deux premiers ; mais comme on essayait d\u2019entra\u00eener Cornudet pour donner plus de solennit\u00e9 \u00e0 leur d\u00e9marche, il d\u00e9clara fi\u00e8rement qu\u2019il entendait n\u2019avoir jamais aucun rapport avec les Allemands ; et il se remit dans sa chemin\u00e9e, demandant une autre canette.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois hommes mont\u00e8rent et furent introduits dans la plus belle chambre de l\u2019auberge, o\u00f9 l\u2019officier les re\u00e7ut, \u00e9tendu dans un fauteuil, les pieds sur la chemin\u00e9e, fumant une longue pipe de porcelaine, et envelopp\u00e9 par une robe de chambre flamboyante, d\u00e9rob\u00e9e sans doute dans la demeure abandonn\u00e9e de quelque bourgeois de mauvais go\u00fbt. Il ne se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il pr\u00e9sentait un magnifique \u00e9chantillon de la goujaterie naturelle au militaire victorieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques instants il dit enfin : \u00ab Qu\u2019est-ce que fous foulez ? \u00bb Le comte prit la parole : \u00ab Nous d\u00e9sirons partir, Monsieur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oserai-je vous demander la cause de ce refus ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Parce que che ne feux pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je vous ferai respectueusement observer, Monsieur, que votre g\u00e9n\u00e9ral en chef nous a d\u00e9livr\u00e9 une permission de d\u00e9part pour gagner Dieppe, et je ne pense pas que nous ayons rien fait pour m\u00e9riter vos rigueurs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Che ne feux pas\u2026 foil\u00e0 tout\u2026 Fous poufez tescentre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019\u00e9tant inclin\u00e9s tous les trois, ils se retir\u00e8rent. L\u2019apr\u00e8s-midi fut lamentable. On ne comprenait rien \u00e0 ce caprice d\u2019Allemand, et les id\u00e9es les plus singuli\u00e8res troublaient les t\u00eates. Tout le monde se tenait dans la cuisine, et l\u2019on discutait sans fin, imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-\u00eatre les garder comme otages \u2013 mais dans quel but ? \u2013 ou les emmener prisonniers ? Ou, plut\u00f4t, leur demander une ran\u00e7on consid\u00e9rable ? A cette pens\u00e9e, une panique les affola. Les plus riches \u00e9taient les plus \u00e9pouvant\u00e9s, se voyant d\u00e9j\u00e0 contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs pleins d\u2019or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient la cervelle pour d\u00e9couvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs richesses, se faire passer pour pauvres, tr\u00e8s pauvres. Loiseau enleva sa cha\u00eene de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta les appr\u00e9hensions. La lampe fut allum\u00e9e, et, comme on avait encore deux heures avant le d\u00eener, Mme Loiseau proposa une partie de trente-et-un. Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-m\u00eame, ayant \u00e9teint sa pipe par politesse, y prit part.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comte battit les cartes \u2013 donna, \u2013 Boule de suif avait trente et un d\u2019embl\u00e9e ; et bient\u00f4t l\u2019int\u00e9r\u00eat de la partie apaisa la crainte qui hantait les esprits. Mais Cornudet s\u2019aper\u00e7ut que le m\u00e9nage Loiseau s\u2019entendait pour tricher.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme on allait se mettre \u00e0 table, M. Follenvie reparut, et, de sa voix graillonnante, il pronon\u00e7a : \u00ab L\u2019officier prussien fait demander \u00e0 Mlle \u00c9lisabeth Rousset si elle n\u2019a pas encore chang\u00e9 d\u2019avis. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif resta debout, toute p\u00e2le ; puis, devenant subitement cramoisie, elle eut un tel \u00e9touffement de col\u00e8re qu\u2019elle ne pouvait plus parler. Enfin elle \u00e9clata : \u00ab Vous lui direz \u00e0 cette crapule, \u00e0 ce saligaud, \u00e0 cette charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai ; vous entendez bien, jamais, jamais, jamais ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de suif fut entour\u00e9e, interrog\u00e9e, sollicit\u00e9e par tout le monde de d\u00e9voiler le myst\u00e8re de sa visite. Elle r\u00e9sista d\u2019abord ; mais l\u2019exasp\u00e9ration l\u2019emporta bient\u00f4t : \u00ab Ce qu\u2019il veut ?\u2026 ce qu\u2019il veut ?\u2026 Il veut coucher avec moi ! \u00bb cria-t-elle. Personne ne se choqua du mot, tant l\u2019indignation fut vive. Cornudet brisa sa chope en la reposant violemment sur la table. C\u2019\u00e9tait une clameur de r\u00e9probation contre ce soudard ignoble, un souffle de col\u00e8re, une union de tous pour la r\u00e9sistance, comme si l\u2019on e\u00fbt demand\u00e9 \u00e0 chacun une partie du sacrifice exig\u00e9 d\u2019elle. Le comte d\u00e9clara avec d\u00e9go\u00fbt que ces gens-l\u00e0 se conduisaient \u00e0 la fa\u00e7on des anciens barbares. Les femmes surtout t\u00e9moign\u00e8rent \u00e0 Boule de suif une commis\u00e9ration \u00e9nergique et caressante. Les bonnes s\u0153urs, qui ne se montraient qu\u2019aux repas, avaient baiss\u00e9 la t\u00eate et ne disaient rien.<\/p>\n\n\n\n<p>On d\u00eena n\u00e9anmoins lorsque la premi\u00e8re fureur fut apais\u00e9e ; mais on parla peu : on songeait.