Robert Bloch : La nuit avant Noël

Robert Bloch : La nuit avant Noël
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Synopsis : « La nuit avant Noël » (The Night Before Christmas) est une nouvelle de Robert Bloch publiée en 1980 dans l’anthologie Dark Forces. Arnold Brandon, un peintre en difficulté, reçoit une commande qui pourrait relancer sa carrière : réaliser le portrait de Louise, l’élégante épouse de Carlos Santiago, un magnat argentin imposant et mystérieux. Dès leur première rencontre, Santiago, avec sa présence dominante et son passé trouble, provoque chez Arnold un mélange de fascination et de rejet. Au fur et à mesure qu’Arnold avance dans son travail et que Noël approche, les relations entre les trois personnages s’entremêlent de manière de plus en plus complexe, créant une atmosphère où le pouvoir, la jalousie et les secrets menacent de déclencher une tempête tragique.

Robert Bloch : La nuit avant Noël

La nuit avant Noël

Robert Bloch
(Nouvelle complète)

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Je ne sais pas comment se termine l’histoire.

Peut-être par le coup de feu que j’entendis derrière la porte close du salon, ou quand je m’y précipitai et trouvai son corps.

La fin se situe peut-être après l’arrivée de la police ; après l’interrogatoire, les explications et toute cette sordide publicité dans les journaux.

Il se peut aussi que la vraie fin soit ma dépression, et ma guérison éventuelle – si on peut parler de guérison.

Il est encore possible qu’une telle histoire ne finisse jamais avant que ne s’en efface le souvenir. Et je me souviens du moindre détail, depuis la première minute.

Tout commença par un bel après-midi d’automne, quand je retrouvai Dirk Otjens sur le seuil de sa galerie à La Cienaga. Il était en retard ; il venait probablement de déjeuner avec un de ses riches clients, et il paraît que ces gens-là préfèrent les déjeuners tardifs.

— Brandon ! s’exclama-t-il. Où étais-tu passé ? J’ai essayé de te joindre toute la matinée…

— Désolé… un rendez-vous…

Dirk secoua la tête avec impatience.

— Tu devrais te faire installer un répondeur téléphonique.

Inutile de lui dire que je peux pas me le permettre, et que mon rendez-vous était à l’Agence pour l’emploi. Dirk a peut-être connu la pauvreté à une époque, mais depuis, bien des déjeuners d’affaires s’étaient déroulés, et il évoluait maintenant dans un autre milieu. L’idée d’un artiste mourant de faim lui coupait l’appétit, et je ne pouvais pas me permettre de lui apparaître sous cet angle en ce moment – pas plus que de louer un répondeur. J’avais déjà de la chance qu’il ait accepté de devenir mon agent, même s’il n’en était rien sorti jusque-là…

À moins que…

— Tu as vendu quelque chose ? Je tentai de prendre un air décontracté, mais mon cœur battait la chamade.

— Non, mais je t’ai peut-être obtenu une commande. As-tu entendu parler de Carlos Santiago ?

— Je ne crois pas, non.

— Un de mes clients. Il est tout le temps fourré ici. Il a vu cette toile., tu sais bien, celle qui est au premier… et il voudrait un portrait.

— À quoi ressemble-t-il ?

Dirk haussa les épaules.

— Étranger. Un fort accent. Il parlait avec le dédain qu’affichent tous les Américains naturalisés depuis peu. Une sorte de magnat dans la marine, si j’ai bien compris. Mais il y a de l’argent à gagner.

— Combien ?

— J’ai avancé le chiffre de vingt-cinq mille. Ce n’est pas le Pérou, mais c’est un début.

Pour un début, c’était un début. Même après déduction de sa commission, il me resterait largement assez pour voir venir. Le barrage était franchi, et quelque part devant se trouvait le royaume enchanté où tout un chacun possède un répondeur qui enregistre les messages pendant qu’on déjeune dans un restaurant cher. Néanmoins…

— Je ne sais pas, dis-je. Ce n’est peut-être pas un bon sujet pour moi. Un magnat espagnol de la marine, je ne sais pas si c’est dans mes cordes. Je ne suis pas capricieux, mais il faut un certain échange entre l’artiste et le modèle, sinon ça ne donne rien.

À l’expression de Dirk, je compris que ce que je disais ne donnait rien non plus ; mais cela devait être dit. Je suis un artiste, après tout. J’ai passé neuf ans de ma vie à apprendre mon métier, ici et à l’étranger, neuf longues et dures années de sacrifice, où j’avais pu explorer mes limites, et je n’avais nullement l’intention de tout remettre en question pour le premier venu agitant un dollar sous mon nez. À ce compte-là, j’aurais aussi bien pu me lancer dans la production de masse, peindre les clowns à trente-cinq dollars, prix de gros, à vendre dans les foires ou les supermarchés. Par ailleurs…

— Il faudrait que je le voie, dis-je.

— C’est précisément ce que tu vas faire. Tu as rendez-vous à trois heures.

— À son bureau ?

— Non, chez lui. À Trousdale. Tiens, je t’ai noté son adresse. Vas-y, et bonne chance !


Je me souviens avoir roulé le long de Coldwater avant de prendre, sur ma droite, une de ces rues qui mènent à Trousdale Estates. Je m’en souviens parfaitement, parce que la montée était raide, à flanc de colline, et que je me demandais si la voiture tiendrait le coup. La vieille guimbarde avait un complexe d’infériorité, et j’imaginais ce qu’elle pouvait ressentir, ahanant comme un asthmatique le long des allées circulaires bourrées de Cadillacs, de Lancias, d’Alfa-Roméos et de l’inévitable Rolls, toutes neuves et rutilantes. Dans ce quartier, la Mercedes était tout juste bonne pour les domestiques. Je n’aimais pas tellement cela, mais Dirk avait raison : c’est là qu’était l’argent.

