{"id":27291,"date":"2026-03-31T19:21:12","date_gmt":"2026-03-31T23:21:12","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=27291"},"modified":"2026-03-31T19:21:14","modified_gmt":"2026-03-31T23:21:14","slug":"vladimir-nabokov-signes-et-symboles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/vladimir-nabokov-signes-et-symboles\/27291\/","title":{"rendered":"Vladimir Nabokov\u00a0: Signes et symboles"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab Signes et symboles \u00bb (Signs and Symbols) est une nouvelle de Vladimir Nabokov, publi\u00e9e le 15 mai 1948 dans <em>The New Yorker<\/em>. Elle raconte une journ\u00e9e particuli\u00e8rement difficile dans la vie d&rsquo;un couple d&rsquo;immigrants \u00e2g\u00e9s qui rend visite \u00e0 leur fils intern\u00e9 dans un sanatorium en raison d&rsquo;une grave maladie mentale. Ils sont confront\u00e9s \u00e0 des contretemps quotidiens, \u00e0 des souvenirs douloureux et au poids d&rsquo;une existence marqu\u00e9e par la perte et la r\u00e9signation. Le r\u00e9cit avance dans un calme tendu, entre des d\u00e9tails apparemment insignifiants qui r\u00e9v\u00e8lent peu \u00e0 peu une atmosph\u00e8re charg\u00e9e d&rsquo;angoisse, tandis que les signes du monde ext\u00e9rieur semblent prendre une signification cach\u00e9e et inqui\u00e9tante.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-cd6c361f\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Vladimir-Nabokov-Signos-y-simbolos.webp\" alt=\"Vladimir Nabokov\u00a0: Signes et symboles\" class=\"wp-image-21295\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Vladimir-Nabokov-Signos-y-simbolos.webp 1024w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Vladimir-Nabokov-Signos-y-simbolos-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Vladimir-Nabokov-Signos-y-simbolos-150x150.webp 150w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Vladimir-Nabokov-Signos-y-simbolos-768x768.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Signes et symboles<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Vladimir Nabokov<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">1.<\/h3>\n\n\n\n<p>Pour la quatri\u00e8me fois en quatre ans, ils \u00e9taient confront\u00e9s au probl\u00e8me de savoir quel cadeau d\u2019anniversaire on peut apporter \u00e0 un jeune homme atteint d\u2019une maladie mentale incurable. Il n\u2019avait aucun d\u00e9sir. Les objets faits par les hommes \u00e9taient pour lui soit les ruches du mal bourdonnantes d\u2019une activit\u00e9 maligne que lui seul percevait, soit de frustes consolations dont on n\u2019avait que faire dans son univers abstrait. Apr\u00e8s avoir \u00e9limin\u00e9 bon nombre d\u2019objets susceptibles de l\u2019offenser ou de l\u2019effrayer (tout objet du genre gadget, par exemple, \u00e9tait tabou), ses parents choisirent une babiole d\u00e9licate et innocente&nbsp;: un panier contenant dix gel\u00e9es de fruit diff\u00e9rentes dans dix petits pots.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque de sa naissance, il y avait d\u00e9j\u00e0 longtemps qu\u2019ils \u00e9taient mari\u00e9s&nbsp;; une vingtaine d\u2019ann\u00e9es s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es et ils \u00e9taient maintenant bien vieux. Elle avait des cheveux gris et ternes coiff\u00e9s n\u2019importe comment. Elle portait des robes noires bon march\u00e9. \u00c0 l\u2019inverse des autres femmes de son \u00e2ge (telle que Mme Sol, leur voisine d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 dont le visage \u00e9tait fard\u00e9 de rose et de mauve et dont le chapeau \u00e9tait une grappe de fleurs de ruisseau), elle offrait un visage blanc et nu \u00e0 cette lumi\u00e8re des jours de printemps qui ne pardonne rien. Son mari qui, au pays, avait \u00e9t\u00e9 un chef d\u2019entreprise relativement prosp\u00e8re, d\u00e9pendait maintenant totalement de son fr\u00e8re Isaac, un authentique Am\u00e9ricain depuis pr\u00e8s de quarante ans. Ils le voyaient rarement et l\u2019avaient sur nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;le