{"id":27243,"date":"2026-03-29T21:26:52","date_gmt":"2026-03-30T01:26:52","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=27243"},"modified":"2026-03-29T21:26:54","modified_gmt":"2026-03-30T01:26:54","slug":"marguerite-yourcenar-comment-wang-fo-fut-sauve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/marguerite-yourcenar-comment-wang-fo-fut-sauve\/27243\/","title":{"rendered":"Marguerite Yourcenar : Comment Wang-F\u00f4 fut sauv\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab Comment Wang-F\u00f4 fut sauv\u00e9 \u00bb est une nouvelle de l&rsquo;\u00e9crivaine fran\u00e7aise Marguerite Yourcenar, publi\u00e9e dans la Revue de Paris en 1936. Le vieux peintre Wang-F\u00f4 et son disciple d\u00e9vou\u00e9 Ling parcourent les chemins du royaume de Han, s&rsquo;arr\u00eatant pour contempler la beaut\u00e9 qui les entoure. Wang-F\u00f4 cherche \u00e0 capturer l&rsquo;essence des choses dans ses peintures, accordant plus de valeur aux images qu&rsquo;aux biens mat\u00e9riels. Ling, issu d&rsquo;une famille ais\u00e9e, est fascin\u00e9 par l&rsquo;art et la vision du ma\u00eetre, et abandonne sa vie confortable pour le suivre. Au fil de leur voyage, Ling d\u00e9couvre une nouvelle perception du monde, apprenant \u00e0 voir au-del\u00e0 des apparences. Ensemble, ma\u00eetre et disciple affrontent les merveilles et les d\u00e9fis du chemin, approfondissant leur relation et leur d\u00e9votion \u00e0 l&rsquo;art.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-a8c9e00a\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/Marguerite-Yourcenar-Como-se-salvo-Wang-Fo.webp\" alt=\"Marguerite Yourcenar : Comment Wang-F\u00f4 fut sauv\u00e9\" class=\"wp-image-27242\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/Marguerite-Yourcenar-Como-se-salvo-Wang-Fo.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/Marguerite-Yourcenar-Como-se-salvo-Wang-Fo-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/Marguerite-Yourcenar-Como-se-salvo-Wang-Fo-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/Marguerite-Yourcenar-Como-se-salvo-Wang-Fo-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Comment Wang-F\u00f4 fut sauv\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Marguerite Yourcenar<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux peintre Wang-F\u00f4 et son disciple Ling erraient le long des routes du royaume de Han.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils avan\u00e7aient lentement, car Wang-F\u00f4 s\u2019arr\u00eatait la nuit pour contempler les astres, le jour pour regarder les libellules. Ils \u00e9taient peu charg\u00e9s, car Wang-F\u00f4 aimait l\u2019image des choses, et non les choses elles-m\u00eames, et nul objet au monde ne lui semblait digne d\u2019\u00eatre acquis, sauf des pinceaux, des pots de laque et d\u2019encres de Chine, des rouleaux de soie et de papier de riz. Ils \u00e9taient pauvres, car Wang-F\u00f4 troquait ses peintures contre une ration de bouillie de millet et d\u00e9daignait les pi\u00e8ces d\u2019argent. Son disciple Ling, pliant sous le poids d\u2019un sac plein d\u2019esquisses, courbait respectueusement le dos comme s\u2019il portait la vo\u00fbte c\u00e9leste, car ce sac, aux yeux de Ling, \u00e9tait rempli de montagnes sous la neige, de fleuves au printemps, et du visage de la lune d\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ling n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9 pour courir les routes au c\u00f4t\u00e9 d\u2019un vieil homme qui s\u2019emparait de l\u2019aurore et captait le cr\u00e9puscule. Son p\u00e8re \u00e9tait changeur d\u2019or ; sa m\u00e8re \u00e9tait l\u2019unique enfant d\u2019un marchand de jade qui lui avait l\u00e9gu\u00e9 ses biens en la maudissant parce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas un fils. Ling avait grandi dans une maison d\u2019o\u00f9 la richesse \u00e9liminait les hasards. Cette existence soigneusement calfeutr\u00e9e l\u2019avait rendu timide : il craignait les insectes, le tonnerre et le visage des morts. Quand il eut quinze ans, son p\u00e8re lui choisit une \u00e9pouse et la prit tr\u00e8s belle, car l\u2019id\u00e9e du bonheur qu\u2019il procurait \u00e0 son fils le consolait d\u2019avoir atteint l\u2019\u00e2ge o\u00f9 la nuit sert \u00e0 dormir. L\u2019\u00e9pouse de Ling \u00e9tait fr\u00eale comme un roseau, enfantine comme du lait, douce comme la salive, sal\u00e9e comme les larmes. Apr\u00e8s les noces, les parents de Ling pouss\u00e8rent la discr\u00e9tion jusqu\u2019\u00e0 mourir, et leur fils resta seul dans sa maison peinte de cinabre, en compagnie de sa jeune femme, qui souriait sans cesse, et d\u2019un prunier qui chaque printemps donnait des fleurs roses. Ling aima cette femme au c\u0153ur limpide comme on aime un miroir qui ne se ternirait pas, un talisman qui prot\u00e9gerait toujours. Il fr\u00e9quentait les maisons de th\u00e9 pour ob\u00e9ir \u00e0 la mode et favorisait mod\u00e9r\u00e9ment les acrobates et les danseuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit, dans une taverne, il eut Wang-F\u00f4 pour compagnon de table. Le vieil homme avait bu pour se mettre en \u00e9tat de mieux peindre un ivrogne ; sa t\u00eate penchait de c\u00f4t\u00e9, comme s\u2019il s\u2019effor\u00e7ait de mesurer la distance qui s\u00e9parait sa main de sa tasse. L\u2019alcool de riz d\u00e9liait la langue de cet artisan taciturne, et Wang ce soir-l\u00e0 parlait comme si le silence \u00e9tait un mur, et les mots des couleurs destin\u00e9es \u00e0 le couvrir. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, Ling connut la beaut\u00e9 des faces de buveurs estomp\u00e9es par la fum\u00e9e des boissons chaudes, la splendeur brune des viandes in\u00e9galement l\u00e9ch\u00e9es par les coups de langue du feu, et l\u2019exquise roseur des taches de vin parsemant les nappes comme des p\u00e9tales fan\u00e9s. Un coup de vent creva la fen\u00eatre ; l\u2019averse entra dans la chambre. Wang-F\u00f4 se pencha pour faire admirer \u00e0 Ling la z\u00e9brure livide de l\u2019\u00e9clair, et Ling, \u00e9merveill\u00e9, cessa d\u2019avoir peur de l\u2019orage.<\/p>\n\n\n\n<p>Ling paya l\u2019\u00e9cot du vieux peintre : comme Wang-F\u00f4 \u00e9tait sans argent et sans h\u00f4te, il lui offrit humblement un g\u00eete. Ils firent route ensemble ; Ling tenait une lanterne ; sa lueur projetait dans les flaques des feux inattendus. Ce soir-l\u00e0, Ling apprit avec surprise que les murs de sa maison n\u2019\u00e9taient pas rouges, comme il l\u2019avait cru, mais qu\u2019ils avaient la couleur d\u2019une orange pr\u00eate \u00e0 pourrir. Dans la cour, Wang-F\u00f4 remarqua la forme d\u00e9licate d\u2019un arbuste, auquel personne n\u2019avait pr\u00eat\u00e9 attention jusque-l\u00e0, et le compara \u00e0 une jeune femme qui laisse s\u00e9cher ses cheveux. Dans le couloir, il suivit avec ravissement la marche h\u00e9sitante d\u2019une fourmi le long des crevasses de la muraille, et l\u2019horreur de Ling pour ces bestioles s\u2019\u00e9vanouit. Alors, comprenant que Wang-F\u00f4 venait de lui faire cadeau d\u2019une \u00e2me et d\u2019une perception neuves, Ling coucha respectueusement le vieillard dans la chambre o\u00f9 ses p\u00e8re et m\u00e8re \u00e9taient morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis des ann\u00e9es, Wang-F\u00f4 r\u00eavait de faire le portrait d\u2019une princesse d\u2019autrefois jouant du luth sous un saule. Aucune femme n\u2019\u00e9tait assez irr\u00e9elle pour lui servir de mod\u00e8le, mais Ling pouvait le faire, puisqu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas une femme. Puis Wang-F\u00f4 parla de peindre un jeune prince tirant de l\u2019arc au pied d\u2019un grand c\u00e8dre. Aucun jeune homme du temps pr\u00e9sent n\u2019\u00e9tait assez irr\u00e9el pour lui servir de mod\u00e8le, mais Ling fit poser sa propre femme sous le prunier du jardin. Ensuite, Wang-F\u00f4 la peignit en costume de f\u00e9e parmi les nuages du couchant, et la jeune femme pleura, car c\u2019\u00e9tait un pr\u00e9sage de mort. Depuis que Ling lui pr\u00e9f\u00e9rait les portraits que Wang-F\u00f4 faisait d\u2019elle, son visage se fl\u00e9trissait, comme la fleur en butte au vent chaud ou aux pluies d\u2019\u00e9t\u00e9. Un matin, on la trouva pendue aux branches du prunier rose : les bouts de l\u2019\u00e9charpe qui l\u2019\u00e9tranglait flottaient m\u00eal\u00e9s \u00e0 sa chevelure ; elle paraissait plus mince encore que d\u2019habitude, et pure comme les belles c\u00e9l\u00e9br\u00e9es par les po\u00e8tes des temps r\u00e9volus. Wang-F\u00f4 la peignit une derni\u00e8re fois, car il