Et Carlos Santiago.

La voiture garée dans son allée était une Ferrari. Je me rangeai derrière elle, espérant que personne ne m’observait par la baie vitrée du pseudo-palazzo dont les deux étages se dressaient au-dessus d’une rangée de cyprès. La maison était neuve et les arbres encore jeunes, mais qui étais-je pour émettre des critiques ? Là était l’argent.

Je sonnai. Un carillon retentit doucement derrière la lourde porte. Elle fut ouverte par une femme de chambre aux cheveux noirs et en tenue.

— Oui ?

— Arnold Brandon. J’ai rendez-vous avec Mr Santiago.

Elle acquiesça.

— Par ici. Le señor vous attend.

Je passai de la chaleur d’un après-midi ensoleillé à la fraîcheur d’une entrée sombre, suivant la femme de chambre vers une arche à notre gauche.

Le salon, avec son haut plafond et sa cheminée, était plus grand que je ne l’aurais pensé. Et mon hôte aussi.

Carlos Santiago se prétendait espagnol ; j’appris plus tard qu’il était né en Argentine, et du sang indien coulait certainement dans ses veines. Mais il me rappelait un certain Crétois.

Le Minotaure.

Pas littéralement, bien sûr. Ce n’était pas un être hybride, il n’avait pas un corps d’homme surmonté d’une tête de taureau. Les cheveux frisés, grisonnants, tombaient sur un front que n’ornait aucune corne, mais les yeux aux paupières lourdes, le nez épaté et l’immense tête directement collée au fort poitrail suggéraient un mélange de taureau et d’humain. En tant qu’artiste, je vis dans Santiago la personnification de l’homme-taureau, du taureau-homme.

Du premier coup d’œil, je le haïs.

À vrai dire, j’ai toujours redouté ce genre d’hommes, les grands hommes trapus et arrogants qui traversent la vie en jurant, ripaillant, se battant. Je ne leur fais pas confiance, car ils ont toujours été des ennemis jurés de l’art, des brûleurs de livres, des briseurs de statues, méprisant toute création qui ne jaillit pas de leurs propres entrailles. Et je les crains d’autant plus qu’ils endossent le masque de la cordialité.

Carlos Santiago était cordial.

Il m’invita à prendre place dans un immense fauteuil de cuir, me versa à boire, s’enquit de ma santé, me complimenta sur les échantillons de mon travail qu’il avait vus à la galerie. Mais la peur subsistait, ainsi que l’image du Minautore. Bienvenue dans mon labyrinthe !

Je dois admettre que ledit labyrinthe était meublé avec goût et décoré sans regarder à la dépense, ce que rehaussait d’ailleurs la seule note discordante du décor – l’ornement qui dépareillait le linteau de la cheminée. L’arme rouillée, à double tranchant, accrochée au mur et flanquée de photographies floues et mal encadrées, semblait aussi déplacée dans cette pièce que la lourde présence de mon hôte.

Il remarqua mon examen, puis éclata d’un rire semblable à un mugissement bovin.

— Je sais ce que vous pensez, amigo. Le décorateur, ô combien raffiné, était choqué de mon insistance à vouloir placer ces objets dans ce décor. Mais je suis un sentimental, et je n’en ai pas honte.

» La machette – c’est tout ce que je possédais, autrefois, hormis les haillons que j’avais sur le dos. Avec elle, j’ai sué sang et eau dans les champs pendant trois longues années comme simple manœuvre. Au bout de ce temps, je portais toujours mes haillons, et elle était mon unique bien. Mais avec l’argent gagné, je fis mon premier investissement – quelques petites actions dans un pétrolier réformé qui faisait son dernier voyage. Le succès de cette ultime traversée se révéla le début de mon succès, à moi. Je vous fais grâce des détails ; ces photos disent tout. Elles représentent les bateaux que j’ai achetés au fil des ans, la flotte Santiago. Beaucoup sont vieux et rouillés, maintenant, comme la machette… comme moi. Mais nous allons ensemble.

Santiago se resservit à boire.

— Je vous ennuie, monsieur Brandon. Parlons plutôt de ce portrait.

Je connaissais déjà la suite. Il allait me dire quoi peindre et comment le peindre, et insister pour que j’inclue les navires à l’arrière-plan ; peut-être même voudrait-il tenir la machette à la main.

Sa fierté était sans doute légitime, mais j’avais aussi la mienne. Dieu sait que j’avais besoin d’argent, mais je n’allais pas peindre ce minotaure, quel que fût l’arrière-plan. Inutile de retarder l’inévitable ; autant prendre le taureau par les cornes…

— Louise !

Santiago tourna la tête, se leva en souriant. Je regardai la jeune femme qui venait d’entrer – grande, mince, les cheveux fauves, des traits sans défaut dominés par des yeux noisette. Sa présence embrasait la pièce.

— Permettez-moi de vous présenter ma femme.

Nous avons certainement parlé tous les deux, nous nous sommes salués, mais je ne me souviens de rien, sinon que ma bouche était sèche et que les mots ne voulaient rien dire. Seuls les mots de Santiago étaient importants.

— Je veux que vous fassiez son portrait.


C’est ainsi que tout commença.

Les séances de pose avaient lieu dans l’atelier attenant au salon ; la lumière était idéale l’après-midi. Je venais trois fois par semaine. D’abord pour les ébauches, puis pour remplir le fond. À l’inverse de la technique habituelle, j’attendis pour travailler le portrait proprement dit que tous les autres éléments soient mis en place et complétés. Je voulais que sa chair reflète subtilement les couleurs du décor et des costumes. Ensuite seulement je me concentrerais sur la pose et l’expression, essayerais de capturer l’essence. Mais comment capturer le son de la voix douce, la subtile odeur du parfum, la grâce inconsciente des gestes, la sensualité émanant de tout son être ?

