{"id":27476,"date":"2026-04-13T00:36:23","date_gmt":"2026-04-13T04:36:23","guid":{"rendered":"https:\/\/lecturia.org\/?p=27476"},"modified":"2026-04-13T00:36:25","modified_gmt":"2026-04-13T04:36:25","slug":"guy-de-maupassant-labandonne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecturia.org\/fr\/nouvelles\/guy-de-maupassant-labandonne\/27476\/","title":{"rendered":"Guy de Maupassant : L\u2019abandonn\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Synopsis :<\/strong> \u00ab L&rsquo;abandonn\u00e9 \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 15 ao\u00fbt 1884 dans <em>Le Figaro<\/em>. Pendant des vacances, alors que son mari l&rsquo;attend \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel, Mme de Cadour convainc d&rsquo;Apreval, un vieil ami, de l&rsquo;accompagner pour une promenade aux alentours de F\u00e9camp. Tandis qu&rsquo;ils avancent sous un soleil accablant, la femme se montre visiblement boulevers\u00e9e. Un secret et une culpabilit\u00e9 la tourmentent : quarante ans plus t\u00f4t, fruit d&rsquo;une liaison amoureuse, un enfant est n\u00e9 et a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 une famille de paysans normands. D\u00e9sormais, sentant la mort approcher, elle est d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 le retrouver.<\/p>\n\n\n<div class=\"gb-container gb-container-62c52111\">\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"768\" src=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Guy-de-Maupassant-El-abandonado.webp\" alt=\"Guy de Maupassant : L\u2019abandonn\u00e9\" class=\"wp-image-27475\" srcset=\"https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Guy-de-Maupassant-El-abandonado.webp 768w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Guy-de-Maupassant-El-abandonado-300x300.webp 300w, https:\/\/lecturia.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Guy-de-Maupassant-El-abandonado-150x150.webp 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">L\u2019abandonn\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Guy de Maupassant<br>(Nouvelle compl\u00e8te)<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vraiment, je te crois folle, ma ch\u00e8re amie, d\u2019aller te promener dans la campagne par un pareil temps. Tu as, depuis deux mois, de singuli\u00e8res id\u00e9es. Tu m\u2019am\u00e8nes, bon gr\u00e9, mal gr\u00e9, au bord de la mer, alors que jamais, depuis quarante-cinq ans que nous sommes mari\u00e9s, tu n\u2019avais eu pareille fantaisie. Tu choisis d\u2019autorit\u00e9 F\u00e9camp, une triste ville, et te voil\u00e0 prise d\u2019une telle rage de locomotion, toi qui ne remuais jamais, que tu veux te promener \u00e0 travers champs par le jour le plus chaud de l\u2019ann\u00e9e. Dis \u00e0 d\u2019Apreval de t\u2019accompagner, puisqu\u2019il se pr\u00eate \u00e0 tous tes caprices. Quant \u00e0 moi, je rentre faire la sieste.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme de Cadour se tourna vers son ancien ami :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Venez-vous avec moi, d\u2019Apreval ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019inclina, en souriant, avec une galanterie du temps pass\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 O\u00f9 vous irez, j\u2019irai, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Eh bien, allez attraper une insolation, d\u00e9clara M. de Cadour. Et il rentra dans l\u2019h\u00f4tel des Bains pour s\u2019\u00e9tendre une heure ou deux sur son lit.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s qu\u2019ils furent seuls, la vieille femme et son vieux compagnon se mirent en route. Elle dit, tr\u00e8s bas, en lui serrant la main : \u00ab Enfin, enfin ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il murmura :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous \u00eates folle. Je vous assure que vous \u00eates folle. Songez \u00e0 ce que vous risquez. Si cet homme\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Elle eut un sursaut :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oh ! Henri, ne dites pas <em>Cet homme<\/em>, en parlant de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reprit d\u2019un ton brusque :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Eh bien ! Si notre fils se doute de quelque chose, s\u2019il nous soup\u00e7onne, il vous tient, il nous tient. Vous vous \u00eates bien pass\u00e9e de le voir depuis quarante ans. Qu\u2019avez-vous aujourd\u2019hui ?