aimait cette teinte verte dont se recouvre la figure des morts. Son disciple Ling broyait les couleurs, et cette besogne exigeait tant d\u2019application qu\u2019il oubliait de verser des larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ling vendit successivement ses esclaves, ses jades et les poissons de sa fontaine pour procurer au ma\u00eetre des pots d\u2019encre pourpre qui venaient d\u2019Occident. Quand la maison fut vide, ils la quitt\u00e8rent, et Ling ferma derri\u00e8re lui la porte de son pass\u00e9. Wang-F\u00f4 \u00e9tait las d\u2019une ville o\u00f9 les visages n\u2019avaient plus \u00e0 lui apprendre aucun secret de laideur ou de beaut\u00e9, et le ma\u00eetre et le disciple vagabond\u00e8rent ensemble sur les routes du royaume de Han.<\/p>\n\n\n\n<p>Leur r\u00e9putation les pr\u00e9c\u00e9dait dans les villages, au seuil des ch\u00e2teaux forts et sous le porche des temples o\u00f9 les p\u00e8lerins inquiets se r\u00e9fugient au cr\u00e9puscule. On disait que Wang-F\u00f4 avait le pouvoir de donner la vie \u00e0 ses peintures par une derni\u00e8re touche de couleur qu\u2019il ajoutait \u00e0 leurs yeux. Les fermiers venaient le supplier de leur peindre un chien de garde, et les seigneurs voulaient de lui des images de soldats. Les pr\u00eatres honoraient Wang-F\u00f4 comme un sage ; le peuple le craignait comme un sorcier. Wang se r\u00e9jouissait de ces diff\u00e9rences d\u2019opinions qui lui permettaient d\u2019\u00e9tudier autour de lui des expressions de gratitude, de peur, ou de v\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>Ling mendiait la nourriture, veillait sur le sommeil du ma\u00eetre et profitait de ses extases pour lui masser les pieds. Au point du jour, quand le vieux dormait encore, il partait \u00e0 la chasse de paysages timides dissimul\u00e9s derri\u00e8re des bouquets de roseaux. Le soir, quand le ma\u00eetre, d\u00e9courag\u00e9, jetait ses pinceaux sur le sol, il les ramassait. Lorsque Wang \u00e9tait triste et parlait de son grand \u00e2ge, Ling lui montrait en souriant le tronc solide d\u2019un vieux ch\u00eane ; lorsque Wang \u00e9tait gai et d\u00e9bitait des plaisanteries, Ling faisait humblement semblant de l\u2019\u00e9couter.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, au soleil couchant, ils atteignirent les faubourgs de la ville imp\u00e9riale, et Ling chercha pour Wang-F\u00f4 une auberge o\u00f9 passer la nuit. Le vieux s\u2019enveloppa dans des loques, et Ling se coucha contre lui pour le r\u00e9chauffer, car le printemps venait \u00e0 peine de na\u00eetre, et le sol de terre battue \u00e9tait encore gel\u00e9. \u00c0 l\u2019aube, des pas lourds retentirent dans les corridors de l\u2019auberge ; on entendit les chuchotements effray\u00e9s de l\u2019h\u00f4te, et des commandements cri\u00e9s en langue barbare. Ling fr\u00e9mit, se souvenant qu\u2019il avait vol\u00e9 la veille un g\u00e2teau de riz pour le repas du ma\u00eetre. Ne doutant pas qu\u2019on ne v\u00eent l\u2019arr\u00eater, il se demanda qui aiderait demain Wang-F\u00f4 \u00e0 passer le gu\u00e9 du prochain fleuve.<\/p>\n\n\n\n<p>Les soldats entr\u00e8rent avec des lanternes. La flamme filtrant \u00e0 travers le papier bariol\u00e9 jetait des lueurs rouges ou bleues sur leurs casques de cuir. La corde d\u2019un arc vibrait sur leur \u00e9paule, et les plus f\u00e9roces poussaient tout \u00e0 coup des rugissements sans raison. Ils pos\u00e8rent lourdement la main sur la nuque de Wang-F\u00f4, qui ne put s\u2019emp\u00eacher de remarquer que leurs manches n\u2019\u00e9taient pas assorties \u00e0 la couleur de leur manteau.<\/p>\n\n\n\n<p>Soutenu par son disciple, Wang-F\u00f4 suivit les soldats en tr\u00e9buchant le long des routes in\u00e9gales. Les passants attroup\u00e9s se gaussaient de ces deux criminels qu\u2019on menait sans doute d\u00e9capiter. \u00c0 toutes les questions de Wang, les soldats r\u00e9pondaient par une grimace sauvage. Ses mains ligot\u00e9es souffraient, et Ling d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 regardait son ma\u00eetre en souriant, ce qui \u00e9tait pour lui une fa\u00e7on plus tendre de pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils arriv\u00e8rent sur le seuil du palais imp\u00e9rial, dont les murs violets se dressaient en plein jour comme un pan