Je dois porter à son crédit que Santiago se montra fort coopératif. Pas une fois il n’interrompit les séances, ne s’enquit jamais de leur progrès. J’avais exigé que ni lui, ni mon modèle ne voient mon travail avant qu’il fût achevé. Je recouvrais la toile pendant mon absence. Il ne me harcela pas de questions, et au bout de deux semaines il prit l’avion pour le Moyen-Orient, où il devait surveiller le chargement de ses cargos.

Pendant qu’il faisait couler du pétrole sur des eaux troubles, Louise et moi étions seuls.

Nous étions naturellement arrivés au tutoiement. Et pendant les séances, nous parlions. Ou plutôt elle parlait ; je me concentrais sur le travail. Mais, pour qu’un portrait soit davantage qu’une simple représentation, l’artiste doit apprendre à connaître son modèle, et j’encourageais la conversation pour écouter et apprendre.

Dans ce genre de situation, une certaine intimité se développe inévitablement. Si ces discours avaient été enregistrés, on aurait facilement pu croire qu’ils avaient été prononcés sur le divan d’un psychiatre ou dans le secret d’un confessionnal.

Mais la conversation n’était pas enregistrée. Et j’étais un artiste, exultant de voir que je travaillais au meilleur de mes capacités, pas un psychiatre ni un prêtre. J’écoutais mais ne jugeais pas.

D’ailleurs, ce que racontait Louise était somme toute assez banal. Elle n’était pas plus Maria Cayetano, duchesse d’Albe, que je n’étais Francisco José de Goya y Lucientes.

J’avais déjà partiellement deviné de quel milieu elle était issue, et mes suppositions se révélèrent exactes. Son histoire était celle, assez ordinaire, de la fille extraordinairement belle née dans une famille pauvre. Cendrillon de la classe, passant ses examens pour se retrouver sur le coup de minuit dans la cuisine… Les efforts désespérés pour s’en sortir… Classée troisième dans un concours de beauté, mannequin raté, des ambitions d’actrice découragées par les figurations, où elle se découvrait l’une parmi de nombreuses autres… Bien entendu, il y avait tous ceux qui proposaient leurs services comme agents, imprésarios – ou franchement souteneurs ; tous voulaient quelque chose en échange, toujours la même. À son crédit, Louise était trop fine pour y souscrire. Elle espérait encore rencontrer son Prince charmant. À la place, elle rencontra le Minotaure.

Une nuit, elle fut invitée à un dîner où elle devait rencontrer « des gens importants ». L’un d’eux était Carlos Santiago et avant que la soirée s’achève, il avait clairement exposé ses intentions.

Louise eut l’intelligence de refuser la réponse évidente ; et, quand il essaya de forcer l’issue, elle lui laboura le visage de ses ongles. Manifestement, elle lui fit plus qu’une impression physique, car le lendemain, les fleurs commencèrent à affluer. Après les boucles d’oreilles et les bracelets, la bague n’était pas loin.

Cendrillon épousa donc le Minotaure, pour découvrir peu après que le labyrinthe n’était pas à son goût. Le taureau, paraît-il, mugissait beaucoup, mais n’était au fond qu’un bœuf.

J’appris tout cela, et beaucoup plus, au cours de nos séances de pose. Et arrivai à la conclusion attendue.

Je fis porter des cornes au taureau.

La justification ? Ces choses-là ne sont pas une simple question de morale. Et, en tout cas, Louise n’avait pas de scrupules. Elle s’était vendue au plus offrant, mais le marché avait été décevant. Je ne la condamnais pas, mais ne lui cherchais pas d’excuses non plus. Cendrillon avait voulu s’échapper des cuisines et avait opté pour le moyen le plus évident. Le quotient intellectuel nécessaire pour trouver une autre issue lui faisait défaut, et dans notre société, malgré la guérilla du M.L.F. local, la Belle finit d’habitude dans le lit de la Bête. C’est parfois une jeune bête n’ayant rien de plus à offrir qu’un état de rut perpétuel ; le plus souvent, c’est une Bête vieillissante qui procure la sécurité et un statut social en échange d’un accouplement occasionnel. Mais Louise n’avait même pas ça ; sa Bête était un vieux taureau dont elle ne supportait plus les mugissements et les renâclements. Ma venue avait intensifié un besoin naturel ; ce fut le coup de passion.

Quant à moi, j’eus vite fait de comprendre que derrière la façade sans défaut de son visage et de ses formes se cachait une enfant vaine et gourmande. Costume, coiffure et maquillage avaient créé Cendrillon de toutes pièces ; j’avais prolongé cette fiction avec des pigments. Mais connaître la vérité ne m’était d’aucune utilité : j’aimais la fille de cuisine.

Nous n’avions guère de temps devant nous, et ne le perdîmes guère en déclarations oiseuses ou vains projets d’avenir. Les après-midi se muaient en soirées, et chaque nuit était une fête.

Le réveil brutal ne se fit pas attendre. Carlos Santiago revint une semaine avant Noël, le 18 décembre. Et l’après-midi suivant, Louise et moi nous retrouvâmes pour la dernière séance de pose dans l’atelier illuminé par le soleil.

Très calme, elle me regarda appliquer les dernières touches au portrait – quelques reflets dans la chevelure satinée, un adoucissement des feux dans les yeux noisette parsemés de taches émeraude.

— Ça y est ? murmura-t-elle.

— Presque.

— C’est donc la fin.

Elle garda la pose, mais sa voix trembla.