<\/p>\n\n\n\n<p>Les dames se retir\u00e8rent de bonne heure, et les hommes, tout en fumant, organis\u00e8rent un \u00e9cart\u00e9 auquel fut convi\u00e9 M. Follenvie, qu\u2019on avait l\u2019intention d\u2019interroger habilement sur les moyens \u00e0 employer pour vaincre la r\u00e9sistance de l\u2019officier. Mais il ne songeait qu\u2019\u00e0 ses cartes, sans rien \u00e9couter, sans rien r\u00e9pondre ; et il r\u00e9p\u00e9tait sans cesse : \u00ab Au jeu, Messieurs, au jeu. \u00bb Son attention \u00e9tait si tendue qu\u2019il en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d\u2019orgue dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de l\u2019asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu\u2019aux enrouements aigus des jeunes coqs essayant de chanter.<\/p>\n\n\n\n<p>Il refusa m\u00eame de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle \u00e9tait \u00ab du matin \u00bb, toujours lev\u00e9e avec le soleil, tandis que son homme \u00e9tait \u00ab du soir \u00bb, toujours pr\u00eat \u00e0 passer la nuit avec des amis. Il lui cria : \u00ab Tu placeras mon lait de poule devant le feu \u00bb, et se remit \u00e0 sa partie. Quand on vit bien qu\u2019on n\u2019en pourrait rien tirer, on d\u00e9clara qu\u2019il \u00e9tait temps de s\u2019en aller, et chacun gagna son lit.<\/p>\n\n\n\n<p>On se leva encore d\u2019assez bonne heure le lendemain avec un espoir ind\u00e9termin\u00e9, un d\u00e9sir plus grand de s\u2019en aller, une terreur du jour \u00e0 passer dans cette horrible petite auberge.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9las ! Les chevaux restaient \u00e0 l\u2019\u00e9curie, le cocher demeurait invisible. On alla, par d\u00e9s\u0153uvrement, tourner autour de la voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9jeuner fut bien triste ; et il s\u2019\u00e9tait produit comme un refroidissement vis-\u00e0-vis de Boule de suif, car la nuit, qui porte conseil, avait un peu modifi\u00e9 les jugements. On en voulait presque \u00e0 cette fille, maintenant, de n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 trouver secr\u00e8tement le Prussien, afin de m\u00e9nager, au r\u00e9veil, une bonne surprise \u00e0 ses compagnons. Quoi de plus simple ? Qui l\u2019e\u00fbt su, d\u2019ailleurs ? Elle aurait pu sauver les apparences en faisant dire \u00e0 l\u2019officier qu\u2019elle prenait en piti\u00e9 leur d\u00e9tresse. Pour elle, \u00e7a avait si peu d\u2019importance !<\/p>\n\n\n\n<p>Mais personne n\u2019avouait encore ces pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019apr\u00e8s-midi, comme on s\u2019ennuyait \u00e0 p\u00e9rir, le comte proposa de faire une promenade aux alentours du village. Chacun s\u2019enveloppa avec soin et la petite soci\u00e9t\u00e9 partit, \u00e0 l\u2019exception de Cornudet, qui pr\u00e9f\u00e9rait rester pr\u00e8s du feu, et des bonnes s\u0153urs, qui passaient leurs journ\u00e9es dans l\u2019\u00e9glise ou chez le cur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et les oreilles ; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas \u00e9tait une souffrance, et, lorsque la campagne se d\u00e9couvrit, elle leur apparut si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimit\u00e9e que tout le monde aussit\u00f4t retourna, l\u2019\u00e2me glac\u00e9e et le c\u0153ur serr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu derri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout \u00e0 coup si cette \u00ab garce-l\u00e0 \u00bb allait les faire rester longtemps encore dans un pareil endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu\u2019on ne pouvait exiger d\u2019une femme un sacrifice aussi p\u00e9nible, et qu\u2019il devait venir d\u2019elle-m\u00eame. M. Carr\u00e9-Lamadon remarqua que, si les Fran\u00e7ais faisaient, comme il en \u00e9tait question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir lieu qu\u2019\u00e0 T\u00f4tes. Cette r\u00e9flexion rendit les deux autres soucieux. \u00ab Si l\u2019on se sauvait \u00e0 pied \u00bb, dit Loiseau. Le comte haussa les \u00e9paules : \u00ab Y songez-vous, dans cette neige ? Avec nos femmes ? Et puis nous serions tout de suite poursuivis, rattrap\u00e9s en dix minutes, et ramen\u00e9s prisonniers \u00e0 la merci des soldats. \u00bb C\u2019\u00e9tait vrai : on se tut.<\/p>\n\n\n\n<p>Les dames parlaient toilette ; mais une certaine contrainte semblait les d\u00e9sunir.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, au bout de la rue, l\u2019officier parut. Sur la neige qui fermait l\u2019horizon, il profilait sa grande taille de gu\u00eape en uniforme, et marchait, les genoux \u00e9cart\u00e9s, de ce mouvement particulier aux militaires qui s\u2019efforcent de ne point maculer leurs bottes soigneusement cir\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019inclina en passant pr\u00e8s des dames, et regarda d\u00e9daigneusement les hommes, qui eurent, du reste, la dignit\u00e9 de ne se point d\u00e9couvrir, bien que Loiseau \u00e9bauch\u00e2t un geste pour retirer sa coiffure.<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif \u00e9tait devenue rouge jusqu\u2019aux oreilles ; et les trois femmes mari\u00e9es ressentaient une grande humiliation d\u2019\u00eatre ainsi rencontr\u00e9es par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu\u2019il avait si cavali\u00e8rement trait\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carr\u00e9-Lamadon, qui avait connu beaucoup d\u2019officiers et qui les jugeait en connaisseur, trouvait celui-l\u00e0 pas mal du tout ; elle regrettait m\u00eame qu\u2019il ne f\u00fbt pas Fran\u00e7ais, parce qu\u2019il ferait un fort joli hussard, dont toutes les femmes assur\u00e9ment raffoleraient.