<\/p>\n\n\n\n<p>Ils avaient suivi la longue rue qui va de la mer \u00e0 la ville. Ils tourn\u00e8rent \u00e0 droite pour monter la c\u00f4te d\u2019\u00c9tretat. La route blanche se d\u00e9roulait sous une pluie br\u00fblante de soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils allaient lentement sous l\u2019ardente chaleur, \u00e0 petits pas. Elle avait pass\u00e9 son bras sous celui de son ami, et elle regardait droit devant elle d\u2019un regard fixe, hant\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p>Elle pronon\u00e7a :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ainsi, vous ne l\u2019avez jamais revu non plus ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non, jamais !<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Est-ce possible ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ma ch\u00e8re amie, ne recommen\u00e7ons point cette \u00e9ternelle discussion. J\u2019ai une femme et des enfants, comme vous avez un mari, nous avons donc l\u2019un et l\u2019autre tout \u00e0 craindre de l\u2019opinion.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne r\u00e9pondit point. Elle songeait \u00e0 sa jeunesse lointaine, aux choses pass\u00e9es, si tristes.<\/p>\n\n\n\n<p>On l\u2019avait mari\u00e9e, comme on marie les jeunes filles. Elle ne connaissait gu\u00e8re son fianc\u00e9, un diplomate, et elle v\u00e9cut avec lui, plus tard, de la vie de toutes les femmes du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais voil\u00e0 qu\u2019un jeune homme, M. d\u2019Apreval, mari\u00e9 comme elle, l\u2019aima d\u2019une passion profonde ; et pendant une longue absence de M. de Cadour, parti aux Indes en mission politique, elle succomba.<\/p>\n\n\n\n<p>Aurait-elle pu r\u00e9sister ? Se refuser ? Aurait-elle eu la force, le courage de ne pas c\u00e9der, car elle l\u2019aimait aussi ? Non, vraiment, non ! C\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 trop dur ! Elle aurait trop souffert ! Comme la vie est m\u00e9chante et rus\u00e9e ! Peut-on \u00e9viter certaines atteintes du sort, peut-on fuir la destin\u00e9e fatale ? Quand on est femme, seule, abandonn\u00e9e, sans tendresse, sans enfants, peut-on fuir toujours une passion qui se l\u00e8ve sur vous, comme on fuirait la lumi\u00e8re du soleil, pour vivre, jusqu\u2019\u00e0 sa mort, dans la nuit ?<\/p>\n\n\n\n<p>Comme elle se rappelait tous les d\u00e9tails maintenant, ses baisers, ses sourires, son arr\u00eat sur la porte pour la regarder en entrant chez elle. Quels jours heureux, ses seuls beaux jours, si vite finis !<\/p>\n\n\n\n<p>Puis elle s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019elle \u00e9tait enceinte ! Quelles angoisses !<\/p>\n\n\n\n<p>Oh ! Ce voyage, dans le Midi, ce long voyage, ces souffrances, ces terreurs incessantes, cette vie cach\u00e9e dans ce petit chalet solitaire, sur le bord de la M\u00e9diterran\u00e9e, au fond d\u2019un jardin dont elle n\u2019osait pas sortir !<\/p>\n\n\n\n<p>Comme elle se les rappelait, les longs jours qu\u2019elle passait \u00e9tendue sous un oranger, les yeux lev\u00e9s vers les fruits rouges, tout ronds, dans le feuillage vert ! Comme elle aurait voulu sortir, aller jusqu\u2019\u00e0 la mer, dont le souffle frais lui venait par-dessus le mur, dont elle entendait les courtes vagues sur la plage, dont elle r\u00eavait la grande surface bleue, luisante de soleil avec des voiles blanches et une montagne \u00e0 l\u2019horizon. Mais elle n\u2019osait point franchir la porte. Si on l\u2019avait reconnue, d\u00e9form\u00e9e ainsi, montrant sa honte dans sa lourde ceinture !<\/p>\n\n\n\n<p>Et les jours d\u2019attente, les derniers jours torturants ! Les alertes ! Les souffrances mena\u00e7antes ! Puis l\u2019effroyable nuit ! Que de mis\u00e8res elle avait endur\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle nuit, celle-l\u00e0 ! Comme elle avait g\u00e9mi, cri\u00e9 ! Elle voyait encore la face p\u00e2le de son amant, qui lui baisait la main \u00e0 chaque minute, la figure glabre du m\u00e9decin, le bonnet blanc de la garde.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quelle secousse elle avait sentie en son c\u0153ur en entendant ce fr\u00eale g\u00e9missement d\u2019enfant, ce miaulement, ce premier effort d\u2019une voix d\u2019homme !<\/p>\n\n\n\n<p>Et le lendemain ! Le lendemain ! Le seul jour de sa vie o\u00f9 elle e\u00fbt vu et embrass\u00e9 son fils, car jamais, depuis, elle ne l\u2019avait seulement aper\u00e7u !