Je jetai un rapide coup d’œil vers la porte et baissai le ton jusqu’à ce que ma voix ne fût plus qu’un murmure méfiant.

— Est-il au courant ?

— Bien sûr que non.

— La femme de chambre…

— Tu es toujours parti après les séances. Elle n’a jamais soupçonné que tu revenais après son départ, le soir.

— Alors, nous sommes tranquilles.

— C’est tout ce que tu trouves à dire ?

Sa voix s’éleva, et je fis un geste apaisant.

— S’il te plaît… baisse un peu la tête… oui, comme ça.

Je reposai mon pinceau et reculai d’un pas. Louise m’observait.

— Puis-je le voir, maintenant ?

— Oui.

Elle se leva, vint à mes côtés. Pendant un long moment, elle regarda la toile en silence, les yeux voilés.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je. Il ne te plaît pas ?

— Si… il est merveilleux…

— Pourquoi cet air triste ?

— Parce que c’est fini.

— Les meilleures choses ont une fin.

— Est-ce vraiment indispensable ? Vraiment ? murmura-t-elle.

— Monsieur Brandon a raison.

Carlos Santiago se tenait sur le seuil, approuvant de la tête.

— C’est déjà fini depuis plusieurs jours, ajouta-t-il.

Je battis des paupières.

— Comment le savez-vous ?

— J’aime bien savoir ce qui se passe chez moi.

— Tu as regardé le portrait ? Louise fronça les sourcils. Mais tu avais promis à Mr. Brandon…

— Mes excuses. (Santiago me sourit.) Je n’étais pas tranquille tant que je ne savais pas ce que vous faisiez au juste.

Je me forçai à lui rendre son sourire.

— Êtes-vous satisfait, maintenant ?

— Absolument. (Il regarda le portrait.) Un chef-d’œuvre. Vous avez montré ma femme dans toute sa splendeur. J’aimerais pouvoir amener un tel sourire sur ses lèvres.

Se moquait-il de moi, ou était-ce l’écho de ma culpabilité ?

— Il ne faudra pas toucher au portrait avant quelque temps. La peinture doit d’abord sécher. Je le vernirai ensuite, et nous pourrons choisir le cadre.

— Bien sûr. Mais pour commencer… Il sortit un chèque de sa poche et me le tendit. Voilà pour vous. Le compte y est.

— Vous êtes très prévenant.

— Je suis un homme prévenant, en effet. Il se retourna quand entra la femme de chambre, porteuse d’un plateau et de verres à cognac.

Elle le posa sur une table basse et se retira. Santiago nous versa à boire.

— Comme vous voyez, j’avais prévu cet instant. Il nous tendit les verres et leva le sien. À votre santé, Mister Brandon. J’apprécie votre grand talent, et votre sagesse plus grande encore.

— Sagesse ?

Louise lui jeta un regard déconcerté.

— Parfaitement. Il hocha la tête. Je ne suis pas un expert en la matière, mais je sais qu’un projet comme celui-ci comporte bien des dangers.

— Je ne comprends pas.

— Il y a toujours la tentation de continuer, d’en faire trop. Mais Mr. Brandon a su s’arrêter à temps. Il a fait preuve, disons, de conscience artistique. Buvons à sa décision.

Santiago avala une gorgée de cognac. Louise et moi l’imitâmes. De nouveau je me demandai ce qu’il savait…

— Vous ne pouvez pas comprendre ce que ce moment représente pour moi, reprit-il. De me trouver dans cette maison, avec le portrait de celle que j’aime – c’est le rêve d’un enfant pauvre qui se réalise enfin.

— Tu n’as pas toujours été pauvre, interrompit Louise. Tu m’as toi-même avoué que ton père était riche.

— C’est exact. Santiago s’arrêta pour reprendre une gorgée de cognac. Mon enfance s’est écoulée dans le luxe ; je n’ai manqué de rien jusqu’à la mort de mon père. Mais mon frère hérita de l’estancia, et je partis faire ma propre place dans le monde. C’est sans doute aussi bien… Il est souvent préférable d’oublier le passé… on raconte certaines histoires. Il me sourit. L’une d’elles, en particulier, vous intéressera.

» Quelques années après mon départ, la femme de mon frère mourut en couches. Naturellement, il se remaria, mais personne n’aurait pu deviner que son choix allait porter sur une moins que rien, une fille sans éducation ni statut social… Je suppose que sa jeunesse et sa beauté expliquaient ce choix.

Le regard en coin qu’il jeta à Louise avait-il une signification profonde, ou était-ce l’effet de mon imagination ? Ses yeux se posèrent à nouveau sur moi.

— À l’inverse de sa première femme, sa nouvelle épouse n’eut pas d’enfants, et cela le troublait. Pour s’assurer qu’il n’était pas en cause, il engrossa pendant cette période plusieurs servantes de l’estancia. Mais mon frère ne reprocha jamais rien à sa femme ; il se contenta d’appeler un médecin. Ses examens ne furent pas concluants, mais il découvrit autre chose… La femme de mon frère souffrait d’une maladie des yeux, un mal étrange qui pouvait un jour provoquer la cécité.

» Le médecin conseilla une opération immédiate, mais elle avait peur que l’intervention elle-même ne la rendît aveugle. Sa peur était si profonde qu’elle fit solennellement jurer à mon frère que, quoi qu’il arrive, personne ne toucherait jamais à ses yeux.

— Pauvre femme ! Louise réprima un frisson.

» Qu’est-il arrivé ensuite ?