Prince&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce vendredi-l\u00e0 tout alla de travers. La rame de m\u00e9tro eut une coupure de courant entre deux stations et, pendant un quart d\u2019heure, chacun n\u2019entendit plus que le fid\u00e8le battement de son c\u0153ur et le froissement des journaux. L\u2019autobus qu\u2019ils devaient prendre ensuite les fit attendre une \u00e9ternit\u00e9&nbsp;; quand enfin il arriva, il \u00e9tait bourr\u00e9 de jeunes lyc\u00e9ennes volubiles. Il pleuvait tr\u00e8s fort lorsqu\u2019ils prirent le chemin brun qui montait au sanatorium. L\u00e0, ils attendirent encore&nbsp;; et au lieu de voir entrer leur gar\u00e7on dans la pi\u00e8ce, en tra\u00eenant les pieds comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e (son pauvre visage tout couvert d\u2019acn\u00e9, mal ras\u00e9, renfrogn\u00e9 et h\u00e9b\u00e9t\u00e9), ce fut une infirmi\u00e8re qu\u2019ils connaissaient et n\u2019appr\u00e9ciaient pas beaucoup qui apparut enfin et expliqua avec exub\u00e9rance qu\u2019il avait une fois de plus attent\u00e9 \u00e0 ses jours. Il allait bien, dit-elle, mais une visite risquait de le perturber. L\u2019\u00e9tablissement souffrait d\u2019un manque si cruel de personnel, les choses s\u2019\u00e9garaient ou se perdaient si facilement, qu\u2019ils d\u00e9cid\u00e8rent de ne pas laisser leur cadeau au bureau mais de le lui apporter la prochaine fois qu\u2019ils viendraient.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle attendit que son mari ouvre son parapluie et lui prit alors le bras. Il n\u2019arr\u00eatait pas de se gratter la gorge, dans ce registre sonore qui \u00e9tait le sien quand il \u00e9tait contrari\u00e9. Ils atteignirent l\u2019abri du bus de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, et il ferma son parapluie. \u00c0 quelques pas de l\u00e0, sous un arbre ruisselant et battu par le vent, un minuscule oiseau, sans plumes et \u00e0 demi mort, se d\u00e9battait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment dans une flaque d\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant le long trajet jusqu\u2019\u00e0 la station de m\u00e9tro, elle et son mari n\u2019\u00e9chang\u00e8rent pas un mot&nbsp;; et chaque fois qu\u2019elle jetait un regard sur les vieilles mains de son mari (veines gonfl\u00e9es, peau recouverte de taches brunes) crisp\u00e9es et convuls\u00e9es sur le manche de son parapluie, elle sentait la pression grandissante des larmes. Tandis qu\u2019elle regardait autour d\u2019elle cherchant \u00e0 accrocher son esprit \u00e0 quelque chose, elle eut un choc presque doux, fait de compassion et d\u2019\u00e9merveillement, en remarquant qu\u2019un des passagers, une fille aux cheveux fonc\u00e9s et aux ongles de pied rouges et crasseux, pleurait sur l\u2019\u00e9paule d\u2019une femme plus \u00e2g\u00e9e. \u00c0 qui cette femme ressemblait-elle&nbsp;? Elle ressemblait \u00e0 Rebecca Borisovna dont la fille avait \u00e9pous\u00e9 l\u2019un des Soloveitchik \u2013 \u00e0 Minsk, il y avait bien longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re fois qu\u2019il avait essay\u00e9 de se suicider, sa m\u00e9thode avait \u00e9t\u00e9, selon l\u2019expression du docteur, un chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9&nbsp;; il aurait r\u00e9ussi si un autre malade envieux, pensant qu\u2019il apprenait \u00e0 voler, ne l\u2019avait arr\u00eat\u00e9. En fait, ce qu\u2019il voulait, c\u2019\u00e9tait percer un trou dans son univers et s\u2019\u00e9chapper.