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois rentr\u00e9s, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent m\u00eame \u00e9chang\u00e9es \u00e0 propos de choses insignifiantes. Le d\u00eener silencieux dura peu, et chacun monta se coucher, esp\u00e9rant dormir pour tuer le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>On descendit le lendemain avec des visages fatigu\u00e9s et des c\u0153urs exasp\u00e9r\u00e9s. Les femmes parlaient \u00e0 peine \u00e0 Boule de suif.<\/p>\n\n\n\n<p>Une cloche tinta. C\u2019\u00e9tait pour un bapt\u00eame. La grosse fille avait un enfant \u00e9lev\u00e9 chez des paysans d\u2019Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois l\u2019an et n\u2019y songeait jamais ; mais la pens\u00e9e de celui qu\u2019on allait baptiser lui jeta au c\u0153ur une tendresse subite et violente pour le sien, et elle voulut absolument assister \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t qu\u2019elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha les chaises, car on sentait bien qu\u2019\u00e0 la fin il fallait d\u00e9cider quelque chose. Loiseau eut une inspiration : il \u00e9tait d\u2019avis de proposer \u00e0 l\u2019officier de garder Boule de suif toute seule, et de laisser partir les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il redescendit presque aussit\u00f4t. L\u2019Allemand, qui connaissait la nature humaine, l\u2019avait mis \u00e0 la porte. Il pr\u00e9tendait retenir tout le monde tant que son d\u00e9sir ne serait pas satisfait.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le temp\u00e9rament populacier de Mme Loiseau \u00e9clata : \u00ab Nous n\u2019allons pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c\u2019est son m\u00e9tier, \u00e0 cette gueuse, de faire \u00e7a avec tous les hommes, je trouve qu\u2019elle n\u2019a pas le droit de refuser l\u2019un plut\u00f4t que l\u2019autre. Je vous demande un peu, \u00e7a a pris tout ce qu\u2019elle a trouv\u00e9 dans Rouen, m\u00eame des cochers ! Oui, Madame, le cocher de la pr\u00e9fecture ! Je le sais bien, moi, il ach\u00e8te son vin \u00e0 la maison. Et aujourd\u2019hui qu\u2019il s\u2019agit de nous tirer d\u2019embarras, elle fait la mijaur\u00e9e, cette morveuse !\u2026 Moi, je trouve qu\u2019il se conduit tr\u00e8s bien, cet officier. Il est peut-\u00eatre priv\u00e9 depuis longtemps ; et nous \u00e9tions l\u00e0 trois qu\u2019il aurait sans doute pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es. Mais non, il se contente de celle \u00e0 tout le monde. Il respecte les femmes mari\u00e9es. Songez donc, il est le ma\u00eetre. Il n\u2019avait qu\u2019\u00e0 dire : \u00ab Je veux \u00bb, et il pouvait nous prendre de force avec ses soldats. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme Carr\u00e9-Lamadon brillaient, et elle \u00e9tait un peu p\u00e2le, comme si elle se sentait d\u00e9j\u00e0 prise de force par l\u2019officier.<\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes, qui discutaient \u00e0 l\u2019\u00e9cart, se rapproch\u00e8rent. Loiseau, furibond, voulait livrer \u00ab cette mis\u00e9rable \u00bb pieds et poings li\u00e9s \u00e0 l\u2019ennemi. Mais le comte, issu de trois g\u00e9n\u00e9rations d\u2019ambassadeurs, et dou\u00e9 d\u2019un physique de diplomate, \u00e9tait partisan de l\u2019habilet\u00e9 : \u00ab Il faudrait la d\u00e9cider \u00bb, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors on conspira.<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes se serr\u00e8rent, le ton de la voix fut baiss\u00e9, et la discussion devint g\u00e9n\u00e9rale, chacun donnant son avis. C\u2019\u00e9tait fort convenable du reste. Ces dames surtout trouvaient des d\u00e9licatesses de tournures, des subtilit\u00e9s d\u2019expression charmantes, pour dire les choses les plus scabreuses. Un \u00e9tranger n\u2019aurait rien compris, tant les pr\u00e9cautions du langage \u00e9taient observ\u00e9es. Mais la l\u00e9g\u00e8re tranche de pudeur dont est bard\u00e9e toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles s\u2019\u00e9panouissaient dans cette aventure polissonne, s\u2019amusaient follement au fond, se sentant dans leur \u00e9l\u00e9ment, tripotant de l\u2019amour avec la sensualit\u00e9 d\u2019un cuisinier gourmand qui pr\u00e9pare le souper d\u2019un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>La gaiet\u00e9 revenait d\u2019elle-m\u00eame, tant l\u2019histoire leur semblait dr\u00f4le \u00e0 la fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risqu\u00e9es, mais si bien dites qu\u2019elles faisaient sourire. A son tour, Loiseau l\u00e2cha quelques grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point ; et la pens\u00e9e brutalement exprim\u00e9e par sa femme dominait tous les esprits : \u00ab Puisque c\u2019est son m\u00e9tier \u00e0 cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-l\u00e0 plus qu\u2019un autre ? \u00bb La gentille Mme Carr\u00e9-Lamadon semblait m\u00eame penser qu\u2019\u00e0 sa place elle refuserait celui-l\u00e0 moins qu\u2019un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>On pr\u00e9para longuement le blocus, comme pour une forteresse investie. Chacun convint du r\u00f4le qu\u2019il jouerait, des arguments dont il s\u2019appuierait, des man\u0153uvres qu\u2019il devrait ex\u00e9cuter. On r\u00e9gla le plan des attaques, les ruses \u00e0 employer, et les surprises de l\u2019assaut, pour forcer cette citadelle vivante \u00e0 recevoir l\u2019ennemi dans la place.