— Naturellement, mis au fait de son état, mon frère s’abstint de l’exercice de ses droits conjugaux. Selon le médecin, elle n’était pas stérile et sa maladie pouvait se transmettre aux enfants éventuels. Mon frère n’ayant aucun désir d’ajouter à la souffrance du monde, il quêta ailleurs ses plaisirs. Pas une fois il ne se plaignit des désagréments qu’elle lui occasionnait ainsi. Il avait la patience d’un saint. On se serait attendu à ce qu’elle lui en sût gré, mais la femme est ainsi faite qu’elle ne jouit d’aucune intelligence véritable.

Santiago reprit une gorgée de cognac.

— Horrifié, mon frère apprit que sa femme le trompait avec un jeune jardinier de l’estancia. La trahison eut lieu alors qu’il se trouvait en voyage ; il passait en effet beaucoup de temps à Buenos Aires où l’appelaient ses affaires, et où une maîtresse compréhensive et sympathique le consolait.

» Quand le scandale éclata, il refusa d’abord d’y croire, mais les semaines suivantes, les preuves s’accumulèrent. Sa femme était enceinte.

— Il divorça ? demanda Louise.

Santiago haussa les épaules.

— Impossible. Mon frère était un homme profondément religieux. Mais il fallait mettre fin aux commérages, aux œillades sournoises, aux rires derrière son dos. Sa réputation, son honneur étaient en jeu.

Je profitai d’une pause pour prendre la parole.

— Laissez-moi finir l’histoire, dis-je. Sachant combien sa femme avait peur de la cécité, il insista pour que l’opération ait lieu et paya le chirurgien pour qu’il la rende aveugle.

Santiago secoua la tête.

— Vous oubliez qu’il avait juré à la pobrecita qu’on ne toucherait pas à ses yeux.

— Que fit-il, alors ? demanda Louise.

— Il lui ferma les paupières. (Santiago hocha la tête.) Il ne toucha pas aux yeux. Il lui fit coudre les paupières et la bannit dans un pavillon isolé où une servante subvenait à ses soins.

— Quelle horreur ! murmura Louise.

— Je suis sûr qu’il en souffrit beaucoup, reprit Santiago. Mais pas longtemps, heureusement. Une nuit, un incendie ravagea le pavillon pendant que la servante était absente. Personne ne sait comment il débuta… la femme de mon frère renversa peut-être une bougie. Malheureusement, la porte était fermée et la servante détenait la seule clé. Une tragédie.

Je n’osais pas regarder Louise, mais il me fallait lui faire face, à lui.

— Et son amant ? demandai-je.

— Il tenta de se réfugier dans la pampa. C’est là que mon frère le traqua avec des chiens et lui administra une punition adéquate.

— Et quel genre de punition adéquate, selon lui ?

Santiago leva son verre.

— On déshabilla le jeune homme et on l’attacha à un arbre. Ses parties génitales furent enduites de miel. Vous avez entendu parler des fourmis rouges d’Argentine, amigo ? La région en était infestée… Elles dévorent tout ce qui sent le miel, de près ou de loin.

Louise poussa un cri étranglé, fit demi-tour, et sortit de la pièce en courant. Santiago finit son verre.

— J’ai l’impression de l’avoir bouleversée. Ce n’était pas mon intention…

— Quelle était donc votre intention ? (Je regardai dans les yeux l’homme-taureau.) Votre histoire ne me bouleverse pas, moi. Nous ne sommes pas dans la jungle. Et vous n’êtes pas votre frère.

Santiago sourit.

— Je n’ai pas de frère, dit-il.


Je roulais dans le crépuscule. Les néons s’allumaient sur Hollywood Boulevard, les décorations de Noël clignotaient sur les guirlandes tendues à travers les rues. Les scintillements et les lumières ne parvenaient pas à dissimuler entièrement la laideur des vitrines ou à masquer les ombres furtives qui s’y découpaient à contre-jour. L’obscurité faisait sortir ces ombres de leurs cachettes ; pas de vacances pour l’incessante parade de souteneurs et de revendeurs de drogue, fourgueurs, prostituées, alcooliques et junkies. Noël approchait, mais pour toutes ces épaves la fête ne réservait pas grand-chose, et pour moi rien du tout.

Je n’avais rien gagné à m’attaquer de face à Santiago. Je m’étais payé un petit geste de révolte avant de prendre le large, laissant Louise affronter seule la musique.

Ce n’est pas une jolie chanson qu’il nous avait chantée là, et maintenant qu’il était seul avec elle, il était libre d’orchestrer sa fureur à loisir. Avait-il vraiment des soupçons ? Que savait-il exactement ? Et qu’allait-il entreprendre ?

Un moment, je pensai faire demi-tour. Mais ensuite ? Allais-je tenir Santiago en respect avec mon démonte-pneu pendant que Louise faisait ses valises ? Et si elle ne voulait pas partir avec moi ? L’aimais-je assez pour vouloir aller jusqu’au bout ?

Je continuai mon chemin, mais les questions me poursuivirent jusqu’à la maison.

Quand j’ouvris la porte de l’appartement, le téléphone sonnait. Ma main tremblait quand je décrochai le récepteur, et ma voix tremblait également.

— Oui ?

— Chéri, j’ai essayé de t’appeler…

— Que se passe-t-il ?

— Il ne se passe rien. Il est parti.

— Parti ?

— Je t’en prie… je t’expliquerai de vive voix. Dépêche-toi !

Je me dépêchai.

Après avoir garé ma voiture, après nous être enlacés dans la pénombre de l’entrée, après nous être installés sur le divan du salon, devant la cheminée, Louise lâcha sa bombe.

— Je vais divorcer, dit-elle.

— Divorcer ?

— Après ton départ, il est venu dans ma chambre. Il voulait s’excuser pour son comportement, soi-disant, mais ce n’était pas le véritable motif. Ce qu’il voulait vraiment me dire, c’est comment il t’avait mis en fuite avec cette histoire.