de cr\u00e9puscule. Les soldats firent franchir \u00e0 Wang-F\u00f4 d\u2019innombrables salles carr\u00e9es ou circulaires dont la forme symbolisait les saisons, les points cardinaux, le m\u00e2le et la femelle, la long\u00e9vit\u00e9, les pr\u00e9rogatives du pouvoir. Les portes tournaient sur elles-m\u00eames en \u00e9mettant une note de musique, et leur agencement \u00e9tait tel qu\u2019on parcourait toute la gamme en traversant le palais de l\u2019Est au Couchant. Tout se concertait pour donner l\u2019id\u00e9e d\u2019une puissance et d\u2019une subtilit\u00e9 surhumaines, et l\u2019on sentait que les moindres ordres prononc\u00e9s ici devaient \u00eatre d\u00e9finitifs et terribles comme la sagesse des anc\u00eatres. Enfin, l\u2019air se rar\u00e9fia ; le silence devint si profond qu\u2019un supplici\u00e9 m\u00eame n\u2019e\u00fbt pas os\u00e9 crier. Un eunuque souleva une tenture ; les soldats trembl\u00e8rent comme des femmes, et la petite troupe entra dans la salle o\u00f9 tr\u00f4nait le Fils du Ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une salle d\u00e9pourvue de murs, soutenue par d\u2019\u00e9paisses colonnes de pierre bleue. Un jardin s\u2019\u00e9panouissait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des f\u00fbts de marbre, et chaque fleur contenue dans ses bosquets appartenait \u00e0 une esp\u00e8ce rare apport\u00e9e d\u2019au-del\u00e0 les oc\u00e9ans. Mais aucune n\u2019avait de parfum, de peur que la m\u00e9ditation du Dragon C\u00e9leste ne f\u00fbt troubl\u00e9e par les bonnes odeurs. Par respect pour le silence o\u00f9 baignaient ses pens\u00e9es, aucun oiseau n\u2019avait \u00e9t\u00e9 admis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019enceinte, et on en avait m\u00eame chass\u00e9 les abeilles. Un mur \u00e9norme s\u00e9parait le jardin du reste du monde, afin que le vent, qui passe sur les chiens crev\u00e9s et les cadavres des champs de bataille, ne p\u00fbt se permettre de fr\u00f4ler la manche de l\u2019Empereur.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Ma\u00eetre C\u00e9leste \u00e9tait assis sur un tr\u00f4ne de jade, et ses mains \u00e9taient rid\u00e9es comme celles d\u2019un vieillard, bien qu\u2019il e\u00fbt \u00e0 peine vingt ans. Sa robe \u00e9tait bleue pour figurer l\u2019hiver, et verte pour rappeler le printemps. Son visage \u00e9tait beau, mais impassible comme un miroir plac\u00e9 trop haut qui ne refl\u00e9terait que les astres et l\u2019implacable ciel. Il avait \u00e0 sa droite son Ministre des Plaisirs Parfaits, et \u00e0 sa gauche son Conseiller des Justes Tourments. Comme ses courtisans, rang\u00e9s au pied des colonnes, tendaient l\u2019oreille pour recueillir le moindre mot sorti de ses l\u00e8vres, il avait pris l\u2019habitude de parler toujours \u00e0 voix basse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Dragon C\u00e9leste, dit Wang-F\u00f4 prostern\u00e9, je suis vieux, je suis pauvre, je suis faible. Tu es comme l\u2019\u00e9t\u00e9 ; je suis comme l\u2019hiver. Tu as Dix Mille Vies ; je n\u2019en ai qu\u2019une, et qui va finir. Que t\u2019ai-je fait ? On a li\u00e9 mes mains, qui ne t\u2019ont jamais nui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu me demandes ce que tu m\u2019as fait, vieux Wang-F\u00f4 ? dit l\u2019Empereur.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa voix \u00e9tait si m\u00e9lodieuse qu\u2019elle donnait envie de pleurer. Il leva sa main droite, que les reflets du pavement de jade faisaient para\u00eetre glauque comme une plante sous-marine, et Wang-F\u00f4, \u00e9merveill\u00e9 par la longueur de ces doigts minces, chercha dans ses souvenirs s\u2019il n\u2019avait pas fait de l\u2019Empereur, ou de ses ascendants, un portrait m\u00e9diocre qui m\u00e9riterait la mort. Mais c\u2019\u00e9tait peu probable, car Wang-F\u00f4 jusqu\u2019ici avait peu fr\u00e9quent\u00e9 la cour des empereurs, lui pr\u00e9f\u00e9rant les huttes des fermiers, ou, dans les villes, les faubourgs des courtisanes et les tavernes le long des quais o\u00f9 se querellent les portefaix.