{"id":27266,"date":"2026-03-30T21:13:04","date_gmt":"2026-03-31T01:13:04","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=27266"},"modified":"2026-03-30T21:13:06","modified_gmt":"2026-03-31T01:13:06","slug":"alphonse-daudet-les-vieux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/alphonse-daudet-les-vieux\/27266\/","title":{"rendered":"Alphonse Daudet\u00a0: Les vieux"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis\u00a0:<\/strong> \u00abLes vieux\u00bb est un conte de l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais Alphonse Daudet, publi\u00e9 dans <em>Le Figaro<\/em> le 23 octobre 1868, puis recueilli dans <em>Lettres de mon moulin<\/em> (1869). Un meunier de Provence re\u00e7oit de Paris une lettre d&rsquo;un ami lui adressant une requ\u00eate singuli\u00e8re : se rendre au village d&rsquo;Eygui\u00e8res pour visiter ses grands-parents, qu&rsquo;il n&rsquo;a pas vus depuis plus de dix ans. \u00c0 contrec\u0153ur, le meunier entreprend le voyage jusqu&rsquo;\u00e0 une humble maison attenante \u00e0 un couvent, o\u00f9 il trouve deux petits vieux qui l&rsquo;accueillent avec une \u00e9motion d\u00e9bordante et une hospitalit\u00e9 attendrissante.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-64e2255d\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"768\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Alphonse-Daudet-Los-viejos.webp\" alt=\"Alphonse Daudet\u00a0: Les vieux\" class=\"wp-image-27265\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Alphonse-Daudet-Los-viejos.webp 768w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Alphonse-Daudet-Los-viejos-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Alphonse-Daudet-Los-viejos-150x150.webp 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Les vieux<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Alphonse Daudet<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Une lettre, p\u00e8re Azan ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, monsieur&#8230; \u00e7a vient de Paris. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait tout fier que \u00e7a v\u00eent de Paris, ce brave p\u00e8re Azan&#8230; Pas moi. Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques tombant sur ma table \u00e0 l\u2019improviste et de si grand matin, allait me faire perdre toute ma journ\u00e9e. Je ne me trompais pas, voyez plut\u00f4t :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin pour un jour et t\u2019en aller tout de suite \u00e0 Eygui\u00e8res&#8230; Eygui\u00e8res est un gros bourg \u00e0 trois ou quatre lieues de chez toi, \u2014 une promenade. En arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La premi\u00e8re maison apr\u00e8s le couvent est une maison basse \u00e0 volets gris avec un jardinet derri\u00e8re. Tu entreras sans frapper, \u2014 la porte est toujours ouverte ; \u2014 et, en entrant, tu crieras bien fort : \u00ab Bonjour, braves gens ! Je suis l\u2019ami de Maurice&#8230; \u00bb Alors, tu verras deux petits vieux, oh ! mais vieux, vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton c\u0153ur, comme s\u2019ils \u00e9taient \u00e0 toi. Puis vous causerez ; ils te parleront de moi, rien que de moi ; ils te raconteront mille folies que tu \u00e9couteras sans rire&#8230; Tu ne riras pas, hein ?&#8230; Ce sont mes grands-parents, deux \u00eatres dont je suis toute la vie et qui ne m\u2019ont pas vu depuis dix ans&#8230; Dix ans, c\u2019est long ! Mais que veux-tu ! Moi, Paris me tient ; eux, c\u2019est le grand \u00e2ge&#8230; Ils sont si vieux, s\u2019ils venaient me voir, ils se casseraient en route&#8230; Heureusement, tu es l\u00e0-bas, mon cher meunier, et, en t\u2019embrassant, les pauvres gens croiront m\u2019embrasser un peu moi-m\u00eame&#8230; Je leur ai si souvent parl\u00e9 de nous et de cette bonne amiti\u00e9 dont&#8230; \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le diable soit de l\u2019amiti\u00e9 ! Justement ce matin-l\u00e0 il faisait un temps admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes ; trop de mistral et trop de soleil, une vraie journ\u00e9e de Provence. Quand cette maudite lettre arriva, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 choisi mon <em>cagnard<\/em> (abri) entre deux roches, et je r\u00eavais de rester l\u00e0 tout le jour, comme un l\u00e9zard, \u00e0 boire de la lumi\u00e8re, en \u00e9coutant chanter les pins&#8230; Enfin, que voulez-vous faire ? Je fermai le moulin en maugr\u00e9ant, je mis la clef sous la chati\u00e8re. Mon b\u00e2ton, ma pipe, et me voil\u00e0 parti.