— Et tu l’as cru ?

— Bien sûr que non, chéri ! Je lui ai dit qu’il mentait. Je lui ai dit que tu n’avais rien à craindre, et qu’il n’avait aucune raison de m’humilier ainsi. Je lui ai dit que j’en avais soupé, de ses délires de malade, et que je déménageais. En un clin d’œil, son sourire s’est effacé… Tu aurais dû voir sa tête… comme s’il avait reçu un coup de matraque !

Je ne répondis pas, parce que je ne l’avais pas vu. Mais je voyais Louise. Pas la Cendrillon éthérée du portrait, ni la préposée à la vaisselle – c’était une autre femme ; ses yeux lançaient des éclairs, sa voix était rauque, sa fureur implacable.

Santiago avait dû voir tout cela, et plus encore. Il bredouilla, protesta, et pour finir il supplia. Et, quand il essaya de l’enlacer, la boucle était bouclée : une fois de plus, elle lui laboura le visage avec ses ongles ; mais, maintenant, c’était le dernier adieu. Et ce fut lui qui s’en alla, étourdi et dérouté, sans même prendre le temps d’emporter une valise.

— Il a vraiment dit qu’il acceptait de divorcer ?

Louise haussa les épaules.

— Oh, il m’a dit qu’il ferait opposition, mais ce n’est que du vent. Je l’ai prévenu que je lâcherais le morceau s’il tentait de m’arrêter au tribunal – la jalousie, la boisson, tout. Que je parlerais même de son impuissance. (Elle rit.) Ne t’inquiète pas, je connais Carlos. Il fera tout pour éviter ce genre de publicité.

— Où est-il allé ?

— Je n’en sais rien et je ne veux pas le savoir. Ses yeux brillaient, sa voix rauque et altérée murmura à mon oreille : Tu es là, toi.

Et, quand nos bouches se rencontrèrent, je sentis sa rage.

Comme toujours, je partis avant l’arrivée de la femme de chambre, le matin, bien que Louise m’eût demandé de rester.

— Tu ne comprends pas ? Si tu veux un divorce sans histoire, tu ne peux pas te permettre de me garder ici.

Dirk Otjens me conseilla un avocat nommé Bernie Prager ; elle alla le voir, et ils se mirent d’accord. Louise ne devait pas se montrer en public ou en privé avec un autre homme, à moins qu’une tierce personne ne fût présente.

Louise m’appela.

— Je ne crois pas que je pourrai le supporter, chéri… de ne pas te voir…

— Tu as toujours la femme de chambre ?

— Josefina ? Elle passe tous les jours, comme d’habitude.

— Dans ce cas, je peux venir aussi. Tant qu’elle sera là, pas de problème. On pourra dire que je viens mettre les dernières touches au tableau les après-midi.

— Et le soir ?…

— C’est là que le bât blesse. Santiago a sûrement engagé quelqu’un pour te surveiller.

— Impossible !

— Qu’en sais-tu ?

— Prager n’est pas un imbécile. Il a l’habitude des divorces délicats, et il sait qu’un arrangement profitable pour moi le sera également pour lui. (Louise rit.) Il se trouve qu’il a à sa solde des détectives privés. C’est Carlos qu’on surveille.

— Où est ton mari ?

— Il s’est installé au Sepulveda Athletic Club hier soir, et s’est rendu au bureau ce matin… toujours les affaires.

— Et s’il avait engagé un détective par téléphone ?

— Les lignes du bureau et celles de sa chambre sont déjà sur écoute. Je te disais bien que Prager n’est pas un imbécile.

— Ça m’a l’air d’une opération bien coûteuse…

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Chéri, ne comprends-tu pas ? L’argent lui sort par les oreilles. Je vais le saigner à blanc et quand cette histoire sera finie je serai riche. Nous serons riches.

Elle rit de nouveau.

Je ne partageais pas son allégresse. D’accord, Carlos Santiago n’était pas précisément Mr. Gentil. Peut-être méritait-il d’être cocufié et méritait-il de perdre Louise. Mais avait-elle le droit de le saigner avec de fausses prétentions ?

Et valais-je mieux qu’elle si je ne m’y opposais pas ? Je pensais à ce qui se passerait quand le divorce serait prononcé. Finie la peinture, finies les démarches serviles pour obtenir des commandes. Je me voyais déjà avec Louise, partageant la belle vie, la grande maison, les grosses voitures, les voyages, le luxe. Et pourtant, ébauchant ce portrait mental de mon avenir, mon œil d’artiste remarqua une ombre. L’ombre d’un de ces souteneurs qui hantent Hollywood Boulevard.

Ce n’était pas un joli tableau.

Mais, quand j’arrivai dans le salon ensoleillé de Louise, l’ombre disparut.

— Bonne nouvelle, chéri ! m’accueillit-elle. Carlos est parti !

— Tu me l’as déjà…

Elle secoua la tête.

— Je veux dire, parti pour de bon. Les hommes de Prager viennent de faire leur rapport. Il a téléphoné pour réserver une place sur l’avion de midi pour La Nouvelle-Orléans. L’un de ses pétroliers est attendu là-bas, et il doit superviser les opérations de déchargement. Il ne rentrera qu’après les vacances.

— En es-tu absolument certaine ?

— Prager a envoyé un homme. Il a vu Carlos s’embarquer. Et il fait suivre tous les appels à son bureau de La Nouvelle-Orléans.

Elle m’enlaça.

— N’est-ce pas merveilleux ? Nous pouvons passer Noël ensemble ! (Sa voix et ses yeux s’adoucirent.) C’est ce qui m’a le plus manqué. Un vrai Noël avec un sapin, des guirlandes et tout le reste.

— Mais toi et Carlos, vous ne…

Louise secoua la tête.