<\/p>\n\n\n\n<p>Cornudet cependant restait \u00e0 l\u2019\u00e9cart, compl\u00e8tement \u00e9tranger \u00e0 cette affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Une attention si profonde tendait les esprits, qu\u2019on n\u2019entendit point rentrer Boule de suif. Mais le comte souffla un l\u00e9ger : \u00ab Chut \u00bb qui fit relever tous les yeux. Elle \u00e9tait l\u00e0. On se tut brusquement et un certain embarras emp\u00eacha d\u2019abord de lui parler. La comtesse, plus assouplie que les autres aux duplicit\u00e9s des salons, l\u2019interrogea : \u00ab \u00c9tait-ce amusant, ce bapt\u00eame ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La grosse fille, encore \u00e9mue, raconta tout, et les figures, et les attitudes, et l\u2019aspect m\u00eame de l\u2019\u00e9glise. Elle ajouta : \u00ab C\u2019est si bon de prier quelquefois. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, jusqu\u2019au d\u00e9jeuner, ces dames se content\u00e8rent d\u2019\u00eatre aimables avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilit\u00e9 \u00e0 leurs conseils.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t \u00e0 table, on commen\u00e7a les approches. Ce fut d\u2019abord une conversation vague sur le d\u00e9vouement. On cita des exemples anciens : Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucr\u00e8ce avec Sextus, Cl\u00e9op\u00e2tre faisant passer par sa couche tous les g\u00e9n\u00e9raux ennemis, et les y r\u00e9duisant \u00e0 des servilit\u00e9s d\u2019esclave. Alors se d\u00e9roula une histoire fantaisiste, \u00e9close dans l\u2019imagination de ces millionnaires ignorants, o\u00f9 les citoyennes de Rome allaient endormir, \u00e0 Capoue, Annibal entre leurs bras, et avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires. On cita toutes les femmes qui ont arr\u00eat\u00e9 des conqu\u00e9rants, fait de leur corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont vaincu par leurs caresses h\u00e9ro\u00efques des \u00eatres hideux ou d\u00e9test\u00e9s, et sacrifi\u00e9 leur chastet\u00e9 \u00e0 la vengeance et au d\u00e9vouement.<\/p>\n\n\n\n<p>On parla m\u00eame en termes voil\u00e9s de cette Anglaise de grande famille qui s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la transmettre \u00e0 Bonaparte, sauv\u00e9 miraculeusement par une faiblesse subite, \u00e0 l\u2019heure du rendez-vous fatal.<\/p>\n\n\n\n<p>Et tout cela \u00e9tait racont\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on convenable et mod\u00e9r\u00e9e, o\u00f9 parfois \u00e9clatait un enthousiasme voulu propre \u00e0 exciter l\u2019\u00e9mulation. On aurait pu croire, \u00e0 la fin, que le seul r\u00f4le de la femme ici-bas \u00e9tait un perp\u00e9tuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux caprices des soldatesques.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux bonnes s\u0153urs ne semblaient point entendre, perdues en des pens\u00e9es profondes. Boule de suif ne disait rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant tout l\u2019apr\u00e8s-midi, on la laissa r\u00e9fl\u00e9chir. Mais, au lieu de l\u2019appeler \u00ab Madame \u00bb, comme on avait fait jusque-l\u00e0, on lui disait simplement \u00ab Mademoiselle \u00bb, sans que personne s\u00fbt bien pourquoi, comme si l\u2019on avait voulu la faire descendre d\u2019un degr\u00e9 dans l\u2019estime qu\u2019elle avait escalad\u00e9e, lui faire sentir sa situation honteuse.<\/p>\n\n\n\n<p>An moment o\u00f9 l\u2019on servit le potage, M. Follenvie reparut, r\u00e9p\u00e9tant sa phrase de la veille : \u00ab L\u2019officier prussien fait demander \u00e0 Mlle \u00c9lisabeth Rousset si elle n\u2019a point encore chang\u00e9 d\u2019avis. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif r\u00e9pondit s\u00e8chement : \u00ab Non, Monsieur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais au d\u00eener la coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se battait les flancs pour d\u00e9couvrir des exemples nouveaux et ne trouvait rien, quand la comtesse sans pr\u00e9m\u00e9ditation peut-\u00eatre, \u00e9prouvant un vague besoin de rendre hommage \u00e0 la Religion, interrogea la plus \u00e2g\u00e9e des bonnes s\u0153urs sur les grands faits de la vie des saints. Or, beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes \u00e0 nos yeux ; mais l\u2019\u00c9glise absout sans peine ces forfaits quand ils sont accomplis pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C\u2019\u00e9tait un argument puissant ; la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces ententes tacites, de ces complaisances voil\u00e9es, o\u00f9 excelle quiconque porte un habit eccl\u00e9siastique, soit simplement par l\u2019effet d\u2019une inintelligence heureuse, d\u2019une secourable b\u00eatise, la vieille religieuse apporta \u00e0 la conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas troubl\u00e9e par les t\u00e2tonnements de la casuistique ; sa doctrine semblait une barre de fer ; sa foi n\u2019h\u00e9sitait jamais ; sa conscience n\u2019avait point de scrupules. Elle trouvait tout simple le sacrifice d\u2019Abraham, car elle aurait imm\u00e9diatement tu\u00e9 p\u00e8re et m\u00e8re sur un ordre venu d\u2019en haut ; et rien, \u00e0 son avis, ne pouvait d\u00e9plaire au Seigneur quand l\u2019intention \u00e9tait louable. La comtesse, mettant \u00e0 profit l\u2019autorit\u00e9 sacr\u00e9e de sa complice inattendue, lui fit faire comme une paraphrase \u00e9difiante de cet axiome de morale : \u00ab La fin justifie les moyens. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle l\u2019interrogeait :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Alors, ma s\u0153ur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et pardonne le fait quand le motif est pur ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Qui pourrait en douter, Madame ? Une action bl\u00e2mable en soi devient souvent m\u00e9ritoire par la pens\u00e9e qui l\u2019inspire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et elles continuaient ainsi, d\u00e9m\u00ealant les volont\u00e9s de Dieu, pr\u00e9voyant ses d\u00e9cisions, le faisant s\u2019int\u00e9resser \u00e0 des choses qui, vraiment, ne le regardaient gu\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela \u00e9tait envelopp\u00e9, habile, discret. Mais chaque parole de la sainte fille en cornette faisait br\u00e8che dans la r\u00e9sistance indign\u00e9e de la courtisane. Puis, la conversation se d\u00e9tournant un peu, la femme aux chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa sup\u00e9rieure, d\u2019elle-m\u00eame, et de sa mignonne voisine, la ch\u00e8re s\u0153ur Saint-Nic\u00e9phore. On les avait demand\u00e9es au Havre pour soigner dans les h\u00f4pitaux des centaines de soldats atteints de la petite v\u00e9role. Elle les d\u00e9peignit, ces mis\u00e9rables, d\u00e9tailla leur maladie. Et tandis qu\u2019elles \u00e9taient arr\u00eat\u00e9es en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de Fran\u00e7ais pouvaient mourir qu\u2019elles auraient sauv\u00e9s peut-\u00eatre ! C\u2019\u00e9tait sa sp\u00e9cialit\u00e9, \u00e0 elle, de soigner les militaires ; elle avait \u00e9t\u00e9 en Crim\u00e9e, en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se r\u00e9v\u00e9la tout \u00e0 coup une de ces religieuses \u00e0 tambours et \u00e0 trompettes qui semblent faites pour suivre les camps, ramasser des bless\u00e9s dans les remous des batailles, et, mieux qu\u2019un chef, dompter d\u2019un mot les grands soudards indisciplin\u00e9s ; une vraie bonne s\u0153ur Ran-tan-plan, dont la figure ravag\u00e9e, crev\u00e9e de trous sans nombre, paraissait une image des d\u00e9vastations de la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne dit rien apr\u00e8s elle, tant l\u2019effet semblait excellent. Aussit\u00f4t le repas termin\u00e9, on remonta bien vite dans les chambres pour ne descendre, le lendemain, qu\u2019assez tard dans la matin\u00e9e. Le d\u00e9jeuner fut tranquille. On donnait \u00e0 la graine sem\u00e9e la veille le temps de germer et de pousser ses fruits.<\/p>\n\n\n\n<p>La comtesse proposa de faire une promenade dans l\u2019apr\u00e8s-midi ; alors le comte, comme il \u00e9tait convenu, prit le bras de Boule de suif, et demeura derri\u00e8re les autres, avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu d\u00e9daigneux, que les hommes pos\u00e9s emploient avec les filles, l\u2019appelant : \u00ab ma ch\u00e8re enfant \u00bb, la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilit\u00e9 indiscut\u00e9e. Il p\u00e9n\u00e9tra tout de suite au vif de la question :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Donc, vous pr\u00e9f\u00e9rez nous laisser ici, expos\u00e9s comme vous-m\u00eame \u00e0 toutes les violences qui suivraient un \u00e9chec des troupes prussiennes, plut\u00f4t que de consentir \u00e0 une de ces complaisances que vous avez eues si souvent en votre vie ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif ne r\u00e9pondit rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il sut rester \u00ab Monsieur le comte \u00bb, tout en se montrant galant quand il le fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu\u2019elle leur rendrait, parla de leur reconnaissance ; puis soudain, la tutoyant gaiement : \u00ab Et tu sais, ma ch\u00e8re, il pourrait se vanter d\u2019avoir go\u00fbt\u00e9 d\u2019une jolie fille comme il n\u2019en trouvera pas beaucoup dans son pays. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif ne r\u00e9pondit pas et rejoignit la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t rentr\u00e9e, elle monta chez elle et ne reparut plus. L\u2019inqui\u00e9tude \u00e9tait extr\u00eame. Qu\u2019allait-elle faire ? Si elle r\u00e9sistait, quel embarras ! L\u2019heure du d\u00eener sonna ; on l\u2019attendit en vain. M. Follenvie, entrant alors, annon\u00e7a que Mlle Rousset se sentait indispos\u00e9e, et qu\u2019on pouvait se mettre \u00e0 table. Tout le monde dressa l\u2019oreille. Le comte s\u2019approcha de l\u2019aubergiste, et, tout bas : \u00ab Ca y est ? \u2013 Oui. \u00bb Par convenance, il ne dit rien \u00e0 ses compagnons, mais il leur fit seulement un l\u00e9ger signe de la t\u00eate. Aussit\u00f4t un grand soupir de soulagement sortit de toutes les poitrines, une all\u00e9gresse parut sur les visages. Loiseau cria : \u00ab Saperlipopette ! Je paye du&nbsp;<em>Champagne<\/em>&nbsp;si l\u2019on en trouve dans l\u2019\u00e9tablissement \u00bb \u2013 et Mme Loiseau eut une angoisse lorsque le patron revint avec quatre bouteilles aux mains. Chacun \u00e9tait devenu subitement communicatif et bruyant ; une joie \u00e9grillarde emplissait les c\u0153urs. Le comte parut s\u2019apercevoir que Mme Carr\u00e9-Lamadon \u00e9tait charmante, le manufacturier fit des compliments \u00e0 la comtesse. La conversation fut vive, enjou\u00e9e, pleine de traits.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, Loiseau, la face anxieuse et levant les bras, hurla : \u00ab Silence ! \u00bb Tout le monde se tut, surpris, presque effray\u00e9 d\u00e9j\u00e0. Alors il tendit l\u2019oreille en faisant \u00ab Chut ! \u00bb des deux mains, leva les yeux vers le plafond, \u00e9couta de nouveau, et reprit, de sa voix naturelle :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Rassurez-vous, tout va bien. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On h\u00e9sitait \u00e0 comprendre, mais bient\u00f4t un sourire passa. Au bout d\u2019un quart d\u2019heure il recommen\u00e7a la m\u00eame farce, la renouvela souvent dans la soir\u00e9e ; et il faisait semblant d\u2019interpeller quelqu\u2019un \u00e0 l\u2019\u00e9tage au-dessus, en lui donnant des conseils \u00e0 double sens puis\u00e9s dans son esprit de commis voyageur. Par moments il prenait un air triste pour soupirer : \u00ab Pauvre fille ! \u00bb ou bien il murmurait entre ses dents d\u2019un air rageur : \u00ab Gueux de Prussien, va ! \u00bb Quelquefois, au moment o\u00f9 l\u2019on n\u2019y songeait plus, il poussait, d\u2019une voix vibrante, plusieurs : \u00ab Assez ! Assez ! \u00bb et ajoutait, comme se parlant \u00e0 lui-m\u00eame : \u00ab Pourvu que nous la revoyions ; qu\u2019il ne l\u2019en fasse pas mourir, le mis\u00e9rable ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que ces plaisanteries fussent d\u2019un go\u00fbt d\u00e9plorable, elles amusaient et ne blessaient personne, car l\u2019indignation d\u00e9pend des milieux comme le reste, et l\u2019atmosph\u00e8re qui s\u2019\u00e9tait peu \u00e0 peu cr\u00e9\u00e9e autour d\u2019eux \u00e9tait charg\u00e9e de pens\u00e9es grivoises.<\/p>\n\n\n\n<p>Au dessert, les femmes elles-m\u00eames firent des allusions spirituelles et discr\u00e8tes. Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup. Le comte, qui conservait, m\u00eame en ses \u00e9carts, sa grande apparence de gravit\u00e9, trouva une comparaison fort go\u00fbt\u00e9e sur la fin des hivernages au p\u00f4le et la joie des naufrag\u00e9s qui voient s\u2019ouvrir une route vers le sud. Loiseau, lanc\u00e9, se leva, un verre de champagne \u00e0 la main : \u00ab Je bois \u00e0 notre d\u00e9livrance ! \u00bb Tout le monde fut debout : on l\u2019acclamait. Les deux bonnes s\u0153urs, elles-m\u00eames, sollicit\u00e9es par ces dames, consentirent \u00e0 tremper leurs l\u00e8vres dans ce vin mousseux dont elles n\u2019avaient jamais go\u00fbt\u00e9. Elles d\u00e9clar\u00e8rent que cela ressemblait \u00e0 la limonade gazeuse, mais que c\u2019\u00e9tait plus fin cependant.<\/p>\n\n\n\n<p>Loiseau r\u00e9suma la situation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab C\u2019est malheureux de ne pas avoir de piano parce qu\u2019on pourrait pincer un quadrille. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cornudet n\u2019avait pas dit un mot, pas fait un geste ; il paraissait m\u00eame plong\u00e9 dans des pens\u00e9es tr\u00e8s graves, et tirait parfois, d\u2019un geste furieux, sa grande barbe qu\u2019il semblait vouloir allonger encore. Enfin, vers minuit, comme on allait se s\u00e9parer, Loiseau qui titubait, lui tapa soudain sur le ventre et lui dit en bredouillant : \u00ab Vous n\u2019\u00eates pas farce, vous, ce soir ; vous ne dites rien, citoyen ? \u00bb Mais Cornudet releva brusquement la t\u00eate, et, parcourant la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019un regard luisant et terrible : \u00ab Je vous dis \u00e0 tous que vous venez de faire une infamie ! \u00bb Il se leva, gagna la porte, r\u00e9p\u00e9ta encore une fois : \u00ab Une infamie ! \u00bb et disparut.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela jeta un froid d\u2019abord. Loiseau, interloqu\u00e9, restait b\u00eate ; mais il reprit son aplomb, puis, tout \u00e0 coup, se tordit en r\u00e9p\u00e9tant : \u00ab Ils sont trop verts mon vieux, ils sont trop verts. \u00bb Comme on ne comprenait pas, il raconta les \u00ab myst\u00e8res du corridor \u00bb. Alors il y eut une reprise de gaiet\u00e9 formidable. Ces dames s\u2019amusaient comme des folles. Le comte et M. Carr\u00e9-Lamadon pleuraient \u00e0 force de rire. Ils ne pouvaient croire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Comment ! Vous \u00eates s\u00fbr ? Il voulait\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je vous dis que je l\u2019ai vu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Et, elle a refus\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Parce que le Prussien \u00e9tait dans la chambre \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Pas possible ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je vous le jure. \u00bb Le comte \u00e9touffait. L\u2019industriel se comprimait le ventre \u00e0 deux mains. Loiseau continuait : \u00ab Et, vous comprenez, ce soir, il ne la trouve pas dr\u00f4le, mais pas du tout. \u00bb Et tous les trois repartaient, malades, essouffl\u00e9s, toussant.<\/p>\n\n\n\n<p>On se s\u00e9para l\u00e0-dessus. Mais Mme Loiseau, qui \u00e9tait de la nature des orties, fit remarquer \u00e0 son mari, au moment o\u00f9 ils se couchaient, que \u00ab cette chipie \u00bb de petite Carr\u00e9-Lamadon avait ri jaune toute la soir\u00e9e : \u00ab Tu sais, les femmes, quand \u00e7a en tient pour l\u2019uniforme, qu\u2019il soit fran\u00e7ais ou bien prussien, \u00e7a leur est, ma foi, bien \u00e9gal. Si ce n\u2019est pas une piti\u00e9, Seigneur Dieu ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et toute la nuit, dans l\u2019obscurit\u00e9 du corridor coururent comme des fr\u00e9missements, des bruits l\u00e9gers, \u00e0 peine sensibles, pareils \u00e0 des souffles, des effleurements de pieds nus, d\u2019imperceptibles craquements. Et l\u2019on ne dormit que tr\u00e8s tard, assur\u00e9ment, car des filets de lumi\u00e8re gliss\u00e8rent longtemps sous les portes. Le champagne a de ces effets-l\u00e0 ; il trouble, dit-on, le sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, un clair soleil d\u2019hiver rendait la neige \u00e9blouissante. La diligence, attel\u00e9e enfin, attendait devant la porte, tandis qu\u2019une arm\u00e9e de pigeons blancs, rengorg\u00e9s dans leurs plumes \u00e9paisses, avec un \u0153il rose, tach\u00e9, au milieu, d\u2019un point noir, se promenaient gravement entre les jambes des six chevaux, et cherchaient leur vie dans le crottin fumant qu\u2019ils \u00e9parpillaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cocher, envelopp\u00e9 dans sa peau de mouton, grillait une pipe sur le si\u00e8ge, et tous les voyageurs radieux faisaient rapidement empaqueter des provisions pour le reste du voyage.