<\/p>\n\n\n\n<p>Son syst\u00e8me de fantasmes avait fait l\u2019objet d\u2019un article s\u00e9rieux dans un mensuel scientifique, mais bien avant cela, elle et son mari en avaient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 tout seuls le myst\u00e8re. \u00ab&nbsp;N\u00e9vrose r\u00e9f\u00e9rentielle&nbsp;\u00bb, avait dit Herman Brink. Dans ces cas tr\u00e8s rares le malade s\u2019imagine que tout ce qui se passe autour de lui est une r\u00e9f\u00e9rence voil\u00e9e \u00e0 sa personnalit\u00e9 et \u00e0 son existence. Il exclut les personnes r\u00e9elles de cette conspiration \u2013 car il se consid\u00e8re tellement plus intelligent que les autres hommes. La nature ph\u00e9nom\u00e9nale l\u2019espionne o\u00f9 qu\u2019il aille. Les nuages dans le ciel aux mille regards se communiquent entre eux, au moyen de signes tr\u00e8s lents, des renseignements incroyablement d\u00e9taill\u00e9s sur son compte. Ses pens\u00e9es les plus secr\u00e8tes sont d\u00e9battues au cr\u00e9puscule dans un alphabet manuel par les arbres qui gesticulent d\u2019un air lugubre. Des cailloux, des souillures ou encore des taches de soleil forment des motifs qui repr\u00e9sentent, de mani\u00e8re assez terrible, des messages qu\u2019il doit intercepter. Tout est chiffre et de tout il est le th\u00e8me. Certains de ces espions sont des observateurs indiff\u00e9rents, telles les surfaces de verre et les flaques tranquilles&nbsp;; d\u2019autres, tels les manteaux dans les vitrines, sont des t\u00e9moins malveillants, des lyncheurs au fond&nbsp;; d\u2019autres encore (l\u2019eau qui coule, les orages) sont hyst\u00e9riques \u00e0 en \u00eatre fous, se font de lui une id\u00e9e fausse et interpr\u00e8tent ses actions de travers, de fa\u00e7on grotesque. Il doit toujours \u00eatre sur ses gardes et consacrer chaque minute et chaque module de vie \u00e0 d\u00e9coder l\u2019ondulation des choses. M\u00eame l\u2019air qu\u2019il respire est class\u00e9 et r\u00e9pertori\u00e9. Et si seulement l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019il suscite se limitait \u00e0 son environnement imm\u00e9diat \u2013 mais h\u00e9las ce n\u2019est pas le cas&nbsp;! Avec l\u2019\u00e9loignement, les torrents tumultueux du scandale se gonflent et deviennent plus volubiles. Les silhouettes de ses globules sanguins, grossis un million de fois, voltigent au-dessus d\u2019immenses plaines&nbsp;; et plus loin encore, de majestueuses montagnes d\u2019une hauteur et d\u2019une robustesse insoutenables, r\u00e9sument, en termes de granit et de pins g\u00e9missants, l\u2019ultime v\u00e9rit\u00e9 de son \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">2.<\/h3>\n\n\n\n<p>Quand ils ressortirent du tonnerre et de l\u2019air vici\u00e9 du m\u00e9tro, la derni\u00e8re lie du jour se m\u00ealait aux lumi\u00e8res de la rue. Elle voulait acheter du poisson pour le d\u00eener, alors elle lui remit le panier avec les pots de gel\u00e9e en lui disant de rentrer \u00e0 la maison. Il monta jusqu\u2019au troisi\u00e8me \u00e9tage et alors se rappela qu\u2019il lui avait donn\u00e9 ses cl\u00e9s plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>En silence, il s\u2019assit sur les marches et, en silence, il se leva quand, environ dix minutes plus tard, elle arriva, montant les marches d\u2019un pas lourd, souriant tristement et secouant la t\u00eate en signe de reproche pour sa stupidit\u00e9. Ils entr\u00e8rent dans leur deux pi\u00e8ces et tout de suite lui se dirigea vers le miroir. \u00c9cartant les coins de sa bouche avec ses pouces, dans une horrible grimace de masque, il enleva son nouveau dentier, toujours aussi inconfortable, et coupa les longues d\u00e9fenses de salive qui le rattachaient \u00e0 l\u2019appareil. Il lut son journal en langue russe pendant qu\u2019elle mettait le couvert. Sans s\u2019arr\u00eater de lire, il mangea les fades victuailles qui n\u2019exigeaient pas l\u2019usage des dents. Elle connaissait bien ses humeurs et garda aussi le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s qu\u2019il fut parti se coucher, elle resta dans le salon avec son jeu de cartes souill\u00e9es et ses vieux albums. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cour \u00e9troite o\u00f9 l\u2019on entendait la pluie tinter dans l\u2019obscurit\u00e9 contre des poubelles caboss\u00e9es, les fen\u00eatres \u00e9taient insolemment \u00e9clair\u00e9es et dans l\u2019une d\u2019elles on voyait un homme en pantalon noir, les coudes nus relev\u00e9s, \u00e9tendu de tout son long sur un lit en d\u00e9sordre. Elle baissa le store et examina les photographies. Quand il \u00e9tait b\u00e9b\u00e9, il avait un air plus \u00e9tonn\u00e9 que la plupart des autres b\u00e9b\u00e9s. D\u2019un repli de l\u2019album, une domestique allemande, qu\u2019ils avaient eue \u00e0 Leipzig, avec son fianc\u00e9 au visage \u00e9pais, glissa et tomba. Minsk, la R\u00e9volution, Leipzig, Berlin, Leipzig, la fa\u00e7ade inclin\u00e9e d\u2019une maison affreusement floue. \u00c0 quatre ans, dans un parc&nbsp;: maussade, timide, le front pliss\u00e9, d\u00e9tournant les yeux d\u2019un \u00e9cureuil avide, comme il l\u2019aurait fait avec n\u2019importe quel autre \u00e9tranger. La tante Rosa, une vieille dame pointilleuse, anguleuse, aux yeux farouches, qui avait pass\u00e9 sa vie dans un monde constamment secou\u00e9 de mauvaises nouvelles, banqueroutes, accidents de train, tumeurs canc\u00e9reuses \u2013 jusqu\u2019au jour o\u00f9 les Allemands l\u2019ex\u00e9cut\u00e8rent, elle et tous ceux pour qui elle s\u2019\u00e9tait fait du souci. \u00c0 six ans, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il dessinait de merveilleux oiseaux avec des mains et des pieds d\u2019hommes et souffrait d\u2019insomnies comme un adulte. Son cousin, devenu aujourd\u2019hui un c\u00e9l\u00e8bre joueur d\u2019\u00e9checs. Le voici encore, \u00e2g\u00e9 de huit ans environ, d\u00e9j\u00e0 difficile \u00e0 comprendre et qui avait peur de la tapisserie du couloir, peur d\u2019une certaine image dans un livre qui pourtant ne repr\u00e9sentait qu\u2019un paysage idyllique avec des rochers au flanc d\u2019une colline et une vieille roue de charrette suspendue \u00e0 la branche d\u2019un arbre d\u00e9pouill\u00e9. \u00c0 dix ans&nbsp;: l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 ils quitt\u00e8rent l\u2019Europe. La honte, la piti\u00e9, les difficult\u00e9s humiliantes, les enfants arr\u00eat\u00e9s, laids, vicieux, avec lesquels il \u00e9tait dans une \u00e9cole sp\u00e9cialis\u00e9e. Puis, il y eut une \u00e9poque dans sa vie, qui co\u00efncida avec une longue convalescence suite \u00e0 une pneumonie, o\u00f9 les petites phobies qui \u00e9taient les siennes et que ses parents avaient toujours tenu \u00e0 consid\u00e9rer comme les excentricit\u00e9s d\u2019un enfant prodigieusement dou\u00e9, se durcirent pour ainsi dire en un r\u00e9seau dense d\u2019illusions qui, dans leur logique, s\u2019alimentaient mutuellement, le rendant totalement inaccessible aux esprits normaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle accepta cela et bien d\u2019autres choses encore \u2013 car apr\u00e8s tout vivre c\u2019\u00e9tait bien l\u2019abandon de toute joie l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, m\u00eame pas des joies dans son cas \u2013 de simples possibilit\u00e9s de progr\u00e8s. Elle pensa aux vagues successives de souffrance que, pour une raison ou pour une autre, elle et son mari eurent \u00e0 supporter&nbsp;; aux g\u00e9ants invisibles qui frapp\u00e8rent son gar\u00e7on d\u2019une fa\u00e7on inimaginable&nbsp;; \u00e0 l\u2019incalculable somme de tendresse contenue dans le monde&nbsp;; au destin de cette tendresse tant\u00f4t r\u00e9prim\u00e9e, ou dissip\u00e9e, ou transform\u00e9e en folie&nbsp;; aux enfants d\u00e9laiss\u00e9s qui fredonnent dans des coins pleins de salet\u00e9&nbsp;; aux mauvaises herbes si belles qu\u2019elles ne peuvent \u00e9chapper \u00e0 l\u2019\u0153il du fermier et sont r\u00e9duites \u00e0 suivre l\u2019ombre de sa silhouette vo\u00fbt\u00e9e et simiesque qui laisse dans son sillage des fleurs mutil\u00e9es, tandis que les t\u00e9n\u00e8bres monstrueuses approchent.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">3.