<\/p>\n\n\n\n<p>Et, depuis lors, quelle longue existence vide o\u00f9 flottait toujours, toujours, la pens\u00e9e de cet enfant ! Elle ne l\u2019avait pas revu, pas une seule fois, ce petit \u00eatre sorti d\u2019elle, son fils ! On l\u2019avait pris, emport\u00e9, cach\u00e9. Elle savait seulement qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par des paysans normands, qu\u2019il \u00e9tait devenu lui-m\u00eame un paysan, et qu\u2019il \u00e9tait mari\u00e9, bien mari\u00e9 et bien dot\u00e9 par son p\u00e8re, dont il ignorait le nom.<\/p>\n\n\n\n<p>Que de fois, depuis quarante ans, elle avait voulu partir pour le voir, pour l\u2019embrasser ! Elle ne se figurait pas qu\u2019il e\u00fbt grandi ! Elle songeait toujours \u00e0 cette larve humaine qu\u2019elle avait tenue un jour dans ses bras et serr\u00e9e contre son flanc meurtri.<\/p>\n\n\n\n<p>Que de fois elle avait dit \u00e0 son amant : \u00ab Je n\u2019y tiens plus, je veux le voir, je vais partir. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours il l\u2019avait retenue, arr\u00eat\u00e9e. Elle ne saurait pas se contenir, se ma\u00eetriser ; l\u2019autre devinerait, l\u2019exploiterait. Elle serait perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Comment est-il ? disait-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je ne sais pas. Je ne l\u2019ai point revu non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Est-ce possible ? Avoir un fils et ne le point conna\u00eetre. Avoir peur de lui, l\u2019avoir rejet\u00e9 comme une honte.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait horrible.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils allaient sur la longue route, accabl\u00e9s par la flamme du soleil, montant toujours l\u2019interminable c\u00f4te.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle reprit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ne dirait-on pas un ch\u00e2timent ? Je n\u2019ai jamais eu d\u2019autre enfant. Non, je ne pouvais plus r\u00e9sister \u00e0 ce d\u00e9sir de le voir, qui me hante depuis quarante ans. Vous ne comprenez pas cela, vous, les hommes. Songez que je suis tout pr\u00e8s de la mort. Et je ne l\u2019aurais pas revu !\u2026 pas revu, est-ce possible ? Comment ai-je pu attendre si longtemps ? J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 lui toute ma vie. Quelle affreuse existence cela m\u2019a fait. Je ne me suis pas r\u00e9veill\u00e9e une fois, pas une fois, entendez-vous, sans que ma premi\u00e8re pens\u00e9e n\u2019ait \u00e9t\u00e9 pour lui, pour mon enfant. Comment est-il ? Oh ! Comme je me sens coupable vis-\u00e0-vis de lui ! Doit-on craindre le monde en ce cas-l\u00e0 ? J\u2019aurais d\u00fb tout quitter et le suivre, l\u2019\u00e9lever, l\u2019aimer. J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 plus heureuse, certes. Je n\u2019ai pas os\u00e9. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 l\u00e2che. Comme j\u2019ai souffert ! Oh ! Ces pauvres \u00eatres abandonn\u00e9s, comme ils doivent ha\u00efr leurs m\u00e8res !<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019arr\u00eata brusquement, \u00e9trangl\u00e9e par les sanglots. Tout le vallon \u00e9tait d\u00e9sert et muet sous la lumi\u00e8re accablante du jour. Seules, les sauterelles jetaient leur cri sec et continu dans l\u2019herbe jaune et rare des deux c\u00f4t\u00e9s de la route.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Asseyez-vous un peu, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se laissa conduire jusqu\u2019au bord du foss\u00e9 et s\u2019affaissa, la figure dans ses mains. Ses cheveux blancs, tordus en spirales des deux c\u00f4t\u00e9s de son visage, se d\u00e9roulaient, et elle pleurait, d\u00e9chir\u00e9e par une douleur profonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Il restait debout en face d\u2019elle, inquiet, ne sachant que lui dire. Il murmura : \u00ab Allons\u2026 du courage. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se releva : \u00ab J\u2019en aurai. \u00bb Et, s\u2019essuyant les yeux, elle se remit en marche d\u2019un pas saccad\u00e9 de vieille.<\/p>\n\n\n\n<p>La route s\u2019enfon\u00e7ait, un peu plus loin, sous un bouquet d\u2019arbres qui cachait quelques maisons. Ils distinguaient maintenant le choc vibrant et r\u00e9gulier d\u2019un marteau de forge sur une enclume.<\/p>\n\n\n\n<p>Et bient\u00f4t ils virent, sur la droite, une charrette arr\u00eat\u00e9e devant une sorte de maison basse, et, sous un hangar, deux hommes qui ferraient un cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>M. d\u2019Apreval s\u2019approcha.