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019attendait plus que Boule de suif. Elle parut.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle semblait un peu troubl\u00e9e, honteuse, et elle s\u2019avan\u00e7a timidement vers ses compagnons, qui, tous, d\u2019un m\u00eame mouvement, se d\u00e9tourn\u00e8rent comme s\u2019ils ne l\u2019avaient pas aper\u00e7ue. Le comte prit avec dignit\u00e9 le bras de sa femme et l\u2019\u00e9loigna de ce contact impur.<\/p>\n\n\n\n<p>La grosse fille s\u2019arr\u00eata, stup\u00e9faite ; alors, ramassant tout son courage, elle aborda la femme du manufacturier d\u2019un \u00ab bonjour, Madame \u00bb humblement murmur\u00e9. L\u2019autre fit de la t\u00eate seule un petit salut impertinent qu\u2019elle accompagna d\u2019un regard de vertu outrag\u00e9e. Tout le monde semblait affair\u00e9, et l\u2019on se tenait loin d\u2019elle comme si elle e\u00fbt apport\u00e9 une infection dans ses jupes. Puis on se pr\u00e9cipita vers la voiture o\u00f9 elle arriva seule, la derni\u00e8re, et reprit en silence la place qu\u2019elle avait occup\u00e9e pendant la premi\u00e8re partie de la route.<\/p>\n\n\n\n<p>On semblait ne pas la voir, ne pas la conna\u00eetre ; mais Mme Loiseau, la consid\u00e9rant de loin avec indignation, dit \u00e0 mi-voix \u00e0 son mari : \u00ab Heureusement que je ne suis pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La lourde voiture s\u2019\u00e9branla, et le voyage recommen\u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne parla point d\u2019abord. Boule de suif n\u2019osait pas lever les yeux. Elle se sentait en m\u00eame temps indign\u00e9e contre tous ses voisins, et humili\u00e9e d\u2019avoir c\u00e9d\u00e9, souill\u00e9e par les baisers de ce Prussien entre les bras duquel on l\u2019avait hypocritement jet\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme la comtesse, se tournant vers Mme Carr\u00e9-Lamadon, rompit bient\u00f4t ce p\u00e9nible silence. \u00ab Vous connaissez, je crois, Mme d\u2019Etrelles ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, c\u2019est une de mes amies.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Quelle charmante femme !<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ravissante ! Une vraie nature d\u2019\u00e9lite, fort instruite d\u2019ailleurs, et artiste jusqu\u2019au bout des doigts : elle chante \u00e0 ravir et dessine dans la perfection ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le manufacturier causait avec le comte, et au milieu du fracas des vitres un mot parfois jaillissait : \u00ab Coupon \u2013 \u00e9ch\u00e9ance \u2013 prime \u2013 \u00e0 terme. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Loiseau, qui avait chip\u00e9 le vieux jeu de cartes de l\u2019auberge, engraiss\u00e9 par cinq ans de frottement sur les tables mal essuy\u00e9es, attaqua un b\u00e9sigue avec sa femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Les bonnes s\u0153urs prirent \u00e0 leur ceinture le long rosaire qui pendait, firent ensemble le signe de la croix, et tout \u00e0 coup leurs l\u00e8vres se mirent \u00e0 remuer vivement, se h\u00e2tant de plus en plus, pr\u00e9cipitant leur vague murmure comme pour une course d\u2019or\u00e9mus ; et de temps en temps elles baisaient une m\u00e9daille, se signaient de nouveau, puis recommen\u00e7aient leur marmottement rapide et continu.<\/p>\n\n\n\n<p>Cornudet songeait, immobile.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes : \u00ab Il fait faim \u00bb, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors sa femme atteignit un paquet ficel\u00e9 d\u2019o\u00f9 elle fit sortir un morceau de veau froid. Elle le d\u00e9coupa proprement par tranches minces et fermes, et tous deux se mirent \u00e0 manger. \u00ab Si nous en faisions autant \u00bb, dit la comtesse. On y consentit et elle d\u00e9balla les provisions pr\u00e9par\u00e9es pour les deux m\u00e9nages. C\u2019\u00e9tait, dans un de ces vases allong\u00e9s dont le couvercle porte un li\u00e8vre en fa\u00efence, pour indiquer qu\u2019un li\u00e8vre en p\u00e2t\u00e9 g\u00eet au-dessous, une charcuterie succulente, o\u00f9 de blanches rivi\u00e8res de lard traversaient la chair brune du gibier, m\u00eal\u00e9e \u00e0 d\u2019autres viandes hach\u00e9es fin. Un beau carr\u00e9 de gruy\u00e8re, apport\u00e9 dans un journal, gardait imprim\u00e9 : \u00ab faits divers \u00bb sur sa p\u00e2te onctueuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux bonnes s\u0153urs d\u00e9velopp\u00e8rent un rond de saucisson qui sentait l\u2019ail ; et Cornudet, plongeant les deux mains en m\u00eame temps dans les vastes poches de son paletot-sac, tira de l\u2019une quatre \u0153ufs durs et de l\u2019autre le cro\u00fbton d\u2019un pain. Il d\u00e9tacha la coque, la jeta sous ses pieds dans la paille et se mit \u00e0 mordre \u00e0 m\u00eame les \u0153ufs, faisant tomber sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, l\u00e0-dedans, des \u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Boule de suif, dans la h\u00e2te et l\u2019effarement de son lever, n\u2019avait pu songer \u00e0 rien ; et elle regardait, exasp\u00e9r\u00e9e, suffoquant de rage, tous ces gens qui mangeaient placidement. Une col\u00e8re tumultueuse la crispa d\u2019abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot d\u2019injures qui lui montait aux l\u00e8vres ; mais elle ne pouvait pas parler tant l\u2019exasp\u00e9ration l\u2019\u00e9tranglait.