{"id":26571,"date":"2026-03-12T20:22:28","date_gmt":"2026-03-13T00:22:28","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=26571"},"modified":"2026-03-18T01:23:49","modified_gmt":"2026-03-18T05:23:49","slug":"albert-camus-la-femme-adultere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/albert-camus-la-femme-adultere\/26571\/","title":{"rendered":"Albert Camus\u00a0: La femme adult\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab La femme adult\u00e8re \u00bb, nouvelle de l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais Albert Camus, raconte un voyage introspectif et transformateur de Janine, une femme qui accompagne son mari Marcel lors d\u2019un d\u00e9placement professionnel \u00e0 travers le d\u00e9sert alg\u00e9rien. Au fil du voyage, Janine \u00e9prouve un profond sentiment de solitude et de m\u00e9contentement face \u00e0 sa vie conjugale et quotidienne. Le r\u00e9cit d\u00e9taille ses observations et ses r\u00e9flexions sur l\u2019environnement, les personnes qu\u2019ils rencontrent et, surtout, sur son propre \u00e9tat \u00e9motionnel et existentiel. \u00c0 travers le vaste et d\u00e9sol\u00e9 paysage du d\u00e9sert, Janine se confronte \u00e0 ses d\u00e9sirs refoul\u00e9s, \u00e0 son sentiment de vide et \u00e0 la recherche d\u2019un sens plus profond \u00e0 sa vie.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-a21e411c\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Albert-Camus-La-mujer-adultera2.jpg\" alt=\"Albert Camus\u00a0: La femme adult\u00e8re\" class=\"wp-image-26570\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Albert-Camus-La-mujer-adultera2.jpg 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Albert-Camus-La-mujer-adultera2-300x300.jpg 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Albert-Camus-La-mujer-adultera2-150x150.jpg 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Albert-Camus-La-mujer-adultera2-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La femme adult\u00e8re<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Albert Camus<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Une mouche maigre tournait, depuis un moment, dans l\u2019autocar aux glaces pourtant relev\u00e9es. Insolite, elle allait et venait sans bruit, d\u2019un vol ext\u00e9nu\u00e9. Janine la perdit de vue, puis la vit atterrir sur la main immobile de son mari. Il faisait froid. La mouche frissonnait \u00e0 chaque rafale du vent sableux qui crissait contre les vitres. Dans la lumi\u00e8re rare du matin d\u2019hiver, \u00e0 grand bruit de t\u00f4les et d\u2019essieux, le v\u00e9hicule roulait, tanguait, avan\u00e7ait \u00e0 peine. Janine regarda son mari. Des \u00e9pis de cheveux grisonnants plant\u00e9s bas sur un front serr\u00e9, le nez large, la bouche irr\u00e9guli\u00e8re, Marcel avait l\u2019air d\u2019un faune boudeur. \u00c0 chaque d\u00e9foncement de la chauss\u00e9e, elle le sentait sursauter contre elle. Puis il laissait retomber son torse pesant sur ses jambes \u00e9cart\u00e9es, le regard fixe, inerte de nouveau, et absent. Seules, ses grosses mains imberbes, rendues plus courtes encore par la flanelle grise qui d\u00e9passait les manches de chemise et couvrait les poignets, semblaient en action. Elles serraient si fortement une petite valise de toile, plac\u00e9e entre ses genoux, qu\u2019elles ne paraissaient pas sentir la course h\u00e9sitante de la mouche.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, on entendit distinctement le vent hurler et la brume min\u00e9rale qui entourait l\u2019autocar s\u2019\u00e9paissit encore. Sur les vitres, le sable s\u2019abattait maintenant par poign\u00e9es comme s\u2019il \u00e9tait lanc\u00e9 par des mains invisibles. La mouche remua une aile frileuse, fl\u00e9chit sur ses pattes, et s\u2019envola. L\u2019autocar ralentit et sembla sur le point de stopper. Puis le vent parut se calmer, la brume s\u2019\u00e9claircit un peu et le v\u00e9hicule reprit de la vitesse. Des trous de lumi\u00e8re s\u2019ouvraient dans le paysage noy\u00e9 de poussi\u00e8re. Deux ou trois palmiers gr\u00eales et blanchis, qui semblaient d\u00e9coup\u00e9s dans du m\u00e9tal, surgirent dans la vitre pour dispara\u00eetre l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Quel pays&nbsp;!&nbsp;\u00bb dit Marcel.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autocar \u00e9tait plein d\u2019Arabes qui faisaient mine de dormir, enfouis dans leurs burnous. Quelques-uns avaient ramen\u00e9 leurs pieds sur la banquette et oscillaient plus que les autres dans le mouvement de la voiture. Leur silence, leur impassibilit\u00e9 finissaient par peser \u00e0 Janine&nbsp;; il lui semblait qu\u2019elle voyageait depuis des jours avec cette escorte muette. Pourtant, le car \u00e9tait parti \u00e0 l\u2019aube, du terminus de la voie ferr\u00e9e, et, depuis deux heures, dans le matin froid, il progressait sur un plateau pierreux, d\u00e9sol\u00e9, qui, au d\u00e9part du moins, \u00e9tendait ses lignes droites jusqu\u2019\u00e0 des horizons rouge\u00e2tres. Mais le vent s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 et, peu \u00e0 peu, avait aval\u00e9 l\u2019immense \u00e9tendue. \u00c0 partir de ce moment, les passagers n\u2019avaient plus rien vu&nbsp;; l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, ils s\u2019\u00e9taient tus et ils avaient navigu\u00e9 en silence dans une sorte de nuit blanche essuyant parfois leurs l\u00e8vres et leurs yeux irrit\u00e9s par le sable qui s\u2019infiltrait dans la voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Janine&nbsp;!&nbsp;\u00bb Elle sursauta \u00e0 l\u2019appel de son mari. Elle pensa une fois de plus combien ce pr\u00e9nom \u00e9tait ridicule, grande et forte comme elle \u00e9tait. Marcel voulait savoir o\u00f9 se trouvait la mallette d\u2019\u00e9chantillons. Elle explora du pied l\u2019espace vide sous la banquette et rencontra un objet dont elle d\u00e9cida qu\u2019il \u00e9tait la mallette. Elle ne pouvait se baisser, en effet, sans \u00e9touffer un peu. Au coll\u00e8ge pourtant, elle \u00e9tait premi\u00e8re en gymnastique, son souffle \u00e9tait in\u00e9puisable. Y avait-il si longtemps de cela&nbsp;? Vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans n\u2019\u00e9taient rien puisqu\u2019il lui semblait que c\u2019\u00e9tait hier qu\u2019elle h\u00e9sitait entre la vie libre et le mariage, hier encore qu\u2019elle pensait avec angoisse \u00e0 ce jour o\u00f9, peut-\u00eatre, elle vieillirait seule. Elle n\u2019\u00e9tait pas seule, et cet \u00e9tudiant en droit qui ne voulait jamais la quitter se trouvait maintenant \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Elle avait fini par l\u2019accepter, bien qu\u2019il f\u00fbt un peu petit et qu\u2019elle n\u2019aim\u00e2t pas beaucoup son rire avide et bref, ni ses yeux noirs trop saillants. Mais elle aimait son courage \u00e0 vivre, qu\u2019il partageait avec les Fran\u00e7ais de ce pays. Elle aimait aussi son air d\u00e9confit quand les \u00e9v\u00e9nements, ou les hommes, trompaient son attente. Surtout, elle aimait \u00eatre aim\u00e9e, et il l\u2019avait submerg\u00e9e d\u2019assiduit\u00e9s. \u00c0 lui faire sentir si souvent qu\u2019elle existait pour lui, il la faisait exister r\u00e9ellement. Non, elle n\u2019\u00e9tait pas seule\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autocar, \u00e0 grands coups d\u2019avertisseur, se frayait un passage \u00e0 travers des obstacles invisibles. Dans la voiture, cependant, personne ne bougeait. Janine sentit soudain qu\u2019on la regardait et se tourna vers la banquette qui prolongeait la sienne, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du passage. Celui-l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas un Arabe et elle s\u2019\u00e9tonna de ne pas l\u2019avoir remarqu\u00e9 au d\u00e9part. Il portait l\u2019uniforme des unit\u00e9s fran\u00e7aises du Sahara et un k\u00e9pi de toile bise sur sa face tann\u00e9e de chacal, longue et pointue. Il l\u2019examinait de ses yeux clairs, avec une sorte de maussaderie, fixement. Elle rougit tout d\u2019un coup et revint vers son mari qui regardait toujours devant lui, dans la brume et le vent. Elle s\u2019emmitoufla dans son manteau. Mais elle revoyait encore le soldat fran\u00e7ais, long et mince, si mince, avec sa vareuse ajust\u00e9e, qu\u2019il paraissait b\u00e2ti dans une mati\u00e8re s\u00e8che et friable, un m\u00e9lange de sable et d\u2019os. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019elle vit les mains maigres et le visage br\u00fbl\u00e9 des Arabes qui \u00e9taient devant elle, et qu\u2019elle remarqua qu\u2019ils semblaient au large, malgr\u00e9 leurs amples v\u00eatements, sur les banquettes o\u00f9 son mari et elle tenaient \u00e0 peine. Elle ramena contre elle les pans de son manteau. Pourtant, elle n\u2019\u00e9tait pas si grosse, grande et pleine plut\u00f4t, charnelle, et encore d\u00e9sirable \u2013&nbsp;elle le sentait bien sous le regard des hommes \u2013&nbsp;avec son visage un peu enfantin, ses yeux frais et clairs, contrastant avec ce grand corps qu\u2019elle savait ti\u00e8de et reposant.<\/p>\n\n\n\n<p>Non, rien ne se passait comme elle l\u2019avait cru. Quand Marcel avait voulu l\u2019emmener avec lui dans sa tourn\u00e9e, elle avait protest\u00e9. Il pensait depuis longtemps \u00e0 ce voyage, depuis la fin de la guerre exactement, au moment o\u00f9 les affaires \u00e9taient redevenues normales. Avant la guerre, le petit commerce de tissus qu\u2019il avait repris de ses parents, quand il eut renonc\u00e9 \u00e0 ses \u00e9tudes de droit, les faisait vivre plut\u00f4t bien que mal. Sur la c\u00f4te, les ann\u00e9es de jeunesse peuvent \u00eatre heureuses. Mais il n\u2019aimait pas beaucoup l\u2019effort physique et, tr\u00e8s vite, il avait cess\u00e9 de la mener sur les plages. La petite voiture ne les sortait de la ville que pour la promenade du dimanche. Le reste du temps, il pr\u00e9f\u00e9rait son magasin d\u2019\u00e9toffes multicolores, \u00e0 l\u2019ombre des arcades de ce quartier mi-indig\u00e8ne, mi-europ\u00e9en. Au-dessus de la boutique, ils vivaient dans trois pi\u00e8ces, orn\u00e9es de tentures arabes et de meubles Barb\u00e8s. Ils n\u2019avaient pas eu d\u2019enfants. Les ann\u00e9es avaient pass\u00e9, dans la p\u00e9nombre qu\u2019ils entretenaient, volets mi-clos. L\u2019\u00e9t\u00e9, les plages, les promenades, le ciel m\u00eame \u00e9taient loin. Rien ne semblait int\u00e9resser Marcel que ses affaires. Elle avait cru d\u00e9couvrir sa vraie passion, qui \u00e9tait l\u2019argent, et elle n\u2019aimait pas cela, sans trop savoir pourquoi. Apr\u00e8s tout, elle en profitait. Il n\u2019\u00e9tait pas avare&nbsp;; g\u00e9n\u00e9reux, au contraire, surtout avec elle. \u00ab&nbsp;S\u2019il m\u2019arrivait quelque chose, disait-il, tu serais \u00e0 l\u2019abri.&nbsp;\u00bb Et il faut, en effet, s\u2019abriter du besoin. Mais du reste, de ce qui n\u2019est pas le besoin le plus simple, o\u00f9 s\u2019abriter&nbsp;? C\u2019\u00e9tait l\u00e0 ce que, de loin en loin, elle sentait confus\u00e9ment. En attendant, elle aidait Marcel \u00e0 tenir ses livres et le rempla\u00e7ait parfois au magasin. Le plus dur \u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la chaleur tuait jusqu\u2019\u00e0 la douce sensation de l\u2019ennui.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d\u2019un coup, en plein \u00e9t\u00e9 justement, la guerre, Marcel mobilis\u00e9 puis r\u00e9form\u00e9, la p\u00e9nurie des tissus, les affaires stopp\u00e9es, les rues d\u00e9sertes et chaudes. S\u2019il arrivait quelque chose, d\u00e9sormais, elle ne serait plus \u00e0 l\u2019abri. Voil\u00e0 pourquoi, d\u00e8s le retour des \u00e9toffes sur le march\u00e9, Marcel avait imagin\u00e9 de parcourir les villages des hauts plateaux et du Sud pour se passer d\u2019interm\u00e9diaires et vendre directement aux marchands arabes. Il avait voulu l\u2019emmener. Elle savait que les communications \u00e9taient difficiles, elle respirait mal, elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l\u2019attendre. Mais il \u00e9tait obstin\u00e9 et elle avait accept\u00e9 parce qu\u2019il e\u00fbt fallu trop d\u2019\u00e9nergie pour refuser. Ils y \u00e9taient maintenant et, vraiment, rien ne ressemblait \u00e0 ce qu\u2019elle avait imagin\u00e9. Elle avait craint la chaleur, les essaims de mouches, les h\u00f4tels crasseux, pleins d\u2019odeurs anis\u00e9es. Elle n\u2019avait pas pens\u00e9 au froid, au vent coupant, \u00e0 ces plateaux quasi polaires, encombr\u00e9s de moraines. Elle avait r\u00eav\u00e9 aussi de palmiers et de sable doux. Elle voyait \u00e0 pr\u00e9sent que le d\u00e9sert n\u2019\u00e9tait pas cela, mais seulement la pierre, la pierre partout, dans le ciel o\u00f9 r\u00e9gnait encore, crissante et froide, la seule poussi\u00e8re de pierre, comme sur le sol o\u00f9 poussaient seulement, entre les pierres, des gramin\u00e9es s\u00e8ches.<\/p>\n\n\n\n<p>Le car s\u2019arr\u00eata brusquement. Le chauffeur dit \u00e0 la cantonade quelques mots dans cette langue qu\u2019elle avait entendue toute sa vie sans jamais la comprendre. \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que c\u2019est&nbsp;?