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 La ferme de Pierre B\u00e9n\u00e9dict ? cria-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Un des hommes r\u00e9pondit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Prenez l\u2019chemin de gauche, tout contre le p\u2019tit caf\u00e9, et pi suivez tout drait, c\u2019est la troisi\u00e8me apr\u00e8s la celle \u00e0 Poret. Y a une sapinette pr\u00e8s d\u2019la barri\u00e8re. Y a pas \u00e0 se tromper.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils tourn\u00e8rent \u00e0 gauche. Elle allait tout doucement maintenant, les jambes d\u00e9faillantes, le c\u0153ur battant avec tant de violence qu\u2019elle suffoquait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 chaque pas, elle murmurait, comme pour une pri\u00e8re : \u00ab Mon Dieu ! Oh ! Mon Dieu ! \u00bb Et une \u00e9motion terrible lui serrait la gorge, la faisait vaciller sur ses pieds comme si on lui e\u00fbt coup\u00e9 les jarrets.<\/p>\n\n\n\n<p>M. d\u2019Apreval, nerveux, un peu p\u00e2le, lui dit brusquement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Si vous ne savez pas vous ma\u00eetriser davantage, vous allez vous trahir tout de suite. T\u00e2chez donc de vous dominer.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle balbutia :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Est-ce que je le puis ? Mon enfant ! Quand je songe que je vais voir mon enfant !<\/p>\n\n\n\n<p>Ils suivirent un de ces petits chemins de campagne encaiss\u00e9s entre les cours des fermes, ensevelis sous un double rang de h\u00eatres align\u00e9s sur les foss\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, tout d\u2019un coup, ils se trouv\u00e8rent devant une barri\u00e8re de bois qu\u2019abritait un jeune sapin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est ici, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019arr\u00eata net, et regarda.<\/p>\n\n\n\n<p>La cour, plant\u00e9e de pommiers, \u00e9tait grande, s\u2019\u00e9tendant jusqu\u2019\u00e0 la petite maison d\u2019habitation, couverte en chaume. En face, l\u2019\u00e9curie, la grange, l\u2019\u00e9table, le poulailler. Sous un toit d\u2019ardoises, les voitures, charrette, tombereau, cabriolet. Quatre veaux broutaient l\u2019herbe bien verte sous l\u2019abri des arbres. Les poules noires erraient dans tous les coins de l\u2019enclos.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucun bruit. La porte de la maison \u00e9tait ouverte. Mais on ne voyait personne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils entr\u00e8rent. Aussit\u00f4t un chien noir sortit d\u2019un baril roul\u00e9 au pied d\u2019un grand poirier et se mit \u00e0 japper avec fureur.<\/p>\n\n\n\n<p>Contre le mur de la maison, en arrivant, quatre ruches pos\u00e9es sur des planches alignaient leurs d\u00f4mes de paille.<\/p>\n\n\n\n<p>M. d\u2019Apreval, devant le logis, cria : \u00ab Y a-t-il du monde ? \u00bb Une enfant parut ; une petite fille de dix ans environ, v\u00eatue d\u2019une chemise et d\u2019une jupe de laine, les jambes nues et sales, l\u2019air timide et sournois. Elle restait debout dans l\u2019encadrement de la porte comme pour en d\u00e9fendre l\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Qu\u00e9 qu\u2019vous voulez ? dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ton p\u00e8re est-il l\u00e0 ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 O\u00f9 est-il ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 J\u2019sais point.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Et ta maman ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 All\u2019 est aux vaques.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Va-t-elle revenir bient\u00f4t ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 J\u2019sais point.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, brusquement, la vieille femme, comme si elle e\u00fbt craint qu\u2019on l\u2019entra\u00een\u00e2t de force, pronon\u00e7a d\u2019une voix pr\u00e9cipit\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je ne m\u2019en irai pas sans l\u2019avoir vu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Nous allons l\u2019attendre, ma ch\u00e8re amie.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme ils se retournaient, ils aper\u00e7urent une paysanne qui s\u2019en venait vers la maison, portant deux seaux de fer-blanc qui semblaient lourds et que le soleil frappait par moments d\u2019une flamme \u00e9clatante et blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle boitait de la jambe droite, et, la poitrine roul\u00e9e dans un tricot brun, terni, lav\u00e9 par les pluies, roussi par les \u00e9t\u00e9s, elle avait l\u2019air d\u2019une pauvre servante, mis\u00e9rable et sale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 V\u2019l\u00e0 maman, dit l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand elle fut pr\u00e8s de sa demeure, elle regarda les \u00e9trangers d\u2019un air mauvais et soup\u00e7onneux ; puis elle entra chez elle comme si elle ne les avait pas vus.