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu me demandes ce que tu m\u2019as fait, vieux Wang-F\u00f4 ? reprit l\u2019Empereur en penchant son cou gr\u00eale vers le vieil homme qui l\u2019\u00e9coutait. Je vais te le dire. Mais, comme le venin d\u2019autrui ne peut se glisser en nous que par nos neuf ouvertures, pour te mettre en pr\u00e9sence de tes torts, je dois te promener le long des corridors de ma m\u00e9moire, et te raconter toute ma vie. Mon p\u00e8re avait rassembl\u00e9 une collection de tes peintures dans la chambre la plus secr\u00e8te du palais, car il \u00e9tait d\u2019avis que les personnages des tableaux doivent \u00eatre soustraits \u00e0 la vue des profanes, en pr\u00e9sence de qui ils ne peuvent baisser les yeux. C\u2019est dans ces salles que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9, vieux Wang-F\u00f4, car on avait organis\u00e9 autour de moi la solitude pour me permettre d\u2019y grandir. Pour \u00e9viter \u00e0 ma candeur l\u2019\u00e9claboussure des \u00e2mes humaines, on avait \u00e9loign\u00e9 de moi le flot agit\u00e9 de mes sujets futurs, et il n\u2019\u00e9tait permis \u00e0 personne de passer devant mon seuil, de peur que l\u2019ombre de cet homme ou de cette femme ne s\u2019\u00e9tend\u00eet jusqu\u2019\u00e0 moi. Les quelques vieux serviteurs qu\u2019on m\u2019avait octroy\u00e9s se montraient le moins possible ; les heures tournaient en cercle ; les couleurs de tes peintures s\u2019avivaient avec l\u2019aube et p\u00e2lissaient avec le cr\u00e9puscule. La nuit, quand je ne parvenais pas \u00e0 dormir, je les regardais, et, pendant pr\u00e8s de dix ans, je les ai regard\u00e9es toutes les nuits. Le jour, assis sur un tapis dont je savais par c\u0153ur le dessin, reposant mes paumes vides sur mes genoux de soie jaune, je r\u00eavais aux joies que me procurerait l\u2019avenir. Je me repr\u00e9sentais le monde, le pays de Han au milieu, pareil \u00e0 la plaine monotone et creuse de la main que sillonnent les lignes fatales des Cinq Fleuves. Tout autour, la mer o\u00f9 naissent les monstres, et, plus loin encore, les montagnes qui supportent le ciel. Et, pour m\u2019aider \u00e0 me repr\u00e9senter toutes ces choses, je me servais de tes peintures. Tu m\u2019as fait croire que la mer ressemblait \u00e0 la vaste nappe d\u2019eau \u00e9tal\u00e9e sur tes toiles, si bleue qu\u2019une pierre en y tombant ne peut que se changer en saphir, que les femmes s\u2019ouvraient et se refermaient comme des fleurs, pareilles aux cr\u00e9atures qui s\u2019avancent, pouss\u00e9es par le vent, dans les all\u00e9es de tes jardins, et que les jeunes guerriers \u00e0 la taille mince qui veillent dans les forteresses des fronti\u00e8res \u00e9taient eux-m\u00eames des fl\u00e8ches qui pouvaient vous transpercer le c\u0153ur. \u00c0 seize ans, j\u2019ai vu se rouvrir les portes qui me s\u00e9paraient du monde : je suis mont\u00e9 sur la terrasse du palais pour regarder les nuages, mais ils \u00e9taient moins beaux que ceux de tes cr\u00e9puscules. J\u2019ai command\u00e9 ma liti\u00e8re : secou\u00e9 sur des routes dont je ne pr\u00e9voyais ni la boue ni les pierres, j\u2019ai parcouru les provinces de l\u2019Empire sans trouver tes jardins pleins de femmes semblables \u00e0 des lucioles, tes femmes dont le corps est lui-m\u00eame un jardin. Les cailloux des rivages m\u2019ont d\u00e9go\u00fbt\u00e9 des oc\u00e9ans ; le sang des supplici\u00e9s est moins rouge que la grenade figur\u00e9e sur tes toiles ; la vermine des villages m\u2019emp\u00eache de voir la beaut\u00e9 des rizi\u00e8res ; la chair des femmes vivantes me r\u00e9pugne comme la viande morte qui pend aux crocs des bouchers, et le rire \u00e9pais de mes soldats me soul\u00e8ve le c\u0153ur. Tu m\u2019as menti, Wang-F\u00f4, vieil imposteur : le monde n\u2019est qu\u2019un amas de taches confuses, jet\u00e9es sur le vide par un peintre insens\u00e9, sans cesse effac\u00e9es par nos larmes. Le royaume de Han n\u2019est pas le plus beau des royaumes, et je ne suis pas l\u2019Empereur. Le seul empire sur lequel il vaille la peine de r\u00e9gner est celui o\u00f9 tu p\u00e9n\u00e8tres, vieux Wang, par le chemin des Mille Courbes et des Dix Mille Couleurs, Toi seul r\u00e8gnes en paix sur des montagnes couvertes d\u2019une neige qui ne peut fondre, et sur des champs de narcisses qui ne peuvent pas mourir. Et c\u2019est pourquoi, Wang-F\u00f4, j\u2019ai cherch\u00e9 quel supplice te serait r\u00e9serv\u00e9, \u00e0 toi dont les sortil\u00e8ges m\u2019ont d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de ce que je poss\u00e8de, et donn\u00e9 le d\u00e9sir de ce que je ne poss\u00e9derai pas. Et pour t\u2019enfermer dans le seul cachot dont tu ne puisses sortir, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019on te br\u00fblerait les yeux, puisque tes yeux, Wang-F\u00f4, sont les deux portes magiques qui t\u2019ouvrent ton royaume. Et puisque tes mains sont les deux routes aux dix embranchements qui te m\u00e8nent au c\u0153ur de ton empire, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019on te couperait les mains. M\u2019as-tu compris, vieux Wang-F\u00f4 ?