— Il y avait toujours un empêchement à la dernière minute, comme ce voyage à La Nouvelle-Orléans. Si nous ne nous étions pas séparés, je serais avec lui dans cet avion. As-tu jamais fêté Noël au Koweït ? C’est là que nous étions l’année dernière, en train de manger un curry d’agneau avec l’administrateur du port. Carlos m’avait pourtant promis que les voyages d’affaires, c’était fini, que nous resterions à la maison cette année pour passer Noël ensemble. Tu vois comme il tient ses promesses !

— Sois raisonnable, dis-je. Qu’attendais-tu, dans ces circonstances ?

— De toute façon, ce serait pareil. Une fois encore, ses yeux s’allumèrent et sa voix durcit. Il serait parti quand même, m’entraînant avec lui, juste pour se pavaner devant ses collègues. Regardez ce que j’ai ; du tonnerre, hein ? Vous voyez comment je l’habille, comment je la couvre de bijoux ? Tu parles, rien n’est trop beau pour Carlos Santiago – il achète toujours ce qu’il y a de mieux !

Brusquement, les yeux brûlants se remplirent de larmes et la voix stridente se fondit dans les sanglots.

Je la pris dans mes bras.

— Va te préparer, dis-je.

— Où allons-nous ?

— Faire des achats. Pour les décorations – et le plus énorme sapin de Noël de la ville !


Si vous avez déjà fait les courses de Noël avec un enfant, vous pouvez imaginer ce que furent les jours suivants. Nous achetâmes les décorations dans les grands magasins de Wilshire Avenue ; comme Hollywood Boulevard, la rue était pleine de cantiques et d’illuminations de fêtes. Mais, pour Louise, les cheveux d’ange n’avaient rien de toc, la musique rien de mécanique, pas d’ombres au tableau. Pour elle, tout ce stuc était bien réel ; chaque jour elle redevenait une enfant impatiente et passionnée.

Les nuits aussi, elle était impatiente et passionnée, mais elle n’était pas alors une enfant. Le contraste était excitant, chaque moment recélant des trésors cachés.

Chaque moment, sauf un.

Ça la prit en fin d’après-midi, le 23, quand le sapin fut livré. L’homme qui l’apporta le posa sur son socle dans l’atelier et, après son départ, nous le regardâmes ensemble dans la pénombre croissante. Soudain, elle frissonna dans mes bras.

— Qu’y a-t-il ? murmurai-je.

— Je ne sais pas… j’ai l’impression que quelqu’un nous épie.

— Bien sûr. (Je montrai le chevalet dans un coin de la pièce.) Ton portrait.

— Non, pas ça. (Elle leva les yeux vers moi.) Chéri, j’ai peur. Si Carlos revenait ?

— J’ai téléphoné à Prager il y a une heure à peine. Il a les transcriptions de tous les appels de ton mari, y compris d’aujourd’hui. Carlos a téléphoné à sa secrétaire pour confirmer qu’il serait à La Nouvelle-Orléans jusqu’au vingt-sept.

— Mais s’il revenait sans prévenir son bureau ?

— Dans ce cas, il serait repéré. Prager fait surveiller l’aéroport, au cas où. (Je l’embrassai.) Cesse de t’inquiéter. Pas la peine de devenir paranoïaque…

— Paranoïaque. (Je la sentis frissonner.) C’est Carlos qui est paranoïaque. Tu te rappelles cette horrible histoire qu’il nous a racontée…

— Ce n’était qu’une histoire. Il n’a pas de frère.

— Je crois que c’est vrai. C’est lui qui a fait tout ça.

— C’est ce qu’il voulait nous faire croire. C’était du bluff, et ça n’a pas marché. Et nous n’allons pas le laisser gâcher nos vacances.

— Tu as raison. (Louise se rasséréna.) Quand décorons-nous le sapin ?

— La veille de Noël, dis-je. Demain soir.


Le lendemain, je la quittai tard dans la matinée – il était presque midi, et Josefina se préparait déjà à partir. Elle avait encore quelques courses à faire, dit-elle, pour sa famille.

Moi aussi.

— Quand rentres-tu ? demanda Louise.

— Dans quelques heures.

— Emmène-moi.

— Impossible… c’est une surprise.

— Promets-moi de te dépêcher, alors. (Ses yeux brillaient.) Je suis si impatiente de décorer l’arbre !

— Je ferai aussi vite que possible.

Mais « aussi vite que possible » est un terme relatif, et irréaliste quand il s’agit de se garer et de faire des courses la veille de Noël.

Je savais exactement ce que je cherchais, mais quand je le découvris enfin dans une petite joaillerie, l’heure de la fermeture était proche.

Je n’avais jamais acheté de bague de fiançailles auparavant, et ne savais pas si Louise approuverait mon choix. Les pierres étaient taillées en marquise, mais elles paraissaient insignifiantes comparées aux diamants que Santiago lui offrait. Néanmoins, on dit toujours que c’est l’intention qui compte. J’espérais qu’elle serait de cet avis.

Quand je sortis enfin de la boutique, la rue était déjà tout illuminée, et le ciel avait viré du crépuscule à la nuit. Je m’arrêtai devant une cabine pour téléphoner à Prager avant de regagner ma voiture.

Pas de réponse.

J’aurais dû savoir que le bureau serait fermé – s’il y avait eu un pot, la fête devait être finie. Je pourrais peut-être le joindre de la maison. Mais, d’un autre côté, pourquoi m’inquiéter ? s’il s’était passé quoi que ce soit d’anormal, il aurait immédiatement prévenu Louise.

Le véritable problème maintenant était de me frayer un chemin jusqu’à la voiture, de manœuvrer dans la rue et d’endurer la torture de la circulation embouteillée.