&nbsp;\u00bb demanda Marcel. Le chauffeur, en fran\u00e7ais, cette fois, dit que le sable avait d\u00fb boucher le carburateur, et Marcel maudit encore ce pays. Le chauffeur rit de toutes ses dents et assura que ce n\u2019\u00e9tait rien, qu\u2019il allait d\u00e9boucher le carburateur et qu\u2019ensuite on s\u2019en irait. Il ouvrit la porti\u00e8re, le vent froid s\u2019engouffra dans la voiture, leur criblant aussit\u00f4t le visage de mille grains de sable. Tous les Arabes plong\u00e8rent le nez dans leurs burnous et se ramass\u00e8rent sur eux-m\u00eames. \u00ab&nbsp;Ferme la porte&nbsp;\u00bb, hurla Marcel. Le chauffeur riait en revenant vers la porti\u00e8re. Pos\u00e9ment, il prit quelques outils sous le tableau de bord, puis, minuscule dans la brume, disparut \u00e0 nouveau vers l\u2019avant, sans fermer la porte. Marcel soupirait. \u00ab&nbsp;Tu peux \u00eatre s\u00fbre qu\u2019il n\u2019a jamais vu un moteur de sa vie. \u2014&nbsp;Laisse&nbsp;!&nbsp;\u00bb dit Janine. Soudain, elle sursauta. Sur le remblai, tout pr\u00e8s du car, des formes drap\u00e9es se tenaient immobiles. Sous le capuchon du burnous, et derri\u00e8re un rempart de voiles, on ne voyait que leurs yeux. Muets, venus on ne savait d\u2019o\u00f9, ils regardaient les voyageurs. \u00ab&nbsp;Des bergers&nbsp;\u00bb, dit Marcel.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de la voiture, le silence \u00e9tait complet. Tous les passagers, t\u00eate baiss\u00e9e, semblaient \u00e9couter la voix du vent, l\u00e2ch\u00e9 en libert\u00e9 sur ces plateaux interminables. Janine fut frapp\u00e9e, soudain, par l\u2019absence presque totale de bagages. Au terminus de la voie ferr\u00e9e, le chauffeur avait hiss\u00e9 leur malle, et quelques ballots, sur le toit. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur du car, dans les filets, on voyait seulement des b\u00e2tons noueux et des couffins plats. Tous ces gens du Sud, apparemment, voyageaient les mains vides.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le chauffeur revenait, toujours alerte. Seuls, ses yeux riaient, au-dessus des voiles dont il avait, lui aussi, masqu\u00e9 son visage. Il annon\u00e7a qu\u2019on s\u2019en allait. Il ferma la porti\u00e8re, le vent se tut et l\u2019on entendit mieux la pluie de sable sur les vitres. Le moteur toussa, puis expira. Longuement sollicit\u00e9 par le d\u00e9marreur, il tourna enfin et le chauffeur le fit hurler \u00e0 coups d\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur. Dans un grand hoquet, l\u2019autocar repartit. De la masse haillonneuse des bergers, toujours immobiles, une main s\u2019\u00e9leva, puis s\u2019\u00e9vanouit dans la brume, derri\u00e8re eux. Presque aussit\u00f4t, le v\u00e9hicule commen\u00e7a de sauter sur la route devenue plus mauvaise. Secou\u00e9s, les Arabes oscillaient sans cesse. Janine sentait cependant le sommeil la gagner quand surgit devant elle une petite bo\u00eete jaune, remplie de cachous. Le soldat-chacal lui souriait. Elle h\u00e9sita, se servit, et remercia. Le chacal empocha la bo\u00eete et avala d\u2019un coup son sourire. \u00c0 pr\u00e9sent, il fixait la route, droit devant lui. Janine se tourna vers Marcel et ne vit que sa nuque solide. Il regardait \u00e0 travers les vitres la brume plus dense qui montait des remblais friables.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait des heures qu\u2019ils roulaient et la fatigue avait \u00e9teint toute vie dans la voiture lorsque des cris retentirent au dehors. Des enfants en burnous, tournant sur eux-m\u00eames comme des toupies, sautant, frappant des mains, couraient autour de l\u2019autocar. Ce dernier roulait maintenant dans une longue rue flanqu\u00e9e de maisons basses&nbsp;; on entrait dans l\u2019oasis. Le vent soufflait toujours, mais les murs arr\u00eataient les particules de sable qui n\u2019obscurcissaient plus la lumi\u00e8re. Le ciel, cependant, restait couvert. Au milieu des cris, dans un grand vacarme de freins, l\u2019autocar s\u2019arr\u00eata devant les arcades de pis\u00e9 d\u2019un h\u00f4tel aux vitres sales. Janine descendit et, dans la rue, se sentit vaciller. Elle apercevait, au-dessus des maisons, un minaret jaune et gracile. \u00c0 sa gauche, se d\u00e9coupaient d\u00e9j\u00e0 les premiers palmiers de l\u2019oasis et elle aurait voulu aller vers eux. Mais bien qu\u2019il f\u00fbt pr\u00e8s de midi, le froid \u00e9tait vif&nbsp;; le vent la fit frissonner. Elle se retourna vers Marcel, et vit d\u2019abord le soldat qui avan\u00e7ait \u00e0 sa rencontre. Elle attendait son sourire ou son salut. Il la d\u00e9passa sans la regarder, et disparut. Marcel, lui, s\u2019occupait de faire descendre la malle d\u2019\u00e9toffes, une cantine noire, perch\u00e9e sur le toit de l\u2019autocar. Ce ne serait pas facile. Le chauffeur \u00e9tait seul \u00e0 s\u2019occuper des bagages et il s\u2019arr\u00eatait d\u00e9j\u00e0, dress\u00e9 sur le toit, pour p\u00e9rorer devant le cercle de burnous rassembl\u00e9s autour du car. Janine, entour\u00e9e de visages qui semblaient taill\u00e9s dans l\u2019os et le cuir, assi\u00e9g\u00e9e de cris gutturaux, sentit soudain sa fatigue. \u00ab&nbsp;Je monte&nbsp;\u00bb, dit-elle \u00e0 Marcel qui interpellait avec impatience le chauffeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle entra dans l\u2019h\u00f4tel. Le patron, un Fran\u00e7ais maigre et taciturne, vint au-devant d\u2019elle. Il la conduisit au premier \u00e9tage, sur une galerie qui dominait la rue, dans une chambre o\u00f9 il semblait n\u2019y avoir qu\u2019un lit de fer, une chaise peinte au ripolin blanc, une penderie sans rideaux et, derri\u00e8re un paravent de roseaux, une toilette dont le lavabo \u00e9tait couvert d\u2019une fine poussi\u00e8re de sable. Quand le patron eut ferm\u00e9 la porte, Janine sentit le froid qui venait des murs nus et blanchis \u00e0 la chaux. Elle ne savait ou poser son sac, o\u00f9 se poser elle-m\u00eame. Il fallait se coucher ou rester debout, et frissonner dans les deux cas. Elle restait debout, son sac \u00e0 la main, fixant une sorte de meurtri\u00e8re ouverte sur le ciel, pr\u00e8s du plafond. Elle attendait, mais elle ne savait quoi. Elle sentait seulement sa solitude, et le froid qui la p\u00e9n\u00e9trait, et un poids plus lourd \u00e0 l\u2019endroit du c\u0153ur. Elle r\u00eavait en v\u00e9rit\u00e9, presque sourde aux bruits qui montaient de la rue avec des \u00e9clats de la voix de Marcel, plus consciente au contraire de cette rumeur de fleuve qui venait de la meurtri\u00e8re et que le vent faisait na\u00eetre dans les palmiers, si proches maintenant, lui semblait-il. Puis le vent parut redoubler, le doux bruit d\u2019eaux