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle semblait vieille, avec une figure creuse, jaune, dure ; cette figure de bois des campagnardes.<\/p>\n\n\n\n<p>M. d\u2019Apreval la rappela :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Dites, Madame, nous sommes entr\u00e9s pour vous demander de nous vendre deux verres de lait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle grommela, en reparaissant sur sa porte, apr\u00e8s avoir pos\u00e9 ses seaux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je n\u2019vends point de lait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est que nous avons bien soif. Madame est vieille et tr\u00e8s fatigu\u00e9e. N\u2019y a-t-il pas moyen d\u2019avoir quelque chose \u00e0 boire ?<\/p>\n\n\n\n<p>La paysanne les consid\u00e9rait d\u2019un \u0153il inquiet et sournois.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, elle se d\u00e9cida.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Pisque vous \u00eates l\u00e0, je vas tout de m\u00eame vous en donner, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle disparut dans son logis.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis l\u2019enfant sortit, portant deux chaises qu\u2019elle posa sous un pommier et la m\u00e8re s\u2019en vint \u00e0 son tour avec deux bols de lait mousseux qu\u2019elle mit aux mains des visiteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis elle demeura debout devant eux comme pour les surveiller et deviner leurs desseins.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous \u00eates de F\u00e9camp ? dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>M. d\u2019Apreval r\u00e9pondit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, nous sommes \u00e0 F\u00e9camp pour l\u2019\u00e9t\u00e9. Puis, apr\u00e8s un silence, il reprit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Est-ce que vous pourriez nous vendre des poulets toutes les semaines ?<\/p>\n\n\n\n<p>La paysanne h\u00e9sita, puis r\u00e9pondit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Mais, tout de m\u00eame. C\u2019est-il des jeunes que vous voulez ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, des jeunes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Combien que vous payez \u00e7a, au march\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019Apreval, qui l\u2019ignorait, se tourna vers son amie :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Combien donc payez-vous les volailles, ma ch\u00e8re, les jeunes volailles ?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle balbutia, les yeux pleins de larmes :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Quatre francs et quatre francs cinquante.<\/p>\n\n\n\n<p>La fermi\u00e8re la regarda de coin, \u00e9tonn\u00e9e, puis elle demanda :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Est-elle malade, c\u2019te dame, pisqu\u2019all\u2019 pleure ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne savait que r\u00e9pondre, et b\u00e9gaya :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Non\u2026 non\u2026 mais elle\u2026 elle a perdu sa montre en route, une belle montre, et \u00e7a lui a fait de la peine. Si quelqu\u2019un la trouve, vous nous pr\u00e9viendrez.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re B\u00e9n\u00e9dict ne r\u00e9pondit rien, jugeant \u00e7a louche.<\/p>\n\n\n\n<p>Et soudain, elle pronon\u00e7a :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 V\u2019l\u00e0 m\u2019n\u2019homme !<\/p>\n\n\n\n<p>Elle seule l\u2019avait vu entrer, car elle faisait face \u00e0 la barri\u00e8re. D\u2019Apreval eut un sursaut, Mme de Cadour faillit tomber en se tournant \u00e9perdument sur sa chaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 dix pas, tirant une vache au bout d\u2019une corde, courb\u00e9 en deux, soufflant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pronon\u00e7a, sans s\u2019occuper des visiteurs :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Maudit ! Qu\u00e9 rosse !<\/p>\n\n\n\n<p>Et il passa, allant vers l\u2019\u00e9table o\u00f9 il disparut.