Un chœur céleste s’élevait des haut-parleurs dans la rue.

« Douce nuit, belle nuit,
Tout s’endort, seule luit… »

Les avertisseurs des automobiles déchiraient la douceur nocturne. Les gens étaient loin de s’endormir, et ne brillaient que par leur bêtise.

Mais finalement j’atteignis Beverly Drive et grimpai à une allure d’escargot vers Coldwater Canyon. Là encore, les voitures étaient pare-chocs contre pare-chocs. Les aiguilles de ma montre indiquaient sept heures et demie. Pendant que j’y étais, j’aurais dû appeler Louise pour lui dire de ne pas s’inquiéter. Maintenant, c’était trop tard ; pas de cabine dans ce quartier résidentiel. D’ailleurs, je serai bientôt rentré à la maison.

La maison.

Tandis que je virais dans l’allée qui escalade le coteau, le mot résonna curieusement à mes oreilles. C’était maintenant ma maison, ou le serait bientôt. C’est-à-dire notre maison. Notre maison, nos voitures, notre argent, à Louise et à moi.

Rien n’est à toi ! C’est sa maison, son argent, sa femme. Tu es un voleur. Tu lui voles son honneur, sa vie même…

Je secouai la tête. Dingue ! C’est ce que dirait Santiago. C’est lui le dingue.

Je songeai à l’expression du visage du taureau-homme quand il nous avait raconté cette sombre histoire de trahison et de vengeance. S’agissait-il vraiment de lui ? Si c’était le cas, il devait être totalement fou.

Et même s’il avait tout inventé, sa logique tortueuse ne faisait que révéler la ruse d’un fou. Commencer par jurer de ne pas toucher aux yeux d’une femme, pour lui coudre ensuite les paupières – un esprit capable d’inventer cela était capable de tout.

Mon pied écrasa l’accélérateur ; la voiture bondit, dérapant dans les virages. Je serrai le volant des deux mains, moites de sueur, et fonçai à tombeau ouvert le long des grandes bâtisses, avec leurs décorations de Noël dans le jardin et les lumières des sapins clignotant aux fenêtres.

Aucune lumière ne brillait dans la maison au sommet de la colline – mais, quand je vis la Ferrari garée dans l’allée, je compris.

Je freinai brutalement derrière et courus à la porte. Louise m’avait donné un double de la clé et, les doigts tremblants, je l’insérai dans la serrure.

La porte s’ouvrit sur l’obscurité complète. J’entrai et me dirigeai vers le salon.

— Louise, appelai-je. Louise… où es-tu ?

Silence.

Ou presque.

Dans le salon, je perçus le bruit d’une respiration lourde qui semblait venir du grand fauteuil, devant la cheminée.

Ma main chercha l’interrupteur.

— N’allumez pas !

La voix était brouillée, mais je la reconnus.

— Santiago… que faites-vous ici ?

— Je t’attendais, amigo.

— Mais je pensais…

— Que j’étais parti ? Louise le pensait également. » Je l’entendis glousser dans le noir.

J’avançai d’un pas ; à présent, je percevais des effluves d’alcool. Le murmure brouillé reprit.

— Vous voyez, je me doutais des écoutes téléphoniques et de la surveillance. Aussi, quand je suis rentré ce matin, j’ai pris un trajet différent, changeant d’avion à Denver. Personne ne pensait à surveiller les arrivées en provenance de cette ville. Je voulais faire une surprise à Louise… mais c’est elle qui m’en a fait une.

— Quand êtes-vous arrivé ici ?

— Après le départ de la femme de chambre. Personne n’a dérangé notre intimité.

— Que vous a dit Louise ?

— La vérité, amigo. Je m’en doutais, bien sûr, mais n’en étais pas sûr avant qu’elle n’avoue. Aucune importance, d’ailleurs… notre différend est résolu.

— Où est Louise ? Dites-moi ce que…

— Naturellement. Je serai franc avec vous, comme elle l’a été avec moi. Elle m’a tout raconté… combien elle vous aimait, vos projets d’avenir, et même son désir puéril de décorer le sapin de Noël. Ses supplications auraient attendri un cœur de pierre, amigo. Je n’ai pas pu lui résister.

— Si vous lui avez fait le moindre mal…

— J’ai accédé à son désir. Elle est dans l’atelier. Santiago gloussa, mais sa voix se brisa sur une quinte de toux.

J’avais déjà atteint la porte de l’atelier, l’ouvrant à la volée.

La lumière des ampoules du sapin était faible, juste assez pour m’empêcher de trébucher sur la machette. Je regardai rapidement vers le chevalet, m’attendant à demi à trouver le portrait lacéré. Mais il était intact.

Je me forçai à regarder de nouveau par terre, redoutant d’y découvrir quelque chose, et poussai un soupir de soulagement. Il n’y avait que la machette.

Je me baissai pour la ramasser, et remarquai alors les taches sur la lame rouillée – des taches rouges qui tombaient en petites gouttes.

Pendant un moment, je m’imaginai même les entendre tomber, puis me rendis compte qu’elles étaient trop petites et trop peu nombreuses pour expliquer le clapotis régulier en provenance du…

C’est à cet instant que Santiago dut se tuer dans la pièce voisine, mais ce n’est pas la détonation qui me fit hurler…

Je fixai le sapin de Noël, les lumières qui clignotaient gaiement, les immenses branches et les curieuses décorations qui s’y balançaient. Fixai… et hurlai, parce que le fou avait dit vrai.

Louise décorait le sapin de Noël, pour l’éternité.

FIN

Robert Bloch : La nuit avant Noël
  • Auteur : Robert Bloch
  • Titre : La nuit avant Noël
  • Titre original : The Night Before Christmas

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