<\/h3>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait minuit pass\u00e9 quand, du salon, elle entendit g\u00e9mir son mari&nbsp;; et l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, il entrait en titubant, portant par-dessus sa chemise de nuit le vieux manteau \u00e0 col d\u2019astrakan qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait de beaucoup au joli peignoir bleu qu\u2019il avait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne peux pas dormir, dit-il d\u2019une voix forte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pourquoi, demanda-t-elle, pourquoi tu ne peux pas dormir&nbsp;? Tu \u00e9tais si fatigu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne peux pas dormir parce que je me sens affreusement mal, dit-il en s\u2019allongeant sur le divan.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est ton estomac&nbsp;? Veux-tu que j\u2019appelle le docteur Solov&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pas de docteurs, pas de docteurs, dit-il en g\u00e9missant, qu\u2019ils aillent tous au diable&nbsp;! Il faut qu\u2019on le sorte de l\u00e0 bien vite. Sinon, on sera responsables. Responsables&nbsp;! r\u00e9p\u00e9ta-t-il, et il se redressa brusquement, s\u2019assit, les deux pieds par terre, se tapant le front de son poing serr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;D\u2019accord, dit-elle d\u2019un ton calme, on le ram\u00e8nera \u00e0 la maison demain matin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je prendrais bien du th\u00e9, dit son mari, et il se retira dans la salle de bains.<\/p>\n\n\n\n<p>Se penchant avec difficult\u00e9, elle ramassa quelques cartes et une ou deux photographies qui avaient gliss\u00e9 du divan sur le plancher&nbsp;: valet de c\u0153ur, neuf de pique, Elsa et son bestial galant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il revint tout excit\u00e9 et dit d\u2019une voix forte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai tout arrang\u00e9. On lui donnera la chambre. Chacun de nous passera une partie de la nuit aupr\u00e8s de lui, et l\u2019autre partie sur ce divan. \u00c0 tour de r\u00f4le. On le fera voir au docteur au moins deux fois par semaine. Qu\u2019importe ce que dira le Prince. Il n\u2019aura pas grand-chose \u00e0 dire de toute fa\u00e7on \u00e9tant donn\u00e9 que \u00e7a reviendra moins cher.<\/p>\n\n\n\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone sonna. C\u2019\u00e9tait inhabituel d\u2019entendre leur t\u00e9l\u00e9phone sonner \u00e0 cette heure. Il avait perdu sa pantoufle gauche et il la cherchait en t\u00e2tonnant avec la pointe du pied et le talon, debout au milieu de la pi\u00e8ce, et regardait sa femme d\u2019un air pu\u00e9ril, la bouche \u00e9dent\u00e9e et grande ouverte. Connaissant l\u2019anglais mieux que lui, c\u2019\u00e9tait elle qui r\u00e9pondait aux appels.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Puis-je parler \u00e0 Charlie, dit une toute petite voix de fille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quel num\u00e9ro voulez-vous&nbsp;? Non. Ce n\u2019est pas le bon num\u00e9ro.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle reposa le combin\u00e9 en douceur. Sa main se porta \u00e0 son vieux c\u0153ur fatigu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c7a m\u2019a fait peur, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il eut un bref sourire, et aussit\u00f4t reprit son monologue f\u00e9brile. Ils iraient le chercher d\u00e8s qu\u2019il ferait jour. Il faudrait garder les couteaux dans un tiroir ferm\u00e9 \u00e0 cl\u00e9. M\u00eame dans ses pires moments il ne repr\u00e9sentait aucun danger pour les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone sonna une seconde fois. La m\u00eame voix, jeune, inqui\u00e8te et sans timbre, demanda Charlie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous avez fait le mauvais num\u00e9ro. Je vais vous dire ce que vous faites&nbsp;: vous faites la lettre O au lieu de faire le z\u00e9ro.