devint sifflement de vagues. Elle imaginait, derri\u00e8re les murs, une mer de palmiers droits et flexibles, moutonnant dans la temp\u00eate. Rien ne ressemblait \u00e0 ce qu\u2019elle avait attendu, mais ces vagues invisibles rafra\u00eechissaient ses yeux fatigu\u00e9s. Elle se tenait debout, pesante, les bras pendants, un peu vo\u00fbt\u00e9e, le froid montait le long de ses jambes lourdes. Elle r\u00eavait aux palmiers droits et flexibles, et \u00e0 la jeune fille qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Apr\u00e8s leur toilette, ils descendirent dans la salle \u00e0 manger. Sur les murs nus, on avait peint des chameaux et des palmiers, noy\u00e9s dans une confiture rose et violette. Les fen\u00eatres \u00e0 arcade laissaient entrer une lumi\u00e8re parcimonieuse. Marcel se renseignait sur les marchands aupr\u00e8s du patron de l\u2019h\u00f4tel. Puis un vieil Arabe, qui portait une d\u00e9coration militaire sur sa vareuse les servit. Marcel \u00e9tait pr\u00e9occup\u00e9 et d\u00e9chirait son pain. Il emp\u00eacha sa femme de boire de l\u2019eau. \u00ab&nbsp;Elle n\u2019est pas bouillie. Prends du vin.&nbsp;\u00bb Elle n\u2019aimait pas cela, le vin l\u2019alourdissait. Et puis, il y avait du porc au menu. \u00ab&nbsp;Le Coran l\u2019interdit. Mais le Coran ne savait pas que le porc bien cuit ne donne pas de maladies. Nous autres, nous savons faire la cuisine. \u00c0 quoi penses-tu&nbsp;?&nbsp;\u00bb Janine ne pensait \u00e0 rien, ou peut-\u00eatre \u00e0 cette victoire des cuisiniers sur les proph\u00e8tes. Mais elle devait se d\u00e9p\u00eacher. Ils repartaient le lendemain matin, plus au sud encore&nbsp;: il fallait voir dans l\u2019apr\u00e8s-midi tous les marchands importants. Marcel pressa le vieil Arabe d\u2019apporter le caf\u00e9. Celui-ci approuva de la t\u00eate, sans sourire, et sortit \u00e0 petits pas. \u00ab&nbsp;Doucement le matin, pas trop vite le soir&nbsp;\u00bb, dit Marcel en riant. Le caf\u00e9 finit pourtant par arriver. Ils prirent \u00e0 peine le temps de l\u2019avaler et sortirent dans la rue poussi\u00e9reuse et froide. Marcel appela un jeune Arabe pour l\u2019aider \u00e0 porter la malle, mais discuta par principe la r\u00e9tribution. Son opinion, qu\u2019il fit savoir \u00e0 Janine une fois de plus, tenait en effet dans ce principe obscur qu\u2019ils demandaient toujours le double pour qu\u2019on leur donne le quart. Janine, mal \u00e0 l\u2019aise, suivait les deux porteurs. Elle avait mis un v\u00eatement de laine sous son gros manteau, elle aurait voulu tenir moins de place. Le porc, quoique bien cuit, et le peu de vin qu\u2019elle avait bu, lui donnaient aussi de l\u2019embarras.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils longeaient un petit jardin public plant\u00e9 d\u2019arbres poudreux. Des Arabes les croisaient qui se rangeaient sans para\u00eetre les voir, ramenant devant eux les pans de leurs burnous. Elle leur trouvait, m\u00eame lorsqu\u2019ils portaient des loques, un air de fiert\u00e9 que n\u2019avaient pas les Arabes de sa ville. Janine suivait la malle qui, \u00e0 travers la foule, lui ouvrait un chemin. Ils pass\u00e8rent la porte d\u2019un rempart de terre ocre, parvinrent sur une petite place plant\u00e9e des m\u00eames arbres min\u00e9raux et bord\u00e9s au fond, sur sa plus grande largeur, par des arcades et des boutiques. Mais ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent sur la place m\u00eame, devant une petite construction en forme d\u2019obus, peinte \u00e0 la chaux bleue. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, dans la pi\u00e8ce unique, \u00e9clair\u00e9e seulement par la porte d\u2019entr\u00e9e, se tenait, derri\u00e8re une planche de bois luisant, un vieil Arabe aux moustaches blanches. Il \u00e9tait en train de servir du th\u00e9, \u00e9levant et abaissant la th\u00e9i\u00e8re au-dessus de trois petits verres multicolores. Avant qu\u2019ils pussent rien distinguer d\u2019autre dans la p\u00e9nombre du magasin, l\u2019odeur fra\u00eeche du th\u00e9 \u00e0 la menthe accueillit Marcel et Janine sur le seuil. \u00c0 peine franchie l\u2019entr\u00e9e, et ses guirlandes encombrantes de th\u00e9i\u00e8res en \u00e9tain, de tasses et de plateaux m\u00eal\u00e9s \u00e0 des tourniquets de cartes postales, Marcel se trouva contre le comptoir. Janine resta dans l\u2019entr\u00e9e. Elle s\u2019\u00e9carta un peu pour ne pas intercepter la lumi\u00e8re. \u00c0 ce moment, elle aper\u00e7ut derri\u00e8re le vieux marchand, dans la p\u00e9nombre, deux Arabes qui les regardaient en souriant, assis sur les sacs gonfl\u00e9s dont le fond de la boutique \u00e9tait enti\u00e8rement garni. Des tapis rouges et noirs, des foulards brod\u00e9s pendaient le long des murs, le sol \u00e9tait encombr\u00e9 de sacs et de petites caisses emplies de graines aromatiques. Sur le comptoir, autour d\u2019une balance aux plateaux de cuivre \u00e9tincelants et d\u2019un vieux m\u00e8tre aux gravures effac\u00e9es, s\u2019alignaient des pains de sucre dont l\u2019un, d\u00e9maillot\u00e9 de ses langes de gros papier bleu, \u00e9tait entam\u00e9 au sommet. L\u2019odeur de laine et d\u2019\u00e9pices qui flottait dans la pi\u00e8ce apparut derri\u00e8re le parfum du th\u00e9 quand le vieux marchand posa la th\u00e9i\u00e8re sur le comptoir et dit bonjour.<\/p>\n\n\n\n<p>Marcel parlait pr\u00e9cipitamment, de cette voix basse qu\u2019il prenait pour parler affaires. Puis il ouvrait la malle, montrait les \u00e9toffes et les foulards, poussait la balance et le m\u00e8tre pour \u00e9taler sa marchandise devant le vieux marchand. Il s\u2019\u00e9nervait, haussait le ton, riait de fa\u00e7on d\u00e9sordonn\u00e9e, il avait l\u2019air d\u2019une femme qui veut plaire et qui n\u2019est pas s\u00fbre d\u2019elle. Maintenant, de ses mains largement ouvertes, il mimait la vente et l\u2019achat. Le vieux secoua la t\u00eate, passa le plateau de th\u00e9 aux deux Arabes derri\u00e8re lui et dit seulement quelques mots qui sembl\u00e8rent d\u00e9courager Marcel. Celui-ci reprit ses \u00e9toffes, les empila dans la malle, puis essuya sur son front une sueur improbable. Il appela le petit porteur et ils repartirent vers les arcades. Dans la premi\u00e8re boutique, bien que le marchand e\u00fbt d\u2019abord affect\u00e9 le m\u00eame air olympien, ils furent un peu plus heureux. \u00ab&nbsp;Ils se prennent pour le Bon Dieu, dit Marcel, mais ils vendent aussi&nbsp;! La vie est dure pour tous.