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrivai \u00e0 Eygui\u00e8res vers deux heures. Le village \u00e9tait d\u00e9sert, tout le monde aux champs. Dans les ormes du cours blancs de poussi\u00e8re, les cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place de la mairie un \u00e2ne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la fontaine de l\u2019\u00e9glise, mais personne pour m\u2019indiquer l\u2019orphelinat. Par bonheur, une vieille f\u00e9e m\u2019apparut tout \u00e0 coup, accroupie et filant dans l\u2019encoignure de sa porte ; je lui dis ce que je cherchais ; et comme cette f\u00e9e \u00e9tait tr\u00e8s puissante, elle n\u2019eut qu\u2019\u00e0 lever sa quenouille : aussit\u00f4t le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie&#8230; C\u2019\u00e9tait une grande maison maussade et noire, toute fi\u00e8re de montrer au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de gr\u00e8s rouge avec un peu de latin autour. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cette maison, j\u2019en aper\u00e7us une autre plus petite. Des volets gris, le jardin derri\u00e8re&#8230; Je la reconnus tout de suite, et j\u2019entrai sans frapper.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille peinte en rose, le jardinet qui tremblait au fond \u00e0 travers un store de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons fan\u00e9s. Il me semblait que j\u2019arrivais chez quelque vieux bailli du temps de Sedaine&#8230; Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte entrouverte on entendait le tic-tac d\u2019une grosse horloge et une voix d\u2019enfant, mais d\u2019enfant \u00e0 l\u2019\u00e9cole, qui lisait en s\u2019arr\u00eatant \u00e0 chaque syllabe : \u00ab A&#8230; LORS&#8230; SAINT&#8230; I&#8230; R\u00c9&#8230; N\u00c9\u2026 E&#8230; S\u2019\u00c9&#8230; CRI&#8230; A&#8230; JE&#8230; SUIS&#8230; LE&#8230; FRO&#8230; MENT&#8230; DU&#8230; SEIGNEUR&#8230; IL&#8230; FAUT&#8230; QUE&#8230; JE&#8230; SOIS&#8230; MOU&#8230; LU&#8230; PAR&#8230; LA&#8230; DENT&#8230; DE&#8230; CES&#8230; A&#8230; NI&#8230; MAUX&#8230; \u00bb Je m\u2019approchai doucement de cette porte et je regardai.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le calme et le demi-jour d\u2019une petite chambre, un bon vieux \u00e0 pommettes roses, rid\u00e9 jusqu\u2019au bout des doigts, dormait au fond d\u2019un fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. \u00c0 ses pieds, une fillette habill\u00e9e de bleu, \u2014 grande p\u00e8lerine et petit b\u00e9guin, le costume des orphelines, \u2014 lisait la Vie de saint Ir\u00e9n\u00e9e dans un livre plus gros qu\u2019elle&#8230; Cette lecture miraculeuse avait op\u00e9r\u00e9 sur toute la maison. Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris dans leur cage, l\u00e0-bas sur la fen\u00eatre. La grosse horloge ronflait, tictac, tictac. Il n\u2019y avait d\u2019\u00e9veill\u00e9 dans toute la chambre qu\u2019une grande bande de lumi\u00e8re qui tombait droite et blanche entre les volets clos, pleine d\u2019\u00e9tincelles vivantes et de valses microscopiques&#8230; Au milieu de l\u2019assoupissement g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019enfant continuait sa lecture d\u2019un air grave : \u00ab AUS&#8230; SI&#8230; T\u00d4T&#8230; DEUX&#8230; LIONS&#8230; SE&#8230; PR\u00c9&#8230; CI&#8230; PI&#8230; T\u00c8&#8230; RENT&#8230; SUR&#8230; LUI&#8230; ET&#8230; LE&#8230; D\u00c9&#8230; VO&#8230; R\u00c8&#8230; RENT&#8230; \u00bb C\u2019est \u00e0 ce moment que j\u2019entrai&#8230; Les lions de saint Ir\u00e9n\u00e9e se pr\u00e9cipitant dans la chambre n\u2019y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup de th\u00e9\u00e2tre ! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, les mouches se r\u00e9veillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en sursaut, tout effar\u00e9, et moi-m\u00eame, un peu troubl\u00e9, je m\u2019arr\u00eate sur le seuil en criant bien fort : \u00ab Bonjour, braves gens ! je suis l\u2019ami de Maurice. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Oh ! alors, si vous l\u2019aviez vu, le pauvre vieux ! si vous l\u2019aviez vu venir vers moi les bras tendus, m\u2019embrasser, me serrer les mains, courir \u00e9gar\u00e9 dans la chambre, en faisant : \u00ab Mon Dieu ! mon Dieu !&#8230; \u00bb Toutes les rides de son visage riaient. Il \u00e9tait rouge. Il b\u00e9gayait : \u00ab Ah ! monsieur&#8230; ah ! monsieur&#8230; \u00bb Puis il allait vers le fond en appelant : \u00ab Mamette ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une porte qui s\u2019ouvre, un trot de souris dans le couloir&#8230; C\u2019\u00e9tait Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet \u00e0 coques, sa robe carm\u00e9lite, et son mouchoir brod\u00e9 qu\u2019elle tenait \u00e0 la main pour me faire honneur, \u00e0 l\u2019ancienne mode&#8230; Chose attendrissante ! Ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait pu s\u2019appeler Mamette, lui aussi. Seulement, la vraie Mamette avait d\u00fb beaucoup pleurer dans sa vie, et elle \u00e9tait encore plus rid\u00e9e que l\u2019autre. Comme l\u2019autre aussi, elle avait pr\u00e8s d\u2019elle une enfant de l\u2019orphelinat, petite garde en p\u00e8lerine bleue qui ne la quittait jamais ; et de voir ces vieillards prot\u00e9g\u00e9s par ces orphelines, c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019on peut imaginer de plus touchant.<\/p>\n\n\n\n<p>En entrant, Mamette avait commenc\u00e9 par me faire une grande r\u00e9v\u00e9rence, mais d\u2019un mot le vieux lui coupa sa r\u00e9v\u00e9rence en deux : \u00ab C\u2019est l\u2019ami de Maurice !&#8230; \u00bb Aussit\u00f4t la voil\u00e0 qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui&#8230; Ces vieux, \u00e7a n\u2019a qu\u2019une goutte de sang dans les veines, et \u00e0 la moindre \u00e9motion, elle leur saute au visage&#8230; \u00ab Vite, vite, une chaise ! \u00bb dit la vieille \u00e0 sa petite. \u00ab Ouvre les volets ! \u00bb crie le vieux \u00e0 la sienne ; et, me prenant chacun par une main, ils m\u2019emmen\u00e8rent en trottinant jusqu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre, qu\u2019on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On approche les fauteuils, je m\u2019installe entre les deux sur un pliant, les petites bleues derri\u00e8re nous, et l\u2019interrogatoire commence : \u00ab Comment va-t-il ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Est-ce qu\u2019il est content ?&#8230; \u00bb Et patati ! et patata ! Comme cela pendant des heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi, je r\u00e9pondais de mon mieux \u00e0 toutes leurs questions, donnant sur mon ami les d\u00e9tails que je savais, inventant effront\u00e9ment ceux que je ne savais pas, me gardant surtout d\u2019avouer que je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9 si ses fen\u00eatres fermaient bien ou de quelle couleur \u00e9tait le papier de sa chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Le papier de sa chambre ! Il est bleu, madame, bleu clair, avec des guirlandes&#8230; \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vraiment ! \u00bb faisait la pauvre vieille attendrie, et elle ajoutait en se tournant vers son mari : \u00ab C\u2019est un si brave enfant ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Oh ! oui, c\u2019est un brave enfant ! \u00bb reprenait l\u2019autre avec enthousiasme ; et, tout le temps que je parlais, c\u2019\u00e9taient entre eux des hochements de t\u00eate, des clignements d\u2019yeux, des airs entendus, ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire : \u00ab Parlez plus fort&#8230; Elle a l\u2019oreille un peu dure. \u00bb Et elle de son c\u00f4t\u00e9 : \u00ab Un peu plus haut, je vous prie&#8230; Il n\u2019entend pas tr\u00e8s bien&#8230; \u00bb Alors j\u2019\u00e9levais la voix, et tous deux me remerciaient d\u2019un sourire ; et dans ces sourires fan\u00e9s qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu\u2019au fond de mes yeux l\u2019image de leur Maurice, moi j\u2019\u00e9tais tout \u00e9mu de la retrouver cette image, vague, voil\u00e9e, presque insaisissable, comme si je voyais mon ami me sourire tr\u00e8s loin, dans un brouillard.