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne la regardait, ne songeait \u00e0 elle. Elle se sentait noy\u00e9e dans le m\u00e9pris de ces gredins honn\u00eates qui l\u2019avaient sacrifi\u00e9e d\u2019abord, rejet\u00e9e ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea \u00e0 son grand panier tout plein de bonnes choses qu\u2019ils avaient goul\u00fbment d\u00e9vor\u00e9es, \u00e0 ses deux poulets luisants de gel\u00e9e, \u00e0 ses p\u00e2t\u00e9s, \u00e0 ses poires, \u00e0 ses quatre bouteilles de bordeaux ; et sa fureur tombant soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit pr\u00eate \u00e0 pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots comme les enfants ; mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupi\u00e8res, et bient\u00f4t deux grosses larmes, se d\u00e9tachant des yeux, roul\u00e8rent lentement sur ses joues. D\u2019autres les suivirent plus rapides coulant comme les gouttes d\u2019eau qui filtrent d\u2019une roche, et tombant r\u00e9guli\u00e8rement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et p\u00e2le, esp\u00e9rant qu\u2019on ne la verrait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la comtesse s\u2019en aper\u00e7ut et pr\u00e9vint son mari d\u2019un signe. Il haussa les \u00e9paules comme pour dire : \u00ab Que voulez-vous ? Ce n\u2019est pas ma faute. \u00bb Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe, et murmura : \u00ab Elle pleure sa honte. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux bonnes s\u0153urs s\u2019\u00e9taient remises \u00e0 prier, apr\u00e8s avoir roul\u00e9 dans un papier le reste de leur saucisson.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors Cornudet, qui dig\u00e9rait ses \u0153ufs, \u00e9tendit ses longues jambes sous la banquette d\u2019en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit \u00e0 siffloter la Marseillaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assur\u00e9ment, ne plaisait point \u00e0 ses voisins. Ils devinrent nerveux, agac\u00e9s, et avaient l\u2019air pr\u00eats \u00e0 hurler comme des chiens qui entendent un orgue de barbarie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019en aper\u00e7ut, ne s\u2019arr\u00eata plus. Parfois m\u00eame il fredonnait les paroles :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"indent\"><em>Amour sacr\u00e9 de la patrie,<br>Conduis, soutiens, nos bras vengeurs,<br>Libert\u00e9, libert\u00e9 ch\u00e9rie,<br>Combats avec tes d\u00e9fenseurs !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On fuyait plus vite, la neige \u00e9tant plus dure ; et jusqu\u2019\u00e0 Dieppe, pendant les longues heures mornes du voyage, \u00e0 travers les cahots du chemin, par la nuit tombante, puis dans l\u2019obscurit\u00e9 profonde de la voiture, il continua, avec une obstination f\u00e9roce, son sifflement vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exasp\u00e9r\u00e9s \u00e0 suivre le chant d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 se rappeler chaque parole qu\u2019ils appliquaient sur chaque mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Boule de suif pleurait toujours ; et parfois un sanglot, qu\u2019elle n\u2019avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les t\u00e9n\u00e8bres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n<p><em>16 avril 1880<\/em><\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Boule de suif \u00bb est la nouvelle la plus embl\u00e9matique de Guy de Maupassant, celle qui a marqu\u00e9 son ascension vers la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 litt\u00e9raire. Publi\u00e9e en 1880, elle raconte la fuite d\u2019un groupe h\u00e9t\u00e9roclite de personnes quittant Rouen, au c\u0153ur des bouleversements de la guerre franco-prussienne. Parmi les passagers se trouvent trois couples de la haute soci\u00e9t\u00e9, deux religieuses, un r\u00e9volutionnaire d\u00e9clar\u00e9 et une prostitu\u00e9e renomm\u00e9e, surnomm\u00e9e Boule de suif. Tout au long du voyage, Boule de suif se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une figure timide et g\u00e9n\u00e9reuse, d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9ment soucieuse du bien-\u00eatre de ses compagnons. En retour, cependant, elle doit affronter le d\u00e9dain, l\u2019humiliation et l\u2019hypocrisie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":26430,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[844,843,1456],"class_list":["post-26431","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-france-fr","tag-guy-de-maupassant-fr","tag-realiste","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":844,"label":"France"},{"value":843,"label":"Guy de Maupassant"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Guy-de-Maupassant-Bola-de-sebo.jpg",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":843,"name":"Guy de Maupassant","slug":"guy-de-maupassant-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":843,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":19,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26431","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26431"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26431\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/26430"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26431"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26431"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26431"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}