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Janine suivait sans r\u00e9pondre. Le vent avait presque cess\u00e9. Le ciel se d\u00e9couvrait par endroits. Une lumi\u00e8re froide, brillante, descendait des puits bleus qui se creusaient dans l\u2019\u00e9paisseur des nuages. Ils avaient maintenant quitt\u00e9 la place. Ils marchaient dans de petites rues, longeaient des murs de terre au-dessus desquels pendaient les roses pourries de d\u00e9cembre ou, de loin en loin, une grenade, s\u00e8che et v\u00e9reuse. Un parfum de poussi\u00e8re et de caf\u00e9, la fum\u00e9e d\u2019un feu d\u2019\u00e9corces, l\u2019odeur de la pierre, du mouton, flottaient dans ce quartier. Les boutiques, creus\u00e9es dans des pans de murs, \u00e9taient \u00e9loign\u00e9es les unes des autres&nbsp;; Janine sentait ses jambes s\u2019alourdir. Mais son mari se rass\u00e9r\u00e9nait peu \u00e0 peu, il commen\u00e7ait \u00e0 vendre, et devenait aussi plus conciliant&nbsp;; il appelait Janine \u00ab&nbsp;petite&nbsp;\u00bb, le voyage ne serait pas inutile. \u00ab&nbsp;Bien s\u00fbr, disait Janine, il vaut mieux s\u2019entendre directement avec eux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ils revinrent par une autre rue, vers le centre. L\u2019apr\u00e8s-midi \u00e9tait avanc\u00e9, le ciel maintenant \u00e0 peu pr\u00e8s d\u00e9couvert. Ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent sur la place. Marcel se frottait les mains, il contemplait d\u2019un air tendre la malle, devant eux. \u00ab&nbsp;Regarde&nbsp;\u00bb, dit Janine. De l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de la place venait un grand Arabe, maigre, vigoureux, couvert d\u2019un burnous bleu ciel, chauss\u00e9 de souples bottes jaunes, les mains gant\u00e9es, et qui portait haut un visage aquilin et bronz\u00e9. Seul le ch\u00e8che qu\u2019il portait en turban permettait de le distinguer de ces officiers fran\u00e7ais d\u2019Affaires indig\u00e8nes que Janine avait parfois admir\u00e9s. Il avan\u00e7ait r\u00e9guli\u00e8rement dans leur direction, mais semblait regarder au-del\u00e0 de leur groupe, en d\u00e9gantant avec lenteur l\u2019une de ses mains. \u00ab&nbsp;Eh bien, dit Marcel en haussant les \u00e9paules, en voil\u00e0 un qui se croit g\u00e9n\u00e9ral.&nbsp;\u00bb Oui, ils avaient tous ici cet air d\u2019orgueil, mais celui-l\u00e0, vraiment, exag\u00e9rait. Alors que l\u2019espace vide de la place les entourait, il avan\u00e7ait droit sur la malle, sans la voir, sans les voir. Puis la distance qui les s\u00e9parait diminua rapidement et l\u2019Arabe arrivait sur eux, lorsque Marcel saisit, tout d\u2019un coup, la poign\u00e9e de la cantine, et la tira en arri\u00e8re. L\u2019autre passa, sans para\u00eetre rien remarquer, et se dirigea du m\u00eame pas vers les remparts. Janine regarda son mari, il avait son air d\u00e9confit. \u00ab&nbsp;Ils se croient tout permis, maintenant&nbsp;\u00bb, dit-il. Janine ne r\u00e9pondit rien. Elle d\u00e9testait la stupide arrogance de cet Arabe et se sentait tout d\u2019un coup malheureuse. Elle voulait partir, elle pensait \u00e0 son petit appartement. L\u2019id\u00e9e de rentrer \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, dans cette chambre glac\u00e9e, la d\u00e9courageait. Elle pensa soudain que le patron lui avait conseill\u00e9 de monter sur la terrasse du fort d\u2019o\u00f9 l\u2019on voyait le d\u00e9sert. Elle le dit \u00e0 Marcel et qu\u2019on pouvait laisser la malle \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Mais il \u00e9tait fatigu\u00e9, il voulait dormir un peu avant le d\u00eener. \u00ab&nbsp;Je t\u2019en prie&nbsp;\u00bb, dit Janine. Il la regarda, soudain attentif. \u00ab&nbsp;Bien s\u00fbr, mon ch\u00e9ri&nbsp;\u00bb, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle l\u2019attendait devant l\u2019h\u00f4tel, dans la rue. La foule v\u00eatue de blanc devenait de plus en plus nombreuse. On n\u2019y rencontrait pas une seule femme et il semblait \u00e0 Janine qu\u2019elle n\u2019avait jamais vu autant d\u2019hommes. Pourtant, aucun ne la regardait. Quelques-uns, sans para\u00eetre la voir, tournaient lentement vers elle cette face maigre et tann\u00e9e qui, \u00e0 ses yeux, les faisait tous ressemblants, le visage du soldat fran\u00e7ais dans le car, celui de l\u2019Arabe aux gants, un visage \u00e0 la fois rus\u00e9 et fier. Ils tournaient ce visage vers l\u2019\u00e9trang\u00e8re, ils ne la voyaient pas et puis, l\u00e9gers et silencieux, ils passaient autour d\u2019elle dont les chevilles gonflaient. Et son malaise, son besoin de d\u00e9part augmentaient. \u00ab&nbsp;Pourquoi suis-je venue&nbsp;?&nbsp;\u00bb Mais, d\u00e9j\u00e0, Marcel redescendait.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019ils grimp\u00e8rent l\u2019escalier du fort, il \u00e9tait cinq heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. Le vent avait compl\u00e8tement cess\u00e9. Le ciel, tout entier d\u00e9couvert, \u00e9tait maintenant d\u2019un bleu de pervenche. Le froid, devenu plus sec, piquait leurs joues. Au milieu de l\u2019escalier, un vieil Arabe, \u00e9tendu contre le mur, leur demanda s\u2019ils voulaient \u00eatre guid\u00e9s, mais sans bouger, comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 s\u00fbr d\u2019avance de leur refus. L\u2019escalier \u00e9tait long et raide, malgr\u00e9 plusieurs paliers de terre battue. \u00c0 mesure qu\u2019ils montaient, l\u2019espace s\u2019\u00e9largissait et ils s\u2019\u00e9levaient dans une lumi\u00e8re de plus en plus vaste, froide et s\u00e8che, o\u00f9 chaque bruit de l\u2019oasis leur parvenait avec une puret\u00e9 distincte. L\u2019air illumin\u00e9 semblait vibrer autour d\u2019eux, d\u2019une vibration de plus en plus longue \u00e0 mesure qu\u2019ils progressaient, comme si leur passage faisait na\u00eetre sur le cristal de la lumi\u00e8re une onde sonore qui allait s\u2019\u00e9largissant. Et au moment o\u00f9, parvenus sur la terrasse, leur regard se perdit d\u2019un coup au-del\u00e0 de la palmeraie, dans l\u2019horizon immense, il sembla \u00e0 Janine que le ciel entier retentissait d\u2019une seule note \u00e9clatante et br\u00e8ve dont les \u00e9chos peu \u00e0 peu remplirent l\u2019espace au-dessus d\u2019elle, puis se turent subitement pour la laisser silencieuse devant l\u2019\u00e9tendue sans limites.