<\/p>\n\n\n\n<p>En entendant cette sentence, le disciple Ling arracha de sa ceinture un couteau \u00e9br\u00e9ch\u00e9 et se pr\u00e9cipita sur l\u2019Empereur. Deux gardes le saisirent. Le Fils du Ciel sourit et ajouta dans un soupir :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et je te hais aussi, vieux Wang-F\u00f4, parce que tu as su te faire aimer. Tuez ce chien.<\/p>\n\n\n\n<p>Ling fit un bond en avant pour \u00e9viter que son sang ne v\u00eent tacher la robe du ma\u00eetre. Un des soldats leva son sabre, et la t\u00eate de Ling se d\u00e9tacha de sa nuque, pareille \u00e0 une fleur coup\u00e9e. Les serviteurs emport\u00e8rent ses restes, et Wang-F\u00f4, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, admira la belle tache \u00e9carlate que le sang de son disciple faisait sur le pavement de pierre verte.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Empereur fit un signe, et deux eunuques essuy\u00e8rent les yeux de Wang-F\u00f4.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00c9coute, vieux Wang-F\u00f4, dit l\u2019Empereur, et s\u00e8che tes larmes, car ce n\u2019est pas le moment de pleurer. Tes yeux doivent rester clairs, afin que le peu de lumi\u00e8re qui leur reste ne soit pas brouill\u00e9e par tes pleurs. Car ce n\u2019est pas seulement par rancune que je souhaite ta mort ; ce n\u2019est pas seulement par cruaut\u00e9 que je veux te voir souffrir. J\u2019ai d\u2019autres projets, vieux Wang-F\u00f4. Je poss\u00e8de dans ma collection de tes \u0153uvres une peinture admirable o\u00f9 les montagnes, l\u2019estuaire des fleuves et la mer se refl\u00e8tent, infiniment rapetiss\u00e9s sans doute, mais avec une \u00e9vidence qui surpasse celle des objets eux-m\u00eames, comme les figures qui se mirent sur les parois d\u2019une sph\u00e8re. Mais cette peinture est inachev\u00e9e, Wang-F\u00f4, et ton chef-d\u2019\u0153uvre est \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9bauche. Sans doute, au moment o\u00f9 tu peignais, assis dans une vall\u00e9e solitaire, tu remarquas un oiseau qui passait, ou un enfant qui poursuivait cet oiseau. Et le bec de l\u2019oiseau ou les joues de l\u2019enfant t\u2019ont fait oublier les paupi\u00e8res bleues des flots. Tu n\u2019as pas termin\u00e9 les franges du manteau de la mer, ni les cheveux d\u2019algues des rochers. Wang-F\u00f4, je veux que tu consacres les heures de lumi\u00e8re qui te restent \u00e0 finir cette peinture, qui contiendra ainsi les derniers secrets accumul\u00e9s au cours de ta longue vie. Nul doute que tes mains, si pr\u00e8s de tomber, ne trembleront sur l\u2019\u00e9toffe de soie, et l\u2019infini p\u00e9n\u00e9trera dans ton \u0153uvre par ces hachures du malheur. Et nul doute que tes yeux, si pr\u00e8s d\u2019\u00eatre an\u00e9antis, ne d\u00e9couvriront des rapports \u00e0 la limite des sens humains. Tel est mon projet, vieux Wang-F\u00f4, et je puis te forcer \u00e0 l\u2019accomplir. Si tu refuses, avant de t\u2019aveugler, je ferai br\u00fbler toutes tes \u0153uvres, et tu seras alors pareil \u00e0 un p\u00e8re dont on a massacr\u00e9 les fils et d\u00e9truit les esp\u00e9rances de post\u00e9rit\u00e9. Mais crois plut\u00f4t, si tu veux, que ce dernier commandement n\u2019est qu\u2019un effet de ma bont\u00e9, car je sais que la toile est la seule ma\u00eetresse que tu aies jamais caress\u00e9e. Et t\u2019offrir des pinceaux, des couleurs et de l\u2019encre pour occuper tes derni\u00e8res heures, c\u2019est faire l\u2019aum\u00f4ne d\u2019une fille de joie \u00e0 un homme qu\u2019on va mettre \u00e0 mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un signe du petit doigt de l\u2019Empereur, deux eunuques apport\u00e8rent respectueusement la peinture