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019assirent pour prendre leur th\u00e9 de minuit qui avait un air de f\u00eate impr\u00e9vue. Le cadeau d\u2019anniversaire \u00e9tait pos\u00e9 sur la table. Il buvait bruyamment, \u00e0 petites gorg\u00e9es&nbsp;; son visage \u00e9tait tout rouge&nbsp;; de temps \u00e0 autre, il impliquait un mouvement circulaire au verre qu\u2019il tenait \u00e0 la main pour mieux faire fondre le sucre. La veine qui se dessinait sur le c\u00f4t\u00e9 de son cr\u00e2ne chauve, marqu\u00e9 d\u2019une grande tache de vin, \u00e9tait tr\u00e8s en \u00e9vidence et, bien qu\u2019il se f\u00fbt ras\u00e9 le matin m\u00eame, son menton \u00e9tait tout h\u00e9riss\u00e9 de poils argent\u00e9s. Tandis qu\u2019elle lui servait un autre verre de th\u00e9, il mit ses lunettes et examina de nouveau avec plaisir les petits pots lumineux, jaunes, verts, rouges. Les l\u00e8vres mouill\u00e9es \u00e2nonn\u00e8rent leurs \u00e9tiquettes all\u00e9chantes&nbsp;: abricot, raisin, fa\u00eene, coing. Il en \u00e9tait \u00e0 pomme sauvage, lorsque le t\u00e9l\u00e9phone sonna de nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Signes et symboles \u00bb (Signs and Symbols) est une nouvelle de Vladimir Nabokov, publi\u00e9e le 15 mai 1948 dans The New Yorker. Elle raconte une journ\u00e9e particuli\u00e8rement difficile dans la vie d&rsquo;un couple d&rsquo;immigrants \u00e2g\u00e9s qui rend visite \u00e0 leur fils intern\u00e9 dans un sanatorium en raison d&rsquo;une grave maladie mentale. Ils sont confront\u00e9s \u00e0 des contretemps quotidiens, \u00e0 des souvenirs douloureux et au poids d&rsquo;une existence marqu\u00e9e par la perte et la r\u00e9signation. Le r\u00e9cit avance dans un calme tendu, entre des d\u00e9tails apparemment insignifiants qui r\u00e9v\u00e8lent peu \u00e0 peu une atmosph\u00e8re charg\u00e9e d&rsquo;angoisse, tandis que les signes du monde ext\u00e9rieur semblent prendre une signification cach\u00e9e et inqui\u00e9tante.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":21295,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_blocks_custom_css":"","_kad_blocks_head_custom_js":"","_kad_blocks_body_custom_js":"","_kad_blocks_footer_custom_js":"","footnotes":""},"categories":[826],"tags":[1456,1687,1686],"class_list":["post-27291","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles","tag-realiste","tag-russie","tag-vladimir-nabokov","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-33"],"acf":[],"taxonomy_info":{"category":[{"value":826,"label":"Nouvelles"}],"post_tag":[{"value":1456,"label":"R\u00e9aliste"},{"value":1687,"label":"Russie"},{"value":1686,"label":"Vladimir Nabokov"}]},"featured_image_src_large":["https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Vladimir-Nabokov-Signos-y-simbolos.webp",1024,1024,false],"author_info":{"display_name":"Juan Pablo Guevara","author_link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/author\/spartakku\/"},"comment_info":"","category_info":[{"term_id":826,"name":"Nouvelles","slug":"nouvelles","term_group":0,"term_taxonomy_id":826,"taxonomy":"category","description":"","parent":0,"count":72,"filter":"raw","cat_ID":826,"category_count":72,"category_description":"","cat_name":"Nouvelles","category_nicename":"nouvelles","category_parent":0}],"tag_info":[{"term_id":1456,"name":"R\u00e9aliste","slug":"realiste","term_group":0,"term_taxonomy_id":1456,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":17,"filter":"raw"},{"term_id":1687,"name":"Russie","slug":"russie","term_group":0,"term_taxonomy_id":1687,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"},{"term_id":1686,"name":"Vladimir Nabokov","slug":"vladimir-nabokov","term_group":0,"term_taxonomy_id":1686,"taxonomy":"post_tag","description":"","parent":0,"count":1,"filter":"raw"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27291","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27291"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27291\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":27293,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27291\/revisions\/27293"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/21295"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27291"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27291"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27291"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}