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019est \u00e0 l\u2019ouest, en effet, son regard se d\u00e9pla\u00e7ait lentement, sans rencontrer un seul obstacle, tout le long d\u2019une courbe parfaite. Au-dessous d\u2019elle, les terrasses bleues et blanches de la ville arabe se chevauchaient, ensanglant\u00e9es par les taches rouge sombre des piments qui s\u00e9chaient au soleil. On n\u2019y voyait personne, mais des cours int\u00e9rieures montaient, avec la fum\u00e9e odorante d\u2019un caf\u00e9 qui grillait, des voix rieuses ou des pi\u00e9tinements incompr\u00e9hensibles. Un peu plus loin, la palmeraie, divis\u00e9e en carr\u00e9s in\u00e9gaux par des murs d\u2019argile, bruissait \u00e0 son sommet sous l\u2019effet d\u2019un vent qu\u2019on ne sentait plus sur la terrasse. Plus loin encore, et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horizon, commen\u00e7ait, ocre et gris, le royaume des pierres, o\u00f9 nulle vie n\u2019apparaissait. \u00c0 quelque distance de l\u2019oasis seulement, pr\u00e8s de l\u2019oued qui, \u00e0 l\u2019occident, longeait la palmeraie, on apercevait de larges tentes noires. Tout autour, un troupeau de dromadaires immobiles, minuscules \u00e0 cette distance, formaient sur le sol gris les signes sombres d\u2019une \u00e9trange \u00e9criture dont il fallait d\u00e9chiffrer le sens. Au-dessus du d\u00e9sert, le silence \u00e9tait vaste comme l\u2019espace.<\/p>\n\n\n\n<p>Janine, appuy\u00e9e de tout son corps au parapet, restait sans voix, incapable de s\u2019arracher au vide qui s\u2019ouvrait devant elle. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, Marcel s\u2019agitait. Il avait froid, il voulait descendre. Qu\u2019y avait-il donc \u00e0 voir ici&nbsp;? Mais elle ne pouvait d\u00e9tacher ses regards de l\u2019horizon. L\u00e0-bas, plus au sud encore, \u00e0 cet endroit o\u00f9 le ciel et la terre se rejoignaient dans une ligne pure, l\u00e0-bas, lui semblait-il soudain, quelque chose l\u2019attendait qu\u2019elle avait ignor\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce jour et qui pourtant n\u2019avait cess\u00e9 de lui manquer. Dans l\u2019apr\u00e8s-midi qui avan\u00e7ait, la lumi\u00e8re se d\u00e9tendait doucement&nbsp;; de cristalline, elle devenait liquide. En m\u00eame temps, au c\u0153ur d\u2019une femme que le hasard seul amenait l\u00e0, un n\u0153ud que les ann\u00e9es, l\u2019habitude et l\u2019ennui avaient serr\u00e9, se d\u00e9nouait lentement. Elle regardait le campement des nomades. Elle n\u2019avait m\u00eame pas vu les hommes qui vivaient l\u00e0, rien ne bougeait entre les tentes noires et, pourtant, elle ne pouvait penser qu\u2019\u00e0 eux, dont elle avait \u00e0 peine connu l\u2019existence jusqu\u2019\u00e0 ce jour. Sans maisons, coup\u00e9s du monde, ils \u00e9taient une poign\u00e9e \u00e0 errer sur le vaste territoire qu\u2019elle d\u00e9couvrait du regard, et qui n\u2019\u00e9tait cependant qu\u2019une partie d\u00e9risoire d\u2019un espace encore plus grand, dont la fuite vertigineuse ne s\u2019arr\u00eatait qu\u2019\u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres plus au sud, l\u00e0 o\u00f9 le premier fleuve f\u00e9conde enfin la for\u00eat. Depuis toujours, sur la terre s\u00e8che, racl\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os, de ce pays d\u00e9mesur\u00e9, quelques hommes cheminaient sans tr\u00eave, qui ne poss\u00e9daient rien mais ne servaient personne, seigneurs mis\u00e9rables et libres d\u2019un \u00e9trange royaume. Janine ne savait pas pourquoi cette id\u00e9e l\u2019emplissait d\u2019une tristesse si douce et si vaste qu\u2019elle lui fermait les yeux. Elle savait seulement que ce royaume, de tout temps, lui avait \u00e9t\u00e9 promis et que jamais, pourtant, il ne serait le sien, plus jamais, sinon \u00e0 ce fugitif instant, peut-\u00eatre, o\u00f9 elle rouvrit les yeux sur le ciel soudain immobile, et sur ses flots de lumi\u00e8re fig\u00e9e, pendant que les voix qui montaient de la ville arabe se taisaient brusquement. Il lui sembla que le cours du monde venait alors de s\u2019arr\u00eater et que personne, \u00e0 partir de cet instant, ne vieillirait plus ni ne mourrait. En tous lieux, d\u00e9sormais, la vie \u00e9tait suspendue, sauf dans son c\u0153ur o\u00f9, au m\u00eame moment, quelqu\u2019un pleurait de peine et d\u2019\u00e9merveillement.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la lumi\u00e8re se mit en mouvement, le soleil, net et sans chaleur, d\u00e9clina vers l\u2019ouest qui rosit un peu, tandis qu\u2019une vague grise se formait \u00e0 l\u2019est, pr\u00eate \u00e0 d\u00e9ferler lentement sur l\u2019immense \u00e9tendue. Un premier chien hurla, et son cri lointain monta dans l\u2019air, devenu encore plus froid. Janine s\u2019aper\u00e7ut alors qu\u2019elle claquait des dents. \u00ab&nbsp;On cr\u00e8ve, dit Marcel, tu es stupide. Rentrons.&nbsp;\u00bb Mais il lui prit gauchement la main. Docile maintenant, elle se d\u00e9tourna du parapet et le suivit. Le vieil Arabe de l\u2019escalier, immobile, les regarda descendre vers la ville. Elle marchait sans voir personne, courb\u00e9e sous une immense et brusque fatigue, tra\u00eenant son corps dont le poids lui paraissait maintenant insupportable. Son exaltation l\u2019avait quitt\u00e9e. \u00c0 pr\u00e9sent, elle se sentait trop grande, trop \u00e9paisse, trop blanche aussi pour ce monde o\u00f9 elle venait d\u2019entrer. Un enfant, la jeune fille, l\u2019homme sec, le chacal furtif \u00e9taient les seules cr\u00e9atures qui pouvaient fouler silencieusement cette terre. Qu\u2019y ferait-elle d\u00e9sormais, sinon s\u2019y tra\u00eener jusqu\u2019au sommeil, jusqu\u2019\u00e0 la mort&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se tra\u00eena, en effet, jusqu\u2019au restaurant, devant un mari soudain taciturne, ou qui disait sa fatigue, pendant qu\u2019elle-m\u00eame luttait faiblement contre un rhume dont elle sentait monter la fi\u00e8vre. Elle se tra\u00eena encore jusqu\u2019\u00e0 son lit, o\u00f9 Marcel vint la rejoindre, et \u00e9teignit aussit\u00f4t sans rien lui demander. La chambre \u00e9tait glac\u00e9e. Janine sentait le froid la gagner en m\u00eame temps que s\u2019acc\u00e9l\u00e9rait la fi\u00e8vre. Elle respirait mal, son sang battait sans la r\u00e9chauffer&nbsp;; une sorte de peur grandissait en elle. Elle se retournait, le vieux lit de fer craquait sous son poids. Non, elle ne voulait pas \u00eatre malade. Son mari dormait d\u00e9j\u00e0, elle aussi devait dormir, il le fallait. Les bruits \u00e9touff\u00e9s de la ville parvenaient jusqu\u2019\u00e0 elle par la meurtri\u00e8re. Les vieux phonographes des caf\u00e9s maures nasillaient des airs qu\u2019elle reconnaissait vaguement, et qui lui arrivaient, port\u00e9s par une rumeur de foule lente. Il fallait dormir. Mais elle comptait des tentes noires&nbsp;; derri\u00e8re ses paupi\u00e8res paissaient des chameaux immobiles&nbsp;; d\u2019immenses solitudes tournoyaient en elle. Oui, pourquoi \u00e9tait-elle venue&nbsp;? Elle s\u2019endormit sur cette question.