inachev\u00e9e o\u00f9 Wang-F\u00f4 avait trac\u00e9 l\u2019image de la mer et du ciel. Wang-F\u00f4 s\u00e9cha ses larmes et sourit, car cette petite esquisse lui rappelait sa jeunesse. Tout y attestait une fra\u00eecheur d\u2019\u00e2me \u00e0 laquelle Wang-F\u00f4 ne pouvait plus pr\u00e9tendre, mais il y manquait cependant quelque chose, car \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Wang l\u2019avait peinte, il n\u2019avait pas encore assez contempl\u00e9 de montagnes, ni de rochers baignant dans la mer leurs flancs nus, et ne s\u2019\u00e9tait pas assez p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de la tristesse du cr\u00e9puscule. Wang-F\u00f4 choisit un des pinceaux que lui pr\u00e9sentait un esclave et se mit \u00e0 \u00e9tendre sur la mer inachev\u00e9e de larges coul\u00e9es bleues. Un eunuque accroupi \u00e0 ses pieds broyait les couleurs ; il s\u2019acquittait assez mal de cette besogne, et plus que jamais Wang-F\u00f4 regretta son disciple Ling.<\/p>\n\n\n\n<p>Wang commen\u00e7a par teinter de rose le bout de l\u2019aile d\u2019un nuage pos\u00e9 sur une montagne. Puis il ajouta \u00e0 la surface de la mer de petites rides qui ne faisaient que rendre plus profond le sentiment de sa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Le pavement de jade devenait singuli\u00e8rement humide, mais Wang-F\u00f4, absorb\u00e9 dans sa peinture, ne s\u2019apercevait pas qu\u2019il travaillait les pieds dans l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fr\u00eale canot grossi sous les coups de pinceau du peintre occupait maintenant tout le premier plan du rouleau de soie. Le bruit cadenc\u00e9 des rames s\u2019\u00e9leva soudain dans la distance, rapide et vif comme un battement d\u2019aile. Le bruit se rapprocha, emplit doucement toute la salle, puis cessa, et des gouttes tremblaient, immobiles, suspendues aux avirons du batelier. Depuis longtemps, le fer rouge destin\u00e9 aux yeux de Wang s\u2019\u00e9tait \u00e9teint sur le brasier du bourreau. Dans l\u2019eau jusqu\u2019aux \u00e9paules, les courtisans, immobilis\u00e9s par l\u2019\u00e9tiquette, se soulevaient sur la pointe des pieds. L\u2019eau atteignit enfin au niveau du c\u0153ur imp\u00e9rial. Le silence \u00e9tait si profond qu\u2019on e\u00fbt entendu tomber des larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait bien Ling. Il avait sa vieille robe de tous les jours, et sa manche droite portait encore les traces d\u2019un accroc qu\u2019il n\u2019avait pas eu le temps de r\u00e9parer, le matin, avant l\u2019arriv\u00e9e des soldats. Mais il avait autour du cou une \u00e9trange \u00e9charpe rouge.<\/p>\n\n\n\n<p>Wang-F\u00f4 lui dit doucement en continuant \u00e0 peindre :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je te croyais mort.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous vivant, dit respectueusement Ling, comment aurais-je pu mourir ?<\/p>\n\n\n\n<p>Et il aida le ma\u00eetre \u00e0 monter en barque. Le plafond de jade se refl\u00e9tait sur l\u2019eau, de sorte que Ling paraissait naviguer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une grotte. Les tresses des courtisans submerg\u00e9s ondulaient \u00e0 la surface comme des serpents, et la t\u00eate p\u00e2le de l\u2019Empereur flottait comme un lotus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Regarde, mon disciple, dit m\u00e9lancoliquement Wang-F\u00f4. Ces malheureux vont p\u00e9rir, si ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 fait. Je ne me doutais pas qu\u2019il y avait assez d\u2019eau dans la mer pour noyer un Empereur. Que faire ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ne crains rien, Ma\u00eetre, murmura le disciple. Bient\u00f4t, ils se trouveront \u00e0 sec et ne se souviendront m\u00eame pas que leur manche ait jamais \u00e9t\u00e9 mouill\u00e9e. Seul, l\u2019Empereur gardera au c\u0153ur un peu d\u2019amertume marine. Ces gens ne sont pas faits pour se perdre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une peinture.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il ajouta :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 La mer est belle, le vent bon, les oiseaux marins font leur nid. Partons, mon Ma\u00eetre, pour le pays au-del\u00e0 des flots.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Partons, dit le vieux peintre.