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, le vieux se dresse sur son fauteuil :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Mais j\u2019y pense, Mamette&#8230; il n\u2019a peut-\u00eatre pas d\u00e9jeun\u00e9 ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et Mamette, effar\u00e9e, les bras au ciel :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Pas d\u00e9jeun\u00e9 !&#8230; Grand Dieu ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je croyais qu\u2019il s\u2019agissait encore de Maurice, et j\u2019allais r\u00e9pondre que ce brave enfant n\u2019attendait jamais plus tard que midi pour se mettre \u00e0 table. Mais non, c\u2019\u00e9tait bien de moi qu\u2019on parlait, et il faut voir quel branle-bas quand j\u2019avouai que j\u2019\u00e9tais encore \u00e0 jeun.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vite le couvert, petites bleues ! La table au milieu de la chambre, la nappe du dimanche, les assiettes \u00e0 fleurs. Et ne rions pas tant, s\u2019il vous pla\u00eet ! et d\u00e9p\u00eachons-nous&#8230; \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois bien qu\u2019elles se d\u00e9p\u00eachaient ! \u00c0 peine le temps de casser trois assiettes, le d\u00e9jeuner se trouva servi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Un bon petit d\u00e9jeuner, me disait Mamette en me conduisant \u00e0 table ; seulement, vous serez tout seul&#8230; Nous autres, nous avons d\u00e9j\u00e0 mang\u00e9 ce matin. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ces pauvres vieux ! \u00e0 quelque heure qu\u2019on les prenne, ils ont toujours mang\u00e9 le matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bon petit d\u00e9jeuner de Mamette, c\u2019\u00e9tait deux doigts de lait, des dattes et une <em>barquette<\/em>, quelque chose comme un \u00e9chaud\u00e9 ; de quoi la nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours&#8230; Et dire qu\u2019\u00e0 moi seul je vins \u00e0 bout de toutes ces provisions !&#8230; Aussi quelle indignation autour de la table ! comme les petites bleues chuchotaient en se poussant du coude, et l\u00e0-bas, au fond de leur cage, comme les canaris avaient l\u2019air de se dire : \u00ab Oh ! ce monsieur qui mange toute la <em>barquette !<\/em> \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je la mangeais toute, en effet, et presque sans m\u2019en apercevoir, occup\u00e9 que j\u2019\u00e9tais \u00e0 regarder autour de moi dans cette chambre claire et paisible o\u00f9 flottait comme une odeur de choses anciennes&#8230; Il y avait surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas d\u00e9tacher mes yeux. Ces lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux \u00e0 franges. Trois heures sonnent. C\u2019est l\u2019heure o\u00f9 tous les vieux se r\u00e9veillent : \u00ab Tu dors, Mamette ? \u2014 Non, mon ami. \u2014 N\u2019est-ce pas que Maurice est un brave enfant ? \u2014 Oh ! oui, c\u2019est un brave enfant ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces deux petits lits de vieux, dress\u00e9s l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, un drame terrible se passait \u00e0 l\u2019autre bout de la chambre, devant l\u2019armoire. Il s\u2019agissait d\u2019atteindre l\u00e0-haut, sur le dernier rayon, certain bocal de cerises \u00e0 l\u2019eau-de-vie qui attendait Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l\u2019ouverture. Malgr\u00e9 les supplications de Mamette, le vieux avait tenu \u00e0 aller chercher ses cerises lui-m\u00eame ; et, mont\u00e9 sur une chaise au grand effroi de sa femme, il essayait d\u2019arriver l\u00e0-haut&#8230; Vous voyez le tableau d\u2019ici : le vieux qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponn\u00e9es \u00e0 sa chaise, Mamette derri\u00e8re lui, haletante, les bras tendus, et sur tout cela un l\u00e9ger parfum de bergamote qui s\u2019exhale de l\u2019armoire ouverte et des grandes piles de linge roux&#8230; C\u2019\u00e9tait charmant.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, apr\u00e8s bien des efforts, on parvint \u00e0 le tirer de l\u2019armoire, ce fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d\u2019argent toute bossel\u00e9e, la timbale de Maurice quand il \u00e9tait petit. On me la remplit de cerises jusqu\u2019au bord ; Maurice les aimait tant, les cerises ! Et tout en me servant, le vieux me disait \u00e0 l\u2019oreille d\u2019un air de gourmandise : \u00ab Vous \u00eates bien heureux, vous, de pouvoir en manger !