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se r\u00e9veilla un peu plus tard. Le silence autour d\u2019elle \u00e9tait total. Mais, aux limites de la ville, des chiens enrou\u00e9s hurlaient dans la nuit muette. Janine frissonna. Elle se retourna encore sur elle-m\u00eame, sentit contre la sienne l\u2019\u00e9paule dure de son mari et, tout d\u2019un coup, \u00e0 demi endormie, se blottit contre lui. Elle d\u00e9rivait sur le sommeil sans s\u2019y enfoncer, elle s\u2019accrochait \u00e0 cette \u00e9paule avec une avidit\u00e9 inconsciente, comme \u00e0 son port le plus s\u00fbr. Elle parlait, mais sa bouche n\u2019\u00e9mettait aucun son. Elle parlait, mais c\u2019est \u00e0 peine si elle s\u2019entendait elle-m\u00eame. Elle ne sentait que la chaleur de Marcel. Depuis plus de vingt ans, chaque nuit, ainsi, dans sa chaleur, eux deux toujours, m\u00eame malades, m\u00eame en voyage, comme \u00e0 pr\u00e9sent\u2026 Qu\u2019aurait-elle fait d\u2019ailleurs, seule \u00e0 la maison&nbsp;? Pas d\u2019enfant&nbsp;! N\u2019\u00e9tait-ce pas cela qui lui manquait&nbsp;? Elle ne savait pas. Elle suivait Marcel, voil\u00e0 tout, contente de sentir que quelqu\u2019un avait besoin d\u2019elle. Il ne lui donnait pas d\u2019autre joie que de se savoir n\u00e9cessaire. Sans doute ne l\u2019aimait-il pas. L\u2019amour, m\u00eame haineux, n\u2019a pas ce visage renfrogn\u00e9. Mais quel est son visage&nbsp;? Ils s\u2019aimaient dans la nuit, sans se voir, \u00e0 t\u00e2tons. Y a-t-il un autre amour que celui des t\u00e9n\u00e8bres, un amour qui crierait en plein jour&nbsp;? Elle ne savait pas, mais elle savait que Marcel avait besoin d\u2019elle et qu\u2019elle avait besoin de ce besoin, qu\u2019elle en vivait la nuit et le jour, la nuit surtout, chaque nuit, ou il ne voulait pas \u00eatre seul, ni vieillir, ni mourir, avec cet air but\u00e9 qu\u2019il prenait et qu\u2019elle reconnaissait parfois sur d\u2019autres visages d\u2019hommes, le seul air commun de ces fous qui se camouflent sous des airs de raison, jusqu\u2019\u00e0 ce que le d\u00e9lire les prenne et les jette d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vers un corps de femme pour y enfouir, sans d\u00e9sir, ce que la solitude et la nuit leur montrent d\u2019effrayant.<\/p>\n\n\n\n<p>Marcel remua un peu comme pour s\u2019\u00e9loigner d\u2019elle. Non, il ne l\u2019aimait pas, il avait peur de ce qui n\u2019\u00e9tait pas elle, simplement, et elle et lui depuis longtemps auraient d\u00fb se s\u00e9parer, et dormir seuls jusqu\u2019\u00e0 la fin. Mais qui peut dormir toujours seul&nbsp;? Quelques hommes le font, que la vocation ou le malheur ont retranch\u00e9s des autres et qui couchent alors tous les soirs dans le m\u00eame lit que la mort. Marcel, lui, ne le pourrait jamais, lui surtout, enfant faible et d\u00e9sarm\u00e9, que la douleur effarait toujours, son enfant, justement, qui avait besoin d\u2019elle et qui, au m\u00eame moment, fit entendre une sorte de g\u00e9missement. Elle se serra un peu plus contre lui, posa la main sur sa poitrine. Et, en elle-m\u00eame, elle l\u2019appela du nom d\u2019amour qu\u2019elle lui donnait autrefois et que, de loin en loin encore, ils employaient entre eux, mais sans plus penser \u00e0 ce qu\u2019ils disaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle l\u2019appela de tout son c\u0153ur. Elle aussi, apr\u00e8s tout, avait besoin de lui, de sa force, de ses petites manies, elle aussi avait peur de mourir. \u00ab&nbsp;Si je surmontais cette peur, je serais heureuse\u2026&nbsp;\u00bb Aussit\u00f4t, une angoisse sans nom l\u2019envahit. Elle se d\u00e9tacha de Marcel. Non, elle ne surmontait rien, elle n\u2019\u00e9tait pas heureuse, elle allait mourir, en v\u00e9rit\u00e9, sans avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e. Son c\u0153ur lui faisait mal, elle \u00e9touffait sous un poids immense dont elle d\u00e9couvrait soudain qu\u2019elle le tra\u00eenait depuis vingt ans, et sous lequel elle se d\u00e9battait maintenant de toutes ses forces. Elle voulait \u00eatre d\u00e9livr\u00e9e, m\u00eame si Marcel, m\u00eame si les autres ne l\u2019\u00e9taient jamais&nbsp;! R\u00e9veill\u00e9e, elle se dressa dans son lit et tendit l\u2019oreille \u00e0 un appel qui lui sembla tout proche. Mais, des extr\u00e9mit\u00e9s de la nuit, les voix ext\u00e9nu\u00e9es et infatigables des chiens de l\u2019oasis lui parvinrent seules. Un faible vent s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 dont elle entendait couler les eaux l\u00e9g\u00e8res dans la palmeraie. Il venait du sud, l\u00e0 o\u00f9 le d\u00e9sert et la nuit se m\u00ealaient maintenant sous le ciel a nouveau fixe, l\u00e0 ou la vie s\u2019arr\u00eatait, o\u00f9 plus personne ne vieillissait ni ne mourait. Puis les eaux du vent tarirent et elle ne fut m\u00eame plus s\u00fbre d\u2019avoir rien entendu, sinon un appel muet qu\u2019apr\u00e8s tout elle pouvait \u00e0 volont\u00e9 faire taire ou percevoir, mais dont plus jamais elle ne conna\u00eetrait le sens, si elle n\u2019y r\u00e9pondait \u00e0 l\u2019instant. \u00c0 l\u2019instant, oui, cela du moins \u00e9tait s\u00fbr&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se leva doucement et resta immobile, pr\u00e8s du lit, attentive \u00e0 la respiration de son mari. Marcel dormait. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, la chaleur du lit la quittait, le froid la saisit. Elle s\u2019habilla lentement, cherchant ses v\u00eatements \u00e0 t\u00e2tons dans la faible lumi\u00e8re qui, \u00e0 travers les persiennes en fa\u00e7ade, venait des lampes de la rue. Les souliers \u00e0 la main, elle gagna la porte. Elle attendit encore un moment, dans l\u2019obscurit\u00e9, puis ouvrit doucement. Le loquet grin\u00e7a, elle s\u2019immobilisa. Son c\u0153ur battait follement. Elle tendit l\u2019oreille et, rassur\u00e9e par le silence, tourna encore un peu la main. La rotation du loquet lui parut interminable. Elle ouvrit enfin, se glissa dehors, et referma la porte avec les m\u00eames pr\u00e9cautions. Puis, la joue coll\u00e9e contre le bois, elle attendit. Au bout d\u2019un instant, elle per\u00e7ut, lointaine, la respiration de Marcel. Elle se retourna, re\u00e7ut contre le visage l\u2019air glac\u00e9 de la nuit et courut le long de la galerie. La porte de l\u2019h\u00f4tel \u00e9tait ferm\u00e9e. Pendant qu\u2019elle man\u0153uvrait le verrou, le veilleur de nuit parut dans le haut de l\u2019escalier, le visage brouill\u00e9, et lui parla en arabe, \u00ab&nbsp;je reviens&nbsp;\u00bb, dit Janine, et elle se jeta dans la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Des guirlandes d\u2019\u00e9toiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant d\u00e9serte, qui menait au fort. Le froid, qui n\u2019avait plus \u00e0 lutter contre le soleil, avait envahi la nuit&nbsp;; l\u2019air glac\u00e9 lui br\u00fblait les poumons. Mais elle courait, \u00e0 demi aveugle, dans l\u2019obscurit\u00e9. Au sommet de l\u2019avenue, pourtant, des lumi\u00e8res apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s\u2019arr\u00eata, per\u00e7ut un bruit d\u2019\u00e9lytres et, derri\u00e8re les lumi\u00e8res qui grossissaient, vit enfin d\u2019\u00e9normes burnous sous lesquels \u00e9tincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la fr\u00f4l\u00e8rent&nbsp;; trois feux rouges surgirent dans le noir derri\u00e8re elle, pour dispara\u00eetre aussit\u00f4t. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l\u2019escalier, la br\u00fblure de l\u2019air dans ses poumons devint si coupante qu\u2019elle voulut s\u2019arr\u00eater. Un dernier \u00e9lan la jeta malgr\u00e9 elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l\u2019avait pas r\u00e9chauff\u00e9e, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l\u2019air froid qu\u2019elle avalait par saccades coula bient\u00f4t r\u00e9guli\u00e8rement en elle, une chaleur timide commen\u00e7a de na\u00eetre au milieu des frissons. Ses yeux s\u2019ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucun souffle, aucun bruit, sinon, parfois, le cr\u00e9pitement \u00e9touff\u00e9 des pierres que le froid r\u00e9duisait en sable, ne venait troubler la solitude et le silence qui entouraient Janine. Au bout d\u2019un instant, pourtant, il lui sembla qu\u2019une sorte de giration pesante entra\u00eenait le ciel au-dessus d\u2019elle. Dans les \u00e9paisseurs de la nuit s\u00e8che et froide, des milliers d\u2019\u00e9toiles se formaient sans tr\u00eave et leurs gla\u00e7ons \u00e9tincelants, aussit\u00f4t d\u00e9tach\u00e9s, commen\u00e7aient de glisser insensiblement vers l\u2019horizon. Janine ne pouvait s\u2019arracher \u00e0 la contemplation de ces feux \u00e0 la d\u00e9rive. Elle tournait avec eux et le m\u00eame cheminement immobile la r\u00e9unissait peu \u00e0 peu \u00e0 son \u00eatre le plus profond, o\u00f9 le froid et le d\u00e9sir maintenant se combattaient. Devant elle, les \u00e9toiles tombaient, une \u00e0 une, puis s\u2019\u00e9teignaient parmi les pierres du d\u00e9sert, et \u00e0 chaque fois Janine s\u2019ouvrait un peu plus \u00e0 la nuit. Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des \u00eatres, la vie d\u00e9mente ou fig\u00e9e, la longue angoisse de vivre et de mourir. Apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es o\u00f9, fuyant devant la peur, elle avait couru follement, sans but, elle s\u2019arr\u00eatait enfin. En m\u00eame temps, il lui semblait retrouver ses racines, la s\u00e8ve montait \u00e0 nouveau dans son corps qui ne tremblait plus. Press\u00e9e de tout son ventre contre le parapet, tendue vers le ciel en mouvement, elle attendait seulement que son c\u0153ur encore boulevers\u00e9 s\u2019apais\u00e2t \u00e0 son tour et que le silence se f\u00eet en elle. Les derni\u00e8res \u00e9toiles des constellations laiss\u00e8rent tomber leurs grappes un peu plus bas sur l\u2019horizon du d\u00e9sert, et s\u2019immobilis\u00e8rent. Alors, avec une douceur insupportable, l\u2019eau de la nuit commen\u00e7a d\u2019emplir Janine, submergea le froid, monta peu \u00e0 peu du centre obscur de son \u00eatre et d\u00e9borda en flots ininterrompus jusqu\u2019\u00e0 sa bouche pleine de g\u00e9missements. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, le ciel entier s\u2019\u00e9tendait au-dessus d\u2019elle, renvers\u00e9e sur la terre froide.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand Janine rentra, avec les m\u00eames pr\u00e9cautions, Marcel n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9veill\u00e9. Mais il grogna lorsqu\u2019elle se coucha et, quelques secondes apr\u00e8s, se dressa brusquement. Il parla et elle ne comprit pas ce qu\u2019il disait. Il se leva, donna la lumi\u00e8re qui la gifla en plein visage. Il marcha en tanguant vers le lavabo et but longuement \u00e0 la bouteille d\u2019eau min\u00e9rale qui s\u2019y trouvait. Il allait se glisser sous les draps quand, un genou sur le lit, il la regarda, sans comprendre. Elle pleurait, de toutes ses larmes, sans pouvoir se retenir. \u00ab&nbsp;Ce n\u2019est rien, mon ch\u00e9ri, disait-elle, ce n\u2019est rien.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Synopsis : \u00ab La femme adult\u00e8re \u00bb, nouvelle de l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais Albert Camus, raconte un voyage introspectif et transformateur de Janine, une femme qui accompagne son mari Marcel lors d\u2019un d\u00e9placement professionnel \u00e0 travers le d\u00e9sert alg\u00e9rien. Au fil du voyage, Janine \u00e9prouve un profond sentiment de solitude et de m\u00e9contentement face \u00e0 sa vie conjugale et quotidienne. Le r\u00e9cit d\u00e9taille ses observations et ses r\u00e9flexions sur l\u2019environnement, les personnes qu\u2019ils rencontrent et, surtout, sur son propre \u00e9tat \u00e9motionnel et existentiel. \u00c0 travers le vaste et d\u00e9sol\u00e9 paysage du d\u00e9sert, Janine se confronte \u00e0 ses d\u00e9sirs refoul\u00e9s, \u00e0 son sentiment de vide et \u00e0 la recherche d\u2019un sens plus profond \u00e0 sa vie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":26570,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[1675,844],"class_list":["post-26571","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-albert-camus","tag-france-fr","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":1675,"label":"Albert Camus"},{"value":844,"label":"France"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Albert-Camus-La-mujer-adultera2.jpg",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":70,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":70,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":1675,"name":"Albert Camus","slug":"albert-camus","term_group":0,"term_taxonomy_id":1675,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":26,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26571","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26571"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26571\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/26570"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26571"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26571"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26571"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}