<\/p>\n\n\n\n<p>Les larmes de la vieille femme s\u2019\u00e9taient taries brusquement, et elle demeurait effar\u00e9e, sans paroles, sans pens\u00e9e : \u00ab Son fils, c\u2019\u00e9tait l\u00e0 son fils ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019Apreval, que la m\u00eame id\u00e9e avait bless\u00e9, articula d\u2019une voix troubl\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est bien M. B\u00e9n\u00e9dict ?<\/p>\n\n\n\n<p>La fermi\u00e8re, m\u00e9fiante, demanda :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Qu\u00e9 qui vous a dit son nom ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il reprit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est le forgeron au coin de la grand-route.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis tous se turent, ayant les yeux fix\u00e9s sur la porte de l\u2019\u00e9table. Elle faisait une sorte de trou noir dans le mur du b\u00e2timent. On ne voyait rien dedans mais on entendait des bruits vagues, des mouvements, des pas amortis par la paille sem\u00e9e \u00e0 terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reparut sur le seuil, s\u2019essuyant le front, et il revint vers la maison d\u2019un grand pas lent qui le soulevait \u00e0 chaque enjamb\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il passa encore devant ces \u00e9trangers sans para\u00eetre les remarquer, et il dit \u00e0 sa femme :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Va me tirer une cruche d\u2019cidre, j\u2019ai sef.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il entra dans sa demeure. La fermi\u00e8re s\u2019en alla vers le cellier, laissant seuls les Parisiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Mme de Cadour, \u00e9perdue, b\u00e9gaya :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Allons-nous-en, Henry, allons-nous-en.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019Apreval lui prit le bras, la souleva, et la soutenant de toute sa force, car il sentait bien qu\u2019elle allait tomber, il l\u2019entra\u00eena, apr\u00e8s avoir jet\u00e9 cinq francs sur une des chaises.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s qu\u2019ils eurent franchi la barri\u00e8re, elle se mit \u00e0 sangloter, toute secou\u00e9e par la douleur et balbutiant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oh&nbsp;! oh ! Voil\u00e0 ce que vous en avez fait ?\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait fort p\u00e2le. Il r\u00e9pondit d\u2019un ton sec :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 J\u2019ai fait ce que j\u2019ai pu. Sa ferme vaut quatre-vingt mille francs. C\u2019est une dot que n\u2019ont pas tous les enfants de bourgeois.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ils revinrent tout doucement, sans ajouter un mot. Elle pleurait toujours. Les larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues, sans cesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles s\u2019arr\u00eat\u00e8rent enfin, et ils rentr\u00e8rent dans F\u00e9camp.<\/p>\n\n\n\n<p>M. de Cadour les attendait pour d\u00eener. Il se mit \u00e0 rire et cria, en les apercevant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Tr\u00e8s bien, ma femme a attrap\u00e9 une insolation. J\u2019en suis ravi. Vraiment, je crois qu\u2019elle perd la t\u00eate, depuis quelque temps !<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne r\u00e9pondirent ni l\u2019un ni l\u2019autre ; et comme le mari demandait, en se frottant les mains :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Avez-vous fait une jolie promenade, au moins ?<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019Apreval r\u00e9pondit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Charmante, mon cher, tout \u00e0 fait charmante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">FIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L&rsquo;abandonn\u00e9 \u00bb est une nouvelle de Guy de Maupassant, publi\u00e9e le 15 ao\u00fbt 1884 dans Le Figaro. Pendant des vacances, alors que son mari l&rsquo;attend \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel, Mme de Cadour convainc d&rsquo;Apreval, un vieil ami, de l&rsquo;accompagner pour une promenade aux alentours de F\u00e9camp. Tandis qu&rsquo;ils avancent sous un soleil accablant, la femme se montre visiblement boulevers\u00e9e. Un secret et une culpabilit\u00e9 la tourmentent : quarante ans plus t\u00f4t, fruit d&rsquo;une liaison amoureuse, un enfant est n\u00e9 et a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 une famille de paysans normands. 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