&#8230; C\u2019est ma femme qui les a faites&#8230; Vous allez go\u00fbter quelque chose de bon. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9las ! sa femme les avait faites, mais elle avait oubli\u00e9 de les sucrer. Que voulez-vous ? on devient distrait en vieillissant. Elles \u00e9taient atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette&#8230; Mais cela ne m\u2019emp\u00eacha pas de les manger jusqu\u2019au bout, sans sourciller.<\/p>\n\n\n\n<p>Le repas termin\u00e9, je me levai pour prendre cong\u00e9 de mes h\u00f4tes. Ils auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, mais le jour baissait, le moulin \u00e9tait loin, il fallait partir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 en m\u00eame temps que moi : \u00ab Mamette, mon habit !&#8230; je veux le conduire jusqu\u2019\u00e0 la place \u00bb. Bien s\u00fbr qu\u2019au fond d\u2019elle-m\u00eame, Mamette trouvait qu\u2019il faisait d\u00e9j\u00e0 un peu frais pour me conduire jusqu\u2019\u00e0 la place ; mais elle n\u2019en laissa rien para\u00eetre. Seulement, pendant qu\u2019elle l\u2019aidait \u00e0 passer les manches de son habit, un bel habit tabac d\u2019Espagne \u00e0 boutons de nacre, j\u2019entendais la ch\u00e8re cr\u00e9ature qui lui disait doucement : \u00ab Tu ne rentreras pas trop tard, n\u2019est-ce pas ? \u00bb Et lui, d\u2019un petit air malin : \u00ab H\u00e9 ! h\u00e9 !&#8230; je ne sais pas&#8230; peut-\u00eatre&#8230; \u00bb L\u00e0-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient de les voir rire, et, dans leur coin, les canaris riaient aussi \u00e0 leur mani\u00e8re&#8230; Entre nous, je crois que l\u2019odeur des cerises les avait tous un peu gris\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; La nuit tombait, quand nous sort\u00eemes, le grand-p\u00e8re et moi. La petite bleue nous suivait de loin pour le ramener ; mais lui ne la voyait pas, et il \u00e9tait tout fier de marcher \u00e0 mon bras, comme un homme. Mamette, rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous regardant de jolis hochements de t\u00eate qui semblaient dire : \u00ab Tout de m\u00eame, mon pauvre homme, il marche encore ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abLes vieux\u00bb est un conte de l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais Alphonse Daudet, publi\u00e9 dans Le Figaro le 23 octobre 1868, puis recueilli dans Lettres de mon moulin (1869). Un meunier de Provence re\u00e7oit de Paris une lettre d&rsquo;un ami lui adressant une requ\u00eate singuli\u00e8re : se rendre au village d&rsquo;Eygui\u00e8res pour visiter ses grands-parents, qu&rsquo;il n&rsquo;a pas vus depuis plus de dix ans. \u00c0 contrec\u0153ur, le meunier entreprend le voyage jusqu&rsquo;\u00e0 une humble maison attenante \u00e0 un couvent, o\u00f9 il trouve deux petits vieux qui l&rsquo;accueillent avec une \u00e9motion d\u00e9bordante et une hospitalit\u00e9 attendrissante.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":27265,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[1684,844,1456],"class_list":["post-27266","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-alphonse-daudet","tag-france-fr","tag-realiste","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":1684,"label":"Alphonse Daudet"},{"value":844,"label":"France"},{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Alphonse-Daudet-Los-viejos.webp",768,768,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":1684,"name":"Alphonse Daudet","slug":"alphonse-daudet","term_group":0,"term_taxonomy_id":1684,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":844,"name":"France","slug":"france-fr","term_group":0,"term_taxonomy_id":844,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":28,"filter":"raw"},{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27266","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27266"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27266\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":27267,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27266\/revisions\/27267"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/27265"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27266"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27266"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27266"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}