<\/p>\n\n\n\n<p>Wang-F\u00f4 se saisit du gouvernail, et Ling se pencha sur les rames. La cadence des avirons emplit de nouveau toute la salle, ferme et r\u00e9guli\u00e8re comme le bruit d\u2019un c\u0153ur. Le niveau de l\u2019eau diminuait insensiblement autour des grands rochers verticaux qui redevenaient des colonnes. Bient\u00f4t, quelques rares flaques brill\u00e8rent seules dans les d\u00e9pressions du pavement de jade. Les robes des courtisans \u00e9taient s\u00e8ches, mais l\u2019Empereur gardait quelques flocons d\u2019\u00e9cume dans la frange de son manteau.<\/p>\n\n\n\n<p>Le panneau achev\u00e9 par Wang-F\u00f4 \u00e9tait pos\u00e9 contre une tenture. Une barque en occupait tout le premier plan. Elle s\u2019\u00e9loignait peu \u00e0 peu, laissant derri\u00e8re elle un mince sillage qui se refermait sur la mer immobile. D\u00e9j\u00e0, on ne distinguait plus le visage des deux hommes assis dans le canot. Mais on apercevait encore l\u2019\u00e9charpe rouge de Ling, et la barbe de Wang-F\u00f4 flottait au vent.<\/p>\n\n\n\n<p>La pulsation des rames s\u2019affaiblit, puis cessa, oblit\u00e9r\u00e9e par la distance. L\u2019Empereur, pench\u00e9 en avant, la main sur les yeux, regardait s\u2019\u00e9loigner la barque de Wang qui n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019une tache imperceptible dans la p\u00e2leur du cr\u00e9puscule. Une bu\u00e9e d\u2019or s\u2019\u00e9leva et se d\u00e9ploya sur la mer. Enfin, la barque vira autour d\u2019un rocher qui fermait l\u2019entr\u00e9e du large ; l\u2019ombre d\u2019une falaise tomba sur elle ; le sillage s\u2019effa\u00e7a de la surface d\u00e9serte, et le peintre Wang-F\u00f4 et son disciple Ling disparurent \u00e0 jamais sur cette mer de jade bleu que Wang-F\u00f4 venait d\u2019inventer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Comment Wang-F\u00f4 fut sauv\u00e9 \u00bb est une nouvelle de l&rsquo;\u00e9crivaine fran\u00e7aise Marguerite Yourcenar, publi\u00e9e dans la Revue de Paris en 1936. Le vieux peintre Wang-F\u00f4 et son disciple d\u00e9vou\u00e9 Ling parcourent les chemins du royaume de Han, s&rsquo;arr\u00eatant pour contempler la beaut\u00e9 qui les entoure. Wang-F\u00f4 cherche \u00e0 capturer l&rsquo;essence des choses dans ses peintures, accordant plus de valeur aux images qu&rsquo;aux biens mat\u00e9riels. Ling, issu d&rsquo;une famille ais\u00e9e, est fascin\u00e9 par l&rsquo;art et la vision du ma\u00eetre, et abandonne sa vie confortable pour le suivre. Au fil de leur voyage, Ling d\u00e9couvre une nouvelle perception du monde, apprenant \u00e0 voir au-del\u00e0 des apparences. Ensemble, ma\u00eetre et disciple affrontent les merveilles et les d\u00e9fis du chemin, approfondissant leur relation et leur d\u00e9votion \u00e0 l&rsquo;art.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":27242,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[855,844,1681],"class_list":["post-27243","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-fantastique","tag-france-fr","tag-marguerite-yourcenar","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":855,"label":"Fantastique"},{"value":844,"label":"France"},{"value":1681,"label":"Marguerite Yourcenar"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/Marguerite-Yourcenar-Como-se-salvo-Wang-Fo.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":855,"name":"Fantastique","slug":"fantastique","term_group":0,"term_taxonomy_id":855,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":20,"filter":"raw"},{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":1681,"name":"Marguerite Yourcenar","slug":"marguerite-yourcenar","term_group":0,"term_taxonomy_id":1681,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27243","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27243"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27243\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":27245,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27243\/revisions\/27245"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/27242"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27243"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27243"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27243"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}